Durant une dizaine d’années, HPG (Hervé-Pierre Gustave), acteur et réalisateur porno, a posé une caméra sur un trépied pendant ses tournages de films X. Après avoir compilé des milliers d’heures de rushs, il les a confiés à Raphaël Siboni, artiste plasticien de 30 ans. Il en ressort une œuvre fascinante sur le monde du porno. Tout commence par une idée simple : un matricule et deux (ou trois, ou quatre) pseudos apparaissent à l’écran au début de chaque nouvelle séquence d’Il n’y a pas de rapport sexuel. “3532/Pom PomGirl/Storm”, par exemple. A côté de cette inscription, identification élémentaire de la scène pornographique à suivre, le visage d’un acteur ou d’une actrice en train de tendre ses papiers d’identité à la caméra. Dans le film, le réalisateur a choisi de flouter les papiers pour respecter l’anonymat. Dans le réel, bien sûr, ils ne le sont pas : c’est la preuve que la personne est majeure et consentante. On voit HPG apprendre à une actrice à faire une fellation digne d’intérêt pour la caméra, une actrice bailler d’ennui, une manipulation de jeune homme pour qu’il accepte de se faire sodomiser, un baiser (presque) amoureux.
Les Inrocks/Rue 89
Raphaël Siboni
Confond le film et son référent, la pornographie et quelque chose qu’il appelle le sexe mais qui n’est jamais que la chair ou la libido
J’aime bien l’idée de dire « voilà, le sexe, c’est aussi du langage, de la négociation. On va raconter quelque chose et comment on construit cette chose ». Là on voit vraiment le sexe en train de se construire.
Masque par son montage la véritable répétitivité taylorienne de l’industrie pornographique, le sexe conçu comme découpage d’un segment filmique dans un flux continu de poses, d’enchaînements, d’orifices, d’artefacts et d’éjaculations
Mais dans leur entièreté, les rushs sont beaucoup moins drôles que ce qu’on voit. C’est aussi ce qui m’a intéressé dans ce projet. On voit des gens au travail et très peu différents de salariés dans un bureau. Il y a beaucoup de moments d’attente par exemple. Au final, même s’il y a de petits moments d’humour, c’est restreint. J’ai travaillé sur ce projet pendant presque deux ans. J’allais chez Hervé récupérer une centaine de cassettes tous les mois. Les cassettes sont classées, numérotées, rangées dans un système informatique et par thématique.
Foucaldien, paranoïaque et paralogique, confond art, cinéma et genre
La caméra de surveillance a un point de vue très clair qui est celui du pouvoir ou de l’autorité. Là au contraire, on a une caméra qui redéfinit une réalité qu’on pense connaître. Le cinéma est un art du contrôle, et le porno encore plus particulièrement. J’ai choisi de favoriser les moments où les corps parviennent à échapper, par des stratégies de défense ou de résistance, à ce contrôle.
Oublieux de la grammaire cinématographique, néglige que le plan d’ensemble est le ba-ba de la vraisemblance or dans le porno c’est le moment de la pénétration dans quelque orifice que ce soit et la profusion de sécrétions qui tiennent lieu de preuves d’une réalité. Le cinéma peut être le support d’une pensée, le porno d’une branlette. Dans le premier le schème sensori-moteur est désactivé, dans le second il est essentiel. Dans le cinéma, la beauté est liée au cadrage, la perception, à la profondeur et le récit, au hors-champs ; dans le porno tout n’est que vidéo, zoom et insert ad nauseam. Le porno est le véritable enfant de la Télé (en compagnie d’Arthur ?)
Il y a effectivement des plans très beaux et qui m’ont beaucoup plu. C’est rare de voir des plans d’ensemble et en plus des plans fixes dans le porno mais pour moi ils racontent aussi des choses. Ce dos par exemple. Il devient une sorte de paysage qui vient bloquer la vision de sexe. C’est un dos avec des boutons et des défauts. Or le porno parle toujours d’un zoom quasi infini sur les corps.
Pense que le porno est l’éducateur sexuel des couples, une sorte de pionnier pédagogique, alors qu’il n’est que le substitut du bordel
Dans le porno, il y a une fascination pour le réel mais la caméra est une contrainte permanente pour les acteurs, le rapport sexuel, ses positions, ses actions… tout est construit par la caméra. Ce qui est passionnant, c’est que les gens ensuite, chez eux, reproduisent ces gestes. Le porno, c’est tout de même ça, un cinéma qui a une incidence directe sur la vie de ses spectateurs.
Tente d’identifier une généalogie pornographique du cinéma à partir d’une théorie fumeuse de la caméra contraignante
En faisant ce film j’ai souvent pensé à une scène mythique du cinéma. La sortie d’usine filmée par les frères Lumières. Beaucoup de théoriciens ont dit que le cinéma était né avec ce film. Ils ont filmé une sortie d’usine d’abord en posant une caméra, mais comme ils n’avaient pas réussi à avoir toutes les images qu’ils voulaient, ils ont demandé aux ouvriers de refaire cette séquence, notamment pour avoir l’ouverture et la fermeture des portes. La caméra est donc devenue contraignante pour les sujets qu’elle filmait.
Pour une vidéo assez chiante de Raphaël Siboni :
Pour la bande-annonce d’il n’y a pas de rapport sexuel mais des hardeurs en situation :
Le film est hilarant, je vous le conseille Mouloud.
Par XX le janvier 26, 2012
à 8:31
OK, XX, je vais tacher de visionner ça
Par Memento Mouloud le janvier 28, 2012
à 12:13