La Télévision connaissait une période stagnante, je soupçonne ses dirigeants d’avoir inventé la Nouvelle Vague afin de dégoûter définitivement du cinéma quelques milliers de spectateurs et, ainsi, de les récupérer. Non seulement l’opération a réussi, mais elle se révèle triomphale. Après l’offensive des 400 coups, la vente des récepteurs a repris. Après l’opération de Hiroshima, elle a carrément doublé.
Ayant ainsi rempli sa mission, la Nouvelle Vague se retire. C’est-à-dire qu’après avoir essayé de prendre d’assaut les façades des Champs-Elysées, elle reflue vers on point de départ : la salle de rédaction des Cahiers du cinéma.
Submergés par leur propre clapotis, les nouveaux petits maîtres-nageurs ont déjà de l’eau jusqu’au menton. Il ne restera bientôt plus sur la plage déserte que les corps des producteurs noyés, épars parmi quelques débris-souvenirs : le hochet du fils Pierreux, le slip de Juliette Mayniel et quelques aphorismes de Marguerite Duras. Bilan de l’opération : une trentaine films sont actuellement entassés dans les salles de montage. Trente films qui ne sortiront jamais parce qu’ils sont insortables.
Le cinéma est une vocation, pas un métier, annonçaient ses messieurs. C’est sans doute pourquoi, tandis qu’ils rêvassent à la métaphysique hitchockienne, Monsieur Doniol-Valcroze s’empatouillait dans les faux-raccords. Du moment qu’on a la vocation, qu’est-ce que ça peut faire ?
Certains disciples des Cahiers ont pourtant fait des films insinueront les vétilleux. Oui. Ils en ont fait un, parce que tout le monde, même un Jean-Luc Godard (vous voyez jusqu’où je descends) peut en faire un. Tout romancier, tout cinéaste, tout journaliste, a au fond de lui, une autobiographie qui sommeille, un nombril du monde à exhiber. Il suffit d’avoir eu des mots avec papa et maman, d’avoir été amoureux de la fille du crémier, ou d’avoir chapardé des bonbons à un étalage, pour avoir des traumatismes à étaler et des révoltes à faire connaître. Ah, la révolte, voilà du neuf ! de l’original ! du payant ! James Dean, la fureur de vivre, les queues de cheval, et le chewing-gum au pernod, ont exacerbé la révolte autour des juke-boxes et aux terrasses des Pam-Pam.
Oh ! les terribles révoltés que voilà. Truffaut est passé par là. Charmant garçon. A peine avait-il enfilé son smoking de festivalier que Monsieur Truffaut n’a eu de cesse que l’on sache qu’il avait fait un stage en maison de redressement. « J’suis un insoumis, un terrible ». Un œil sur la manuel du petit anar et l’autre accroché sur la Centrale catholique, une main crispée vers l’avenir et l’autre masquant son nœud papillon, M. Truffaut aimerait persuader les clients du Fouquet’s qu’il est un individu dangereux. Ça fait rigoler les connaisseurs, mais ça impressionne le pauvre Eric Rohmer. Lequel Eric Rohmer, patronné par M. Truffaut, fait présentement un film dont il est le seul à dire le plus grand bien et que M. Truffaut sera sans doute le seul à voir. Car, si autrefois les gens qui n’avaient rien à dire se réunissaient autour d’une théière, ils se réunissent aujourd’hui autour d’un écran. Truffaut applaudira Rohmer qui, la semaine précédente, applaudissait Pollet, lequel la semaine prochaine applaudira Truffaut. Ces messieurs font ça en couronne.
Mais ça n’empêche pas d’avoir du caractère. La semaine dernière, l’hebdomadaire où se défoule Monsieur Borniol-Valcroze a publié une interview d’un réalisateur débutant
- Que pensez-vous du cinéma ? fait-on semblant de s’inquiéter auprès du tout bouillant
- Je le méprise, répondait l’olibrius sans se faire prier.
Ils sont comme ça. Ces messieurs méprisent le cinéma, mais ne trouvent rien de plus urgent que d’en faire.
Ils méprisent les vedettes, mais n’ont rien de plus pressé (pour peu qu’ils en aient les moyens) que de se précipiter sur elles. A cette différence près que certains, pour compliquer la chose, au lieu d’en prendre de vraies, en prennent de fausses, par exemple Jean Seberg.
- Voilà à quoi joue, depuis un an, le cinéma français. Résultat pratique : l’année 59 s’achève sur des succès de Marcel Carné, Delannoy, Grangier, Patellière, ces pelés, ces affreux, ces professionnels. Pouah !
Pendant que ces dérisoires personnages faisaient tristement recette, M. Chabrol, lui, a voyagé. Il est allé à Venise. Il en a ramené un échantillon de pâtisserie locale : une gaufre que ses producteurs, pourtant doués d’un robuste appétit, ont encore sur l’estomac.
Quant à M. Truffaut, l’esthète, le puriste, il cisèle depuis plusieurs mois une pièce de musée qui s’intitule : Tirez sur le pianiste. Un titre à faire reculer plus d’un Regamey. Voilà où ils en sont ou plutôt où ils en étaient. Car il serait incohérent de continuer à parler d’eux au présent.
La Nouvelle Vague est morte. Et on s’aperçoit qu’elle était, au fond, beaucoup plus vague que nouvelle.
Arts n°748, 11 novembre 1959.
Oh, c’est une délicate attention, ça, Memento ! Je t’en suis reconnaissante… M’enfin le texte est un peu tristoune. Il me souvient d’avoir lu dans le recueil /Audiard par Audiard/ quelques passages du maître à ce sujet qui étaient bien plus rigolos (et légers). Le pauvre devait en avoir lourd sur l’estomac, au moment de pondre cette diatribe. Ceci dit, en ce qui me concerne, je prends tout de même le parti d’Audiard, contre les jeunes godelureaux insupportable à la Jean-Pierre Léaud, sans hésitation. Jean-Pierre Léaud – tout un symbole – que j’aurais payé cher, dans sa niaise jeunesse, pour pouvoir, ne serait-ce qu’une heure, – une heure seulement ! – correctement baffer… – fermement ligoté à quelque massive oeuvre contempourrienne à la noix.
Au demeurant, puisque nous en étions (hier je crois) à causer de la valeur humaines des auteurs, la différence de qualité manifeste entre un bonhomme comme Audiard et Godard-la-ventouse, à mes yeux, ne devrait même pas faire l’objet d’un débat. ^^
Par Raiponce le juin 28, 2012
à 11:35
Vous en une ligneDeux passionnés de cinéma qui ont pris, depuis quelques années, l’habitude d’écrire un petit commentaire (sans prétention aucune) sur chacun des films qu’ils ont vus. BiographieAu départ, ces commentaires étaient destinés à un usage personnel, pour garder un souvenir de ce que nous avons vu. Ce ne sont que de simples impressions qui ne reflètent que notre avis personnel, nous ne cherchons pas à écrire des analyses de films. Chacun de nous deux écrit son commentaire séparément sans voir ce qu’écrit l’autre. Il peut donc y avoir parfois certaines redondances. Tous les films sont vus en version originale sous-titrée. Signification des notations : Abandon en cours de route. Film vu jusqu’au bout, mais l’avance rapide a été utilisée… Film vu en entier mais assez décevant Le film se laisse regarder avec plaisir mais sans déclencher l’enthousiasme. Bon film que nous avons particulièrement aimé. Excellent film que nous avons adoré.
Par Sugel le juillet 11, 2012
à 12:10
Par rapport à cette irruption soudaine de la politique symbolisée par mai 68, les deux cinéastes sont également bouleversés par ça. Ils participent aux événements. Truffaut et Godard défendent Henri Langlois en février 68, ils manifestent pour les états généraux du cinéma en mai, ils sont tout à fait touchés par les étudiants. Mais je dirai que ça n’a évidemment pas les mêmes conséquences sur leur vie. La vie de Truffaut, une fois cette émotion de 68 passée, elle redevient la même qu’avant et est presque d’une certaine façon encore plus active qu’avant, au sens où il tourne énormément, il ne modifie en rien sa manière de concevoir le monde, de concevoir le cinéma et de tourner. Et il continue à faire ses films, comme si la politique n’avait pas d’influence sur lui, ni sur sa vie. Ce qui n’empêche pas les engagements ponctuels. Mais en tous cas, ce n’est pas une remise en cause.
Par gold account le juillet 21, 2012
à 12:24