Publié par : Memento Mouloud | septembre 12, 2014

Les meurtriers de l’A6 ou les démons ne sont plus ce qu’ils étaient

Christelle Blétry, 20 ans, avait été retrouvée morte à Blanzy le 28 décembre 1996, son corps lardé de 123 coups de couteau. Elle est l’une des huit jeunes femmes tuées en Saône-et-Loire entre 1986 et 1999. « Le laboratoire a pu déterminer un profil génétique complet, fiable », a précisé le procureur de Chalon-sur-Saône, Christophe Rode. Après une soirée arrosée dans un bar avec des collègues de travail, le meurtrier, un ouvrier agricole, est rentré chez lui en voiture et a croisé par hasard la route de Christelle Blétry qui rentrait chez elle à pied. «Il l’a forcée à monter dans son véhicule, elle a cherché à s’enfuir et il l’a essayé de la rattraper avec un couteau», rapporte le procureur en précisant que le suspect avait reconnu les nombreux coups portés sur la victime. Puis, «il a laissé son corps à l’endroit où le drame s’est produit, il est rentré chez lui et a repris une vie normale», après avoir planté 123 coups de couteau. On se demande comment on reprend une vie normale après avoir tailladé un corps à ce point, comment tout l’entourage reprend sa vie normale quand papa rentre couvert de sang et le cerveau imbibé. Marié, deux enfants, l’homme travaillait dans une entreprise de la région et était apprécié de son entourage. C’est le marronnier des criminels dits normaux, ils sont toujours appréciés de leur entourage et même de leur famille qui maquille le misérable petit tas de secrets qui tient lieu de lien.

Cet homme, qui habitait pourtant près du domicile de la victime à Blanzy, a échappé aux radars des policiers. Depuis l’ouverture de l’enquête en 1996, il n’a jamais été interrogé par la police judiciaire de Dijon qui a entendu au total 150 personnes dont 15 suspects car les policiers sans informateurs sont toujours un peu perdus. Ce n’est qu’en 2004 qu’il est arrêté pour agression sexuelle et qu’il est inscrit au fichier Fnaeg (Fichier national des empreintes génétiques). À cette époque, il est condamné à deux ans de prison dont un avec sursis. Le meurtrier à la vie normale n’en avait pas fini avec ses pulsions, mais le procureur le trouve très inséré. Comment une société peut-elle considérer comme normal et inséré un homme qui a un meurtre à son actif et une tentative de viol non aboutie. Personne ne voit, les gens, les braves gens seraient-ils donc aveugles, toujours aveugles et sourds ? Le Mal est-il si présent, dans nos pénates, qu’il en devient inodore, incolore, invisible ?

A sa sortie, il divorce et déménage à plusieurs reprises avant de s’installer dans les Landes afin de reprendre une autre vie normale. «Il avait complètement occulté ce qui s’était passé, explique encore le procureur. Il avait retrouvé un travail, s’était socialement et professionnellement inséré. Il avait réussi à complètement cliver son existence sans attirer l’attention». Le meurtrier clive, on se demande si le procureur maîtrise réellement le vocabulaire clinique dont il use.

L’homme de 56 ans, interpellé à son domicile dans les Landes, à Retjons près de Mont-de-Marsan a été mis en examen et écroué jeudi. Il a reconnu les faits au cours de sa garde à vue de 48 heures après avoir nié. On ignore s’il était aussi très apprécié dans les Landes ou s’il arrosait toujours les soirées, avec ou sans vachettes et échasses.

«Jamais, je n’abandonnerai». Ce fut l’inoxydable credo de Marie-Rose Blétry, la mère de la victime. Et du courage il lui en a fallu pour faire face aux sarcasmes quand elle a dénoncé les inerties de la justice. Mais depuis trois ans, la police judiciaire a repris les dossiers de neuf meurtres non résolus dans la région. Mais aussi sous l’impulsion des avocats de l’association «Christelle» Me Didier Seban et Me Corinne Herrmann qui ces derniers mois avaient multiplié les demandes pour faire expertiser les vêtements de la victime.

«Il a fallu convaincre les magistrats d’analyser l’intégralité des vêtements de la victime ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Et ces expertises certes onéreuses ont permis de retrouver des traces de sperme du suspect qui n’avaient pas été identifiées préalablement», confient d’une même voix les deux avocats. «C’est surtout le combat d’une mère courage qu’il faut saluer. C’est aussi la preuve que rien n’est jamais perdu si on s’en donne les moyens et si la volonté judiciaire est au rendez-vous», constate Me Didier Seban. Des expertises complexes effectuées à Bordeaux (Gironde) ont permis de mettre au jour ces traces passées inaperçues.

Si la famille de Christelle tient peut-être le coupable du meurtre de leur fille, d’autres attendent encore de connaître la vérité. En l’espace de 20 ans, quelque 14 jeunes femmes âgées de 13 à 23 ans ont été sauvagement tuées dans un rayon de 200 kilomètres le long de cette route.

Parmi elles, Sylvie Aubert, 23 ans. Elle est retrouvée étranglée et mains liées dans une rivière en 1985. Un an plus tard, on découvre Christelle Maillery, une collégienne de 16 ans, dans la cave d’un immeuble du Creusot quelques heures après sa disparition. Quelques mois plus tard, Nathalie Maire est battue à mort et étranglée avec un câble électrique sur l’aire d’autoroute de Saint Albain. Carole Soltisyak n’a que 13 ans quand elle est retrouvée dans un bois près de Montceau-les-Mines. La collégienne a été violée, étranglée et tuée de quatre coups de couteau. On ne sait pas non plus qui a tué Virginie Bluzet en 1997, Vanessa Thiellon en 1999 et Anne-Sophie Girollet en 2005.

Ce coin de Bourgogne a été fréquenté par trois tueurs en série au cours de ces trente dernières années: Emile Louis, qui avait avoué l’assassinat de 7 jeunes filles disparues dans les années 1970 dans l’Yonne ; Francis Heaulme, surnommé le «Routard du crime» et reconnu coupable de neuf meurtres dans au moins huit affaires ; et Michel Fourniret, qui a avoué neuf meurtres commis entre 1987 et 2001. Dans l’enquête sur l’assassinat de Carole Soltisyak, les gendarmes s’étaient intéressés à Francis Heaulme, connu pour étrangler et poignarder ses victimes avant de les déshabiller. Mais faute d’éléments sérieux, l’enquête n’a pas abouti. De même, Me Didier Seban avait demandé à ce que des vérifications soient faites concernant l’emploi du temps de Michel Fourniret. Certaines de ses victimes étaient des jeunes filles mineures. Il n’a pas pu être confondu par ces prélèvements.

En décembre 2011, le meurtrier de Christelle Maillery tuée au Creusot (Saône-et-Loire) en 1986 avait été identifié lui 25 ans après les faits en décembre 2011. Un couteau avait été retrouvé à l’époque dans le parc des Charmilles, non loin du lieu du crime, dont l’affûtage particulier correspond à d’autres armes blanches en possession du suspect. Cet homme, au parcours chaotique, toxicomane, a été arrêté dans un centre psychiatrique où il séjournait. Jean-Pierre Mura a vécu au Creusot et fréquentait le quartier des Charmilles où il revenait voir souvent ses copains de cité. Au moment du crime, il avait 19 ans et était le père d’une petite fille. Un passionné d’armes blanches, qu’il collectionne. Dans le passé, il avait proposé de « dédommager » d’une somme dérisoire de 300 € l’ex-petit ami de la victime « pour la mort de sa copine », lorsque ce dernier avait été un temps soupçonné. Cette information capitale que l’ex-petit ami, décédé depuis, et trop secoué d’avoir été mis en cause, n’avait jamais révélée à la police, avait été recueillie dès 2003 par un enquêteur privé, Eric Belahouel. Ce dernier travaillait pour l’Association d’aide aux familles victimes d’agression criminelle. Une information essentielle qui avait permis de demander la réouverture du dossier en septembre 2005.

Avant son arrestation par les enquêteurs de la police judiciaire de Dijon, Jean-Pierre Mura était interné en hôpital psychiatrique. A la demande d’un de ses proches et sur avis médical, il avait été hospitalisé d’office par arrêté préfectoral au centre hospitalier de Sevrey, près de Chalon-sur-Saône. Il y a près de deux ans, Jean-Pierre Mura, qui présente des troubles psychologiques avérés – il est atteint de schizophrénie -, a commis une agression sur une jeune fille qui a réussi à en réchapper. Le profil de sa victime et le mode opératoire ressemblaient étrangement à l’assassinat de Christelle. Lui aussi n’en avait pas fini avec ses pulsions mais on ne peut pas le qualifier de normal et d’inséré. Dans les deux cas, on ne les dira pas possédés, ça fait mauvais genre, quelque peu archaïque bien que ça y ressemble beaucoup. La démonologie n’est pas enterrée, elle se grime dans les pratiques psychiatriques et dans les actes des hommes, elle est comme la trace d’un virus qu’on poursuit mais qu’on n’ose plus appeler par son nom car la glorieuse déclaration des droits de l’homme l’a affirmé, l’homme naît innocent, c’est la société mal fagotée qui le corrompt.

En janvier 2012, un rédacteur du Monde écrivait, « Dix ans presque jour pour jour après l’assassinat de Christelle Maillery, le 28 décembre 1996, une autre jeune fille avait été tuée selon un mode opératoire à peu près identique à Blanzy, à quelques kilomètres du Creusot. Christelle Blétry, 20 ans, avait reçu 113 coups de couteau »

Aucun notaire, ni notable dans le coup, juste des salauds de pauvres comme le disait Marcel Aymé, des épaves, toujours inconscients dans le mal et clamant comme Mura, y’a pas de justice. Non, en effet, y a pas de justice.

AFP / Le Point / Le Parisien / Le Figaro / Le Monde/BAM

Publié par : Memento Mouloud | septembre 11, 2014

François Hollande, le dernier samaritain

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J’ai construit mon existence sur le principe d’aider les autres. Depuis mon plus jeune âge, je me suis consacré à cette tâche. Dans le bac à sable, en culotte courte, sur le tableau noir, en blouse, au lycée, à Sciences-po, à l’ENA, au service militaire, puis chez Mitterrand, chez Delors, dans les toilettes, à la cuisine, en short, sans chaussures, au parti socialiste, en Corrèze, aujourd’hui à l’Elysée, dans toutes mes fonctions, dans tous mes mandats, déguisé en père Noël, je n’ai pensé qu’à aider, qu’à représenter ceux qui souffrent. Quand un grabataire se fait dessus, je me sens blessé, quand un ivrogne s’effondre sur le pavé, j’ai mal. Je n’ai jamais été du côté des puissants, même si je ne suis pas leur ennemi car je sais d’où je viens et où j’essuie.

Vous croyez que j’ai oublié d’où mes gènes viennent ? Je suis blanc, je suis français, mon grand-père maternel, petit-tailleur savoyard, vivait avec sa femme dans un modeste deux-pièces à Paris. Mon grand-père paternel, lui, était instituteur et pacifiste, issu d’une famille de paysans pauvres du nord de la France. Et vous croyez que je pourrais déféquer sur le milieu d’où je tiens mes racines pour l’alimenter en engrais ?

Mon rapport aux zôtres, je l’ai mené sur le principe de la bienveillance, du souci de l’autre. C’est le sens de mon engagement politique. Je défie quiconque de prouver le contraire. On peut me critiquer, me piétiner, mais pas attaquer mes absences de choix politiques, ce qui est ma raison de vivre. Rendre service, être utile, vous le voyez bien, je ne sais pas dire je. Je me cache, je m’envisage comme un guichet. Pendant trente années palpitantes, j’ai reçu des gens en difficulté dans ma permanence corrézienne. Je n’ai jamais compris qu’on puisse mépriser les politiques au point de ne jamais se rendre dans une permanence, ça me dépasse, nous sommes des saints. J’écoutais leurs jérémiades, leurs difficultés à ne pas bouffer des pissenlits par la racine. Je me sentais puissant, vraiment puissant, je changeais leurs pleurs et prières en passe-droits et coups de pouce. Si j’étais ce simulateur qu’on veut faire de moi, vous croyez que les Corréziens stipendiés d’abord par Chirac puis par mes soins, n’auraient pas découvert que le baron était nu.

Mon père était carabin et nous n’avons manqué de rien. Mais je porte en moi ce que mes deux grand-pères m’ont transmis : le spectre de la République, des devoirs de papier, le respect du nombre. J’ai rencontré des gens dans les pires difficultés, usés par la vie qui ne fait pas de cadeaux. Ils avaient du mal à soigner leurs dents car je les inspectais et que j’aime les vétérinaires. C’est le signe de la pire misère, alors que tapiner dans un bois, franchement c’est bonnard ou périr en junkie comme un chien errant, un truc pas cool mais sans plus. Mais avoir des couronnes, c’est une catastrophe. Si j’étais le baron qu’on décrit, tous les corréziens auraient voté pour moi car les français adorent ce mélange ineffable de proximité, de roublardise et de mépris réciproques. C’est la rançon de 150 ans de démocratie.

J’ai dédié ma vie aux zôtres, elle ne valait pas cher. C’est une forme perverse de sacerdoce, car j’étais mauvais mari, mauvais père, mais j’étais ordonné par la République. Le bien le plus précieux d’un homme, nonobstant ses couilles, c’est le temps. Ce temps, je l’ai consacré à exister à travers mes mandataires. La moindre personne compte. Toutes les voix sont bonnes car personne n’existe vraiment à mes yeux. Je ne sais pas choisir car je ne désire rien, je ne hais rien, je n’ai aucune passion, je suis une règle désuète de parlementaire quinto-républicain. Les agendas surchargés me font vivre, ils palpitent sur mon scooter.

Ce que je vis en ce moment n’est pas agréable alors que les français sont à la fête. Vous voulez que je pleurniche qui rime avec caniche, que je crie qui rime avec brebis, très peu pour moi mon histrionisme est à l’image de mon talent, limité. Je veux rester dans l’authenticité qui n’existe pas, c’est moins fatiguant que de traverser le vide sur une corde.

J’ai été choisi pour cinq ans. C’est sans doute un concours de circonstances mais la Constitution césaro-chiraquienne me garantit le job cinq années. C’est un CDD imprescriptible à moins d’une Révolution. Mais un peuple aussi avili ne fait pas de révolution, il grogne. D’ailleurs les gens de peu…c’est une belle expression pour moi, les gens de peu, c’est-à-dire les incapables de naissance, les trimards, ceux qui suscitent le rugissement des hyènes qui se prennent pour des lions. Mais je ne veux pas qu’on puisse dire ou écrire que je me moque de la douleur sociale, de la douleur statistique, car c’est un mensonge qui me blesse. Je méprise la douleur qui porte un nom, la souffrance qui dit je, mais la statistique, non, elle pèse en voix, il faut en tenir le compte, c’est indispensable.

L’unité est plus que jamais nécessaire comme disait le maréchal quand il vantait nos ancêtres les gaulois avec ses petits sachets de terres provinciales et impériales enterrés sur le site de Gergovie. Il en va de la crédibilité du pays, de la France. Il faut reconnaître que la gauche est minoritaire, bientôt elle va disparaître mais nous n’allons pas entrer comme ça dans l’UDI ou l’UMP ce n’est pas notre étable.

Il n’y a que deux situations où l’hypothèse de la dissolution est envisageable. D’abord la paralysie du pays par la rue, par la grève générale, un genre de mai 68 à rebours, comme la droite a tenté de la faire sur le mariage pour tous. En fait, je déconne, vous croyez vraiment qu’un complot des familles peut jeter à intervalles réguliers des millions de personnes dans les rues, foutaise. L’autre hypothèse, qui me plaît plus, je suis un vieux canasson parlementaire et un progressiste bon teint, c’est une majorité qui se dérobe. Je prétends que je suis en acier trempé, qu’on m’appelle Staline en petit comité, que j’ai sa photo au-dessus de mon pieux. Mais, de fait, je suis fait de guimauve. Mon courage s’arrête à réciter, stoïque, un discours sous la pluie battante mais si la tornade approche, comptez sur moi, je mettrais un océan entre ce pays et mes pénates.

Publié par : Memento Mouloud | septembre 10, 2014

Opération Barbarossa

Une considération géopolitique avait retardé l’offensive allemande. Programmée pour le printemps 1941, l’invasion de l’URSS fut reportée, dès lors que les Balkans étaient en effervescence. Le Troisième Reich obtenait de cette zone, le tiers de son pétrole, du cuivre, du chrome et des denrées alimentaires. C’était donc une contrée importante pour l’Empire qui avait déployé un corps expéditionnaire de quinze mille hommes sur les champs pétrolifères roumains de Ploesti.

A cela s’ajoutaient les désastres en chaîne de l’allié italien lors de son offensive en Grèce. L’Italie n’était pas un pays riche, ni même capable de soutenir un effort de guerre prolongé. Au déclenchement de la guerre, le pays avait en stock neuf mois de consommation de pétrole et encore, pour le temps de paix. Son revenu national n’atteignait que le ¼ de celui du Royaume-Uni. Là où l’Italie produisait 2,4 millions de tonnes d’acier, le Royaume-Uni en produisait 13,4, l’Allemagne, 22. Le roi Victor-Emmanuel III savait que toute aventure militaire tournerait en déroute mais je doute qu’il ait entrevu l’état d’impréparation absolue dans lequel le régime avait maintenu la péninsule, aveuglé par sa propre propagande, son outrance, sa grandiloquence bouffonne.

A peine 1/10ème des divisions étaient aptes au combat et de vieux coucous britanniques paralysèrent en un coup au but la flotte italienne, prise au piège dans la baie de Tarente, en novembre 1940. De toute façon, même sans ennemi, l’Italie était si dépourvue de carburant que la moitié de sa flotte était bloquée à quai, dès février 1941. Il fallut les hommes-torpilles de la Decima MAS en rade d’Alexandrie pour que l’Italie de Mussolini répliquât à cette humiliation en endommageant des navires de la Royal Navy.

Malgré tout, le 28 octobre 1940, l’Italie lançait son offensive contre la Grèce. Les sept cent mille soldats italiens mobilisés étaient sous-encadrés, leurs chars se transformaient en cercueils roulants, l’artillerie datait de 1918, la logistique brillait par son inexistence. En cinq mois de campagne et, malgré l’aide de la Luftwaffe, l’Italie comptait près de quarante mille tués, cinquante mille blessés, et soixante quatre mille hommes hors de combat.

Puis survint, en janvier 1941, la contre-offensive britannique en Libye qui enfonça les lignes de défense italienne. On compta cent treize mille prisonniers et sept cent pièces d’artillerie capturées. Le rêve méditerranéen du Duce était mort-né, Hitler pouvait ménager Vichy mais les britanniques ne pliaient toujours pas, malgré le Blitz.

Le 12 novembre 1940, inquiet de leur présence en Grèce, le Führer émit la directive n°18 afin de protéger la Roumanie mais ses généraux poussaient à l’occupation entière de la Grèce, le berceau antique des aryens, véritables frères de race des conquérants verts de gris. Grand bluffeur, le chancelier obtint de Staline, par un accord signé en janvier 1941, une multiplication des livraisons de produits stratégiques (pétrole, caoutchouc, manganèse) et d’autres, de première nécessité (coton, céréales). Au printemps 1941, en prévision de l’offensive sur le front russe, Vichy livra treize mille camions, des canons antichars de 47 mm, des tracteurs Laffly, des véhicules Panhard, en sus des véhicules saisis lors de la débâcle et des deux millions de tonnes de pétrole offertes gracieusement par la vaillante armée française.

Mais la France destinée à jouer les lupanars et les Musées du Troisième Reich n’était plus une préoccupation, encore moins une priorité. Le 28 février 1941, Hitler prévint Staline que la 12ème Armée allait prendre position en Bulgarie. Dans la nuit du 26-27 mars 1941, un coup d’Etat mené par le général Simovic débarqua le régent Paul de Yougoslavie. Contrarié, Hitler décida de liquider cet Etat entre le 8 et le 15 avril, ce qui s’effectua en un temps record, la 2ème Armée perdant cent cinquante hommes. Dès le 9 avril, Salonique avait capitulé. Le 21, ce furent les troupes grecques d’Epire, sous le commandement d’un futur général collaborateur Tsolakoglou, qui se rendit tandis que les britanniques lançaient l’opération de rembarquement Demon.

Le jour J approchait et Staline reçut plus de quatre vingt avertissements à propos de la mobilisation colossale des troupes allemandes à la frontière soviétique. On comptait près de quatre millions de soldats en additionnant les alliés, six cent mille véhicules et six cent mille chevaux, neuf mille canons, plus de cinq mille chars, près de trois mille avions. Un plan de frappe préemptive avait été concocté et présenté par Joukov, le 15 mai. Mais rien n’y fit et Staline savait qu’il ne pouvait se permettre d’ouvrir les hostilités. Faute d’attaquer, l’armée rouge était déployée à l’avant, ses avions étaient alignés sur les aéroports sans protection particulière, les unités d’artillerie n’avaient ni obus à proximité, ni camions pour le transit, les corps mécanisés étaient dépourvus d’essence, de radios, de matériels de rechange, l’encadrement était médiocre, la doctrine de la percée en cas d’encerclement faîte pour rompre toute la chaîne de commandement en cas de repli.

De leur côté, les stratèges allemands misaient sur une conquête de toute la Russie européenne le 31 décembre 1941 au plus tard, ce qui supposait la disparition de l’ensemble de l’armée rouge dès la fin du mois d’août. Trois objectifs furent définis : au nord, Leningrad et le contrôle de la Baltique, au centre Moscou, au sud, l’Ukraine et le Caucase. Le groupe d’armée nord reçut la portion congrue, 18 % des hommes et du matériel, le groupe d’armée centre, l’essentiel des divisions blindées. La guerre se réduisait donc à une série ininterrompue d’encerclements et de destruction des armées soviétiques.

Les déficiences logistiques de la Wehrmacht, la stratégie erronée de ses généraux et les objectifs délirants que lui fixait Hitler, étaient directement en rapport avec l’idéologie national-socialiste et son échec final lors de la prise de Berlin par l’armée rouge. Dès janvier 1942, deux millions de prisonniers soviétiques étaient morts de faim ou de froid dans des camps improvisés où rien n’était prévu pour le ravitaillement ou le simple abri des internés et les libérations de volksdeutschen, de baltes ou d’ukrainiens cessèrent en septembre-octobre 1941. A la fin juillet-début août, c’était l’ensemble de la population juive qui était prise pour cible de ce qu’on appellera la Shoah par balles.

Ces deux actions étaient planifiées. Selon les directives du 23 mai 1941, les experts de l’entourage de Göring avaient prévu de conserver les fermes collectives en territoire soviétique afin d’affamer vingt à trente millions de russophones, dès le printemps 1942. Ce plan de la Faim fut quelque peu remanié.

Le 16 septembre, Göring avait défini les droits à s’alimenter selon l’ordre de priorité suivant : les troupes combattantes avaient la primauté, suivaient les allemands puis les citoyens soviétiques et, en dernier lieu, les prisonniers, condamnés de fait à manger de l’herbe ou leurs camarades puis à périr de maladies, de mauvais traitements ou de faim, voire de froid. Néanmoins, le 7 novembre, Göring fit volte-face et demanda à ce que les prisonniers russophones soient utilisés comme main d’œuvre ou comme auxiliaires, ce qui épargna la vie de deux millions de soviétiques

De son côté, Reinhard Heydrich mit au point les einsatzgruppen qu’il rattacha au RSHA, l’office central de sécurité du Reich. Lors de l’opération Tannenberg, il en usa afin d’exécuter plus de cinquante mille citoyens polonais et chasser le maximum de juifs vers la zone d’occupation soviétique, premier pas vers une déportation de plus de deux millions d’entre eux vers l’URSS qui fut proposée à Staline en janvier 1940. Le 31 juillet 1941, il avait arraché à Göring la priorité pour le règlement global du problème juif en Europe et, dès le mois d’août, ses commandos étaient à l’œuvre sur l’arrière des lignes allemandes, épaulés par des bataillons de la police régulière et des supplétifs.

En Lituanie, les pogroms commencèrent en juillet 1941 sous l’instigation des nationalistes réfugiés en Allemagne et de la population locale. L’Einsatzkommando 2 du gruppe A assassina avec l’aide des collaborateurs plus de cent trente trois mille personnes avant le 1er décembre 1941. Près de Vilnius, arrachée à la Pologne par le traité Molotov-Ribbentrop d’août 1939, les soixante douze mille juifs de la Jérusalem du Nord furent exécutés dans la forêt de Ponary. Ce fut l’oeuvre de l’einsatzkommando 9 du gruppe B et des collaborateurs lituaniens.

De plus, L’einsatzgruppe A s’assura la collaboration de la milice lettonne de Viktor Arajs lors des massacres de Riga où soixante dix mille juifs périrent dans la forêt de Bikernieki. De fait, en juillet 1941, Himmler avait donné l’ordre de liquider femmes et enfants juifs dans l’URSS occidentale. Aussi, les bataillons de police allemands et les recrues locales furent affectés aux tueries afin d’épauler les membres des einsatzgruppen. Un chef suprême de la police et des SS fut donc attaché à chaque groupe d’armées (A, B et C). A partir de la fin août, la Wehrmacht collabora aux massacres. Le 19 septembre 1941, Kiev était prise, le 24, les hommes du NKVD firent sauter les locaux de la Kommandantur locale. La réplique ne tarda pas et, le 26, la décision de liquider les juifs de la ville fut avalisée par le commandement militaire. Le 29, tous les membres de la communauté furent convoqués. On leur extorqua leurs objets de prix, on les força à se déshabiller puis ils furent massacrés dans la fosse de Babi Yar. Un décompte fut fait avant l’incinération : 33 761 corps furent dénombrés.

Face à une sous-humanité ou à l’ennemi juif, les nazis n’avaient prévu que la Terreur et la liquidation, jamais la séduction des masses, au principe de leurs succès électoraux. L’hubris hitlérienne n’avait vraiment commencé qu’avec la victoire sur la France et son asservissement tranquille, celle-ci rejoignant les satellites du nouvel ordre européen. A partir de cet instant, Hitler n’eut plus à séduire, donc à entrer dans les désirs et les anticipations de ses adversaires pour les manipuler ou les neutraliser, il confondait les fluctuations de ses visions avec la réalité. Sa stratégie était unilatérale, son discours parfaitement autistique.

L’idée d’une résistance soviétique à la conquête allemande était si peu assimilable que la Luftwaffe, pourtant maîtresse du ciel, ne bombarda aucun des convois ferroviaires destinés à remonter les usines derrière l’Oural, et l’état-major fut incapable de prévoir la contre-offensive soviétique des mois de novembre-décembre 1941.

D’autre part, Hitler n’analysa pas les effets de l’adoption de la loi prêt-bail américaine qui permit, durant la durée de la guerre, le maintien du système de transport et de communication soviétique, les performances quantitatives de son industrie de guerre et le ravitaillement de la population en produits alimentaires. Hitler, comme tous les stratèges allemands qui l’avaient précédé, misait sur la bataille décisive qui avait si bien fonctionné, durant l’été 1940, dans une France saignée à blanc par sa victoire sans lendemains de novembre 1918. Face à l’alliance entre ces trois Empires qu’étaient les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS, cette perspective stratégique était, sans aucun doute, à la fois absurde et inopérante, mais elle fut.

Devant l’évidence de la défaite annoncée, devant ce trou béant que ne comblaient pas les vociférations de Goebbels, devant l’impuissance des armes-miracles que furent les V1 et les V2 ou le Messerschmitt Me-262, toute la machine nazie produisit la seule réalité qui était à sa portée, l’univers concentrationnaire et le travail forcé ainsi que l’extermination des juifs d’Europe, des tsiganes et des aliénés, une humanité conçue comme appendice ou simple déchet, la preuve « vivante » et toujours renouvelée de la surhumanité aryenne partie en fumée à Stalingrad.

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115 députés (sur 577) ont salarié un membre de leur famille, en CDD ou CDI, sur un temps plein ou partiel. Huit élus sont même allés jusqu’à rémunérer deux de leurs proches.

« C’est la chasse aux sorcières ou quoi ? s’étrangle Franck Gilard (UMP), quand on l’interroge sur le CDD de trois mois accordé à son fils. Avec ces histoires de transparence, tout le monde nous pisse sur les godasses ! » Le président de l’Assemblée nationale lui-même, Claude Bartolone (PS) fait travailler sa femme depuis 2012, « Je n’ai pas embauché ma femme, j’ai épousé ma collaboratrice ! » ressasse-t-il.

Jusqu’ici, l’identité des assistants parlementaires, ces “petites mains” employées sur fonds publics par les 925 sénateurs et députés, était secrète. Leurs noms sont apparus pour la première fois dans les « déclarations d’intérêts » des élus dans lesquelles la plupart des députés ne mentionnent pas le lien familial les unissant à tel ou tel collaborateur.

À l’Assemblée, la seule règle supposée prévenir les abus touche au salaire : pour un proche, il est plafonné à 4 750 euros brut par mois. Sinon, un député peut choisir librement son équipe et “distribuer” jusqu’à 9 504 euros mensuels de façon discrétionnaire entre ses divers collaborateurs.

Au Sénat, les épouses reçoivent un tiers au plus de l’enveloppe du parlementaire, soit 2500 euros brut par mois; les autres parents proches peuvent toucher jusqu’à 3800 euros. Sans compter 80 euros supplémentaires par année d’ancienneté. 64 sénateurs salariaraient un parent proche aux frais du contribuable – on en dénombrait même 76 à la veille des élections! Pour le syndicat des collaborateurs parlementaires du Sénat, l’USCP-Unsa, ce chiffre«pourrait être sous-estimé», notamment à cause des «embauches croisées» (“J’emploie ta femme, et toi la mienne”). «Une éventualité très limitée», selon le service de presse. Mais une éventualité tout de même.

«Si vous en trouvez un, vous me le dites», répond Jean-Marc Todeschini, nouveau questeur socialiste, désigné à ce poste de «grand argentier» du Sénat après la victoire de la gauche en septembre. Il se trouve que lui aussi, dans sa permanence de Moselle, emploie un membre de sa famille. Une drôle de permanence collective qu’il partage avec sa collègue Gisèle Printz (élue depuis 1996), et dans laquelle «logeait» aussi le sénateur Jean-Pierre Masseret jusqu’en septembre dernier (battu après vingt-trois ans de mandat). Dans ce bâtiment, on tombe non seulement sur la fille de Jean-Marc Todeschini (salariée par son père), mais aussi sur le neveu de Gisèle Printz (payé par sa tante) et sur l’épouse de Jean-Pierre Masseret (en contrat avec Mme Printz). Jusqu’aux sénatoriales de septembre, il fallait en plus compter la fille de Jean-Pierre Masseret (embauchée sur l’enveloppe de son père) et sa belle-fille (rémunérée par Jean-Marc Todeschini après l’avoir été par Jean-Pierre Masseret lui-même).

Marie-Hélène Masseret a été salariée par son mari de 1991 à 1997 (date à laquelle le sénateur a renoncé à son mandat parlementaire pour entrer au gouvernement Jospin), puis elle a opportunément «basculé» sur un contrat signé par la sénatrice Gisèle Printz.«Le travail me plaisait», justifie Marie-Hélène Masseret, qui vient de rempiler en septembre, à bientôt 65 ans, sur un mi-temps payé 3500 euros brut par mois environ. Quant à la belle-fille de Jean-Pierre Masseret ? Le sénateur dégaine son joker: il assure avoir embauché Paola Zanetti (également vice-présidente du conseil régional) avant qu’elle ne fasse partie de la famille.

Du côté des députés, aucun contrôle n’a jamais été effectué sur les emplois offerts à leurs épouses par Jean-François Copé ou Bruno Le Maire. Quelles améliorations cette psychologue pour enfants et cette artiste-peintre ont-elles précisément apporté au travail parlementaire ?

Quand on rappelle qu’il s’agit d’argent public, quelques élus font aussi valoir ce drôle d’argument : « Je n’épuise pas l’enveloppe à laquelle j’ai droit, souligne Jean-Pierre Door (UMP), qui vient de salarier son épouse. J’utilise 6 500 euros sur les 9 500 que l’Assemblée met à notre dispostion pour payer nos collaborateurs ! » Finalement, parmi les députés de la liste interrogés seul Étienne Blanc (UMP) se déclare « plutôt favorable à une interdiction, comme au Parlement européen ».

Mais pour bien évaluer la situation, encore faudrait-il que tous les parlementaires daignent remplir convenablement leur déclaration d’intérêts. Ainsi Jean-Pierre Mignon (UMP), qui a salarié sa conjointe en 2014, a écrit « Néant » dans la case établissant la liste de ses collaborateurs. En fait, les formulaires ayant été remplis par les élus en janvier 2014, ils ne mentionnent pas les nombreux « CDD d’été » d’un, deux ou trois mois récemment accordés à un membre de la famille. Le socialiste Patrick Lemasle, par exemple, qui a recruté une première fille en mars 2014, puis une seconde en CDD pour juin et juillet, n’a pas pensé à mettre sa déclaration à jour.

Le recours aux enfants sur des contrats saisonniers est visiblement tendance. Le député Étienne Blanc (UMP) vient de prendre sa fille, étudiante en droit public, en « stage d’été sur 4 ou 5 semaines ». Idem pour le fils d’Yves Censi (UMP) ou celui de Béatrice Santais (PS). Le socialiste Hugues Fourage a salarié son fils en juin et juillet (après un CDD d’un mois, déjà, l’été dernier). Son collègue Philippe Vigier (UDI), le président du groupe centriste, vient aussi de recruter sa fille pour deux mois, « après deux ans dans une ambassade et juste avant qu’elle rejoigne son nouveau poste à la rentrée ».

Francis Vercamer, lui, a bien signalé sa fille dans sa déclaration d’intérêts de janvier, mais pas encore sa conjointe. « Je prends (mon épouse) de temps en temps sur des CDD ponctuels, environ deux mois par an, justifie l’élu centriste. En général, c’est pendant les congés : en novembre, c’est pour préparer les vœux, en juin pour faire le bilan de l’année. » Le centriste Meyer Habib va jusqu’à ressortir « la mention au Bac » de son fils, pour expliquer l’octroi d’un CDD à temps partiel. De son côté, l’UMP Claudine Schmid (élue par les Français expatriés en Suisse et au Liechstenstein) a vite fait de dégainer la “carte maîtresse” de son fils qui tient sa permanence outre-Léman : « Il parle le dialecte suisse-allemand et ça ne se trouve pas en France ! »

Etait-il opportun que Florent Boudié (PS) recrute à temps plein sa conjointe, Émilie Coutanceau, alors qu’elle occupe déjà un siège de conseillère régionale (plus deux autres mandats d’élue locale jusqu’en mars dernier) ?

Le fils de Michèle Fournier-Armand (PS), lui, exerce parallèlement, à temps plein, à la Mutuelle sociale agricole comme « gestionnaire de cotisations » – la députée précise du coup qu’elle ne l’emploie que « 7 heures par semaine ». Les filles de Jean-François Mancel (UMP) et Michel Françaix (PS), respectivement actrice et « intermittente du spectacle », semblent avoir trouvé à l’Assemblée un job alimentaire. Quant au conjoint de Laure de La Raudière (UMP), « exploitant forestier », il se transforme visiblement en assistant la moitié de la semaine.

Il est dommage que la radicale de gauche Dominique Orliac, active sur les politiques de santé et du médicament, ait omis de mentionner le métier de son fils (en CDI jusqu’à cet hiver), un pharmacien qui effectuait« des remplacements » en parallèle. De même que celui de sa fille, médecin. Le nom de celle-ci, d’ailleurs, ne figure pas encore dans la liste des collaborateurs de la députée.

Mediapart

La déclaration Thévenoud

1/ La plaisanterie

Du 9 au 12 octobre, la XVIIe édition des Rendez-vous de l’histoire se tient à Blois. Le thème de cette année en sera «les Rebelles». C’est donc avec stupéfaction, et même un certain dégoût, que nous avons appris que Marcel Gauchet avait été invité à en prononcer la conférence inaugurale. Comment accepter que Marcel Gauchet inaugure un événement sur la rébellion ? Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le pacs, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la «pensée 68», contre les revendications démocratiques ? Il a publié dans le Débat tout ce que la France compte d’idéologues réactionnaires. Il a organisé des campagnes haineuses contre tous les grands noms de la pensée critique, etc.

Marcel Gauchet est un rebelle contre les rébellions et les révoltes. Participer à une manifestation «publique» (on ne peut désormais plus l’appeler «intellectuelle» ou «culturelle») qui semble vouloir lui accorder une certaine importance s’avère dès lors impossible. Ce serait faire comme si nous nous inscrivions dans un même monde que ce militant de la réaction. Cela reviendrait à être complice d’instances qui font exister dans l’espace de l’acceptable des idéologies néfastes et inquiétantes. Ce serait ratifier une entreprise de falsification, de fabrication et de mise en circulation de fausse monnaie. Bref, ce serait prendre part à l’une de ces innombrables opérations qui, dans le champ culturel, intellectuel ou médiatique, veulent toujours neutraliser les conflits ou les oppositions, installer une scène où l’on débat, ce qui revient à légitimer les opinions les plus violemment conservatrices et à construire un espace public et politique dans lequel circulent des thématiques, des problématiques et des visions engagées dans un combat contre tout ce qui cherche à affirmer un projet émancipateur et à défendre une inspiration critique.

Nous avons annulé notre participation aux Rendez-vous de l’histoire. Mais nous croyons, plus largement, que tout intellectuel ou écrivain soucieux de l’état de la pensée démocratique et de la pensée tout court devrait boycotter cet événement cette année. Nous appelons aussi Michèle Perrot à démissionner de son poste de présidente de cette XVIIe édition.

Geoffroy de Lagasnerie philosophe  (en 2012 il était doctorant en sociologie, en 2007, enseignant en sciences politiques, militant-journaliste chez Têtu, il défend une « perception positive de l’invention néolibérale » au service des « mobilisations minoritaires » et de la « critique radicale des fondements de l’exercice du pouvoir disciplinaire ». )/ Edouard Louis écrivain (bourdivin)

2 L’entretien

Ce qui nous frappés, c’est la violence des termes utilisés : on a parlé de nous comme des ayatollahs, staliniens, excommunicateurs, des totalitaires, des inquisiteurs, des Beria… Ce qui nous étonne, c’est surtout la perception différentielle de la violence. Si vous dites  : nous ne voulons pas accepter comme interlocuteur quelqu’un qui milite pour l’infériorisation des homosexuels, contre les droits des femmes, contre la lutte antiraciste, contre les luttes sociales, vous êtes perçu comme un stalinien ; alors que si, comme Gauchet, vous vous situez du côté de la réaction, si vous militez contre les droits des minorités, vous êtes perçu comme un démocrate qui participe au débat.

Un patron peut laisser à la rue et sans travail des centaines de salariés ou d’ouvriers… mais si ces salariés font grève et bloquent l’usine ou l’entreprise c’est eux qui apparaîtront comme violents, irresponsables et pas celui qui a le pouvoir de détruire des centaines de vies et qui le fait. C’est encore ce qui s’est passé avec les intermittents.

Tout ça, c’est la conséquence de la révolution conservatrice qui sévit depuis plusieurs années, et qui produit ses effets non pas seulement, bien sûr, dans le champ intellectuel, mais également dans le champ politique avec une droitisation constante des discours et des pratiques. Nous voulons installer une scène où l’on renverse les termes. Nous nous insurgeons contre cette violence et nous dénonçons la violence discursive exercée sur les dominés et les minorités en général par Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui. En cassant le jeu, nous adoptons une stratégie de rupture : nous ne voulons plus de ces gens-là dans notre espace, nous ne les considérons pas comme des interlocuteurs.

Si certains n’entendent pas notre position, c’est précisément parce qu’on a construit une scène où Marcel Gauchet n’est pas nommé tel qu’il est. Il existe des opérations de banalisation de son discours. A force de le voir, de l’entendre, on s’habitue à sa présence, à ses mots, et l’on ne prend plus conscience de la violence de ses textes. L’ensemble des écrits de Gauchet exprime une intention de lutter contre ce qu’il considère comme le délitement de la société, dû aux processus démocratiques, à la prolifération des “demandes individuelles” qui “dissolvent” l’autorité de l’Etat : ce qui l’anime, c’est la volonté de réinstaurer de l’ordre familial, national, symbolique contre toutes les demandes minoritaires ou de justice sociale.

A l’heure d’Occupy Wall Street, des Indignés, des émeutes de Ferguson, des mouvements anticapitalistes, du mariage gay et de la PMA, de Snowden, des Pussy Riots etc., inviter Gauchet pour parler des rebelles est une pure provocation.

On peut avoir l’impression d’un déchainement de réactions contre nous ; mais nous avons reçu des dizaines et des dizaines de messages de gens qui soutiennent cette initiative, mais qui sont terrifiés par le poids des institutions – l’EHESS, le CNL (Centre national du livre – ndlr)… – et qui nous disent rester dans l’ombre pour éviter les représailles, des historiens qui aspirent à entrer à l’EHESS, des écrivains qui, par exemple, dépendent d’une aide du CNL, et il y en a beaucoup. De quel côté est la censure ? Mais nous savons que d’autres initiatives se préparent. Et puis, l’appel collectif que vous mentionnez a été signé par André Téchiné, Thomas Hirschhorn, Sylvie Blocher, Dominique A., Chloé Delaume, Florent Marchet, Lola Lafon, Edmund White, etc. Ce sont des personnalités très importantes et la vie intellectuelle c’est aussi l’affaire des artistes, des écrivains, des cinéastes, etc.

Notre diagnostic s’inspire des analyses de Didier Eribon dans son livre D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. C’est une approche plus structurale.

la responsabilité essentielle de leur diffusion incombe nécessairement d’abord à ceux qui les reconnaissent comme des interlocuteurs légitimes, qui construisent leur espace de débat par rapport à eux, qui, au lieu de traiter ce qu’ils expriment comme des symptômes, ou comme du bruit, ou comme du rien, font comme s’il s’agissait d’ “idées” que l’on pouvait discuter, leur accordant ainsi tout ce qu’ils demandent. Il faudrait se demander comment les intellectuels, notamment de gauche, participent à cette opération de banalisation ? 

La démocratie, ce n’est pas un espace où l’on doit tous se soumettre aux mêmes questions, mais c’est pouvoir créer ses propres espaces de résistance. C’est cela qui a semblé insupportable aux yeux de certains : le refus de la soumission. Cette soumission qui est presque la condition pour que ces gens soient légitimes : c’est une servitude volontaire généralisée qui est la condition même de l’existence de ces gens qui publient dans Le Débat et autres lieux comparables.

La participation de Michelle Perrot à ces Rendez-vous de l’histoire est une honte. Elle, qui a écrit sur les opérations qui renvoient les femmes au silence, va présider une manifestation en présence de Marcel Gauchet l’antiféministe. 

3 La confirmation

Nous ne voulons pas reconnaître les discours que Marcel Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui relaient comme des discours acceptables et sujets à l’on ne sait quel débat. Nous ne voulons pas que soient présentées comme tolérables les idées selon lesquelles les femmes seraient naturellement portées vers la grossesse, que la société souffrirait d’une «marginalisation de la figure du père» et de l’avènement d’un «matriarcat psychique», que le mariage pour tous représenterait un «dispositif pervers», que la lutte antiraciste pourrait comporter des risques, ou que les revendications LGBT pourraient mener à un «anéantissement du social»… Pour ne citer que quelques-uns des poncifs ultraréactionnaires que Marcel Gauchet fait circuler à travers ses écrits, ou dans sa revue Le Débat.

Nous pensons que la question qui se pose est celle du débat public et intellectuel aujourd’hui, et nous refusons qu’il nous soit imposé dans ces termes par des institutions culturelles qui donnent la parole, de plus en plus, à des idéologies dangereuses et néfastes, qui, il y a encore vingt ans, auraient paru inacceptables.

Premiers signataires : Dominque A., chanteur, Laurent Binet, écrivain, Sylvie Blocher, artiste, Ronan de Calan, philosophe, Philippe Calvario, comédien et metteur en scène, Robin Campillo, cinéaste, Jil Caplan, chanteuse, Arnaud Cathrine, écrivain, Jean Baptiste Del Amo, écrivain, Chloé Delaume, écrivaine, Didier Eribon, philosophe, Thomas Hirschhorn, artiste, Leila Kilani, réalisatrice, Lola Lafon, écrivaine, Sebastien Lifshitz, réalisateur, Florent Marchet, artiste, Philippe Marlière, politiste, Marie Nimier, écrivaine, Véronique Ovaldé, écrivaine, Bruno Perreau, politiste, Beatriz Preciado, philosophe, Todd Shepard, historien, Abdellah Taia, écrivain et réalisateur, André Téchiné, cinéaste, Edmund White, écrivain.

4 Le tweet

Par l’expression « journaux poubelles », je visais bien sûr Marianne, Causeur et autres torchons du même genre… Ils adorent Gauchet : CQFD !

Didier Eribon

5 Lagasnerie avant Lagasnerie

Il nous faut aujourd’hui rompre avec la critique prélibérale du néolibéralisme. Ce qui nous imposerait de nous placer résolument du côté du désordre, de la dissidence, et donc de l’émancipation.

Le Monde

6 Eddy

Sa mère assure qu’elle ne comprend pas la sévérité de son fils. «Il a reçu de l’amour. On n’a jamais été homophobes.» Elle se sent insultée. On la traite publiquement de mère indigne. Elle a acheté le livre début janvier, le jour de sa parution, dans une gare parisienne, en remontant vers la Somme après avoir rendu visite à son fils, qui étudie la sociologie à Normale-Sup. C’est la dernière fois qu’ils se sont parlé tendrement. Elle a ouvert le livre dans le train. Deux mois plus tard, elle est toujours en colère: «C’est pas bien ce qu’il a fait. Il nous présente comme des arriérés.»

On est assis à la table de son salon, dans un pavillon HLM d’Hallencourt, posé à la sortie de la ville, au bord des champs. On lui demande si le calvaire que son fils raconte avoir subi au collège l’a ébranlée. Elle répond: «Mais bien sûr !», comme si on lui avait remis en mémoire un pan entier du livre qu’elle avait oublié. Puis elle revient aux «mensonges» du livre. Un passage la décrit faisant une fausse couche aux toilettes, puis riant des années plus tard au souvenir de ce fœtus «tombé dans les chiottes». Elle jure que la scène est inventée, comme d’autres, qu’elle énumère, mortifiée à l’idée que la France rit sous cape.

Comme les comtesses parisiennes qui se faisaient lire la «Recherche» de Proust en tremblant, certains craignent de se reconnaître. Tentent de deviner qui participait aux partouzes homosexuelles miséreuses entre adolescents improvisées dans les jardins du bourg. L’un des quatre sodomites est surnommé Merguez dans le livre. Or il y a bien un Merguez à Hallencourt, dont le père, fébrile et humilié, raconte à qui veut l’entendre qu’il va porter plainte, mais ne le fait jamais.

Martine Cocquet, principale du collège de Longpré quand Eddy Bellegueule y était élève « Il raconte qu’il ne lisait jamais de livres. Ca je peux vous certifier que c’est faux. Il était toujours fourré à la bibliothèque. »

Le livre montre un enfant solitaire, muet, haï ou ignoré, inconscient de l’injustice de son sort. Mais Eddy Bellegueule était aussi un garçon populaire. Il levait les foules lors des représentations théâtrales de fin d’année, entrant sur scène à vélo dans des dérapages magnifiques, sous les applaudissements hystériques du public. Il était délégué de classe. Politisé. Il se mobilisait, faisait le tour des salles avec des pétitions. Tout le monde admirait son intelligence.

Interne au lycée Michelis d’Amiens, il milite. Il est reçu par Xavier Darcos au ministère de l’Education nationale pour protester contre une réforme déjà oubliée. Il passe plusieurs fois sur France 3 Picardie. De Longpré à Hallencourt, tout le monde se masse devant la télé, commente ses prestations. Sa mère : «La lecture, les échecs… On a très vite compris qu’il était plus doué que les autres. Quand on le lit, on a l’impression qu’il est devenu intelligent à 20 ans.»

La Picardie était trop petite pour lui. A la fac d’Amiens, étudiant brillant, il rencontre Didier Eribon. C’est son chemin de Damas. Le sociologue, lui aussi homosexuel né dans le monde prolétaire, vient de publier «Retour à Reims», où il raconte sa famille, son enfance, la violence et la honte.

Après la reproduction bourdieusienne, la reproduction des bourdieusiens. Arrivé à Paris en 2011, il devient rapidement une coqueluche du monde universitaire. Edouard Louis, Rastignac express. Il se lie à Annie Ernaux. Il organise en mai 2012 un colloque Pierre Bourdieu au Théâtre de l’Odéon : il attire des sommités et remplit la grande salle du théâtre. L’historienne Arlette Farge, devenue proche de lui, en rigole : «Il n’avait pas 20 ans, mais il m’intimidait. Il a une énergie incroyable.»

A Normale-Sup, on lui a fait des remarques sur sa dentition négligée, dont il a honte comme d’un héritage de ses années misère: il s’est fait poser un appareil. «De même, je me réinvente en auteur. C’est la grande absurdité de la condition humaine: nos vies n’ont pas d’essence propre. Nous trouvons des rôles à endosser. C’est la seule chose à faire.»

Le Nouvel Obs

Publié par : Memento Mouloud | septembre 6, 2014

Drieu, cadavre en sursis

Drieu se voulait le dernier rejeton d’une famille de soldats de l’Empire entrée dans le déclin. A la vérité, il était le fils d’un failli, ruiné par le Krach de l’Union Générale. Né, en 1893, parmi les cohortes de futurs décimés de la grande guerre, il avait découvert, au milieu du massacre, la voie étroite de la poésie. Dans la comédie de Charleroi, il écrivait : « au fond j’avais senti autour de moi l’accablement de toute cette médiocrité qui fut le plus grand supplice de la guerre » mais c’est chez Gallimard, entouré de femmes, qu’il déposa une plaquette qu’avait défendue, Léon-Paul Fargue. C’était déjà un premier quiproquo. Le second vint quand celui qui se voulait homme d’action s’était fait rentier en épousant Colette Jéramec qu’il sauvera de la déportation en d’autres circonstances.

De l’école libre des sciences politiques, il était sorti avec un échec. Ecrire ne fut pas un moyen de continuer à ne rien faire, c’était le sismographe où Drieu voulait témoigner pour ses amis, pour les jeunes hommes, pour ceux qui ont combattu, pour ceux qui sont morts, pour le juif qui tirait derrière le tas de briques et donnait bien son sang à la patrie. Avant d’aimer les putes et les juives, Drieu avait connu l’hécatombe et les amis aux corps troués et démembrés, les virilités qu’on tranche d’un shrapnel et les vies qui n’en sont plus. Il était déjà européiste et tendait la main à l’Allemagne mais ne savait pas bien où faufiler sa fatigue d’être dans les trames du surréalisme. Il avait beau entraîner Louis Aragon dans le salon mauresque des Belles Poules, il publia en 1924 une lettre de rupture avec la secte de Breton. De leurs rencontres, il restera des parfums d’Aragon dans Gilles et des tessitures de Drieu dans Aurélien.

C’est dans le salon de Daniel Halévy qui dirigeait la collection les cahiers verts aux éditions Grasset qu’il avait publié Mesure de la France. C’est autour de l’amphitryon qu’il rencontra Malraux et qu’une amitié inexpugnable se fit entre les deux êtres. Il parcourait la vie en dansant sur un volcan éteint, brûlant une femme après l’autre ou plutôt, une idée après une femme, et une femme après une idée. Des volutes, il tira le Feu Follet en 1931 où il réussit à la perfection ce portrait d’un homme pour qui l’existence est de l’autre côté du miroir. Et puis, beaucoup plus entraînant, comme une cavalcade sur la mort à venir, drôle de voyage qui peut se résumer par cette incise « mon Dieu, comme je suis séduisant à ma façon, malheureux (mais le bonheur brille dans mes yeux), intelligent, faible (mais fort, si vous cherchez bien), inconstant mais désireux de me fixer, tout occupé par l’amour (ça ma chère vous n’en trouverez plus beaucoup des hommes qui s’intéressent à l’amour). Aimé et mal aimé, ô femmes qui passez, tentez votre chance avec moi ». Dans les faits, Drieu ne la tentait sa chance qu’avec des femmes du monde, Victoria Ocampo ou Christiane Renault. Il était snob mais d’un snobisme qu’il vivait comme une tunique de Nessus.

Son drôle de voyage dans le brouillard l’emmena à Berlin où il tira la substance de son socialisme fasciste, une sorte de politique du corps qui masque l’issue finale : une mort en solitaire, sans femmes, sans amis et sans rien qu’un ciel parisien de printemps. « Je méprisais à jamais l’esprit étroit des droites, le contraste entre leur chaleur patriote et leur froideur sociale, mais j’appréciais la vague aspiration qu’elles gardent pour la tenue. Je méprisais le débraillé des gauches, leur méfiance devant toute fierté du corps et pourtant je goûtais leur amertume ». Entre dandysme et dégoût, le destin était tout tracé.

Drieu collabora au Flambeau des Croix de feu puis à l’Emancipation Nationale de Doriot, il était fasciste en pantoufles, membre fondateur du Comité France-Allemagne, déjà très introduit au sein de la maison Worms qui finançait alors la formule PPF pour abattre le Front Populaire. Dans le fascisme, Drieu chercha le levier pour balayer ceux qui avaient envoyé ses amis à l’abattoir pour que la France soit cette nation-femme que les puissances totalitaires courtisaient avant de passer à l’assaut brutal.

Il fut de toutes les pétitions pour Mussolini, Franco ou Hitler avant de revenir à un patriotisme de façade en 1939. S’il n’éprouva pas cette jubilation infantile devant la déroute qui fut celle de Lucien Rebatet, il écrit, néanmoins, dans son journal : « quant à la NRF, elle va ramper à mes pieds. Cet amas de juifs, de pédérastes, de surréalistes timides va se gondoler misérablement. Paulhan, privé de son Benda, va filer le long des murs, la queue entre les jambes ». Ce qui ne l’empêchera pas de sauver Paulhan en mai 1941 en allant le tirer de sa prison. De même qu’il protégea Aragon, Malraux, Sartre et publia le poète communiste Eugène Guillevic. Pour le remercier, Sartre, avant d’en faire le paradigme des porteurs de la haine de soi, de ces pédés refoulés entrés dans la collaboration pour sentir la cravache des allemands sur leur derrière, le décrit en ses termes, « c’est un long type triste au crâne énorme et bosselé, avec un visage fané de jeune homme qui n’a pas su vieillir. Il a, comme Montherlant, fait la guerre pour rire en 1914. Pour finir il revint parmi les femmes et s’ennuya davantage encore ». Mais Jean-Paul Sartre était possédé par une pulsion inquisitrice.

Voulant anéantir la droite intellectuelle, il écrivait, en décembre 1945, « ils savent que leurs discours sont légers, contestables ; mais ils s’en amusent, c’est leur adversaire qui a le droit d’user sérieusement des mots puisqu’il croit aux mots ; eux, ils ont le droit de jouer. Ils aiment même à jouer avec le discours car, en donnant des raisons bouffonnes, ils jettent le discrédit sur le sérieux de leur interlocuteur ; ils sont de mauvaise foi avec délices, car il s’agit pour eux, non pas de persuader par de bons arguments, mais d’intimider ou de désorienter ». C’est la définition la plus proche qui soit du crime de blasphème selon l’Eglise progressiste.

L’intellectuel de gauche est un clerc, un prêtre en soutane de l’Epuration et de la Révolution, un homme dont la confiance va aux mots comme d’autres croient en l’argent et en son Dieu protecteur. L’adversaire de la gauche n’est donc pas seulement un hérétique mais une créature de Satan, du moins du Satan social. Et comme toute créature diabolique, comme tout sorcier, il désoriente par le rire, l’obscénité, la séduction et le jeu, il claudique au sein de l’Eglise, il mérite cent fois les douze balles dans la peau, si bien que le silence est son plus beau costume. Dès lors, le paysage littéraire est un vaste cimetière de noms jamais prononcés et d’œuvres méprisées. C’est le contrepoint parfait de l’organon scolaire et des classiques.

Entre la défaite et la fin de l’année 1941, contrairement à ce qu’il prétendra en 1943 alors que la catastrophe est consommée, Drieu sait qu’il est un des hommes les plus puissants de France et il en jouit. Il est en contact avec Vichy, Gallimard, Abetz et Heller. Il est un habitué de la rue Tronchet où les affidés de Worms et ses protégés conçoivent l’avenir de la collaboration franco-allemande, dessein qui sera officiel lors de l’ère Darlan. Gide hésite à lui confier un écrit d’importance avant de se raviser mais la NRF n’est pas tout à fait la revue atone qu’on décrit aujourd’hui.

Dès le printemps 1942 qui signe le retour de Laval au pouvoir, sa position redevient marginale, celle d’un intellectuel qu’on punaise sur un journal ou sur une estrade.

Un pauvre gibier de meetings ou de causeries. Comme il avait rayé ses amis juifs de son carnet d’adresses, pour complaire à l’antisémitisme nazi, il commence à se dire que le sens de l’Histoire le pousse vers le communisme mais que les FTP auront beau jeu de lui destiner les douze balles dans la peau des traîtres. Il sait que la situation est sans issue, le fossé de haine tracé, mais Drieu ne veut pas fuir, il mourra sur place, à l’instar de ses chats qui s’en vont dans un coin crever en silence.

En octobre 1943, il choisit Malraux comme exécuteur testamentaire. Le 12 août 1944, il fait une première tentative de suicide alors qu’Heller lui avait établi un passeport pour fuir en Espagne ou en Suisse. Une deuxième viendra, une troisième sera la bonne. Il bénéficie de protections mais c’est un cadavre en sursis qui attend le dénouement. En mars 1945, tout est consommé. Drieu donne par son acte quelque densité à ce qui paraît, au premier abord, un parcours de dilettante.  Mais Drieu n’a jamais abandonné l’idée de refaire l’Europe quitte à s’allier avec Hitler qu’il prenait pour un génie parce qu’il volait de victoires en victoires jusqu’à ce que le marécage russe n’engloutisse son armée. Il n’avait pas vu que c’était la France qu’il fallait refaire mais cette France lui faisait horreur, physiquement horreur, il en avait le dégoût. Et ce dégoût ne l’avait pas seulement aveuglé, il l’avait rendu impuissant et comme atteint d’une asthénie. A 50 ans, Drieu était un homme fini qui ne voulait laisser à personne le choix du clap de fin.

Publié par : Memento Mouloud | septembre 4, 2014

Merci pour la sangria

German Chancellor Angela Merkel and French President Francois Hollande

François Hollande comme tous les dirigeants contemporains a recours à une politique de l’image, sa singularité, toutefois, tient en ce qu’elle évacue toute dimension glamour, qu’elle apparie l’envie et le dégoût et qu’elle ne cesse de s’effondrer sur elle-même comme un film raté, une nuit américaine dont on ne trouverait ni le chef-op, ni les maquilleuses, ni le story-board, ni les assistants, ni les principaux acteurs, ni les figurants et jusqu’au réalisateur dont on chercherait en vain la signature au générique.

En premier lieu, le visage de François Hollande est d’une inexpressivité rare. On me dira que c’est là le trait des stars, évacuer tout référent, être un signe absolument vide offert en tout à tous, arpenter la scène du monde en fétiche. Néanmoins, une telle qualité n’est possible que dans les teintes ambigües où les pôles masculin/féminin s’échangent, cas du glamour, là où les signes de la féminité sont hystérisés, cas des travelos, lorsqu’un être feint la disponibilité, cas du sex-symbol, voire lorsque les marques de l’envie dévoilent en chacun le point où la morale est désarmée, où le désir d’être un autre est à ce point à nu, que la honte s’efface derrière l’admiration du surhomme de pixels et de celluloïd.

Ces quatre cas ordonnent une disposition psychotique où l’être aimé des foules poursuit la perfection de son image publique, ne cesse de la reproduire et de la varier, dans sa propre déchéance intermittente, à la fois obscène et corporelle (cas de Marilyn) ou dans une attention hygiéniste de tous les instants (cas d’Obama ou de Berlusconi).

Hollande échappe à cette disposition mais son corps ne cesse d’encaisser, il gonfle, un mimétisme mitterrandien compulsif gangrène ses conférences de presse, il lui arrive de chercher l’issue, mais rien ne l’atteint vraiment. La névrose du président en fait un personnage paradoxal, tant la droite peine à convaincre l’opinion qu’elle tient là un danger car ce pantin lui ressemble, c’est le visage de la démocratie. Jamais un président n’a été autant méprisé alors qu’il était si peu maître de ses faits et gestes. La droite n’a toujours pas compris qu’on ne cogne pas sur un être déphasé, on l’ignore en pointant son impuissance.

Une sorte de comique involontaire et acide parcourt son quinquennat si bien que le dégoût dont il est le bénéficiaire est un peu celui qu’on attribuerait à une doublure qu’on aurait propulsé sur les tréteaux en vue d’anéantir la carrière d’un metteur en scène ou de ruiner un directeur de théâtre, à ceci près que la pièce en question est réelle et qu’elle porte sur le devenir de la France et des français qui semblent assister au naufrage de très loin, comme s’ils observaient, avec un mélange de pitié et de condescendance, la faillite d’un voisin dont les huissiers s’apprêtent à saisir les meubles.

Bien sûr certains profiteront de la vente aux enchères mais ce que les français ont du mal à comprendre, tant une sorte d’incrédulité baigne ce règne soporifique, c’est que ce sont leurs effets qu’on expose. Comme le dit Barbara dans sa chanson, « ce que vous vendez là c’est mon passé à moi »

Hollande a voulu jouer Monsieur propre, il a emprunté l’ombre de Mister Chance, il s’est donc voulu un petit-fils spectral, celui du fantôme de l’homme de gauche. Autant dire un courant d’air. La nuit des LGBT était moins la célébration des ami€s que celle de sa réussite, de son Nirvana enfin atteint. Il avait sa peine de mort à lui, il était entré dans l’Histoire. « Regardez-moi jouir de la victoire » semblait dire, l’homme qui voulait être gentil.

Pendant ce temps, le président cocufiant et quasiment humilié par Madame Trierweiler, eut à cœur de multiplier les péans de victoire, avec Julie Gayet En guest star dans la salle des pas perdus des cours de justice. Avec Manu, il semblait dire « il fait envie, la France suit, la France bouge, enrichissez-vous mes frères c’est la loi et les prophètes, il n’y en a pas d’autres ». Des échos vinrent tout de même lui dire que si.

Ce furent donc les aplatissements devant l’oncle Sam, « moi aussi je suis atlantiste les gars », Morelle à l’Elysée, « je suis  de gauche vous savez », Montebourg viré, « je vomis en couleur comme vous », Jouyet comme secrétaire général, « un vrai Juillet celui-là, normal pour un corrézien adoptif ».

Son Travaillez plus pour payer plus d’impôts, fut le Yes we can du président Hollande. Une formule vide comme toutes les formules, un leitmotiv assaisonné d’emprunts à Jaurès ou Blum, d’images du candidat juché sur un balcon ou une estrade s’adressant au populo, le grand soir de ceux qui se lèvent au petit matin, antithèse des gitans que le ministre de l’Intérieur se promettait de classer à part de l’humanité étiquetée sur un code-barre.

Le président de l’honnêteté eut à cœur de pérorer à propos des salauds, une sorte de fable qui dessinait en creux les poteaux d’exécration où se fichaient les têtes de nœud du frontisme revanchard et de la droite néo-chiraquienne corrompue. Avec Cahuzac et les autres ou les cirages de Monsieur Morelle et les transfuges de la haute banque, l’édifice n’est même plus branlant, il implose, comme ces cités en rénovation où les locataires assistent, interdits, à la destruction de leurs anciennes tours, comme si ce monde n’était plus capable que d’amnésies et de mises en bière, alternant la page blanche et le Musée.

Hollande s’est voulu le président de l’énarchie et de la noblesse d’Etat, partant du principe que celui qui ne réussit pas le concours de sciences-po n’existe pas. Sa stratégie d’ouverture au patronat n’était qu’une autre manière d’exalter sa hardiesse, son art de la persuasion, son culot, sa séduction, une manière de réaffirmer sa virilité mise à mal par le rôle ingrat qu’il avait endossé. Il fallait donc un autre publicitaire pour défaire le philtre qui tenait penaud, le Merlin de Tulle avec sa fée Najat sortant toutes perles dehors d’un car de tourisme, le sourire aux lèvres. Il fallait dire à tous, c’est le sens de sa modestie, qu’il appartenait bien au sel de la Terre, au peuple élu des gagneurs, il fallait que tous sachent qu’il était un homme, un vrai, un conquérant. Car dans tout homme, un imbécile sommeille, comme dans toute femme,  une conne est toujours prête à servir son homme jusqu’à l’abnégation.

Il suffit de parcourir le livre consacré par la pauvre Trierweiler à son amant. Pas une seule fois, celle-ci ne nous parle de détails concrets, de vraies séances de travail, de la tambouille des réunions et des échanges avec tel ou tel parterre, de l’hygiène de vie du président, de ses lieux préférés, des intérieurs qui sont les siens, de son entourage, de la fréquence délirante de ses déplacements, de la manière dont il tient le coup.

Trierweiler applique ce qui réussit, cracher sur la supposée élite du point de vue du valet ou de la courtisane congédiés à ceci près que, dans une démocratie, tous ont une âme de valet et de courtisan. Elle met son public de classe moyenne mal dégrossi dans la poche, elle l’entend rire satisfait de son bon sens. En conclusion, elle éprouve le ravissement d’une distinction paradoxale, haïr l’homme avec qui elle a vécu pour se trouver belle dans le miroir de la répudiation publique. De la reine à la pouffiasse il n’y a jamais qu’un pas à franchir. Cela nous ne le savons depuis Blanche-Neige. Ce que nous apprend Trierweiler, c’est que la conne sommeillant en elle a voulu percer le mystère Hollande et celui de la bêtise démocratique, ce vieux mythe qui veut que derrière la façade de l’homme public, de l’homme au travail, il y ait toute la complexité d’une personnalité fascinante et bien sûr une petite faiblesse attendrissante aux prises avec la volonté du peuple. Or au mieux, il n’y a qu’un autre masque, au pire, le vide sidéral où s’épuisent tous les signes. Le masculin lui échappe parce que le Phallus dressé, c’est toute une vérité, à la fois cruelle, sauvage et nécessaire, elle anéantit toute psychologie.

Et Hollande alors ?  Il continue d’errer sur l’écran sans bien voir qu’assis sur un trône, il ressemble encore à un égaré, que ses blagues éculées, son insignifiance bonhomme, sa démarche composent le portrait du parfait pigeon, si un jour les français se décident à régler leur compte au « système » autrement qu’en déposant des bulletins de vote inutiles et en marchant dans les rues en entonnant le tous ensemble.

Publié par : Memento Mouloud | septembre 3, 2014

Ebola est-il raciste ?

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D’ici le 24 septembre prochain, le nombre de personnes touchées par le virus Ebola en Afrique de l’Ouest pourrait dépasser 10 000, et pourrait atteindre plusieurs centaines de milliers dans les prochains mois, selon une modélisation réalisée par Alessandro Vespignani, professeur de physique à l’université Northeastern, à Boston. Le bilan de l’épidémie est évalué aujourd’hui par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à 3 069 cas et 1 552 morts, la mortalité globale de l’infection étant estimée à 52 %. On ne voit jusqu’ici aucun signe de ralentissement de l’épidémie : plus de 40 % des cas actuels sont survenus pendant les trois dernières semaines, la majorité au Libéria. Le physicien souligne que son modèle, qui extrapole les tendances depuis juillet, est basé sur l’hypothèse que les moyens mis en œuvre pour contenir l’épidémie ne sont pas augmentés. « Si l’épidémie au Libéria continue au rythme actuel jusqu’au 1er décembre, le nombre total de cas dépassera 100 000 », confirme l’épidémiologue Christian Althaus, de l’université de Berne, qui a lui aussi modélisé la progression du virus en Afrique de l’Ouest.

La situation reste critique au Libéria, où le nombre de cas a triplé depuis début août, et gravissime en Sierra Leone, où il a été multiplié par 1,6 – alors même que l’on estime que jusqu’à trois cas sur quatre ne sont pas détectés. Par ailleurs, on ne sait pas exactement à combien de personnes en moyenne un sujet infecté transmet le virus.

Le virus a causé une véritable hécatombe parmi le personnel médical : plus de 240 travailleurs sanitaires ont été infectés, dont la moitié sont morts. Symbole de ce lourd tribut payé à l’épidémie, une étude pionnière sur la génétique du virus vient d’être publiée dans Science, alors que 5 de ses 58 co-auteurs sont morts de l’infection à Ebola, avant que l’article ne paraisse. Tous les cinq travaillaient à l’hôpital-mouroir de Kenema, en Sierra Leone, où a été collectée une grande partie des échantillons utilisés pour analyser les gènes du virus.

A partir d’une jeune femme, premier cas de fièvre Ebola identifié en Sierra Leone, on peut retracer la genèse de la propagation. Lorsqu’elle est entrée à l’hôpital, le virus Ebola était déjà présent en Guinée depuis des mois. Des médecins se sont rendus dans le village où habitait la patiente. Ils ont découvert qu’elle avait assisté aux funérailles d’un guérisseur traditionnel, lequel avait soigné des patients de Guinée – le village se trouve près de la frontière entre les deux pays. Les auteurs de l’étude ont retrouvé la trace de 13 autres femmes qui avaient assisté à l’enterrement et ont été infectées. En effet, la transmission du virus se fait facilement par le contact avec du sang, de la sueur, de la salive contaminés. Or les traditions funéraires de la région sont à haut risque. Rémi Barroux, journaliste au Monde, racontait le 1er août que les familles viennent embrasser et toucher le corps. Quand les équipes médicales sont éconduites par les villageois et qu’ils enterrent leurs morts comme ils l’ont toujours fait, la diffusion d’Ebola continue.

Le Monde rapportait des scènes de tension à l’arrivée des soigneurs et des observateurs dans un village de Sierra Leone, où un décès suspect avait été signalé. « Ebola, c’est pas ici, nous on veut rien avoir à faire avec tout ça » avait lancé un homme. L’équipe, composée de membres de Médecins sans frontières (MSF) et de l’OMS, était repartie sans la dépouille. Au Liberia, en août, 17 patients s’étaient échappés d’un centre de soin après l’attaque d’un groupe armé affirmant « ne pas croire » à Ebola, comme ils n’avaient pas cru au Sida mais à la seule efficacité des chargeurs.

L’analyse génétique confirme que ces patientes sont à l’origine de l’épidémie en Sierra Leone. Elle montre aussi que deux souches différentes de virus ont été introduites de Guinée en Sierra Leone à peu près en même temps. Il se peut que le guérisseur ait été infecté par les deux, ou bien qu’une personne présente à ses funérailles ait été infectée indépendamment.

L’étude génétique apporte aussi un éclairage sur l’origine de l’épidémie. Le virus s’est transmis de l’animal à l’homme, en Guinée, probablement une seule fois, avant de se diffuser chez l’homme. Il n’y a sans doute pas eu de transmissions répétées du réservoir animal à notre espèce. Ce réservoir animal n’est pas connu avec certitude, mais l’hypothèse retenue est qu’il s’agit d’une espèce de chauve-souris frugivore.

Les précédentes épidémies de virus Ebola se sont produites en Afrique centrale, et son apparition en Guinée a constitué une surprise. L’analyse des séquences de virus de Sierra Leone conduit à imaginer le scénario fragile du transport du virus, venu d’Afrique centrale par une chauve-souris frugivore, au cours de la dernière décennie. On connaît au moins une espèce de chauve-souris présente dans les deux régions africaines. Il n’y a cependant pas encore de certitude, du fait que l’on n’a pas réussi à isoler le virus sur une chauve-souris, mais seulement à détecter des signes indirects de son passage.

L’analyse réalisée par Stephen Gire et ses collègues montre aussi que le virus a muté au cours du développement de l’épidémie. « C’est la première fois que l’on peut observer l’évolution réelle du virus Ebola chez les humains », dit Sylvain Baize, de l’Institut Pasteur de Lyon, dont l’équipe a séquencé les premiers échantillons de virus de Guinée, en mars dernier. Le taux de mutation du virus est double de ce que l’on a mesuré dans les précédentes épidémies. Cela pourrait permettre au virus de s’adapter pour continuer à se propager. Aussi les résultats d’un autre séquençage prouvent que les épidémies d’Afrique de l’Ouest et de RDC sont indépendantes l’une de l’autre.

Pour les gens d’Afrique de l’ouest, MSF (Morts Sans Frontières) est associé à l’agonie plus qu’aux soins. Subissant jets de cailloux et menacés de coups de bâton, les soigneurs font les frais des rumeurs qui indiquent qu’entre les mains des médecins-succubes, beaucoup d’humains ne s’en sortent pas car le diable et ses esprits sont retors. Dans le monde occidental, les membres de MSF jouent la dramatisation qui s’appuie sur des modélisations qui donnent la catastrophe sanitaire pour certaine mais évitable, le même paradoxe qui régit les guerres mondiales et les « accidents » chimiques ou nucléaires. Cette méfiance envers l’extérieur n’est pas propre à l’Afrique. « Au XIXe siècle, en France, des familles cachaient des malades du choléra pour que les autorités ne viennent pas s’immiscer dans leur foyer » explique à La Croix Patrick Zylberman, professeur d’histoire de la santé à l’École des hautes études en santé publique. C’était en 1832.

Jeune Afrique a répertorié des décisions prises par des Américains ou des Asiatiques vis-à-vis des Africains zombifiés. Ici, un pub coréen bannit les clients Africains. Ailleurs, les basketteurs américains bien connus pour leur blancheur annulent un déplacement à Dakar. Des employés d’une compagnie d’assurance thaïlandaise ont même vu leur voyage en Afrique du sud annulé, sous prétexte « qu’Ebola se trouve en Afrique ». Pour Jeune Afrique, qui rappelle que l’épidémie ne touche, officiellement, que 4 pays sur 54, les « raccourcis » et la « confusion » alimentent l’inquiétude, au risque de nourrir un racisme pur et dur, on peut d’ailleurs se demander si les virus, eux aussi, ne sont pas racistes. En revanche, Jeune Afrique ne se demande jamais si ce supposé racisme ne relève pas du même processus mimétique de panique qui conduit la Malaysia Airlines à la ruine.

RFI / Mediapart / L’Express / BAM

Publié par : Memento Mouloud | septembre 2, 2014

La saga Abdel Majed Abdel Bary

Abdel Majed Abdel Bary est le principal suspect dans l’affaire de la décapitation du journaliste américain James Foley. Sur la vidéo, l’exécuteur a un accent londonien. Or le jeune homme a posté mi-août sur Twitter une photo dans laquelle il tenait par les cheveux une tête coupée. Il y avait ajouté une légende : « Je me détends avec mon pote… ou ce qu’il en reste. » La scène, digne de Shaun of the dead, est censée se tenir au centre de Raqqa, un bastion syrien de l’État islamique. Cette propension à goûter les traits d’esprit un peu lourdingue se retrouve dans cette anecdote d’un prisonnier français au main des djihadistes spécifiquement bristish qui se faisaient appeler les Beatles.

De vieux potes d’Abdel prétendent qu’il se serait radicalisé en écoutant les prêches du pornographe islamiste Anjem Choudary. Choudary a reçu la consécration médiatique le soir du meurtre à l’arme blanche d’un soldat britannique de 25 ans. Refusant de condamner la boucherie improvisée de Michael Adebolajo, il en a imputé la responsabilité à «David Cameron et sa politique étrangère». Juriste de 45 ans, originaire de Woolwich, le quartier populaire au sud-est de la capitale où a été commis l’assassinat, Choudary, est assez compromis avec les services britanniques pour ne pas être inquiété. Il avait ainsi désigné les auteurs du 11-Septembre comme les «19 Magnifiques». Fondateur de l’organisation radicale al-Muhajiroun, interdite après les attentats de 2005 qui avaient fait 52 morts dans les transports en commun londoniens il fut le père spirituel d’Adebolajo.

Omar Bakri, autre chef spirituel d’al-Muhajiroun, aujourd’hui en exil au Liban, se targue aussi d’avoir contribué à la formation idéologique du jeune terroriste. Il a qualifié son acte de «revanche pour ses frères et sœurs musulmans du monde entier». Adebolajo et son complice, Michael Adebowale, avaient également subi l’influence d’Usman Ali, 36 ans, l’animateur d’un groupe de prière radical dissident de la mosquée de Greenwich. Ali avait été arrêté et interrogé pour son implication présumée dans un projet d’attentat contre le Parlement canadien et un projet de décapiter le premier ministre du pays, Stephen Harper, selon le Times, avant d’être relâché, comme il se doit pour les combattants présumés retournés.

Malgré l’interdiction d’al-Muhajiroun, ses animateurs ont poursuivi leur action sous plusieurs autres appellations successives: Islam 4Uk, Convert2Islam, Saved Sect ou al-Ghourabaa. Ils mènent des campagnes de recrutement dans les rues des quartiers défavorisés, notamment à Woolwich, ciblant les membres de gangs, qu’ils prétendent sortir de la délinquance. C’est ainsi que Michael Adebolajo avait rejoint cette mouvance. En 2010, il était arrêté au Kenya alors qu’il tentait de rejoindre al-Chebab, organisation affiliée à al-Qaida en Somalie. Une filière d’aspirants djihadistes venus du quartier londonien est connue sur place sous le nom de «Woolwich boys». Renvoyé au Royaume-Uni, Adebolajo a alors été contacté par le MI5 qui aurait tenté, en vain, de le recruter.

Or Abdel Majed Abdel Bary s’il mime les membres des gangs n’en est pas un. Rappeur sommaire, il vit sous l’ombre tutélaire d’un père en prison parce que suspect d’appartenir à Al-Qaïda, sur la base d’un fax retrouvé chez lui. Mais preuve que l’innocence est toute relative, le fils est passé à la décapitation active, même s’il n’a pas tranché la jugulaire de James Foley.

Dans l’un de ses clips, il éructe « je jure, le jour où ils sont venus prendre mon père, j’aurais pu tuer un flic ou deux. Imagine, j’avais seulement six ans. Pense à ce que je ferais avec une arme à feu chargée (« a loaded stick »). Quelque chose comme « boom bang », je voudrais te voir mort. Agresse mes frères et je te remplis de plomb. ».

Comment passe-t-on de la vengeance du père à celle de tous les frères, c’est la question d’Abdel Bary, c’est aussi celle d’un certain Islam contemporain qui célèbre moins la transcendance divine que la grégarité masculine.

Abdel Majed Abdel Bary naît en 1991 à Maida Vale, dans l’ouest de Londres. Selon Mediapart, la maison est un logement social, divisé en trois appartements. Dans les couloirs, une vieille moquette marron a été posée à la va-vite. Quelques mauvaises herbes poussent entre les dalles de la courette devant le logement mais c’est un quartier chic, avec ses pubs fleuris et ses jolies maisons blanches. Paris-Match n’expose pas la même version, « plusieurs journaux britanniques prétendent que l’appartement des Bary est un logement social. Les voisins d’en face en doutent : «Plus haut dans la rue, oui, il y a des logements sociaux, mais là, non, c’est probablement un appartement privé qui doit ressembler au nôtre.» Le leur est très lumineux, le soleil se reflète sur le plancher en bois clair. Les murs sont hauts. D’épais rideaux écrus encadrent les fenêtres. Du sol au plafond, toutes les finitions sont impeccables. De l’extérieur, leur demeure ressemble beaucoup à celle des Bary : un porche blanc devant l’entrée, perchée en haut de quelques marches, qui donnent sur un jardinet, séparé de la route par un muret, au bord duquel un  chemin de dalles de béton est tracé ».

Adel Abdel Bary est un égyptien qui a fait des études au Yémen, c’est un membre des Frères musulmans. Sous le régime d’Hosni Moubarak, il a été arrêté et jeté en prison, avec des centaines d’autres opposants. Il venait de se marier. Quand sa femme l’a retrouvé, après des mois de recherche, il avait été torturé, électrocuté, sans doute sodomisé et isolé pendant de longues périodes. Il a ensuite été envoyé à l’hôpital, puis en prison dont il est sorti avant d’être rejeté au cachot à plusieurs reprises. Finalement il s’exile aux États-Unis, puis au Royaume-Uni, où il a obtenu le statut de réfugié en 1993. Sa famille le rejoint.

C’était l’époque du « Londonistan ». Au nom de la liberté d’expression – et en échange d’informations confidentielles sur les régimes auxquels ils s’opposaient –, les prédicateurs islamistes étaient libres de leur parole. Adel Abdel Bary faisait partie de cette mouvance. Devenu avocat spécialisé dans les droits de l’homme, car celui que Baudelaire nommait le joueur généreux a décidé de ne plus se cacher dans les détails mais d’agir à découvert, souvent en contact avec Amnesty International, il militait activement contre les détentions non-homologuées par la charia du régime égyptien. Il dirigeait aussi une association appelée Office for the Defence of the Egyptian People.

La vie de la famille bascule en 1998. Cet été-là, Al-Qaïda massacre 220 personnes, faisant exploser des bombes devant les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Peu après, la police britannique, revêtue de combinaisons blanches anti-contamination, lance un raid sur la maison de Maida Vale, défonçant la porte d’entrée, déchirant les livres, hurlant sur le père. Ragaa, l’épouse d’Adel Abdel Bary, a été interrogée il y a deux ans par Victoria Brittain, auteure d’un livre sur les femmes de suspects de terrorisme. « Ils ont été traumatisés ce jour-là »raconte-t-elle.

Son mari était un radical. Sa femme portait le voile complet, couvrant le visage, à une époque où cela était encore assez rare à Londres. Pendant leur raid sur l’appartement, les Britanniques ont trouvé un fax qui demeure aujourd’hui la principale pièce à conviction. Celui-ci, envoyé quelques heures avant l’attaque sur les ambassades, revendiquait la responsabilité des attentats au nom de l’Armée islamique pour la libération des lieux saints, un groupe lié à Al-Qaïda. Selon les autorités américaines, qui détaillent leurs accusations dans le procès USA vs Osama ben Laden et al., Adel Abdel Bary a diffusé ce fax auprès de différents médias internationaux. Sur le moment, les autorités britanniques relâchent Adel Abdel Bary et ne le poursuivent pas en justice. Ce n’est que l’année suivante, en 1999, qu’il est de nouveau arrêté, parce que les Américains demandent son extradition. L’homme passe de prison en prison : à Belmarsh, près de Londres, puis Manchester et Long Lartin, près de Birmingham, loin de sa famille. Son extradition vers les États-Unis a finalement eu lieu en 2012.

 Selon les Américains, il aurait parlé en 1996 par téléphone satellite avec Ayman al-Zawahiri, l’homme qui est aujourd’hui le leader d’Al-Qaïda. Il aurait été à Londres chargé de la propagande du groupe terroriste. Mais son procès n’a toujours pas eu lieu, et à ce stade, il demeure un simple suspect, en prison depuis seize ans. On appelle cela une guerre et dans une guerre les procédures usuelles ne s’appliquent pas. La fille aînée de la famille, Jihad Adel Abdel Bary, prénom parfaitement innocent, on en conviendra, a publié un témoignage un jour de la fête de l’Aïd il y a quatre ans. « J’avais 13 ans quand mon père a été arrêté, mes jeunes frères avaient 11, 9 et 5 ans, ma petite sœur un an et la plus jeune n’était même pas née. (…) La vérité est que notre famille est en train de se désintégrer. Les enfants ont grandi sans direction et sans père (…). Ils grandissent sans avoir ce que leurs amis ont, sans pouvoir demander à leurs parents des cadeaux pour l’Aïd, avec le sentiment qu’ils doivent rapporter de l’argent à la famille bien plus tôt que cela se fait normalement. »

C’est dans ce contexte que Lyricist Jinn, le surnom que s’est choisi Abdel Majed Abdel Bary, débarque dans la scène rap de Londres autour de 2012. Son rap n’évoque pas les mille et une manières de s’entourer de chiennes en chaleur, de voitures de luxe et de types baraqués mais de Palestine et de politique américaine au Moyen-Orient. Avec sa petite barbiche et sa moustache bien coupée, casquette vissée sur la tête, Abdel est terriblement sérieux.

 « Et est-ce que tu sais ce que c’est que d’avoir six gamins et une mère à nourrir, et d’avoir les allocations sociales coupées, et maintenant ils veulent renvoyer ma famille en Égypte, ça me rend vraiment malade… » Sa démagogie fait mouche auprès des programmateurs blanchouilles. Une de ses chansons est diffusée sur BBC Radio 1, le porte étroite de la célébrité s’est ouverte. En juillet 2013, il enregistre une dernière vidéo avec l’un de ses plus proches amis, Tabanacle (son nom de scène). Sur une page Facebook qui semble être la sienne, il écrit : « Ce sera la dernière musique que je fais, pour toujours. J’ai tout quitté au nom d’Allah. » Deux mois plus tard, il rejoignait la Syrie.

Mediapart /Paris-Match/ Le Figaro / BAM

Publié par : Memento Mouloud | août 31, 2014

Les Rothschild et la France : une parabole

Après un détour par la philosophie, Emmanuel Macron a intégré la banque Rothschild où il était l’un des associés-gérants les plus remarqués. Il n’est pas simple banquier comme Henri Emmanuelli, qui a lui aussi travaillé dans l’autre banque Rothschild – celle du cousin Edmond. Il est banquier d’affaires. Il conseille les grands groupes internationaux, il les aide à monter les grandes opérations de fusion-acquisition, celles qui se jouent à coups de milliards de dollars d’actions et de dettes. Il travaille avec eux sur les obstacles juridiques, les optimisations fiscales, les synergies, bref le grand jeu industriel et financier qui grise le monde bancaire. Emmanuel Macron a choisi son bureau : celui de François Pérol, cet ami de Nicolas Sarkozy, qui fut lui aussi secrétaire général adjoint de l’Élysée avant de prendre les commandes dans des conditions contestées du groupe Banques populaires-Caisses d’épargne. Avant l’Élysée, François Pérol venait lui aussi de faire une fortune express à la banque Rothschild.

David de Rothschild, l’artisan obstiné du pouvoir de la banque du même nom, est un homme qui ne parle pas en public ou peu. Ses apparitions sont rarissimes, ses interventions exceptionnelles et toujours d’une parfaite langue de bois. Après la nationalisation de 1982, il a reconstruit avec l’aide de proches, Éric et Édouard de Rothschild, l’un des principaux lieux de pouvoir du pays et du monde, déployant 2800 collaborateurs dans 40 pays. Le baron David a vécu la jeunesse dorée d’un riche héritier, courant les soirées et les aventures, à l’instar du jeune Gianni Agnelli avant qu’il ne prenne les commandes de Fiat. Dans le groupe, on se souvient de David et de ses cousins arrivant, le costume défraîchi et l’oeillet à la boutonnière, pour assister à la réunion du comité de crédit chaque jour à 10 h 20, tentant de faire bonne figure et de tromper l’ennui, en attendant la fin. Puis lorsque, à 40 ans, il a succédé à son père à la banque, les changements tant attendus se sont fait attendre et ne sont jamais venus. Comme s’il n’osait pas bouger l’ordre des choses arrêté par son père. Même s’il parle d’une relation franche et cordiale avec celui-ci, il confiera plus tard à un proche : « A la banque, mon bureau était au nord. Je ne voyais jamais le soleil. J’étais dans l’ombre de mon père. »

Édouard Balladur, l’ancien conseiller de Georges Pompidou, lui-même passé par la banque Rothschild, joue un rôle clé dans la résurgence, aux côtés d’un autre homme, Ambroise Roux, le parrain du patronat français au début des années 1980. Balladur ne s’éloignera jamais de cette banque. Et il y introduit ses proches : Nicolas Bazire d’abord, son directeur de cabinet en 1995 qui partira chez Rothschild avant de devenir le numéro deux de Bernard Arnault à la tête de LVMH ; Nicolas Sarkozy ensuite. Nicolas Bazire est catégorique. « C’est moi qui ai fait venir Nicolas à la Banque Rothschild en 1997. Je travaillais sur une cession immobilière de la Générale des eaux et j’ai fait appel à ses services à ce moment-là. » Edouard de Rothschild affine cette version : « J’étais son interlocuteur à la banque. » Mais celui-ci situe cette relation plus tard, après la défaite des élections européennes de 1999, lorsque l’allié de Philippe Séguin a abandonné la direction du RPR et parut tenté de quitter à nouveau la politique. « Je l’ai retrouvé, après les élections européennes, chez Jean-Claude Darmon. Il était son avocat et moi son banquier d’affaires dans le cadre de la cession de son groupe. C’est à ce moment-là que je lui ai proposé de travailler comme avocat d’affaires pour la banque », raconte-t-il. Les versions semblent contradictoires. Elles sont juste étalées dans le temps.

David de Rothschild semble plutôt se souvenir de l’aide au moment de la première traversée du désert, en 1995, quand l’homme politique, abattu par la défaite, semble prêt à raccrocher les gants. « J’ai connu Nicolas Sarkozy en Normandie chez Edouard Balladur. C’était assez facile de sentir qu’il y avait chez lui toutes les qualités pour faire un très bon négociateur. Est-ce que l’initiative est venue de moi ou de Nicolas Bazire ? Je ne m’en souviens plus », dit-il aujourd’hui. Lionel Zinsou, ancien associé gérant de la banque, a une dernière version. Selon lui, Nicolas Sarkozy a commencé à travailler pour la banque dès 1995, au lendemain de la défaite de son protecteur.

Mais les liens avec le monde politique ne se limiteront pas à cela. On pourrait aussi citer, sur le mode mineur, Sébastien Proto (de la même promo de l’Ena que Macron), qui a été directeur de cabinet d’Eric Woerth, le monsieur mains blanches des affaires en cours puis de Valérie Pécresse, la sœur-sourire de l’UMP. Peu à peu, la banque noue, par l’intermédiaire de ses associés-gérants, des relations étroites avec tous les responsables importants. Emmanuel Macron, qui a déjà joué un rôle important dans la commission Attali, s’enrôle très vite auprès de François Hollande. En avril 2011, alors que tous les sondages donnent Dominique Strauss-Kahn gagnant de la primaire socialiste, la banque a déjà choisi. Son candidat, c’est François Hollande.

Dans la maison, Emmanuel Macron, le plus jeune associé-gérant de la banque, a déjà rejoint l’équipe du futur candidat socialiste et travaille d’arrache-pied pour lui fournir des notes sur les sujets les plus divers. Tous se doutaient que ce brillant et atypique banquier d’affaires serait aspiré par le pouvoir. Quand il était arrivé à la banque, à 31 ans, en 2008, il avait déjà eu trois vies : étudiant en philosophie, il avait été assistant de Paul Ricœur, avait commencé une thèse, avant de s’apercevoir que tout cela n’était pas pour lui. « Paul Ricœur a fait ses grands livres après 60 ans. Je n’avais pas cette patience », explique-t-il. Alors il bifurqua vers la haute fonction publique (Sciences-Po, Ena) pour terminer comme il se devait dans la botte de l’inspection des finances. À peine sorti de ses études, il est tenté par une troisième vie : la politique. Il s’embarqua pour faire de la politique locale chez les socialistes du Pas-de-Calais. Mais entre le jeune inspecteur des finances et les caciques de Liévin, le courant ne passe vraiment pas.

Il refuse d’intégrer un cabinet ministériel du gouvernement Sarkozy et reste à Bercy. C’est là que Jacques Attali le repère et l’appelle pour devenir rapporteur de sa commission sur la croissance. Sur les conseils de Serge Weinberg et les recommandations de Jacques Attali auprès de François Henrot, bras droit du baron, Emmanuel Macron rejoint la banque Rothschild. Le futur ministre de l’Economie s’occupe de Presstalis, de Sofiprotéol et de la reprise de Siemens IT par Atos, dirigée par l’ancien ministre de l’Economie Thierry Breton. Il est à chaque fois « conseiller acquéreur ». Il fréquente aussi Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée

Une partie de son temps est dédiée à « l’influence ». Ainsi, il conseille « bénévolement » la société des rédacteurs du Monde (SRM), lorsque le trio Bergé, Niel et Pigasse s’apprête à reprendre le quotidien (dont les propriétaires sont aujourd’hui les mêmes que Rue89). La SRM demande à repousser la date de dépôt des offres. Matthieu Pigasse, de la banque Lazard, est persuadé que David de Rothschild – proche de Nicolas Sarkozy et d’Alain Minc – essaie de lui faire des crocs-en-jambe. Macron dément, mais il reste soupçonné de favoriser Prisa, un groupe espagnol, qu’il conseillera un an plus tard lors d’une restructuration financière.

Mi-avril 2012, tout en conseillant, en tant qu’associé de la banque, le groupe Nestlé, dont il a connu le boss, Peter Brabeck dans la commission d’Attali, pour le rachat – 11,9 milliards de dollars – de l’activité de nutrition infantile de Pfizer, face à Danone, il continuait à s’entretenir quotidiennement avec les proches du futur Président, les abreuver de notes et de réflexions sur la crise, la macroéconomie, les banques et autres. Jusqu’à ce qu’on l’appelle à l’Élysée. Comme le disait Manu, « Le métier de banquier d’affaires n’est pas très intellectuel. Le mimétisme du milieu sert de guide. ». En 2012, la banque Rothschild détrône BNP Paribas au box-office national des fusions-acquisitions avec 62 deals réalisés. Macron n’est donc qu’un rouage bienvenu, un rouage de plus. De fait, l’opération Nestlé l’a placé à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours mais son ego réclame davantage. C’est dire si Manu est disponible.

Grégoire Chertok, lui, s’est mis dans la roue de Jean-François Copé. Les deux hommes se connaissent depuis plus de vingt ans. Avec Charles Beigbeder, l’ancien patron de Poweo, ils forment un trio où les relations familiales, les affaires et la politique se mêlent sans frontières. Jean-François Copé a entraîné Grégoire Chertok à Fondapol, un club de réflexion, un think tank comme on dit, dirigé par Dominique Reynié. Charles Beigbeder, qui est en même temps tenté par le mouvement patronal et a présidé l’association Croissance plus, les y a rejoints. C’est dans ce club qui se fixe pour ambition de participer à l’innovation politique que l’économiste Jacques Delpla a commencé à théoriser l’endettement zéro pour l’État.

Depuis le début de sa carrière dans la maison, Grégoire Chertok a conduit plus de 130 opérations, ce qui en fait un des banquiers d’affaires les plus chevronnés de sa génération. Pourtant lui aussi commence à sentir l’usure de ce métier. « J’aurais pu faire comme d’autres banquiers et décider de ne m’occuper que d’argent, de voitures, de vacances ou d’autres futilités. Personne n’y aurait alors trouvé à redireMais j’ai envie de faire quelque chose dans l’intérêt général. Mon père, juif biélorusse, est arrivé en 1939 en France et s’est aussitôt engagé dans la Résistance. Je sais donc ce que ma famille doit à ce pays, ce qu’elle a reçu de lui. Mon engagement est à la lumière de ce passé. »

Alors, Grégoire Chertok a franchi le pas. Il a commencé discrètement comme adjoint à la mairie du XVIe arrondissement de Paris – sa manière à lui d’entrer en Résistance. Lors des élections régionales de 2010, il était sur la liste de la majorité, sous l’étiquette du parti radical valoisien : « Parce que c’est plus proche de mes sensibilités » subversives, il va sans dire. Alors qu’il figurait en douzième position, des membres de l’UMP ont tenté de le renvoyer en queue de liste, jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy, alerté par Jean-François Copé, se renseigne sur cette candidature, et demande à ce qu’il soit remonté en position éligible. Grégoire Chertok a été élu et siège à la commission culturelle de la région Île-de-France. Avec Jean-François Copé, il participe aux réflexions de la droite sur l’après-sarkozysme. Certains lui prêtent des ambitions pour la suite : secrétaire général de l’Élysée ou ministre du budget, une forme de maquis.

Lors du changement de siège, David de Rothschild a découvert une petite maison de jardinier en brique, qui offre une vue magnifique sur la Seine et Paris. Il l’a fait aménager sobrement. Il sait que la beauté est simplicité, épure. C’est là qu’il reçoit les patrons du Cac 40, les responsables internationaux, les dirigeants politiques, les économistes, les amis. C’est là qu’il mène ces conversations dont il raffole, comme la Mothe le Vayer les disait préférables aux suffrages de la multitude qui sentent toujours un peu la fosse d’aisance et le collecteur.

L’époque n’est plus au combat frontal avec l’État afin d’abattre ce que les gens pressés nomment le colbertisme. Ayant souvent réalisé toute leur carrière dans des entreprises, les gens d’affaires n’ont plus, comme la génération précédente souvent issue de la haute fonction publique, cette hystérie autour de de l’État parce que la seule universalité est désormais marchande et que l’Etat est une coquille vide, une forme de souveraineté résiduelle. À la tête de groupes désormais mondiaux, la France n’est plus leur priorité, même s’ils savent que le cosmopolitisme a des limites, celles du monde anglophone dont ils connaissent les arcanes.

Le monde patronal l’a déjà désigné pour trancher la délicate question de la succession du groupe Louis-Dreyfus, qui menaçait de tourner au pugilat entre la veuve de Robert Louis-Dreyfus, Margarita, et le directeur général, Jacques Veyrat, désigné comme son successeur. Après six mois de négociations discrètes, l’affaire s’est résolue sans bruit, sans cris.

David de Rothschild goûte plus que jamais une situation qui le place au centre de mille informations politiques, économiques, d’affaires, au centre de l’influence. Il rêvait d’être le nouveau James de la famille. Il l’est. Fouquet a terrassé le roi-soleil.

Mediapart / Rue 89 / Le Point / Challenges/ BAM

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