Publié par : Memento Mouloud | août 30, 2014

Gaza Business

zara

La manifestation du samedi 26 juillet 2014, organisée en soutien du peuple palestinien à Gaza et, in fine, de ses représentants politiques, a été ponctuée de fortes tensions internes. « Casse-toi avec ta banderole, c’est une manif pour la Palestine ici. Je suis arabe et je vote FN si je veux », vocifère un homme musclé, la quarantaine. Il est en passe d’en venir aux mains avec un vieillard gauchiste au pied du Monument à la République, dans le centre de Paris. L’avatar de papy Hessel ne comprend pas, cela fait « trente ans » qu’il « milite pour Gaza ». Vite protégé par des jeunes en gilet jaune qui assurent le service de sécurité, l’éternel spectre révolutionnaire voûté replie sa banderole réclamant « la dissolution du Front National ». Il part rejoindre les autres idiots inutiles du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), massés à une dizaine de mètres de là, sous la terrasse Émilienne Moreau-Évrard, une partie légèrement surélevée de la place de la République.

Le même jour, E&R et Dieudonné organisent une conférence payante à la main d’or pour expliquer le conflit palestinien à partir d’une ligne de masse antisémite. À l’extérieur, une file d’attente s’étale sur deux cents mètres pour acheter une entrée à 5 euros. Un public hétéroclite, assez jeune. Pierre Panet, un proche de Dieudonné qui fréquente les milieux négationnistes et fut candidat sur une liste FN aux municipales, fait patienter la foule en s’agitant devant les caméras d’une web télé, Meta-TV. Sur l’estrade, l’ancien député belge Laurent Louis, qui a soutenu les thèses négationnistes de Faurisson, anime les échanges, entouré de l’écrivain juif et militant propalestinien Jacob Cohen, de Marion Sigaut, qui se présente comme une « historienne »issue de Debout la République et aujourd’hui membre d’Égalité et Réconciliation. L’affiche de la conférence annonçait des« témoignages de Palestiniens », mais les organisateurs se cantonneront à la lecture d’une lettre d’un médecin de Shifa qui a déjà abondamment circulé sur les réseaux sociaux. Les spectateurs ne sont venus que pour écouter Dieudonné, qui arrive, vêtu d’une combinaison orange de prisonnier de Guantanamo barrée du mot « quenelle ». Acclamé – y compris par des « Dieudonné président ! » –, il se plaint qu’« on nous ressort(e) toujours la souffrance de la Shoah » et explique que « la montée de l’antisémitisme a été inventée par le système car le système est sioniste ».

Retour à la manifestation, on entonne « Israël, il est fini le temps des colonies », du côté du NPA, héritier des porteurs de valise du FLN et« Palestine résistance, citoyens résistance », chez d’autres. Lancés, les slogans « Nous sommes tous des Palestiniens » et « Israël assassin, Hollande complice » sont les rares à être repris en chœur par une foule qui ne cesse de croître. À 15h30, certains grimpent sur la statue de la République et allument des fumigènes aux couleurs de la Palestine. Dix minutes plus tard, ils brûlent un drapeau d’Israël. Un geste qui provoque des sifflets nourris d’une partie de la foule et des applaudissements de l’autre. Certains affichent le symbole du mouvement R4bia, proche des Frères musulmans égyptiens, d’autres de « Gaza Firm ». « Non, non, non, c’est honteux ! » crie une jeune femme, vite appuyée par son groupe d’amis.« Là-bas, eux brûlent nos enfants, ici, c’est juste un drapeau, c’est rien ! » lui rétorque une autre.

Les membres de « Gaza Firm » sont apparus le 19 juillet à Barbès, chantant La Marseillaise lors de la manifestation propalestinienne interdite. Puis quatre jours plus tard, à Denfert-Rochereau, lors du rassemblement autorisé. Samedi 26 juillet, ce nouveau collectif était plus visible, représenté par une quarantaine de personnes et une banderole blanche déployée au centre de la place de la République. Si le nom « Gaza Firm » est apparu tout récemment, le groupe a fait sa première apparition en janvier, lors du « Jour de colère », qui a vu membres radicalisés de la droite et militants nationalistes manifester à Paris – y compris les « Dieudonnistes » –, dans un défilé émaillé de slogans antisémites et homophobes.

Égalité et réconciliation (E&R) , le mouvement d’Alain Soral, s’était empressé de soutenir sur son site la naissance de ce nouveau collectif : « Enfin une Ligue de défense goy ? ». Les membres de Gaza Firm, eux, jurent n’avoir « aucun lien » avec « l’extrême droite »,« Dieudonné ou même Alain Soral ». Pourtant, derrière ce collectif, on trouve un proche de la galaxie soralienne : Mathias Cardet. Ce porte-voix de Gaza Firm a donné plusieurs conférences avec Alain Soral, son éditeur, et est un invité régulier de son site.  Il a également relayé les appels, abondamment diffusés par Égalité et réconciliation, à une « journée de retrait de l’école pour l’interdiction de la théorie du genre », cet hiver. Il était aussi présent, le 21 juin, au bal des quenelles, organisé par Dieudonné, où l’on pouvait croiser le négationniste Robert Faurisson.

Le 26 juillet, place de la République, à 100 mètres du rassemblement interdit, Mathias Cardet cette figure minuscule de la galaxie antisémite, est contrôlé par les forces de l’ordre avec plusieurs autres personnes. Dans le sac de l’un d’entre eux, les représentants de l’Etat trouvent des gazeuses et du matériel « d’expression démocratique ». Contrairement aux militants de gauche embarqués le matin même, Cardet et ses acolytes sont relâchés après discussion avec les forces de l’ordre. On ne sait jamais, ils pourront toujours servir un jour ou l’autre. Plus évoliste que jamais, Soral y voit une politique qui passe par le soutien aux corps constitués malmenés par la judéocratie. Les nombreux barrages filtrants installés depuis Bastille, par exemple, ont empêché des personnes de manifester et ont compliqué la tâche du service d’ordre officiel et des militants. Mathias Cardet, lui, a été laissé libre de participer à un rassemblement interdit alors qu’il était venu les poches pleines car les auxiliaires de police sont toujours les bienvenus.

Plus ridicule que jamais, Mathias Cardet et certains de ses comparses (Stéphane de la BS, Ousman, auteur de l’inoubliable suceur de sioniste), aurait juré fidélité à la Cause, se déclarant « prêt à mourir ». On s’attend donc à les voir paradant dans Gaza, une ceinture d’explosifs autour des reins. Evidemment, ils n’en feront rien. Mathias Cardet (Thomas Nlend, de son vrai nom) fait des affaires avec Alain Soral. Il trempe aussi dans des histoires de chantage dans la trouble affaire Tron. En effet, en janvier 2012, Eva Loubrieu était entendue une nouvelle fois par la police judiciaire de Versailles. En question notamment, un enregistrement pirate d’une conversation de la plaignante avec un ancien voisin, Thomas NLend. Selon la défense, le document sonore étaye la thèse du complot fomenté par le FN. Eva Loubrieu se défend alors en expliquant qu’elle avait bu quelques verres et que ses réponses étaient largement orientées par son interlocuteur. Le 1er juin 2011, Eva Loubrieu s’est fait piéger et enregistrer à son insu par Thomas NLend, un voisin avec qui elle a eu un différend financier. Ce dernier l’invite dans un café de l’Ouest parisien. Dans la poche intérieure de son blouson, son iPhone enregistre tout. La discussion démarre sur l’affaire Tron et, après un verre de vin blanc, la plaignante lâche de curieuses révélations. “J’ai toute la machine du FN derrière moi, commence-t-elle sur un ton assuré. On va demander 300 000 euros chacune, hein !”, poursuit-elle en évoquant d’éventuels versements de dommages et intérêts. Thomas, qui veut l’encourager à parler, ponctue chacune des affirmations de la femme d’un “Bien joué, bien joué” et la relance, allant jusqu’à finir ses phrases, orientant même certaines de ses réponses. Il feint de tenir pour acquis que le Front national joue un rôle clé dans cette affaire : “Tu sais l’oseille qu’ils vont gagner grâce à toi ? Surtout qu’en plus, ils vont récupérer Draveil, si ça se trouve !

Mathias Cardet, la version black de Laurent Obertone, a écrit un insignifiant « hooliblack » qu’il adresse aux patriotes et identitaires. Il est aujourd’hui à la tête d’une plateforme web baptisée « Bras d’honneur », dont E&R a assuré la promotion. L’année dernière, il a fait le tour des médias pour la promo de L’effroyable imposture du rap, un pamphlet qui lui a permis de diffuser ses thèses en prétendant révéler la face sombre du rap.

Qui sont les militants de Gaza Firm ? Essentiellement des jeunes issus des supporters ultras du PSG : des anciens de « K-soce Team » du virage Auteuil et de Karsud ayant des liens avec la frange radicale de la tribune Boulogne. « Le mot “Firm” trahit leur origine, c’est un code de supporter ultra, qui rappelle l’Inter City Firm(la première bande de supporters de foot hooligans anglaise ) ». Certains sont « des types du milieu hip-hop constitué autour de Mathias Cardet et des jeunes paumés, qui suivent un ou deux amis, viennent faire des quenelles et des bras d’honneurs dans les manifs et se cogner avec la LDJ. C’est avant tout un phénomène de bande », souligne le connaisseur des milieux interlopes, en évoquant aussi des recompositions « liées à des questions de stade ».

Mediapart / Quartiers libres / Les Inrockuptibles/ BAM

Publié par : Memento Mouloud | août 29, 2014

Kafka et Hitler : la déroute

Kafka riait aux éclats en lisant ses propres histoires mais l’écho restait muet. Il ne dominait pas la forêt, le désert, la création toute entière, il était plus discret, plus effacé. Et même cet effacement, cette disparition étaient insupportables au Führer car Hitler était cet homme qui voulait en finir avec le rire des juifs, de tous les juifs.

« Le commandant en chef était à la fenêtre de la hutte en ruine et regardait, avec de grands yeux impossibles à fermer, les colonnes de troupes qui défilaient dehors dans la neige, à la lumière terne de la ville. De temps à autre, il lui semblait qu’un soldat sortait des rangs, s’arrêtait à la fenêtre, plaquait sa face sur le carreau, lui jetait un regard bref et continuait son chemin. Bien que ce fut à chaque fois un autre soldat, il lui semblait que ce fût toujours le même, le visage aux os puissants, avec de grosses joues, des yeux ronds, une peau jaunâtre et rude ; chaque fois qu’il s’en allait, il arrangeait sa buffleterie, haussait les épaules et levait les pieds pour se mettre au pas de la troupe qui défilait toujours dans le fond, sans changement. Le commandant en chef ne voulut pas tolérer ce jeu davantage, il guetta le prochain soldat, ouvrit la fenêtre en grand et empoigna l’homme par la poitrine.

« Viens ici » dit-il et il le fit entrer par la fenêtre. Une fois à l’intérieur, il le poussa dans un coin, se posta devant lui et demanda

- Qui es-tu ?

- Rien, répondit craintivement le soldat

- On pouvait s’y attendre, dit le commandant en chef. Pourquoi as-tu regardé dans la chambre ?

- Pour voir si tu étais encore là. »

En 1906, Kafka sortit de l’Université avec son diplôme de droit. Deux ans plus tard, il embrassait un emploi qu’il ne quittera plus au sein de la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême. Son traitement de départ était de quatre- vingt couronnes, ses horaires l’occupaient pleinement huit à neuf heures par jour, repas, conversations et pauses, non comprises. S’intitulant le très dévoué, il apposa une demande de réajustement substantiel de son salaire et de son rang car Kafka n’était pas un bolchévique, il savait parfaitement quelle était sa valeur et quel devait être sa situation dans la hiérarchie du conseil royal du pays de Bohême. On prétendrait aujourd’hui que c’était un corporatiste, mais c’est le sort de tous les tard-venus de dire n’importe quoi.

Il disait, le bureau est tout à fait innocent de ma maladie, cette institution est plus fantomatique que stupide et se noue à mon être autour de liens mystérieux qui ne peuvent être rompus sans dangers car le vrai chemin passe par une corde qui n’est pas tendue en l’air, mais presque au ras du sol. Elle paraît plus destinée à faire trébucher qu’à être parcourue.

On a rassemblé les nombreuses lettres de Franz Kafka à ses femmes, en négligeant le fait qu’il était un célibataire et comme tous les célibataires forcément conduit à visiter une maison close. Hitler n’a sans doute jamais fréquenté un seul bordel. Il aimait s’entourer de femmes mais toutes celles qui ont partagé ses appartements ont péri de leur propre main. La seule intimité dont il était capable, il la réservait à ses chiens car Hitler aimait les qualités qu’il repérait, il en concevait de l’émotion, comme un garçon coiffeur à l’opéra quand le ténor pousse son aigu.

 On percevait chez le maître de l’Allemagne de la modestie, un mélange déroutant d’indétermination sexuelle, de fantaisie et de puérilité. A ses côtés, on découvrait le sentimental, le romantique, le fanatique aussi, mais sûrement pas un homme d’action rusé et prêt à saisir l’occasion favorable pour l’exploiter sans pitié.

Néanmoins, il reste, des visites de Kafka, cette description, « bordels organisés rationnellement. Sur toute la façade de la maison, les hautes fenêtres sont cachées par des jalousies propres. Au lieu d’un homme dans la loge du concierge, une femme correctement habillée qui pourrait être à sa place partout. A Prague, j’ai souvent noté à l’occasion le style Amazone des bordels. Le portier femelle qui met ses sonneries en branle et nous retient dans sa loge parce qu’on lui annonce que des clients sont en train de descendre ; les deux femmes respectables qui nous accueillent en haut ; la lumière qui s’allume dans la pièce voisine où des filles désœuvrées sont assises dans le noir ou dans une semi-obscurité ; le cercle qu’elles forment aux trois-quarts et dans lequel elles nous entourent en prenant des poses bien droites conçues pour les mettre en valeur ; le grand pas que fait celle qui a été choisie quand elle sort du rang ; la façon dont la patronne me touche pour m’inviter à monter. Je me souviens vraiment de celle qui se trouvait juste devant moi. Elle était brèche-dents, s’étirait pour paraître plus grande, tenait sa robe en posant un poing sur son sexe, ouvrait et fermait, en même temps et précipitamment, ses grands yeux et sa grande bouche. Ses cheveux blonds étaient dépeignés, elle était maigre. »

Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, Kafka rédige le Verdict. C’est l’ouverture d’une période féconde qui verra la rédaction de la Métamorphose et de la colonie pénitentiaire publiés de son vivant puis du Disparu, devenu l’Amérique et du Procès. L’année 1914, clôt le cycle qui se réamorce en 1917, avec le chasseur Gracchus puis, en 1922, avec le Château. Un an plus tard, il était mort. C’est ainsi que devraient s’écrire les biographies des écrivains, car pour un homme dont les ancêtres sont muets, pour un homme bègue de naissance, pour un homme aux archives en berne, pour un homme sans titres, seules ses œuvres comptent.

On jette le luxe et les habits, les dorures et les plafonds peints, on veut nudité et propreté, le Temple et la clinique se donnant la main, un rite qui interprète encore et toujours sur un canevas encore et toujours retouché, on veut comprendre et l’on ne comprend pas l’essentiel, tout jeu est sérieux mais le tragique est une échancrure dont la marque est le tabou. Il irradie au milieu d’un peuple, comme un mythe en train de naître et le seul mythe qui soit né des cavernes, ce sont des filles en cuissarde et moitié nues.

Je ne sais si ce mythe était tragique mais en tout cas c’était un mythe que tout le monde comprenait. On pourrait l’appeler Lili Marleen.

Le premier livre de Kafka parut en décembre 1912, aux éditions Rowohlt de Leipzig. Il était tiré à huit cent exemplaires et portait sur la couverture le titre de Betrachtung, Hitler était alors un vagabond et un déserteur perdu dans des songeries wagnériennes, des tas de livres et des cartes postales. Il était comme affamé de lectures. Il voulait tirer des vieux grimoires historiques des vérités éternelles, des maximes pour la préservation du peuple. Pourtant il aurait pu écrire, aussi, « notre temps en général et le mien en particulier sont forts pénibles également, le mien même depuis plus longtemps que le temps de tous ».

Kafka s’était amouraché, depuis l’été 1912, d’une certaine Felice Bauer. Elle fut l’occasion d’un martyre de cinq années. Née dans une famille juive de Haute-Silésie, employée dans une fabrique berlinoise de dictaphones, elle était assez laide, une bouche horrible, un sourire sans grâce. Kafka lui écrivit plusieurs fois par jour, épanchant son encre comme on pourrit son sang, laissant ses tripes sur la table, non pas en chroniqueur, mais en clinicien de son désastre intérieur. Néanmoins, Musil remarqua le deuxième récit de Kafka, le soutier, paru en mai 1913.

L’assureur praguois avait changé d’écurie puisque Kurt Wolff, un autre loup, l’éditait dans la collection Der Jüngste Tag. C’était un homme prodigieusement beau à qui le destin avait donné une belle femme et plusieurs millions de marks dont il usait, en capricieux.

Quand Hitler devint le chef suprême de l’Allemagne nazifiée, parfois, on avait l’impression que cet homme aurait pu se lever un matin et déclarer « ça suffit, je me suis trompé, je ne suis plus le Führer », preuve qu’il excellait dans la simulation et la tromperie ou que l’essence de son pouvoir était d’origine magique. Magique, en ce sens, que celui qui se disait le tambour et l’aimant de la « communauté raciale du peuple », pensait commander aux choses et aux êtres, selon la vertu d’un somnambulisme qui en faisait le guide suprême d’un troupeau en marche vers son tombeau. Il n’accompagnait son thé que de biscuits secs peu appétissants qu’on lui servait à part et sa mise digne, soignée, frisait on ne savait trop quelle servilité. Son visage fané ne s’animait qu’au contact électrisant de la foule qui le maintenait en vie, comme pour une saga qu’il écrirait avec le sang des autres.

En février-mars 1918, Kafka confia à son Journal, un projet de Commune de cinq cents hommes. Il note « n’assurer sa subsistance que par le travail. Ne reculer devant aucun travail pour lequel les forces sont suffisantes et qui ne comporte pas de risque pour la santé. Traiter les rapports avec l’employeur comme des rapports de confiance, ne jamais exiger l’intervention de tribunaux, mener à bonne fin tout travail entrepris. La vie professionnelle considérée comme une affaire de conscience et de foi en ses semblables. Là où on peut être utile, dans les régions abandonnées, dans les maisons pauvres, comme instituteur. ».

Il y ajoute une limitation du temps de travail, de l’éventail des salaires, un certain ascétisme. C’est la parfaite description de ce que fut le socialisme et de ce qu’il n’est plus. Hitler lui, répétait en boucle comme pour conjurer un fantôme, « si le bolchévisme était passé… ».

En 1924, quand il s’éteignit, Kafka n’était pas un inconnu, mais, malgré les six livres parus depuis 1912, et l’obtention, en 1915, du prix Fontane que Carl Sternheim avait tenu à partager avec lui, ses droits d’auteurs étaient minables et ses livres ne se vendaient pas. Même son corbillard ne fut suivi que de quelques silhouettes. Il avait écrit « le prétendu manque d’égalité consiste en ceci que nous autres rats désespérés qui entendons le pas du maître, nous nous dispersons dans toutes les directions pour nous réfugier chez les femmes, chez je ne sais qui ou dans la littérature, tout cela d’ailleurs en vain. Voilà le manque d’égalité ».

Il fut traduit en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Suède. Rilke, Thomas Mann, Hermann Hesse, des sionistes juifs et des communistes tchèques en dirent le plus grand bien, mais il était mort en chien errant. Hitler s’était fait connaître en putschiste malchanceux, aussi il dicta son intempérance verbale à Rudolf Hess, sa cellule lui tenant lieu de sanatorium. Il attendit l’instant décisif car il savait que rien ne s’est encore passé puisque l’Histoire est une page perpétuellement blanche.

Max Brod assura le service post-mortem et déploya l’œuvre de Kafka dans l’Allemagne de Schacht et du rétablissement du mark. Trois romans furent édités coup sur coup entre 1925 et 1927.

En 1933, si les perquisitions de la Gestapo au domicile de Dora Dymant eurent pour corollaire la disparition d’un certain nombre de manuscrits, les quatre premiers volumes des écrits complets de Franz Kafka parurent à Berlin en 1935, au moment où les lois de Nuremberg séparaient aryens et juifs, si bien que les nazis négocièrent, dès le mois d’août 1933, avec Arthur Ruppin, plénipotentiaire du Yishouv palestinien, un certain nombre de départs définitifs. Cet accord dit de la haavara, était encadré par les sociétés d’assurances juives et allemandes. Chaque juif « transféré » vers la Palestine mandataire pouvait emporter mille livres sterling en devises étrangères et vingt mille marks de marchandises diverses.

La démarche d’Arthur Ruppin n’était pas solitaire. Sam Cohen, un affairiste, sorte de Marcel Dalio germano-polonais, imagina que ses intérêts dans la société Hanotea, présente en Palestine, et ceux du Yishouv, commandaient un transfert d’habitants et de capitaux vers le foyer national juif. Haïm Arlosoroff, directeur du département politique de l’Agence juive et dirigeant travailliste, eut la même idée et se rendit à Berlin en juin 1933 et un avocat du nom de Félix Rosenblüth en avait touché mot à Arthur Ruppin. Les seuls qui n’aient pas envisagé, le cœur léger, une telle solution, étaient les premiers intéressés, les juifs allemands. Tout le gratin travailliste fut mêlé à cet accord et le défendit contre l’opposition frontale de la droite dite révisionniste dirigée par Zeev Jabotinski. Ce système fonctionna jusqu’au milieu de la seconde guerre mondiale et concerna vingt mille juifs allemands qui transférèrent en Palestine, trente millions de dollars de capitaux, les émigrants concernés perdant, en moyenne, au cours de ces expulsions, 1/3 de leurs biens en transit.

La mort ténébreuse du leader travailliste Haïm Arlosoroff sur une plage de Tel-Aviv, deux jours après son séjour à Berlin, fut peut être le seul symptôme de cet échange entre la communauté du peuple aryanisée et celle des juifs de Palestine, prise au piège de la révolte arabe de 1936. Bientôt toutes les issues seront bouchées et les ouvrages de Kafka, classés dans la liste des nuisibles et des indésirables, précédèrent le sort de ce qui restait de la judaïcité allemande.

L’éditeur berlinois, Salman Schocken qui avait obtenu les droits mondiaux de diffusion de l’œuvre du praguois contre la publication des six volumes d’écrits complets, fut du contingent qui émigra en Palestine mandataire. Kafka lui avait porté chance. L’éditeur n’avait plus qu’à fonder sa nouvelle maison à New-York déposant à Jérusalem les manuscrits dans une bibliothèque qui portait son nom. De son côté, Max Brod semblait courir le monde poursuivi par des autodafés et des incendies. Il avait tiré de l’oubli et de la destruction les manuscrits de son ami, puis il avait quitté Berlin pour Prague et Prague pour la Roumanie, les Dardanelles et la colline du printemps, cette ville de Tel Aviv fondée par Arthur Ruppin. En 1950, il était encore chargé des œuvres complètes du jeune Franz Kafka qui avaient fini par le dévorer tout entier, l’épuisant, le vouant à la stérilité. Il avait trahi les testaments de destruction et les testaments s’étaient vengés. En 1961, il fut contraint de livrer une partie des manuscrits à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford non sans mener une guerre d’usure avec les légataires familiaux, refusant de transférer les manuscrits du Procès, de la Description d’un combat ou de Préparatifs de noces à la campagne sans compter tous les autres, moins connus.

Hitler, lors de la première phase de son règne vivait sur l’Obersalzberg, « de loin, ce lieu apparaît comme une sorte d’observatoire ou d’ermitage, perché à 1900 mètres d’altitude au sommet d’une arête de rochers. On y accède par une route en lacets d’une quinzaine de kilomètres, hardiment taillée dans la pierre et dont le tracé audacieux fait autant d’honneur au talent de l’ingénieur Todt qu’au labeur acharné des ouvriers qui ont, en trois ans, achevé ce travail gigantesque.

La route aboutit à l’entrée d’un long souterrain qui s’enfonce dans le sol et que ferme une lourde et double porte de bronze. A l’extrémité de ce souterrain, un large ascenseur, dont les parois sont revêtues de plaques de cuivre, attend l’étranger. Par un puits vertical de cent dix mètres creusé dans le roc, il monte jusqu’au niveau de la demeure du Chancelier. Ici, la surprise atteint à son comble.

Le visiteur a devant lui, en effet, une construction trapue et massive, qui comporte une galerie à piliers romains, une immense salle vitrée en rotonde, garnie d’une vaste cheminée où flambent d’énormes buches et d’une table entourée d’une trentaine de chaises, et plusieurs salons latéraux, meublés avec élégance de confortables fauteuils. De tous côtés, à travers les baies, le regard plonge, comme du haut d’un avion en plein vol, sur un immense panorama de montagnes. Au fond du cirque, il aperçoit Salzbourg et les villages environnants, dominés, à perte de vue, par un horizon de chaînes et de pics, de prairies et de forêts qui s’accrochent aux pentes. A proximité de la maison, qui paraît suspendue dans le vide, se dresse, presque en surplomb, une muraille abrupte de rochers nus. L’ensemble, baigné dans la pénombre d’une fin de journée d’automne, est grandiose, sauvage, presque hallucinant. Le visiteur se demande s’il est éveillé ou s’il rêve. Il voudrait savoir où il se trouve.

Est-ce le château de Montsalvat qu’habitaient les chevaliers du Graal, un Mont-Athos abritant les méditations d’un cénobite, le palais d’Antinéa dressé au cœur de l’Atlas ? Est-ce la réalisation d’un de ces dessins fantastiques, dont Victor Hugo ornait les marges des manuscrits des Burgraves, une fantaisie de milliardaire, ou seulement un repaire où des brigands prennent leur repos et accumulent des trésors ? Est-ce l’œuvre d’un esprit normal, ou celle d’un homme tourmenté par la folie des grandeurs, par une hantise de domination et de solitude, ou simplement, en proie à la peur ? »

Parallèlement, Kafka accomplissait son tour du monde, Edwin Muir le traduisit en anglais, Ortega y Gasset en castillan, le Duce autorisa la sortie du Procès en toscan, Alexandre Vialatte en français,  Bruno Schulz le traduisit en Pologne et Borges joua les Baudelaire face à Edgard Poe. Très tôt, Bruno Schulz constatait que « les investigations, les recherches et la connaissance que Kafka tente de mettre en forme ne sont pas sa propriété exclusive, elles appartiennent au patrimoine commun de la mystique de tous les temps et de tous les peuples ; cela a été exprimé dans des langues peu élaborées ou dans les langues de convention de certaines chapelles ou écoles ésotériques […] En ce sens, la méthode, cette création d’une réalité sosie ou parallèle, n’a pratiquement pas de précédent. Il obtient ce double de la réalité en ayant recours à une sorte de pseudo-réalisme qui mériterait une étude particulière. Il perçoit la surface avec une grande acuité, il en connaît la gestuelle, comme l’aspect extérieur de tout évènement, de toute situation ainsi que les relations et interférences, mais ce n’est là qu’un épiderme. Il le retire et procède comme pour une greffe. Son rapport à la réalité est tout d’ironie et de persiflage, de mauvaise foi, c’est celui du prestidigitateur avec ses lapins, son chapeau et sa boite noire à double fond. Il simule la minutie, le sérieux, la précision feinte afin de la compliquer à l’extrême. C’est une œuvre qui vit épuisant toutes les interprétations ».

Hitler aussi vivait de légendes et d’interprétations, de réalité démarquée et de fascination pour les sosies, à commencer par Charlie Chaplin à qui il avait emprunté sa moustache.

Tandis que les photographes de l’armée rouge mettaient en scène le cadavre noirci du Führer et alignaient les petits corps raidis des filles de Goebbels que leur père avait décidé de tuer sans même l’excuse de l’Ogre chez Perrault, un hebdomadaire communiste, Action, demandait, en 1946, Faut-il brûler Kafka ?

Pierre Fauchery entreprit d’énoncer la ligne de masse qui avait tant servi durant l’épuration : « la société a le droit de prendre à l’égard d’un écrivain des mesures de défense, si elle juge que son activité met en péril ses intérêts essentiels. L’œuvre de Kafka exprime, de façon contagieuse, un certain était de décomposition sociale, et en décrivant des états de conscience manifestement morbide, elle risque de les éveiller, ou de les confirmer, chez le lecteur » à quoi Roger Caillois répondit « il est à craindre que des méchants esprits ne s’avisent un jour de prétendre que Kafka, dans les juges mystérieux du Procès, dans les fonctionnaires invisibles du Château, aux décisions inattendues, irrévocables, incompréhensibles mais indiscutables et, pour tout dire, transcendantes, n’a pas décrit autre chose que le Parti communiste ».

On pouvait aussi penser que renonçant aux appétits de totalité du roman-fleuve du XIXème siècle, Kafka, comme Céline, ait adopté la structure du roman d’aventures avec sa série d’épisodes décousus. Il ne s’agissait pas seulement d’emprunter une technique mais de tirer une salve sur la coterie littéromane. Un papillonnement de situations absurdes et extrêmes aux yeux de ceux qui ne savent que trop bien lire. Son ère était celle du soupçon donc du roman policier. Toute chose y est un emblème, tout sujet, un bouchon balloté. La passion n’est jamais loin pour celui qui traverse les épisodes comme autant de stations vers la crucifixion.

C’est ainsi que les hommes vivent avait dicté Aragon, c’est-à-dire dans la conscience de leur propre fêlure car le vrai adversaire a disparu, car celui qui suscite en soi, un courage immense, le Père, n’est plus là. Aussi pour continuer, il faut savoir se choisir un ennemi à la hauteur, quitte à l’inventer. C’est ainsi que tous deviennent, soumis aux délires.

 

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Les intermittents du spectacle bénéficient depuis 1936 d’une couverture particulière liée au caractère « intermittent » de leur profession (embauchés pendant de courtes durées ponctuées de périodes de chômage : quatre mois pour la création d’une pièce de théâtre, six semaines pour le tournage d’un film). Le régime de l’intermittence permet ainsi une embauche en contrat à durée déterminée dit d’usage. Contrairement au CDD classique, le contrat peut être de très courte durée et être renouvelé sans limite durant plusieurs années.

Il s’agit donc d’une subvention étatique à l’industrie du spectacle et de la reconnaissance du statut de petite-bourgeoisie et non de prolétaire octroyé à l’ensemble des salariés de ce secteur stratégique dans la production permanente de l’oubli et de la défection stratégique.

Entre deux contrats, un intermittent est indemnisé par l’assurance-chômage. Au départ, ce régime était réservé aux techniciens de l’industrie du cinéma, avant d’être élargi au secteur très flou et en expansion où l’art et la propagande ainsi que les rituels de marché se mélangent, s’agencent et se métissent : audiovisuel, cinéma, musique, spectacle vivant, tout y passe. Dans le monde de la télévision, c’est d’ailleurs devenu une norme. Ces « permittents » seraient 4 % selon l’Unedic et jusqu’à 15 % selon la Cour des comptes.

En travaillant 507 heures en dix mois (dix mois et demi pour les artistes) les salariés du secteur artistique et audiovisuel décrochent le sésame pour entrer dans le régime des intermittents : 243 jours d’indemnités, calculées en fonction du salaire et du nombre d’heures réellement effectuées. En 2011, ils étaient 50 556 techniciens et 58 102 artistes à en bénéficier. L’indemnité moyenne journalière est de 54 euros pour les artistes et de 64 euros pour les techniciens, quand un chômeur « classique » touche en moyenne 37 euros par jour.

On constate donc qu’une rétrocession de la plus-value et une sorte de capital-temps sont offerts aux salariés du spectacle au titre de leur appartenance à la petite-bourgeoisie.

Quand un intermittent déclare le nombre de jours travaillés dans un mois, les Assedic multiplient ce nombre par 1,4 (pour englober les week-ends) et versent des indemnités pour les jours restants. Selon des chiffres rassemblés par Télérama qui excluent les versements dits au black, les techniciens gagnent en moyenne 31 000 euros par an (dont 37 % versés par les Assedic), contre 24 000 euros pour les artistes (51 % étant versés par les Assedic). Dans tous les cas n’importe quel employé du spectacle gagne autant ou plus qu’un enseignant en moyenne. Plus qu’un enseignant ignare mais aussi plus qu’un enseignant cultivé.

Quelle que soit la réalité de la santé financière du secteur, tous les intermittents peuvent témoigner des arrangements pas franchement légaux de leurs employeurs. « Pour beaucoup de boîtes, c’est un acquis de ne pas payer les heures supplémentaires, alors qu’on bosse très souvent plus de 12 heures par jour », raconte Nicolas qui doit penser qu’il est le seul salarié sur terre à qui les heures sup’ ne sont pas versées. François, lui, décrit d’autres habitudes prises par les sociétés de traite auxquelles les sociétés de production ou les chaînes font appel pour leur « fournir » des intermittents :« Il est souvent “convenu” que les heures sup ne sont payées qu’à partir de la cinquième. Alors que le forfait journalier est censé ne pas dépasser 8 heures… Autre grand classique, mais pas pour les sociétés les plus connues : on te paye tout ou partie au black. »

La plus grosse cohorte des intermittents travaillant pour la télé se trouve dans les sociétés de production, ou parmi les prestataires techniques qu’elles emploient. Ainsi, selon un article de novembre 2012 de Marianne, Endemol, le plus gros producteur d’« émissions de flux » en France avec 850 heures de programmes chaque année (Secret Story, Les enfants de la télé…), employait en 2011 215 intermittents, pour 95 CDI. En moyenne, les non permanents occuperaient les deux tiers des postes dans les sociétés d’abêtissement collectif.

Ce qu’Edwy Plenel appelle une richesse commune.

Le député Jean-Patrick Gille vient donc d’être nommé par Manuel Valls pour assurer un rôle de médiateur dans le dossier des intermittents du spectacle. Il fut partisan de la sortie du nucléaire. Il fonda la «Nouvelle Gauche» avec Benoît Hamon. Il a aussi présenté à l’Assemblée un rapport très détaillé sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques. Il est donc le prototype parfait du clown progressiste.

Pour les prolétaires, en particulier les intérimaires, aucun médiateur n’a été nommé. Le patronat peut bien les enculer, c’est devenu absolument prosaïque, business as usual. Il s’agit pour le gouvernement d’essayer de sauver la saison des festivals, ce moment intense de valorisation des territoires et de lustration de la bourgeoisie patrimoniale, la seule véritable bourgeoisie française véritablement légitime pour tous les politiques. D’un autre côté, ce brave rocardien de Michel Sapin avait agréé la convention Unedic, au cœur du conflit actuel et qui, si elle est appliquée, va dégrader les conditions de vie de très nombreux travailleurs précaires comme si une énième réforme ne voulait pas dire depuis 1982, un plongeon de plus.

Les pseudo-partenaires antisociaux avaient jusqu’à fin mars 2014 pour négocier de nouvelles règles dans un contexte de chômage record et de déficit de l’Unedic (20 milliards), l’organisme gestionnaire de l’assurance-chômage. En cas d’échec, l’État reprenait la main. Le texte final que la CGT (qui n’a jamais signé de son histoire une convention d’assurance-chômage même quand le régime n’était pas déficitaire) et la CFE-CGC (furieuse que les cadres chômeurs soient mis à mal) ont refusé de parapher s’appuie sur un nouveau système de « droits rechargeables ».

Pour ce qui concerne les 112 000 intermittents du spectacle, le patronat voulait en finir avec leur régime spécifique, en supprimant les annexes 8 (techniciens) et 10 (artistes). Le cumul salaire-allocations sera désormais plafonné à 5 475 euros brut par mois et un « différé » d’indemnisation est mis en place, pendant lequel les intermittents devront attendre pour toucher leurs allocations, ce qui frappera 48 % d’entre eux contre 9 % actuellement. Les cotisations sur leurs salaires vont passer de 10,8 % à 12,8 % (8 % côté employeurs, 4,8 % côté salariés), soit des cotisations deux fois plus élevées que dans le régime général. Cette disposition existait déjà mais n’était pas appliquée. Ces économies et recettes représenteront 165 millions sur 800 millions d’euros.

Dans les faits, le patronat en particulier et la droite en général savourent une jouissance bien particulière, humilier une fraction de la petite-bourgeoisie qu’elles tiennent pour acquise à la gauche car de la petite-bourgeoisie on peut attendre des tournants qui n’ont rien de bas et d’honteux alors que du prolétariat on ne peut rien attendre de dangereux, il suit puisque toutes ses forces ont été démantelées.

Aujourd’hui, le clown progressiste et néanmoins médiateur soutient la proposition de François Rebsamen-Michel Sapin d’agréer la convention. Certains comme le MEDEF, la CGPME, l’UPA, la CFDT, la CFTC, FO, ou le Ministère du travail estiment qu’elle est issue d’un processus légitime. D’autres comme la CGT Spectacle, plusieurs coordinations d’intermittents et de précaires, SUD TAS, UNAS CGT, SNU TEF, des personnalités du SYNDEAC, des associations, des parlementaires, des responsables politiques, ont exprimé leur désaccord avec la façon dont ont été conduites les discussions.

À Montpellier (Hérault), le personnel salarié et les équipes artistiques, parmi les plus mobilisés, ont reconduit la grève qui paralyse le 28e Printemps des comédiens depuis son ouverture, mettant en péril sa santé financière. Leur action a fait tache d’huile. La menace de grève pèse sur le festival d’Anjou (Maine-et-Loire) qui s’ouvre ce mardi soir avec Molière malgré moi, interprété par Francis Perrin. D’autres annonces de grève ont déjà été décidées à Thionville, Boulogne-sur-Mer, Toulouse. À Besançon, des intermittents ont coupé le courant chez Pôle Emploi. À Paris, samedi soir, des intermittents ont occupé brièvement l’Opéra Bastille, retardant la représentation de La Traviata.

Le peuple s’en fout car le Mundial commence par Brésil-Croatie, en revanche les petits-bourgeois ne vont pas être à la noce et d’autres se demandent si la valorisation de l’image de la ville et/ou région n’est pas en péril, entraînant à la baisse les prix de l’immobilier et le reste de la captation de plus-value. Les grèves annoncent-elles un appauvrissement ?

Assemblées générales, débrayages, prises de parole, pétitions comme celle de la Société des réalisateurs de films (SRF, qui organise la Quinzaine des réalisateurs de Cannes) signée par 150 cinéastes insurgés dont Pascale Ferran, Jean-Pierre Darroussin, Robert Guédiguian, Michel Hazanavicius. Après quelques coups d’éclat (occupation de l’Opéra Garnier et du Carreau du Temple à Paris en mars, du Journal de 20 heures de France 2 le 8 avril, de la cérémonie des Molières le 2 juin, les intermittents, soutenus par le monde révolutionnaire du spectacle, accentuent un peu plus au fil des jours la pression sur l’exécutif, en particulier sur le ministre du travail François Rebsamen afin qu’il ne valide pas la très contestée nouvelle convention d’assurance-chômage signée par les partenaires sociaux le 22 mars dernier, en hommage à Cohn-Bendit, ce vieux Dany. Le monde révolutionnaire du spectacle veut être pris au sérieux, au même titre que les pigeons. Il veut défendre son droit à détourner une partie de la plus-value, le plus souvent pour fabriquer de la merde mais de la merde dite culturelle.

Les intermittents jouent le dernier quart d’heure puisque la convention chômage qui instaure de nouvelles règles d’indemnisation doit être examinée le 18 juin par le Conseil national de l’emploi, avant une signature dans la dernière semaine de juin par le ministre du travail. « Si le texte est signé, je ne sais pas ce qui se passera sur les festivals d’été. C’est ce qui s’est passé en 2003. Il risque d’y avoir une colère de plus en plus grande », avertit Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle-Chantage, dont le syndicat assigne même en justice les six signataires de la convention.

« Au-delà du spectacle, la convention assurance-chômage du 14 mai issue de l’ANI du 22 mars est une catastrophe pour les droits de tous les chômeurs – travailleurs précaires, intérimaires, et même cadres licenciés après cinquante ans par exemple – qui vont subir des économies de deux milliards sur les trois prochaines années, deux milliards qui font partie des cinquante milliards du plan d’austérité: c’est donc aux chômeurs de payer deux fois pour la crise pendant qu’on allège les cotisations des entreprises, et sans contrepartie réelle. Si les artistes et techniciens du spectacle sont si mobilisés, c’est qu’en plus d’être traités de "privilégiés" et de subir pourtant une forte précarité – le revenu salarial moyen est de moins de 9000€ annuel selon le rapport Gille justement –, ils prennent de plein fouet le chômage dû aux baisses de budgets publics dans la culture et vont encore souffrir d’une baisse des droits sociaux »

Et la harangue de Danis Gravouil de se perdre sur une feinte de Benzema.

La Parisienne libérée / Mediapart / BAM

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