Publié par : Memento Mouloud | janvier 25, 2012

Theo Angelopoulos est mort mais Lars Noren est nul ou de l’inexistence de la compensation en art

Theo Angelopoulos est  mort écrasé par un émule motorisé de Nadine Morano. On me dira toutes les morts sont absurdes, sans doute. Mais certaines le sont plus que d’autres. Elles tiennent toujours à la qualité de celui qui disparaît sous les roues d’un chauffard, le serin d’un racailleux, la seringue hypodermique d’un hôpital, la bouche à feu d’un fusil. La mort n’égalise rien, elle n’est pas communiste, elle distingue, elle trie, elle sépare entre les êtres voués à l’oubli et ceux transis sur le catafalque des hommes mémorables. Dans les deux cas, l’homme historial mène son combat contre son ennemie intime, la mort, mais il ne la mène pas dans les mêmes conditions et pour les mêmes fins. L’homme historial est celui qui toilette les morts, les cherche dans les fosses communes qui sont celles de l’oubli. Quand un homme mémorable disparait, ce n’est pas le voile de la disparition que ce genre d’homme déchire, c’est l’énigme d’une voix qu’il  transmet, une flèche qu’il déterre, une arme qu’il envoie pour que d’autres s’en saisissent. Quand un homme mémorable disparaît, c’est la cible future de son envoi qu’on ne peut connaître. En ce sens, toute œuvre, toute vie, est ouverte. Avant d’être un tombeau, c’est un arsenal à la disposition du premier venu qui voudra bien s’en emparer. Il ne faut donc jamais respecter les hommes mémorables mais les dépouiller. Tous les héritiers sont des profanateurs. Et l’homme historial est cet étrange Janus qui d’une main construit un linceul et récite la prière et de l’autre pille une épave ou un Temple.

Lars Noren est à l’affiche du théâtre de la Commune dans une mise en scène de Krystian Lupa. Le spectacle s’intitule Salle d’attente. Dès les premiers pas vers le bar, on perçoit quelques maquettes scénographiques, comme si la 3 D n’existait pas et une librairie où se mélangent entre les odeurs de sandwichs et de plats, plus ou moins épicés, un cocktail de titres conformes à la doxa subversive. L’idée communiste des clowns Badiou et Zizek, un cours au collège de France de Foucault, des ouvrages de Brecht, le duo Prochiantz-Peyret. On est entre gens de gauche et entre gens de gauche on aime les nouveaux dramaturges contemporains, Werner Schwab ou Lars Noren, mais pas Botho Strauss qui est bien trop de droite ou Peter Handke qui refusa l’hystérie anti-serbe. Heiner Müller bien que communiste, n’existe plus, on murmure qu’il fut un agent de la Stasi. Il avait donc les mains très sales. Krystian Lupa est un grand metteur en scène mais visiblement en crise de jeunisme aigu, c’est-à-dire qu’il plonge dans la sénescence avec ardeur. Bientôt le pauvre sera totalement liquide.

Lars Noren est un Beckett du pauvre, avec les références nécessaires pour que le public universitaire lui rende un petit salut de complaisance. Il est suédois ce qui explique sa référence à la bite d’Ingmar Bergman et à l’avortement de l’espoir par la social-démocratie. Ce subvertocrate offre donc un festival de lieux communs que ne manquera pas de savourer un lecteur moyen de Libé et des Inrocks : les riches, en gros tous ceux qui ne vivent pas dans la rue, les homewith,  s’enferment pour se protéger des pauvres qu’ils ont pillés ; il n’y a pas de place pour les fous ou les doux rêveurs dans notre société ; les putes toxicomanes, car il y a beaucoup de putes toxicomanes dans cette pièce, ont toutes été violées à 12 ans ; les junkies parlent aussi d’amour.

La langue de Lars Noren est truffée de « putain, salopes, enculés, je te fiste, suce ma bite, ta gueule, etc. » qui sont des sortes de marqueurs qui prétendent provoquer un choc salutaire dans l’assistance. D’où les regards passablement torves des acteurs à l’adresse du public,  les apostrophes insultantes balancées en direction d’une tête inconnue, les écrans suspendus où les mêmes acteurs, en gros plan, déroulent des monologues en fonction de leurs coordonnées scéniques : planant pour la jeune brune décalée, tour à tour doux et agressif pour l’humaniste, libidineux pour l’ancien ouvrier devenu athlète de la masturbation et ainsi de suite.

Afin de maintenir cette atmosphère propice à la pensée, le dialogue est accompagné de pseudo-branlettes et gestes obscènes, de gifles, claques et coups, d’un récitant nu des 7 trompettes de l’Apocalypse qui, notons le est épargné de toute sodomie, de faux shoots d’héroïne dans des décors sordides de toilettes ou sur une table en alu. Enfin le jeu se passe entre les trois murs d’une sorte de bunker stylisé qui tient lieu d’espace scénographique.

De la juxtaposition de propos injurieux et décalés, de cette exposition d’une humanité dérisoire, Lars Noren prétend tirer un effet critique et poétique. Mais sa poésie est celle d’un collégien de 5ème et sa critique, une vague leçon d’éducation civique sur le thème, l’exclusion c’est vraiment dur à vivre et la gauche de gouvernement est une sacrée putain. On ne s’ennuie pas vraiment, mais on se fatigue assez vide d’un propos aussi vide que convenu. Mais là où Noren atteint le point Godwin de la provo’ post-nazie c’est lorsqu’il ne cesse d’invoquer Auschwitz ou les camps de concentration à propos de tout : des supermarchés aux résidences fermées, en bon anarchiste infantile et subventionné qu’il est et qu’il n’aura jamais cessé d’être. En bon moraliste post-luthérien qui a transposé le règne des pasteurs sur la scène. En traducteur de l’esthétique glauque des téléfilms allemands pour gauchistes, toujours prompts à savourer des coups de fouet qu’ils pensent destinés à d’autres (les salauds de droite). Finalement, en pauvre fonctionnaire de l’Empire de la Fraternité dont le règne toujours reporté n’en finit jamais de créer de nouvelles homélies pour born-again de la Révolution.


Réponses

  1. il est tout de même difficile de prétendre faire la critique d’un spectacle lorsque l’on n’en voit que la moitié très certainement alors beaucoup d’aspects du travail de Krystian lupa ne peuvent que vous échapper

  2. 1/ Je ne prétends pas faire la critique de la pièce mais affirmer que le dramaturge Lars Noren est nul

    2/ Je ne réagis qu’aux œuvres des gens que j’aime. Par exemple l’adaptation d’au cœur des ténèbres par Guy Cassiers ne méritait même pas une ligne.

    3/ Pour avoir vu 5 mises en scène de Lupa dans ma vie, je crois connaître son travail, comme vous dîtes. J’ajoute qu’à la différence de la plupart des théâtreux et autres fonctionnaires, je paye mes places de théâtre.

    4/ Lupa est dépendant des matériaux dont il use : ici la pièce de Noren et les acteurs franco-suisses. Il est bien évident que la tradition française en matière de formation des acteurs est pitoyable si on la compare avec celle des acteurs polonais ou russes, pour rester dans le domaine européen. Bilan, à l’exception de l’acteur jouant l’humaniste, on a tout simplement un jeu caricatural et un travail bâclé, ce qui n’est pas dans les habitudes de Lupa.

    5/ Commencer une pièce par cette scène de faux shoot puis répéter les mêmes gestes dans la séquence des chiottes n’est pas seulement une erreur mais une faute qui condamne toute la mise en scène. Inutile d’ajouter une agonie à un entracte.

    6/ Lupa prétend recevoir des leçons des jeunes, ce qui relève soit de la pure démagogie soit d’une sénescence précoce. J’y vois juste l’équivalent d’une trahison envers l’art qu’il pratique ou d’une démission si vous préférez, tout simplement parce qu’il n’y a pas de jeunes et de vieux mais des gens qui créent et d’autres qui consomment, quelque soit l’âge.

  3. De deux la moitià de ces gens y dà ambulent comme des bonnes soeurs à moitià aveugles dans leur gros Chrysler.


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