Selon les Annales de la République française, le socialisme français a connu sa décomposition finale lors de la présidence du corrézien François Hollande qui n’a dû son existence de baudruche qu’à Sarkozy. Dernier avatar du progressisme selon Jospin, décomposé en myriades de côteries, des néo-féministes aux partisans du Care en passant par les groupies du décolonialisme, François Hollande a accouché d’Emmanuel Macron.

Or le ministre des Finances a bien compris une chose, le progrès est une idée mondiale. Il n’a pas de continent, il n’a pas de couleur, il n’a pas de race et s’il remplace la Révolution dont les derniers représentants tératologiques sont Maduro, Cuba et la Corée du Nord c’est bien que la Globalisation s’inscrit dans un cadre mondial où les marchés financiers sont les opérateurs collectifs du pilotage et les firmes transnationales les agenceurs, comme on dit les féticheurs en Afrique sub-saharienne, en tout cas au Congo, les féticheurs donc de la mise en concurrence des territoires et des mains d’oeuvre. L’efficacité d’un tel dispositif n’est plus à démontrer puisque le processus de prolétarisation vécue par la seule Chine n’a aucun équivalent dans l’histoire du capitalisme. Seulement le capitalisme est intrinsèquement porteurs de crises, de purgations et de destructions. Des crises dont la propagation, la virulence et la prévalence égrènent l’histoire du monde depuis 1991.

Aussi la Catastrophe depuis les prédictions terrifiantes à coups d’exponentielles du Club de Rome fait son chemin et n’avance même plus masquée. La bombe démographique n’en est plus une. Désamorcée, elle alimente la destruction des forêts primaires, des écosystèmes et des paysages agraires hérités. Le grand remplacement est là et bien là : mise en mouvement des populations, si bien que la France ou la Suède comptent dans leur jeunesse 10 à 15 % de musulmans tandis que l’Irak ou la Syrie sont vidés de leurs chrétiens, paysages agro-industriels en excroissance, écosystèmes mis en quarantaine sous forme de réserves naturelles ou de conservatoires, urbanisation à toutes les échelles, existence d’un véritable réseau d’informations alimentés par des serveurs dans le monde entier, logistique à l’échelle du globe, mithradisation des littoraux et des espaces urbains centraux touristiques. On peut ne pas percevoir mais le cadre et le hors-cadre se rejoignent dans un amoncellement de déchets dont les pneus entassés au coeur du désert de la péninsule arabe sont comme le symptôme parce qu’on les voit d’avion. Dans ce processus, se forme-t-il une forme d’existence humaine sans utilité au sein du capitalisme réellement existant ? Il semble que la réponse soit oui. Un homme sur sept affirme Pierre-Noël Giraud.

Mais les partisans de l’urgence climatique ne placent pas le curseur sur ce point précis. Pour eux, le capitalisme globalisé marque le triomphe des Lumières aussi la pauvreté, définie comme un seuil, recule à un rythme qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’espèce. Néanmoins l’individu ne vit pas et ne se vit pas comme un membre de l’espèce. Il est un atome relatif et de plus sécable. Sa fragilité est constitutive. Sa faiblesse est la chose du monde la plus répandue et si elle se confond parfois avec le dénuement, elle porte un nom, la souffrance. Mais, parce qu’on s’imagine la souffrance immémoriale, on lui oppose la figure du Progrès.

Or il y a belle lurette que le Progrès n’est plus un fanal obscur, ni même un épisode de la philosophie hégélienne ou marxiste. La fin de l’Histoire est reportée indéfiniment et le fantasme qui en tient lieu, cet horizon dotée d’un phare ou d’une lampe-torche en fonction des circonstances est comme tout fantasme pris dans une procession et un cycle. Au Progrès indexé, celui où la cuisinière discute de Platon entre deux entrecôtes avec le chef de gare a succédé le Progrès-césure, le progrès qui se lit comme une accumulation d’innovations ou de de ruptures, vagues qui se ramènent toutes à une structure : la succession du nouveau à l’ancien. Que ce nouveau et cet ancien ne soient que des produits et des procédés ne change rien, le fantasme est tout-puissant et les nouveaux mondes ne semblent jamais manquer si bien que l’Obsolescence est le programme d’une mélancolie qui ressemble à un appel désespéré au recyclage et à la muséification. Rien ne doit manquer à la collection des idées reçues et des objets en stock depuis que le flux est constitutif de l’ordre du monde. Le Camarade court et le vieux monde est derrière lui mais aussi devant, le camarade est devenu hamster, il souffre de cette coupe mobile qui ne lui laisse d’autre choix que de constater son impuissance. Il a beau chercher la place du machiniste, la caméra tourne sans cesse en une succession ininterrompue de fondus-enchaînés. Le camarade est comme Orlando, entre deux temps et deux sexes toujours perdus dans une identité de hasard, bouchon métamorphique d’une trame dont l’écriture se perd parce que de moins en moins de gens l’entendent. Le monde est opaque, nouveau et opaque et la tempêche se lève, sombre et zébrée d’éclairs à l’horizon.

Que le nouveau succède à l’ancien, tout le monde le voit et le constate. Que cette succession ait un sens, c’est à dire une fin, on finit par y croire. Que cette fin soit un dimanche de la vie, même si on doit s’y ennuyer, on n’y croit plus. La fin ne ressemblera à aucun des jours de la semaine dès lors que la survie de l’Humanité est en jeu. Or la survie de l’espèce ne peut être confiée à n’importe qui. On se méfie des techniciens et des scientifiques qui ne maîtrisent pas trop leurs créatures tout en prétendant le contraire. On se méfie du peuple qui ne comprend jamais rien et qui confie les pleins pouvoirs à Hitler, on se méfie des politiques qui sont trop égoïstes, on se méfie des affairistes qui sont trop cupides. On se méfie plus ou moins de tout le monde et pourtant il faut sauver l’Humanité, c’est l’impératif. Auschwitz est donc devenu un lieu de mémoire de la méchanceté humaine, une sorte de polygone du plus jamais ça, l’avant et l’arrière de notre position, un panneau sens interdit.

Par conséquent, une structure se présente pour s’orienter dans le monde. La Catastrophe qui est un oxymore, une urgence lointaine, doit transiger avec le Progrès comme césure permanente et autre nom de la réalité mais la Catastrophe possède la primauté car elle seule donne forme à l’Humanité, le progrès n’étant que le mécanisme dédoublé de la marche industrielle du monde moderne et bien entendu bourgeois.

En effet, la catastrophe est une figure de synthèse ambivalente quant aux échelles concernées. On ne sait jamais si elle est locale donc limitée ou mondiale donc sans limites assignables. Elle s’égrène en exemples donc en événements et se subsume sous le même concept qui n’a pas de temporalité établie, elle se veut phénomène soumis à l’entendement mais aussi sublime retourné dérogeant à l’accord des facultés, à leur Harmonie. Elle est notre delight et emprunte à la figure religieuse de l’apocalypse. En effet l’apocalypse est affaire de signes à interpréter (ambivalence des apparences et des phénomènes, conjonctions non pas cachées mais visibles), de morale agonistique (combat du bien contre le mal) et concerne la fin des temps donc la qualité de la période, c’est un processus mais un processus qui se dévoile à celui qui sait voir. Elle a pour clé, le Secret. Or la catastrophe telle que le Journal la saisit est brusque, univoque et concerne l’ampleur des effets d’un phénomène naturel et/ou technologique qui entraîne un certain nombre de destructions. A ce titre la catastrophe relève du domaine de l’analyse : il s’agit de déterminer les défaillances en fonction d’une enquête donc d’établir des degrés de responsabilité et de dysfonctionnements. Elle appelle des dispositifs d’intervention puis de prévention.

Le mélange instable du Secret et des dispositifs porte un nom : le Complot.

La Catastrophe requiert donc à la fois un engagement actuel permanent et éthique contre le mal (déjà présent, en cours ou à venir) et une analyse spécifique qui relève de l’enquête. Ces positions (absolue/relative) sont incompatibles entre elles et la posture absolue se divise en trois hypostases : les survivalistes, les collapsologues, les écologistes de gouvernement. Aucune langue commune, aucun événement déterminant ne permet de lier ces hypostases à toutes les formes de l’enquête. Les unes et les autres ne forment pas un continuum. Du côté des hypostases, le pouvoir pastoral est bien là, du côté des enquêteurs, une expertise appuyée sur des savoirs, appelle l’évaluation comme forme de pouvoir. La politique contemporaine coopte les écologistes de gouvernement qui sont une simple partie de l’église militante de la Catastrophe-Apocalypse et de manière subalterne les enquêteurs soumis aux évaluateurs. Les premiers font appel aux mots d’ordre, les seconds aux pseudo-savoirs. L’attelage forme le dispositif de contrôle tel qu’il fonctionne, désormais avec d’un côté les bergers écologistes et de l’autre, les officines de l’évaluation.

Quant au fantasme du progrès, il établit un parallèle faussé entre l’innovation technologique qui dépend d’un faisceau de savoirs nouveaux et les procédures d’évaluation qui sont issues soit de savoirs morts soit de dispositifs arbitraires. En outre le progrès et la catastrophe sont tantôt antagonistes, le premier permettant d’éviter la seconde, tantôt dans un rapport cause-conséquence, le progrès étant la matrice de toute catastrophe passée, présente ou à venir, la catastrophe prenant la place de la vérité selon la doctrine chrétienne.

Pour résumer, d’un côté la Catastrophe doit être différée grâce au progès (donc par l’innovation ) mais comme l’innovation peut être cause de la catastrophe, il faut l’évaluer (prévention, précaution, surveillance, les noms changent, l’impératif demeure) ce qui renforce les dispositifs bifaces du pouvoir qu’on nommera l’évaluariat pastoral.

Comme tout dispositif, l’évaluariat pastoral a ses supports sociaux, les classes parlantes, celles auxquels un diplôme d’ordre universitaire confère un droit à la parole quelque soit son patrimoine ou son gradient de capital social. Toutefois, les classes parlantes ne sont pas toutes-puissantes, elles ne forment pas un lest social, à l’encontre du théorème des classes moyennes soutien des Etats nationaux et de l’économie capitaliste mondialisée, à la fois comme opérateurs, consommateurs et épargnants. Leur utilité est donc toute relative et il semble bien que les classes moyennes des pays dits émergents avec leur patrimoine en expansion et leur personnel de service, 300 mille nounous-domestiques ne serait-ce qu’à Honk-Kong, indique clairement la prolétarisation de ces mêmes classes en Europe et en Amérique du Nord.

En outre, les classes parlantes sont l’objet de procédues d’évaluation qui sont réglementaires et les entravent tandis que la séparation absolue avec les autres classes définies comme privées de raison, provoquent un double-bind schizoïde : les membres des classes parlantes ont, non seulement peur des multitudes mais craignent tout autant une surveillance généralisée qui les tient entre le marteau de la colère sourde et l’enclume de la paranoïa politique. Les nouvelles qui les résument viennent de loin : les plus raffinés empruntent à l’aboulie d’A rebours, les plus bourrins au bref récit du Horlà.

Bien entendu, les classes parlantes se divisent en fonction des Institutions : L’université (l’une globale qui produit des savoirs, l’autre locale qui doit les transmettre mais n’en produit plus, les deux étant soumises à l’évaluation), les laboratoires, La littérature, l’Art, la Presse mais toutes se rassemblent sous une seule bannière : l’Entrepreunariat. Le public de ces Institutions est formé par une petite-bourgeoisie qui ne vise plus le salariat, comme horizon commun, mais l’Exception à la médiocrité du genre humain, y compris celle des compétences. L’horizon de cette fiction médiocre est un homme mais cet homme est un homme-en-plus dont l’en-plus ne dépend pas d’un savoir, d’un patrimoine ou d’une équipe, c’est un en-plus absolu. Son visage ne s’abrase plus sur le sable, il renaît tout au bout du point de fuite de la projection.

C’est en tant qu’il n’exerce pas un métier, qu’il n’est pas citoyen, qu’il n’est pas héritier, qu’il est dépourvu d’une fonction précise donc qu’il se prétend humain exceptionnel, sans aucune mention de la césure de classes que le discours de la catastrophe s’adresse à lui, en position de celui qui sauve ou se sauve. D’un côté, le tous comme multiplicité indéterminé, de l’autre le Tout comme ensemble de ceux qu’il faut sauver ou mépriser, soit la position d’extra-territorialité de l’artiste face aux philistins et à la solitude des grandes métropoles comme le chante Michel Sardou revisitant Baudelaire.

L’artiste-entrepreneur est un homme d’exception qui n’est pas d’astreinte. Aucune discipline ne lui enseigne ce qu’il est, sa qualité est native et se révèle dans l’épreuve. Comme la démocratie ne peut être éludée d’un coup, elle impose une loi du nombre. On ne peut exister sans ce nombre et l’exception comme nombre et comme tout limité se dit la race si bien que l’individu d’exception est en position permanente de fürhung, il est à la fois le Guide et le semblable, en langue française un anarchiste de droite.

Aussi la catastrophe est une promesse. Elle promeut la libération de l’homme d’exception, son éclosion car la catastrophe est une épreuve et un tamis. C’est un nietzchéisme à portée de caniche. L’homme d’exception, l’Entrepreneur porte un intérêt à la Catastrophe parce qu’elle rompt les routines, malmène les organisations, condamne les habitudes et porte un impératif d’obéissance à ceux qui sauvent et de servitude consentie aux règles qu’ils énoncent si bien que la morale qui sourd d’un tel agencement est une morale du sacrifice et ses conséquences, une avalanche d’interdictions qui conditionnent la survie du groupe à la restriction des libertés et des tolérances.

L’Entrepreunariat de la catastrophe tisse donc un réseau matériel d’intérêt pour tous ceux qui entendent appartenir à la jeune garde de la survie de l’espèce. Il existe donc des savoirs de la catastrophe reconnus ou non par l’Université (la climatologie d’un côté, la collapsologie de l’autre), des laboratoires de la catastrophe qui proposent des solutions technologiques à des problèmes qui ne cessent de surgir (comment fonctionne un toit végétalisé ? Quelle appalication sera nécessaire pour irriguer de manière optimale mon jardin de terrasses ? Comment recycler mes batteries au lithium? Quelle molécule décuplera mes performances ? Un robot veillera-t-il sur mamie et sa perfusion de sédatifs ? Etc.), un Art de la catastrophe qui privilégie les dystopies et les portraits de survivants, de génies, de dandys, de personnes extraordinaires, une Presse de la catastrophe qui insuffle les mots d’ordre, distille la peur ou l’euphorie, pour finir un Entrepreunariat de la Catastrophe qui vise, dans le bruissement du chaos et les mouvements browniens de la Toile, à rafler la mise créant ainsi un nœud et une rente d’intermédiation sur le modèle de Google ou de Doctolib voire d’Uber, peu importe.

Mais l’Entrepreunariat de la catastrophe, à l’opposé du progressisme d’antan est pascalien, il réclame un engagement. Nous sommes déjà embarqués sur le radeau de Géricault, nous agitons les chiffons et les toiles dans un brouhaha de couleurs et de pinceaux. Et il n’y aura pas de havre, pas de criques, pas de rades, Ulysse ne rentrera pas au port.

Parties précédentes :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/04/10/archeologie-dun-desastre-liminaire-le-lever-de-rideau-de-2002/

Publié par : Ivan Kruger | avril 11, 2020

Mon dossier chloroquine

Sur la chloroquine ou pour les plus fins, l’hydroxychloroquine, les avis sont tranchés. Les demi-habiles plaident et se moquent. 67 millions de français sont transformés en infectiologues, quelle blague. Comme d’habitude les demi-habiles sont les vrais cons de la tragédie en cours car il n’existe que deux attitudes valables et elles ne sont pas sceptiques ou zététiques. Montaigne est récusé et nous entrons dans la pensée de Pascal parce que nous sommes embarqués si, du moins, nous ne sommes pas indifférents à ce qui se passe et même si nous le sommes. Mais comme le dit Pascal, la seule dignité de l’homme, c’est de penser. Et en conclusion de cette pensée on en vient à cette alternative : soit l’hydroxychloroquine marche soit elle ne servira de rien. Je suis de ce dernier avis et j’en donne les raisons.

Du 27 février au 14 mars, l’équipe de l’IHU marseillais teste 4050 personnes dont 15 % de jeunes : ils forment 4 % des 228 cas confirmés.

Le 10 mars, c’est la première fois que j’entends parler de la chloroquine en dehors de son échec face au paludisme. Un essai a eu lieu en Chine, le 19 février, essai qu’approuve le docteur Raoult. C’est la première fois que j’entends le nom du bonhomme. Or sa vidéo, « Coronavirus fin de partie » a été diffusée le 25 février. Le 31 janvier, il avait déclaré que le covid-19 n’était qu’une infection respiratoire virale de plus et le 26 février que le virus n’était pas plus dangereux que la grippe. Il a donc négligé la nouveauté de son mécanisme de propagation, notamment sa pénétration dans les cellules via la protéine ACE. C’est d’autant plus dommageable que ce sont Etienne Decroly et Bruno Coutard d’Aix-Marseille qui démontrent très rapidement que la protéine S à la surface du virus s’associe à ces récepteurs particuliers, l’ACE, favorisant l’activation du virus par des protéases (des enzymes) de la cellule-hôte. Or ce « détail de séquence » augmente le mécanisme d’activation et c’est là la nouveauté du covid-19 par rapport à toute la famille des coronavirus. On apprendra plus tard que cette protéase est la transmembrane protéase sérine 2 (TMPRSS2). Elle est enchâssée dans la membrane des cellules et impliquée dans de nombreux processus (physiologiques et pathologiques). Première idée l’inhiber. Il semble que ce soit aussi l’idée de Raoult mais cette idée est si vague et si bien partagée qu’elle ne mène à rien en l’état.

Le 13 mars, l’OMS, pourtant très obligeante envers la Chine, affirme que celle-ci n’a fourni aucune donnée expérimentale sur la chloroquine. Quant à Raoult, il refuse de communiquer ses données. Mi-mars, elle est ou a été testée dans les centres hospitaliers de Lille et de la Pitié-Salpêtrière. Alexandre Bleibtreu affirme alors que de nouvelles informations lui sont parvenues alors que son service avait échoué dans le combinaison opinavir-ritonavir.

Le 18 mars, je prends connaissance de l’existence de l’Institut Méditerranée Infection de Marseille et de son étude sur 24 patients selon laquelle la chloroquine serait efficace face au covid-19. Sanofi, le même jour, se dit prête à offrir 300 mille doses de Plaquénil. Cette étude pose quelques problèmes et c’est là une litote. La charge virale des patients est inconnue or Raoult et ses partisans prétendent la réduire et les sujets infectés étudiés ne sont pas 24 mais 26. Sur les 26, 3 ont terminé en soins intensifs, 2 sont décédés, 1 a abandonné. Sur les 20 restants, 6 ont des résultats décevants. Il n’existe aucune donnée sur la fréquence respiratoire ou la durée moyenne d’hospitalisation. Or le 22 mars, la chloroquine est intégrée au grand essai clinique annoncé par le Ministère de la santé.

Le 23 mars, j’apprends que la chloroquine a toujours échoué dans les tests in vivo sur des modèles de mammifères, qu’elle a toujours été inutile pour la prise en charge de maladie virale respiratoire humaine (y compris la pneumonie), qu’aucune preuve n’a jamais corroboré le « consensus chinois » autour de la chloroquine. Ce médicament est dit à marge thérapeutique étroite et répond au principe fumeux de Paracelse : la dose fait le poison. Je me méfie donc de cette idée de dosage qui permettrait d’établir l’inocuité complète de l’hydrochloroquine. En effet, outre que les reins ne l’éliminent qu’entre dix et trente jours, son usage peut entraîner des troubles cardio-vasculaires. Néanmoins, la chloroquine s’utilise avec l’azithromycine, un antibiotique qui concentre ses effets dans les poumons et s’emploie pour les troubles respiratoires. Le Plaquénil ne coûte pas cher, 5 euros la boîte de 30 comprimés, c’est là un avantage certain mais FAMAR, lié à Sanofi, le seul site de production situé en France, est en redressement judiciaire. Raoult quitte le conseil scientifique mis en place par le maréchal Macron.

Le 25 mars, on apprend que le staff marseillais de LR, Gaudin, Vassal, Moraine, Tessier, Boyer ont été testés, c’était déjà le cas du comte de Nice et de sa femme, M.Estrosi et Mme Tenoudji, le 16 mars. Si le comte de Nice est un ami de longue date de Raoult, du moins un pote de lycée, Muselier est partie intégrante du conseil d’administration de l’IHU. La droite n’est pas son seul soutien puisque Geneviève Fioraso, la même qui introduisit des cours en anglais pour les formations supérieures françaises est aussi membre du conseil d’administration de l’IHU. La ventilation des fonds publics est la suivante : 48 millions d’euros de la part de l’Agence nationale de la Recherche, 7,5 millions pour les collectivités territoriales mais 16 pour la seule région PACA, une rallonge de 11 millions en 2018. Le budget totale de la Fondation est de 120 millions d’euros dont 60 % sont publics.

Raoult est assez puissant pour diriger le chantier de construction. Il est donc le prototype très franchouille du notable « rebelle » à la manière de Georges Frêche. C’est ainsi qu’en 2016, Renaud Piarroux rejoint la Pitié-Salpêtrière plutôt que d’être absorbé par l’IHU raoultien. La moitié des techniciens de son laboratoire refusent de rejoindre la maison Raoult qui absorbe le quart des crédits de l’AP-HM.

Si Raoult est bien un virologue puisqu’il découvre en compagnie de Jean-Michel Claverie et de Chantal Abergel l’existence de macro-virus, en 2003, sans oublier sa collection de gènes bactériens, les unités de recherche qu’il a promues, Vitrome et Mephi n’ont pas été validées par l’Inserm et le CNRS, deux des quatre tutelles de l’IHU. Comme l’écrivaient certains des membres de l’IHU mais pas les doctorants africains ou asiatiques, nombreux et payés au lance-pierre mais reconnaissants envers sahib Raoult, « nous sommes cantonnés à un rôle d’exécutants devant réaliser des expériences commandées par la hiérarchie, même quand nous les savons vouées à l’échec ou inadaptées à la problématique scientifique posée »

Raoult est aussi un véritable graphomane puisqu’il signe près de 600 articles de son unité de recherche Vitrome, l’unité Mephi ayant publié pour sa part 2 mille articles entre 2011 et 2016. C’est aussi un homme d’affaires et la société Procramé liée à l’IHU entend proposer son test. Evidemment il ne sera pas gratuit.

Le 28 mars alors que des directeurs de service annoncent qu’on s’éloigne des standards de soins, j’apprends que l’usage de la chloroquine aggrave l’épidémie de chikungunya. Cela n’empêche pas l’OMS de classer l’hydroxychloroquine dans la liste des traitements prioritaires alors qu’elle est présentée comme une substance vénéneuse en France. Une étude publiée dans le Journal Of Zhejiang University indique que la dose standard d’hydrochloroquine ne montre aucun signe clinique statistiquement significatif. Le consensus chinois semble s’effriter.

Le 30 mars, les journaux signalent les premiers cas d’intoxication au Plaquénil en Nouvelle Aquitaine. Le 27, l’IHU avait mis en ligne des données sur 80 patients dont 65 auraient connu une évolution favorable. Seulement 90 % des gens qui contractent une forme modérée de la maladie ont une charge virale contrôlée dix jours après le début des symptômes et ce sans hydroxychloroquine. Or la charge virale des patients atteints gravement est 60 fois plus importante que ceux qui ont une forme bénigne. Dans ses multiples interventions Douste-Blazy passe un cap, affirmant que l’administration de chloroquine permet de bloquer à la fois l’installation d’un syndrome de déficience respiratoire aigu 4 à 10 jours après les premiers symptômes mais aussi la contamination inter-individuelle.

Le 9 avril, j’apprends que les français comme l’IHU ne sont pas les seuls à chercher du côté de l’hydroxychloroquine puisque l’unité de recherche en médecine tropicale, Mahidol Oxford (MORU) à Bangkok la teste aussi. J’apprends que, depuis le 27 mars, on signale en France 54 cas de troubles cardiaques liés à la prise d’hydroxychloroquine dont 4 mortels et 3 autres sauvés par des chocs électriques. Quant à une étude américaine portant sur 84 patients traités selon la méthode antipaludique, elle constate l’existence de troubles de la conduction cardiaque pour 11 % d’entre eux soit un risque important de syncope et de mort subite.

La dernière étude raoultienne porte sur 1061 patients retenus, un peu plus de 2 mille ayant été écartés pour des raisons inconnues. L’âge moyen des patients est de 43 ans (si on se réfère aux données espagnoles ce sont 1/3 des cas recensés et 1 % du total des décès dus au covid-19) et 97 % ont peu ou pas de symptômes. Sur ces 1061 patients 4 % sont morts (5 décès). Comme d’habitude l’étude est menée sans groupe de contrôle, elle révèle une sorte de truisme : les patients qui ont des résultats favorables ont en moyenne 42 ans, ont peu de cancers (2%) et ne sont que minoritairement hypertendus (12%) alors que ceux qui ont en moyenne 69 ans avec 15 % d’individus ayant un cancer et la moitié une hypertension connaissent des complications.

Autant dire qu’en l’état des connaissances la chloroquine est très efficace envers les patients en bonne santé et peut se révéler délicate avec ceux qui le sont moins.

Publié par : Ivan Kruger | avril 11, 2020

Beliaroth, le chahut 2.0 et le racisme fantôme

« J’essaie de faire rire les gens en cette période de confinement. J’ai beaucoup de messages d’ados qui vivent très mal le fait d’être enfermé qui me remercient de leur faire passer un bon moment. Avec les autres youtubeurs, nous essayons de produire un maximum de contenus pour occuper les jeunes afin de leur éviter d’être tentés de sortir. »

Beliaroth, troller

« Je ne lui en veux pas, il a été très vite pris de remords et n’avait pas mesuré les conséquences »

M.N, professeur contractuel de Physique-Chimie dans le 9.3 et militant antiraciste

« Le Ministère a fourni une notice d’information pour le personnel afin de rappeler les enjeux multiples de l’enseignement en ligne. Même si nous avons conscience que les plateformes ENT rencontrent de nombreux bugs poussant les enseignants à utiliser d’autres supports comme Discord, nous leur recommandons plutôt d’utiliser des plateformes agréées comme “Ma classe virtuelle” du CNED »

Rectorat de Créteil

Il y a quelques semaines, une idée incroyable s’est insinuée parmi les agenceurs de la plateforme YouTube : « troller » des cours en ligne. En gros, créer un chahut 2.0. Comme Blanquer avait réclamé la continuité pédagogique soit, virtuellement, l’élargissement de la classe au monde entier, si possible francophone, comme la plate-forme de l’ENT ne fonctionnait qu’à moitié, comme les élèves et leurs parents ont de grandes difficultés à décrypter la langue française écrite, la chose s’avérait simple, pour ne pas dire nécessaire. Prenons le cas de Monsieur N., professeur dans l’Académie de Créteil, piégé par l’agenceur Beliaroth, dont les deux vidéos « Monsieur N perd les pédales » atteignaient le demi-million de vues avant d’être effacées.

Ce succès interroge. Un demi-million de visites relèvent du phénomène de société mais aussi de l’ennui mais encore de l’indifférence envers les milliers de morts, surtout des anciens. Pas de crève-coeur pour l’agenceur Béliaroth. Never mind. Pour lui l’expression mort de rire n’est pas un vain mot. Pour ses groupies masculines, non plus. Pour les féminines, on ne sait pas. Rappelons que les jeunes de notre pays préfèrent travailler comme auto-entrepreneurs pour UberEats, Franprix ou Monoprix que d’aider à la lutte contre le coronavirus alors qu’ils représentent moins de 0,1 % des cas mortels. Remplir les caddies plutôt qu’aider papi et mamie, c’est leur choix.

Monsieur N. comme d’autres, avait choisi la plateforme de jeux Discord pour assurer ses cours en ligne. Comme d’autres, il a fait du zèle, il voulait aider les jeunes, lutter contre les inégalités sociales, démontrer son civisme à toute épreuve, construire un pont vers le bac pour tous et toutes. Même plus de QCM, même plus de questionnaires à trous, même plus de dictées à dix mots pour les dys quelque chose. Le baccalauréat transformé en droit inconditionnel de l’homme ignorant. Meirieu y pensait, Blanquer l’a réalisé.

Selon M.N, Beliaroth « a réussi à infiltrer mon cours deux jours différents. La première fois je n’ai même pas su qui c’était, c’est la deuxième fois que j’ai compris et tout fait pour sécuriser le cours en ligne. C’est d’ailleurs un élève qui m’a aidé à le faire car je ne savais pas comment on pouvait se prémunir contre une intrusion. Nous les profs, nous n’étions pas du tout préparés à devoir utiliser des plateformes vidéo en ligne ». Donc si l’on suit M.N, il ne connaissait rien à cette plateforme en ligne, et il n’était pas le seul mais n’écoutant que son ignorance et sa bonne volonté, il l’a utilisée satisfaisant aux vœux du sergent-chef Blanquer et à la motion collective de la salle des profs en ligne pour une école républicaine et sans E3C. Débordé dès le premier jour par l’intrusion de Beliaroth dit invisible man, aidé par un infiltré qui ne sera pas nommé (sans doute un afro-maghrébin possédé ou sous l’emprise d’un blanc raciste du 9.3), M.N en appelle à un élève quelconque et lance un SOS, entonnant la célèbre mélopée d’Indila.

La réussite de Beliaroth aurait déclenché d’autres intrusions (« Marie s’infiltre » y est allé, il y a peu, de sa petite vidéo en « cours d’espagnol », cojones, c’en est trop.). Par ailleurs, l’identité de Monsieur N. est révélée malgré les trucages, la buée et les contours travaillés : « Les élèves m’ont reconnu, mon nom a fuité dans les commentaires ». Non seulement les vidéos furent un succès mais elles furent aussi l’occasion d’échanges fructueux. Béliaroth avait réussi son pari, empêcher les jeunes de transgresser en masse le confinement. On le tance alors qu’il mérite une reconnaissance civique. De son côté, M.N serait soutenu par sa hiérarchie qui n’a toujours pas exclu l’élève qui invita Béliaroth sur Discord car si l’intrusion dans une classe réelle est un délit, le piratage en ligne d’une classe virtuelle semble aussi un droit sacré du lycéen qui aura de toute façon son bac avec le régime troisième trimestre entièrement optionnel. Monsieur N. qui ne dort plus, a choisi d’entamer une procédure judiciaire pour racisme puisque l’agenceur parodiait son accent. Précisons que Béliaroth est blanc, ce qui donne du poids racial à la plainte de M.N, celui qui pardonne à l’élève de sa classe (pas blanc du tout, ou alors qui sentait pas bon, vous connaissez la suite) mais pas à ce Béliaroth tout blanc, ce méchant shaitan qui se moque des accents sauf de ceux de banlieue.

Liminaire

Le SARS-Cov2 est arrivé en France au moment de Pâques ou presque comme s’il fallait enterrer un certain discours et certaines attitudes. Pas seulement la Croix et les missels, le Croissant et les Hamdoullah mais aussi les trois figures qui ont dominé la politique française depuis 2002 : le néo-féodalisme lepéniste, l’évaluation comme forme de pouvoir et le progressisme comme figure discursive et matrice d’attitudes.

Tout cela s’éventre sous nos yeux comme un décor et une mascarade. Macron n’en résume pas vraiment le nom, il en est comme un détail, un éclat, il s’insère dans le diagramme mais il ne le sténographie pas. Macron, la République en Marche, la fin du socialisme français, la décomposition en notabilités éclatées et provinciales de la droite parlementaire, l’histrionisme progressiste de la France dite insoumise, la comédie permanente du lepénisme avec ses changements de masques et ses psychodrames, tout cet amas relève de la politique parlementaire. Elle reprendra ses droits dans quelques temps, comme Edouard Philippe passant le 49.3 sur la réforme des retraites à l’orée de l’épidémie. Sa nullité, ses retournements ne m’intéressent pas. Je ne suis pas pour autant anarchiste et je ne suis pas partisan, maurrassien ou post-marxiste voire Toddien de stricte obédience de la nullité intrinsèque du vote. En être dépouillé ou saisir sa vacuité dans les régimes autoritaires qui, désormais, nous cernent devrait nous indiquer ce qu’il en est du vote : C’est un pouvoir à notre disposition et quand je dis notre, j’évoque la figure galvaudée du citoyen retournée en gilet jaune. Je ne suis pas gilet jaune parce que la démocratie dite directe n’a jamais abouti qu’à deux phénomènes : le fascisme ou le parti unique guidé par je ne sais quel égocrate.

Le post-fascisme lepéniste n’est pas difficile à définir, c’est une structure féodale dont le sommet est constitué par la famille légitime (le Père, la Fille, la Nièce) et la base par un ensemble de notabilités plus ou moins affiliées ; l’évaluation est une procédure de contrôle qui s’oppose au savoir, elle répond aux trois questions : que faire ? Que lire ? Qui Croire, elle ne promet pas une efficacité plus grande ou une parcelle de savoir, elle engage une conformité ; le progressisme est une figure de transaction entre les principes gros comme des dents creuses de la Révolution et la réalité fantasmée, c’est aussi un lieu de conformité.

On le voit dans les trois cas, il s’agit de se conformer : aux oukases d’un membre de la Famille, à une procédure, à une transaction. C’est cette triple conformation qui aboutit au désastre actuel doublé d’un crime : l’abandon délibéré des personnages âgées à la mort, ce que Macron appelle, en hypocrite consommé, un « crève-coeur ».

1 Le lever de rideau de 2002

Depuis 2002, un point est acquis qu’avait introduit le référendum constitutionnel : l’alignement des mandats présidentiel et législatif allait empêcher toute nouvelle cohabitation. L’effet produit fut décisif : à Chirac allait succéder, Sarkozy, à Sarkozy, Hollande, à Hollande, Macron. Certains avaient prétendu trouver la loi dramaturgique d’une telle pièce. Les marionnettes se succédaient mais derrière les marionnetes il n’y avait qu’un seul maître collectif : l’oligarchie. Et derrière l’oligarchie, le groupe de Bilderberg, la Trilatérale, les juifs, les reptiliens, le projet Monarch, le Projet Eurabia, un ensemble de sigles et de spectres, d’arrière-couloirs et d’arrière-mondes où la machinerie de la globalisation obéissait aux volontés d’un petit groupe de décideurs, banquiers d’affaires et dirigeants de transnationales orchestrant derrière leur rangée de serveurs la mise en œuvre des mouvements de la Pieuvre.

Dans les faits, la satire de Muray à propos d’homo Festivus et de son épiphanie entre les deux tours de la présidentielle de 2002 tombe largement à côté de cet événement. Homo festivus en bermuda ou sans, cet actionnaire de Cordicopolis qui aime les 35 heures et la théorie du genre puis s’adonne aux plaisirs un peu gamins de la fin de l’Histoire, débarrassé de la négativité hégélienne ou dialectique ou tragique, n’a jamais été qu’une machine de guerre discursive contre la gauche plurielle de Jospin, cette tentative d’allier au progressisme revisité une nouvelle forme de pouvoir : l’évaluation. Depuis 1997, la cohabitation est enterrée mais le pouvoir ne cesse de se dédoubler. Au roi fainéant Chirac s’oppose Jospin l’austère, au même roi fainéant, le hussard Sarkozy qui reprend le récit moribond du nationalisme français avec trompettes et chromos pour imposer la commission Attali. Au Grand notable, Hollande, successeur corrézien de Chirac, le très moderne Macron alliant les principes, humanistes de la philosophie herméneutique de Ricoeur et les arcanes de l’évaluation apprise au sein de la même commission Attali mais aussi parmi les gérants de la banque Rothschild. Banquier et philosophe, un véritable marquis de notre temps aurait dit Stendhal.

Cette procédure de pouvoir qui a pour figures successives Jospin, Sarkozy puis Macron n’est pas nouvelle. On la trouve, comme dessinée au bon vieux temps du second septennat de François Mitterrand. On parle alors de République du centre. Il y a là Rosanvallon, Furet et Julliard. Les deux derniers noms sont comme oubliés, le premier bouge encore, il se penche sur l’hircocerf politique d’aujourd’hui, le populisme. La Fondation de l’époque s’appelle Saint-Simon, elle aime bien la grosse Bertha des réseaux et du libre-échange, elle vit sa divine surprise entre 1989 et 1991 quand l’URSS s’effondre, non pas graduellement mais d’un coup alors que la Chine de Deng maintient la prééminence du Parti-Etat par un massacre silencieux. Fukuyama sonne la fin de l’Histoire, Muray entonne la trompette de l’Empire du Bien, celui du bombardement vert glauque de Bagdad. A gauche, dans le camp progressiste, on commence à incriminer le néo-libéralisme, une sorte de tarte à la crème qui relaie les spectres de Marx qu’ausculte Derrida en convoquant le fantôme d’Hamlet. Du côté de la maison Le Pen, on agite le drapeau noir de l’antisémitisme, faute de rallier de vrais notables, le parti est un tandem de libéraux racialistes et de débris du fascisme historique, le Père laisse la machine aux mains d’un ancien cadre du RPR, Bruno Mégret.

Depuis que Rosanvallon a théorisé le moment-Guizot, celui du enrichissez-vous que Montand et July transformaient en slogan, « Vive la Crise ! », on attend un incarnat parce que Mitterrand est trop vieux, trop métastaseux, trop has-been au temps de l’Allemagne unie et du Drang nach Osten. En 1993, après la défaite cinglante des socialistes qui clôt le cycle progressiste en France, un homme se présente. Comme il se doit, il est énarque. C’est un ancien du cabinet Pompidou. Un ancien du ministère des Finances. Comme Giscard, il a un petit faible pour Louis XV, ce roi qui a tant fait pour mener la bataille du libéralisme. Laissez-faire, laissez passer, une nouvelle manière de gouverner. C’est ce que recherchent les élites françaises depuis que le peuple a entériné dans des conditions assez troubles le traité de Maastricht. Mitterrand a couvert de son pavillon progressiste le passage à d’autres formes de pouvoir et de gouvernement des hommes et du peuple. Il n’a pas trahi la gauche pour la simple raison que la gauche n’avait pas besoin de trahison pour démontrer sa suffisance, son incohérence et sa vacuité. Le droit d’inventaire c’est exactement cela, séparer le progressisme de l’homme-Mitterrand alors que le progressisme avait fini par se réduire à cette peau de chagrin, la fidélité à un homme, Tonton laisse pas béton. L’alcoolique Renaud avait bien résumé l’affaire.

Donc Balladur incarne selon Alain Minc le point de référence du cercle de la raison. Ce sera un nouvel échec qui n’est pas propre à la droite puisque Jacques Delors renonce, dès décembre 1994, à sa candidature. Alain Juppé, de son poste de premier ministre, tentera bien d’adjoindre à son dispositif la CFDT de Nicole Notat mais il se heurte à une double conjonction : celle des étudiants et des cheminots. Le progressisme y trouve une deuxième jeunesse. Le moribond est transfusé, il se redresse, en émoi, lors de l’intervention des CRS dans l’église Saint-Bernard afin d’y déloger des sans-papiers. Le progressisme ne gagne pas réellement cette bataille mais en appariant aux yeux de l’opinion la maison Le Pen au fascisme et le gouvernement Juppé à une sorte d’avatar lyophilisé du même fascisme, il obtient 40 % des voix lors des éléctions législatives. Surtout, Le Pen, en maintenant ses candidats au second tour, torpille littéralement la droite parlementaire. Chirac abandonne l’exécutif aux socialistes mais le véritable vainqueur n’est pas désigné car il s’agit de cette forme nouvelle de pouvoir qui s’adosse à deux institutions : l’euro et l’administration européenne.

Le gouvernement Jospin tentera bien de masquer cette conjonction entre progressisme et évaluariat en commandant au brave Rosanvallon une sorte de traité de l’union permanente du lepénisme et de la droite parlementaire. Bien entendu, Pierre Rosanvallon n’est pas assez bête pour endosser une telle entreprise. Il se contente de l’accueillir dans sa maison d’édition. Il dépêche un plumitif sorti de Paris VIII et des éditions la Découverte, ce sera Daniel Lindenberg. Les nouveaux réactionnaires avec sa logique des listes et de l’agglutination propose une lecture parlementaire de l’abandon par les intellectuels français du tropisme progressiste. Cela aurait pu marcher mais les électeurs français en ont décidé autrement. En plaçant Le Pen au second tour, contrairement à ce que prétend Alain Badiou et son slogan « éléctions tannière à cochons » dont on mesure la subtilité, les français découvrent les oripeaux d’une nouvelle maîtrise anonyme et nomade, adversaire des savoirs et des individus, sans frontières et très anglophone.

L’évaluariat est désormais arrimé à l’existence de l’euro et de l’Union européenne. Ce sont des forces matérielles qui comptent. Le pouvoir législatif est sous tutelle des directives de la Commission, la politique monétaire et bugétaire du gouvernement aussi puisque les règles soi-disant inflexibles des 3 % de déficit et des 80 % d’endettement s’imposent. Comme l’OMC établit un cadre de normalisation des échanges, les procédures administratives sont désormais élaborées dans le cadre de l’OCDE. Aux savoirs se substituent les compétences que mesurent les évaluateurs, aux échanges intellectuels, les indexations et le classement de Shanghai ou d’autres en langue anglo-universitaire, aux décisions judiciaires et aux jurys, des cours de magistrats professionnels qui siègent en extra-territorialité quelque part en Europe, aux thérapeutiques efficaces, L’Evidence Based Medicine, aux débats civiques, les sondages, aux métamorphoses des arts, les cycles de la mode, aux flâneries, la transformation du patrimoine et des paysages français en vastes résidences d’hôtes, à la production industrielle, les bulles, immobilières, financières ou artistiques, aux forums, les emprises commerciales où trônent en farandoles lumineuses les enseignes et logos clignotant dans une nuit de klaxons et de sirènes où des camions franchissent la Jonquera avec de la chtouille et des bédeaux.

En France, l’énarchie dont c’est la fonction se charge de justifier n’importe quelle décision au nom de la contrainte budgétaire, de l’efficience, de la tarification des actes, de l’égalité des chances, du partenariat public-privé, du respect de la concurrence, de tout et de son contraire. Comme les progressistes restent une puissance et qu’ils ont renoncé à la Révolution, celle-ci change de nom mais sans le dire. Elle emprunte ses oripeaux à la vieille langue des messianismes. Désormais ce n’est plus l’avenir radieux qui pointe le bout de son nez mais la catastrophe. Le paradoxe des futurs contingents se transforme en apocalypse inéluctable si rien n’est fait. Chirac en adopte les éléments de langage, la maison brûle et nous regardons ailleurs.

La France, pourtant, avait regardé ailleurs bien des fois. Au Rwanda, en Ex-Yougoslavie et cette fois-ci, en son sein, dès 2003 quand la canicule avait transformé les maisons de retraite en mouroirs. C’était la première alerte. Elle fut écoutée quelque temps, puis, en 2013, Marisol Touraine trouva que c’était beaucoup de bruit pour rien. On oublia les procédures d’urgence. Après tout, après le sang contaminé, après le désastre rwandais, aucun politique n’avait été condamné.

Les français avaient bien rejeté l’obèse Traité Constitutionnel Européen voulu par le franco-japonais Giscard mais Sarkozy s’était empressé en s’adjoignant Patrick Buisson et d’autres lascars du néo-pétainisme français de signer le Traité de Lisbonne. On ne pouvait renoncer à l’évaluation, à l’Europe, à la globalisation. Même 2008 ne les convaincrait pas.

Publié par : Ivan Kruger | avril 6, 2020

Les Coppola, les profs et les Lolitas

Dans un film de Sofia Coppola. Il y a quatre blondes, quatre filles blondes d’un prof de maths joué par James Woods. James a tout joué. Le mutant pistolero de Videodrome, le reporter crucifié de Salvador et d’autres et beaucoup d’autres.

Un acteur est un masque, buongiorno mascherine.

Dans ce masque-là, il est prof de maths, ne voit rien, n’entend rien, il est une sorte de serpillière. Il essuie chacune de ses filles suicidées. Il les essuie. Aucun homme, aucun père ne fait cela, à part Monsieur Karl Wittgenstein mais il n’était pas prof de maths, plutôt capitaine d’industrie et esthète et les suicidés chez lui étaient masculins. Eux too.

Un prof de maths tue ses filles parce qu’il ne connaît rien à l’énigme du continent noir et ne veut rien en connaître. Il tue ses filles parce qu’il rêve de garçons et de maquettes. C’est le message du film.

Quel était celui de Karl Wittgenstein, peut-être qu’un détour par Tetro serait approprié.

On passerait alors de Sofia à Francis, du drame à la tragédie, de la chansonnette à l’opéra. Décidément, eux too.

Parmi les profs de français, surtout les professeuEs, certaines finissent avec leurs élèves de Terminale. Les professeurs sans E, comme Perec a pu ne pas l’écrire, les professeurs se finissent avec une des leurs. Il leur faisait étudier l’amant de la Chine du Nord, il avait trouvé dans le roman de gare de Marguerite de quoi alimenter une fascination d’éraste. Il lui demandait de se raser, il ne supportait plus aucun poil, il la voulait en lit d’hôpital, pliée et dépliée, il avait laissé dans l’entracte quatre enfants et une femme qu’il avait aimés, sans doute, mais il ne s’aimait plus, alors il disparaissait en feu de Bengale, sous les quolibets.

Tout le monde trouvait ça moche, ceux qui le connaissaient, ceux qui ne le connaissaient pas. Parmi ceux qui le connaissaient, certains avaient voté Brigitte et Manu mais ils ne voyaient pas bien le parallèle.

Ils avaient duré.

Lui s’était fracassé sur une mère d’élève en souffrance dans les parloirs et confessionnaux qui ne cessent de proliférer depuis que Dieu est mort. Dieu est sans doute dépulpé, démembré, dépierré, lyophilisé, culturisé, aseptisé, vaudevillisé, sodomisé, compissé, crachoté, conchié, mais ses oreilles se démultiplient, pondent, clonage en série de parloirs aux acouphènes de strass, ça crisse dans le dédale, le monde est un labyrinthe de confessions, une psalmodie, une litanie, moi je dont je participe, dont j’alimente le déluge en formation.

Trois millions de diaristes, un million de psychotiques dont pas mal à la rue, SDF, autre acronyme, homme des rues, comment ça se dit en malais ?

Donc il avait descendu les marches, tiré par les cheveux des Erinyies, elle ne dirait rien sur son pubis étincelant de rose, il liquiderait l’appartement loué près du lycée entre deux lectures cursives de Platon, le soir entre bougie et fromages.

Elle avait l’âge de ses filles mais on ne baise pas ses filles, en tout cas, pas chez les profs.

Selon Sofia Coppola, on les accompagne jusqu’à la baignoire, jusqu’au rasoir, on détourne quelques mineures, rarement des mineurs ou ils ne portent pas plainte, pas de Kevin Spacey à l’horizon chez les profs, mais on n’incestuise que rarement ou peu ou jamais en public, en privé, en confession, on est moraux tout de même jusque dans le roman d’apprentissage de la levrette et de ses dérivés.

Il avait refermé le livre. Un conseil disciplinaire allait statuer, il serait muté, il irait ailleurs. Il n’avait rien écrit, il n’écrirait rien, le silence allait le voiler et recouvrir sa voix, il reverrait le pubis nu comme une cataracte.

C’est sûr il reverrait des lèvres pures comme des liposuccions puis s’éteindrait sur un souffle et une quinte de toux de Duras crachant son beaujolais sur des manuscrits en souvenir d’un Bouddha ithyphallique dont elle ne se mémorait qu’un détail, elle l’avait accouché un soir à Nevers dans un coin triste d’une ville triste où on rêve en japonais.

Publié par : Ivan Kruger | avril 6, 2020

J’emmerde Abdou Latif Coulibaly et l’inconscient colonial

Abdou Latif Coulibaly réagit, dans une tribune publiée dimanche, aux déclarations d’un chercheur de l’Institut français de la recherche médicale (Inserm) et d’un chef de service d’un hôpital parisien, ainsi qu’à une note du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay datée du 24 mars.

Le mois dernier, il réagissait à une enquête de la journaliste de la BBC, Mayeni Jones, à propos d’une rente d’intermédiation politique qui concerne le frère du président sénégalais actuel, un certain Aliou Sall qui aurait octroyé des concessions à Frank Timis, le même servant de porteur pour la British Petroleum. Abdou Latif Coulibaly est porte-parole de la présidence. Il n’a pas réagi à propos de l’emprisonnement de son ancien confrère Adama Gaye. Il jugeait juste l’article 80, à propos des offenses envers le chef de l’État, suranné. Il trouvait plus émouvant le sort d’une jeune femme de Sokoné, jetée en prison du fait d’un avortement que les quelques dizaines de jours d’incarcération d’un opposant. Comme si le parallèle entre les deux événements était pertinent. A l’instar de Sibeth N’Diaye, sa confrère, Abdou Latif Coulibaly doit juger nécessaire et salutaire le mensonge en politique. Il en fait donc son métier provisoire, celui d’un intellectuel renié qui à l’occasion de la fondation du musée Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme, affirmait que « ce musée sera indispensable à la fois pour nos jeunes et pour les étrangers qui viennent chez nous. Nous avons quelque chose à montrer, montrer comment nous avons pu, à partir de nos propres croyances, cultiver un islam moderne, avant-gardiste, rigoureux par rapport au dogme, en donnant notre part et notre spécificité par rapport à l’islam ». Phrase qui ne veut rien dire sinon qu’Abdou Latif Coulibaly réaffirme l’appartenance du Sénégal au Dar-al-Islam.

Mais revenons à Jean-Paul Mira, chef de service à l’hôpital Cochin à Paris qui suggérait à Camille Locht, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche scientifique (Inserm) de faire de l’Afrique, « où il n’y a pas de masques, pas de traitement, pas de réanimation », un openspace pour les tests de vaccins contre le coronavirus, « un peu comme c’est fait d’ailleurs sur certaines études avec le sida, où chez les prostituées ». Le propos serait raciste au prétexte qu’il définit l’Afrique par une série de négations mais si l’on suit la série des manquements, le pays où il n’y avait ni masques, ni traitement, ni ventilateurs en nombre suffisant n’appartient pas à l’Afrique sub-saharienne puisque ce pays, c’est la France. Nous avons donc un membre du pouvoir médical et un autre de la recherche qui se rassurent à bon compte en comparant la France à l’Afrique, en fait l’Afrique sub-saharienne. Quant aux tests de vaccins, il me semble qu’ils ne se déroulent ni en Afrique, ni auprès de prostituées qui semblent la lie de l’Humanité pour ces deux pauvres types qui, désormais s’excusent. En effet, les tests cliniques auront lieu auprès de volontaires européens et américains.

Abdou Latif Coulibaly dit avoir été « choqué, comme beaucoup de citoyens africains, traumatisé même » par « le mépris affiché pour la vie des Africains, marqueurs d’un racisme qui s’ignore certainement ». Ces propos dénotent une « bêtise que je pense congénitale, car elle est (le) produit d’une histoire coloniale aux séquelles dévastatrices ». Je ne pense pas qu’il existe quelque chose comme des citoyens africains, ni même sénégalais, tant qu’on peut envoyer un opposant en prison pour des prétextes futiles, c’est une première chose. Ensuite, puisque Abdou Latif Coulibaly manie le français, il faut prendre son propos à la lettre. Si la bêtise est congénitale et si elle est liée au produit d’une histoire coloniale, elle est à proprement parler raciale. Ce ne sont plus les propos de Messieurs Mira et Locht qui sont visés mais ceux de la race blanche malade de son histoire et porteuse de germes pathologiques.

Je comprends parfaitement qu’Abdou Latif Coulibaly ménage les multinationales pétrolières et ses amis du Golfe ou de Chine, c’est même parfaitement son droit. Le mien est de constater le rôle lamentable de l’éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus à la tête de l’OMS lors de l’épidémie de covid-19 surtout si on le compare avec celui de la norvégienne Gro Harle Brundtland en 2003, lors de l’épidémie de SRAS. Historiquement il restera celui qui aura servi la soupe à la Chine lors d’une mission d’enquête d’un jour à Wuhan en février 2020 sans même évoquer son satisfecit devant les méthodes totalitaires de lutte contre la pandémie mises en place par le régime communiste. Il n’aura pas réagi à temps, il aura couvert un mensonge, il n’aura rien coordonné à l’échelle mondiale et son autorité aura été en dessous du lamentable.

Seulement, contrairement à Abdou Latif Coulibaly je n’attribue pas ce rôle néfaste à son appartenance à la race noire parce que je ne suis jamais entrée dans l’histoire coloniale et que lui n’en est toujours pas sorti.

Ce que l’universitaire et critique palestino-américain Edward Saïd identifiait chez l’écrivain Albert Camus comme manifestant « l’inconscient colonial peut être répété concernant beaucoup d’intellectuels et d’officiels occidentaux dans leur rapport à l’Afrique », affirme Abdou Latif Coulibaly. Je ne sais pas ce qu’est un inconscient colonial pour la simple raison qu’un inconscient n’est pas collectif à moins d’être jungien ce qu’est peut-être Abdou Latif Coulibaly. Si le bonhomme cite Edward Saïd qu’il prend pour une autorité, c’est qu’il vise le public progressiste des campus euro-américains, les seuls à défendre le décolonialisme et l’antisémitisme distingué, je veux dire pro-palestinien et antisioniste. S’il existe une maladie euro-atlantique c’est en effet dans les départements de Littérature et de Sciences sociales qu’elle loge et ce depuis trop longtemps, par complaisance, lâcheté et nullité intellectuelle.

Quant à Albert Camus qui sert d’antonomase pour toute la littérature française (mais Proust ou Blanchot ont-ils jamais évoqué l’Afrique, même maghrébine, dans leurs écrits?), il est cité non pas pour l’Étranger, avec ce Meursault qui tue un arabe comme le chantait assez brutalement Cure (la new-wave est-elle raciste?), mais parce qu’il est un auteur à la mode (il paraît que la Peste se vend bien) et très connu des campus euro-américains.

Aussi il faut proposer à Abdou Latif Coulibaly, une solution radicale. Qu’il demande à son mentor d’ engager son pays vers une décolonisation véritable en imposant le wolof comme seule langue d’État (mais les autres se sentiront, à juste titre lésées), l’anglais comme première langue véhiculaire et la Chine comme partenaire économique essentiel.

Sinon que lui et ses pareils ferment leurs gueules racialistes à chaque fois qu’un mandrill francophone et leucoderme se lance dans une saillie pitoyable.

Publié par : Ivan Kruger | mars 31, 2020

Quelques éclats d’une vie de prof (3) : les bêtes à corriger

Quand on est on prof de français, de philo ou d’histoire tout se décline dans la rhétorique de la dispositio et les divers étagements du commentaire scolaire de textes. La dissertation ne cesse de revenir, le commentaire composé est increvable, l’écrit dit d’invention disparaît mais ce qui reste inoxydable c’est la règle tacite suivante : il ne faut ni bien écrire, ni penser, ni mener l’enquête, il faut ratiociner selon un ensemble de méthodes et de demi-savoirs, comme il existe des demi-mondaines, qui relèvent soit d’une doctrine du dépassement dans la progression d’un développement aussi faisandé qu’aboulique soit d’une macédoine de recettes plus ou moins entrelardées de ce qui se glane ici ou là. Le prof de français, d’histoire ou de philo peut, bien entendu, emprunter ses cours, les bâcler, les imiter, rarement les improviser. Il n’en a ni le temps, ni la capacité. Du moins, en règle générale. Si les salles de profs comptaient des écrivains, des penseurs et des enquêteurs par dizaines de milliers, cela se saurait, du moins, j’en aurais connaissance, ce qui est toujours plus certain que le ouï-dire. Car ce qui compose les salles de profs n’est pas une nouvelle école d’Alexandrie mais un ensemble de bêtes à corriger des copies saturées, non pas de « fautes » mais de lieux communs qui préfigurent la belle langue des magazines, des quotidiens et des ministres. Comme l’élève ne doit ni bien écrire, ni penser, ni enquêter, il commente ou il répète un dispositif imbitable pris je ne sais où dans lequel il est tacitement admis qu’il est toujours possible et même contraint de parler de livres qu’on n’a pas lus parce qu’il n’est pas question de lire comme le prouve la dernière décision ministérielle couchant sur les programmes une liste de sept à huit ouvrages à parcourir en moins de huit mois comme si l’agrégation vivait son âge de la tumeur, proliférant en colonies cancéreuses autour d’une doctrine administrative dont le turn-over est aussi incessant que celui des auto-entrepreneurs devant un guichet de Pôle Emploi.

Episodes précédents :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/23/quelques-eclats-dune-vie-de-prof-2-houellebecq-et-la-prof-de-svt/

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/17/quelques-eclats-dune-vie-de-prof-1/

Publié par : Ivan Kruger | mars 31, 2020

Miss Chloroquine et ses doubles

La chloroquine ne sauve plus de paludéens, de manière efficiente, depuis 1980 et elle sauverait du covid-19, c’est une évidence puisque Christian Estrosi le dit et Christian s’y connaît en traitement des coronavirus comme l’indiquent l’ensemble de ces votes et décisions depuis qu’il ne cesse d’occuper des fonctions de pouvoir.

Les études cliniques du professeur Raoult ne tiennent pas la route, qu’importe puisque le compère Claverie, déclare que la médecine n’est pas une science et qu’il est donc absolument superflu de s’occuper de ce genre de données pour savoir si un médicament peut sauver des vies, je veux dire contrer la propagation meurtrière du virus quand la charge virale est trop forte entraînant la mort par asphyxie, par choc septique, par arrêt cardiaque ou par court-circuit du cerveau. La Chloroquine ne fait pas mieux que l’absence de tout traitement chez les patients n’ayant pas de formes symptomatiques graves, qu’importe, la femme d’Estrosi qui s’y connaît, affirme le contraire, suivez la femme d’Estrosi.

Je passe sur les innombrables spécialistes en confinement de la médecine de guerre qui sont déjà en position imaginaire sous une tente administrant de la chloro à de pauvres types intubés et sous curare, spécialistes qui écrivent à longueur de colonnes qu’il faut y aller, à la guerre comme à la guerre, comme si les sujets infectés venaient de débarquer à Omaha Beach à l’instar d’Hervé Morin.

La FDA, le roi du Maroc, l’Algérie des généraux à lunettes fumées, le syndicat monocorde guyanais, Sanofi, les Etats africains faillis, les médecins dépourvus de tout administrent la chloroquine ou s’y apprêtent, c’est la preuve que ça marche, non ? Etrangement Taïwan, la Corée du Sud, Singapour, le Japon n’évoquent pas la chloroquine dans leurs traitements et les médecins italiens ont bien dû l’utiliser faute de mieux et sans résultats probants, leurs collègues espingouins aussi mais bon, Douste-Blazy, l’homme qui dévaste des chambres d’hôtel pour des raisons inconnues au Maroc sait bien que Raoult est un géant de la science, un bonhomme quoi.

Raoult publie trois mille articles sur dix ans, sur ces trois mille articles, pas grand-chose. Dans sa besace de découvreur, les macrovirus, mais il n’était pas seul, et c’était en 2003, il avait les cheveux courts, pas de barbe, pas de bagouzes, il agitait le spectre de l’anthrax. Quelques bactéries ont suivi. Un brave ouvrier de la science le Raoult, transformé en chef d’équipe parce qu’il possède quelque entregent. Toute la droite locale de Marseille à Menton le soutient. Je comprends qu’on fasse confiance à des édiles qui sont aussi, comme à Marseille, des marchands de sommeil. L’IHU de Raoult, ce modèle prisé par Sarkozy, ce sont quelques dizaines de millions de subventions publiques et lorsque l’épidémie vient, la vraie, celle qui n’apparaît qu’une fois par siècle, comme la redoutée crue de la Seine, et bien quand elle est là, et bien là, avec ses 1 à 2 % de taux de létalité, Raoult ne propose que du Plaquénil et un antibiotique. Merci Gaudin, merci Muselier, merci Vassal, merci Estrosi, merci Collard, toujours présent pour la comédie bouffonne de Carpentras à Vauvert, merci à tous, merci Satan comme aurait dit Baudelaire.

Raoult s’est trompé sur la virulence de la grippe A, c’était en septembre 2019, il s’est trompé sur l’incidence et la prévalence du SARS-cov2, c’était en février 2020 et comme ses adeptes ont le biais de confirmation pour guide, on va leur appliquer l’inférence qui tue, la règle du jamais 2 sans 3, il se plantera sur la chloroquine avec ceux qui avalent leurs aquariums, qui traitent leurs chiens à la Javel et qui broient du Plaquénil comme on grignote un Crunch parce que comme le dit Claverie, il en a bouffé du Plaquénil et ça ne fait de mal à personne.

Pour être honnête il ne déroge pas à la règle des bonimenteurs en blouse blanche. Son alter-ego d’Outre-Atlantique n’est pas chroniqueur au Point ni adepte de la communication Youtube, il passe par le Wall Street Journal, il s’appelle Arturo Casadevall. Lui ne préconise pas la chloroquine, juste une transfusion de plasma de patients guéris. Comme en France, une partie du corps médical joue son rôle de pouvoir intermédiaire et impose la transfusion comme ici on impose l’essai sur la chloroquine avec l’appui de l’opinion ou d’une partie de celle-ci. De la chloroquine et des jeux en ligne, c’est le mot d’ordre. Un bon placebo, c’est toujours quelque chose dans un essai clinique.

Dans les faits, c’est l’ensemble des firmes pharmaceutiques qui entendent recycler leur camelote et l’ensemble des chercheurs qui partagent les mêmes oeillères. Des milliers de publication sur le covid 19 en quelques semaines, un génome séquencé mais des hypothèses qui se maintiennent. Les gènes commandent, les protéines suivent, c’est le schéma. Depuis que les cytokines sont à la une, disons depuis 1981, on pense donc que tout va se résoudre en inhibant ou en activant. On se dit ça a marché pour le VIH, ça marchera bien pour le Covid. Allez Inch Allah, la science progresse.

Je savais notre gouvernement pitoyable, incapable de coordonner de manière efficace la lutte contre la pandémie, de contrôler les frontières, de respecter un équilibre entre les libertés publiques et individuelles et le confinement, la quarantaine et l’Oeil prétendument absolu de la surveillance globale et moléculaire, d’acheter des masques de bonne qualité, des gants, des gels, des respirateurs artificiels, des kits de tests, de réquisitionner les usines, les laboratoires, les cliniques privées, d’administrer de manière rationnelle l’économie puisque les règles de la globalisation sont suspendues, de protéger les personnes âgées que ce gouvernement menace directement par sa politique absurde de quarantaine sans protection. Ce n’est pas le seul gouvernement occidental à le faire mais c’est ignoble et sans précédent.

Notre gouvernement n’est pas seulement incapable. Ses affinités parlent pour lui. M.Véran est affilié à la China Europe International Business school et fait partie de la promotion 2018 des Young Leaders France Chine. Il n’est pas seul, évidemment puisqu’il est chapeauté par Raffarin, Fabius, Philippe, Védrine, Attali et les PDG d’Engie, Biomérieux ou de l’Oréal. On ne peut donc pas compter sur ces gens là pour pointer les responsabilités chinoises dans la propagation du virus. Véran a d’autres cibles, les évangélistes de Mulhouse. Car les évangélistes sont responsables de tout. D’abord, ils ne sont pas nombreux et puis ils ne sont ni catholiques, ni musulmans. Alors on peut y aller. C’est ainsi qu’au Burkina Fasso, Mamadou Philippe Karambiri, un pasteur présent à Mulhouse, est désigné à la vindicte par son gouvernement et indirectement par M.Véran. Une bonne cible pour les tueurs de Daech.

Bien entendu, l’antisémitisme est aussi de la partie. Depuis que Mohammed Merah a réouvert les vannes du meurtre rituel, c’est une constante dans ce pays. La cérémonie des Césars en donnait un avant-goût puisque les néo-féministes conspuaient un juif, Polanski, et qu’un antisémite doublé d’un partisan de la politique des grands frères et de l’apaisement envers tous les salafistes était recompensé pour un opus minable que notre président trouvait formidable et si suggestif. Avec l’ami Raoult-Chloroquine, le complot sioniste est revenu sous la figure Buzyn-Lévy. Raoult pourra toujours affirmer qu’il n’y est pour rien lui qui dénonçait le terrible conflit d’intérêt qui conjoignait le directeur de l’Inserm et l’ancienne ministre de la santé alors même que tous s’accordent à reconnaître chez Panoramix, une grande capacité à briser des carrières et à collecter à des fins personnelles l’argent public. Mélenchon aussi qui twittait de manière vipérine à propos du classement de la chloroquine comme substance vénéneuse, en janvier, y voyant un complot des labos parce que le Plaquénil c’est pas cher. Quant à Le Pen, elle ne se prononce pas sur l’hypothèse de la fabrication du virus en laboratoire, exactement comme ses scientifiques qui, à propos de la chloroquine, affichent tous une position sceptique. On ne sait pas.

Pourtant Shakespeare avait tout dit « Ô jugement ! Tu es parti à la dérive et les hommes ont perdu leur raison ».

Episodes précédents :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/23/coronavirus-les-origines/

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/16/chronique-du-coronavirus-16-mars-2016-1er-jour-de-teletravail/

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/07/deux-ou-trois-choses-sur-le-covid-19/

Publié par : Ivan Kruger | mars 24, 2020

81 fragments sur Homère

1 Si les grecs sont des colonisateurs, ils ne reviennent pas. Or Ulysse retourne dans des conditions catastrophiques. Il est le revenant, celui qui hante les poleis métropolitaines, le grand vendangeur d’hommes.

2 Troie n’est pas une ville. Un palais et des murailles, une porte, rien de plus. Troie est une île ou un rivage aussi l’Iliade s’ouvre sur une querelle autour de l’autel d’Apollon. En effet, ce dieu, au même titre que Poséidon, est maritime. Des autels lui étaient dédiés sur la plage par ceux qui débarquaient des navires. Qu’Apollon soit ekbasios ou delphinios comme dans l’Hymne homérique, Agamemnon a maltraité son prostates ou son timouchos, son prêtre. Il doit payer son impiété au prix fort. La montre de sa vacuité.

3 Qu’Achille ait été lu comme un dieu, la chose est avérée puisqu’il fut vénéré comme pontarchos par les marins de la mer noire. Ce culte eut son côté farce avec le Kaiser Guillaume qui reprit la villa d’Elisabeth d’Autriche à Corfou pour la gratifier d’un Achille gigantesque, Phallus de pierre célébrant la Grèce aryenne ressuscitée.

4 Le camp des achéens est un emporion qui ne dit pas son nom. On y sacrifie des bœufs, de l’orge, des chevaux, des chèvres, des porcs, on y fait venir du vin de Lemnos ou de Thrace. On y accumule trépieds de métaux, cuirasses et lingots d’argent ou d’or. C’est un ensemble de stocks et de flux qui se renouvelle par le pillage et le trafic d’esclaves. Le catalogue n’est pas seulement là pour compter, dénombrer, Danaens, achéens et argiens, la liste est, de droit, illimitée. Le commerce, le rapt, la guerre sont une seule et même fabrique d’un peuple dont le territoire n’a pas de centre ni de bornes puisqu’il est coextensif à la mer et à ses littoraux. Les grecs ne voient pas à partir des terres mais penchés sur des vagues. Ils ne partent pas, ils ne cessent d’arriver.

5 Sur les hauteurs ou les profondeurs, le dieu gîte dans un gouffre ou sur une surrection, les troyens, eux, campent sur la plaine noire, on dirait un champ d’étoiles. Ulysse et Diomède s’y glissent, il y égorgeront Dolon, le fils d’Eumède, auquel Hector avait promis le char d’Achille. La nuit, le sang, la lueur des torches, l’attente d’un accouchement.

6 Sur les 1596 ouvrages trouvés en Egypte avant 1963, la moitié sont des copies de l’Iliade et de l’Odyssée ou des commentaires des chants soit près de huit cents rouleaux à comparer aux quarante deux volumes de Platon, vingt fois moins.

7 L’idée explicite de l’hospitalité envers l’ami, l’étranger, le mendiant, a pour corollaire l’idée implicite de la défiance envers la parole de l’ami, de l’étranger, du mendiant soit qu’elle soit inutile ou parcellaire (Nestor et Ménélas face aux demandes de Télémaque à propos de son père) soit qu’elle s’avère mensongère (les étrangers narrant des bobards à Pénélope à propos d’Ulysse). Si l’hospitalité envers l’ami implique une règle de réciprocité, celle envers l’étranger est une conjuration de la menace qu’il représente (un dieu, un hypocrite marchand phénicien, un ennemi). Envers le mendiant, c’est une marque de révérence au sujet d’un destin possible (celui d’Eumée, fils de roi capturé par des marchands puis esclave à Ithaque), la converse du mépris de caste (des prétendants envers Ulysse-mendiant) dont la conséquence est la menace généralisée d’asservissement qui pèse sur tous et chacun. Le destin de Troie est donc une allégorie dont le cheval est la figure métonymique. Le cadeau, indissociable du séjour dans une demeure étrangère, est une forme de ruse mais d’une ruse qui porte la destruction avec elle, car la véritable règle entre être humains, malgré le fait que l’obligation d’hospitalité soit mentionnée de manière réitérée et systématique dans l’Odyssée, est la défiance. On en déduit une typologie de la parole : celle véridique du devin (qui attend une oreille), celle fictionnelle de l’aède (qui produit du pathos), celle indiciaire des interprétants des songes et présages (qui indique l’avenir), celle insuffisante de l’ami (qui a pour horizon la trahison), celle mensongère et menaçante de l’étranger (qui a pour transition de phase, la guerre), celle, contrainte du pauvre (née de l’asservissement ou comme le dit Ulysse des nécessités du ventre). Par conséquent, le secret que partagent Ulysse et Euryclée ou Pénélope et Ulysse supplante la parole parce qu’il scelle un pacte potentiellement porteur de mise à mort dès lors que la subsistance de l’oikos est menacée ( exécution des servantes dénoncées par la première ainsi que des prétendants qui attentaient à la virilité d’Ulysse dont le pied-tronc du lit nuptial est l’analogie)

8 Moses Finley tient les thètes pour des sortes de brassiers de l’Antiquité, des prolétaires au sens étymologique et romain du terme, dépendants des oikistes et dont le statut serait inférieur à celui des esclaves. Néanmoins, les thètes sont libres et font partie d’une communauté politique. Il faut donc admettre qu’une limite avait été instaurée au sein des poleis grecques, une limite qui empêchait l’asservissement des concitoyens mais ne pouvait proscrire leur mise à mort en cas de stasis (guerre civile). La naissance de la politique s’inscrit dans cet entre-deux fragile entre la limite posée à l’asservissement (limite qui n’est pas universelle ni générique) et la stasis.

9 Dans l’Iliade comme dans l’Odyssée personne ne lit ni n’écrit. Soit c’est une pratique inconnue, soit c’est une pratique ignorée. L’aède voit et chante, il ne trace pas.

10 L’ Iliade, le poème du carnage.

11 Le récit s’ouvre sur une querelle entre Agamemnon et Achille, querelle parallèle à celle entre les dieux. La Discorde est donc au coeur du monde au même titre qu’Eros. Si ce tissu existe, c’est en lisière de la destruction.

12 Les dieux, puisque c’est aussi le récit de leur querelle, n’interviennent pas réellement dans l’intrigue sinon sous le regard de l’aède, inspiré des Muses.

13 Agamemnon est le reflet déformé de Zeus, pasteur divin. Il a rassemblé les Achéens contre Ilion mais malmène un desservant d’Apollon, insulte son frère, Ménélas, n’écoute pas les conseils de Nestor, ne déploie pas la ruse d’Ulysse, finit blessé, remporte un prix sans concourir et ne sait rien de la venue de Priam dans le camp des Danaens. Il est si peu à la hauteur de la fonction royale, de la fonction pastorale qu’il rompt avec Achille à propos de Briseis avec laquelle il ne couchera pas, à l’encontre d’Achille dès lors que la mort de Patrocle ouvre la voie de l’union charnelle.

14 L’aède est l’égal d’Hephaestos. Maître des tekhnai, il déploie l’ekphrasis, tour de force et tour de potier dont le bouclier est l’objet car il déploie la scène où les hommes s’assemblent et se querellent.

15 Achille est le seul protagoniste du récit qui connaît le jour de sa mort, l’instant où la gloire le tiendra saisi parmi les mots des hommes, coeur palpitant des Muses. Parmi les héros, où la tradition le classe, il est le seul qui soit fils d’une mère. Le seul qui soit soit dans l’inaction. Le seul, cithariste. Le seul qui organise des concours. Le seul qui préside à un sacrifice humain. Le seul qui outrage la dépouille d’un mort. Le seul dont le deuil est décrit.

16 Les Achéens sont dit-on tous rassemblés autour de l’appel d’Agamemnon et du corps sanglant d’Iphigénie mais la richesse en excepte quelques-uns puisque Echépolos de Sicyone échangea la jument Aetha en guise d’exemption.

17 Hélène se nomme elle-même la chienne, si l’on en croit l’aède mais combat-on à mort pour une chienne ? Why not.

18 L’Iliade manque d’humour ou plutôt cet humour est trop semblable à celui de Budd Spencer et Terence Hill pour qu’il ne dénote pas une humanité de bourrins.

19 Les Troyens sont des vaincus. Le corps de leur héros est profané, Sarpedon est tué par Patrocle, les femmes pleurent et parlent, des priamides sont vendus comme esclaves, d’autres massacrés sous les remparts de Troie, Priam est fourbu, l’incendie de la ville annoncé. Le récit s’achève donc sur le chant funèbre de la Cité. Peut-être le site d’Hissarlik en conserve-t-il la trace mais cela n’a aucune importance, L’Iliade est un récit pas une enquête archéologique.

20 Si la destruction de la ville est inéluctable, comment peut-il se faire que la royauté soit promise à Enée ? Interpolation ?

21 Polydamas est le parallèle troyen d’Ulysse mais Hector ne l’entend pas et ses exploits sont médiocres.

22 Achille est mis en rapport avec les astres. Sa blondeur est solaire, Hyades et Pléiades ainsi que l’Ourse figurent sur son bouclier et il est dit le chien d’Orion sur la plaine de Troie. Achille est cet hapax, une divinité mise à mort, de là le choix de son tombeau et son dédoublement avec Patrocle.

23 L’armure d’Achille tue. Patrocle puis Hector succombent. Elle ne protège pas, elle brûle.

24 Les héros grecs : Diomède, Ajax, le fils de Télamon, Ulysse. Le furieux, le fort, le rusé, trois types qui ne peuvent être Un.

25 Le champ de bataille n’est pas un sacrifice, une hécatombe ni une boucherie. C’est un carnage. On y fracasse des crânes, on y découpe des têtes, on y dénude des corps en dépouillant les vaincus, on roule sur les cadavres, on enfonce lances et épées. L’éclat des armures s’éteint dans la poussière et le sang. Seul l’aède transfigure ce carnage en un récit plaisant mais plaisant pour qui ?

26 Par la parole et l’assemblée, l’homme découvre ses semblables ; par le sacrifice il unit les bêtes aux dieux. La première est action, le second, dépense. Le sacré est cette dépense qui transforme le nécessaire en parfums et en temples. Mais sacrifier des hommes est affaire de dieux et malmener un corps vaincu, affaire de bêtes. Achille est l’un et l’autre.

27 Les Achéens combattent de toutes les manières : en archers, en peltastes, en hoplites, sur un char, en duel. Ce qu’ils ne savent pas faire, c’est prendre une ville. Ils ne sont pas poliorcètes. Cela aussi est réaliste.

28 L’Iliade est un récit où les femmes n’existent que peu. Esclaves, servantes, inaudibles, elles sont butin ou parole inutile, compagne de lit ou domestique mais le sacrifice les conjoint aux guerriers. Elles sont le disjoint (qui donc est fils de sa mère, sinon Achille, le fils de la divine Thétis?) et le sein, celui que découvre Hécube. Matrice, leur nom est rare (Hélène, Hécube, Briseis, Andromaque, Cassandre) à l’opposé de ces longues listes de guerriers massacrés dont l’énumération forme la trame du carnage et l’horizon funèbre du récit. Aux hommes, la gloire, aux femmes, le plaisir et le service.

29 La géographie grecque, si l’on entend par là un territoire précis, n’existe pas, c’est un catalogue et comme tout catalogue, il n’est clos qu’au moment de son énonciation. Par conséquent, la Grèce est l’intégrale de toutes les fondations.

30 Quelques jours, devant Troie, où le sort semble vaciller. Le récit commence in medias res mais s’achève sur la mise au tombeau d’Hector, le défenseur de son peuple. Dans le Cratyle, Platon donnera cette étymologie d’Astyanax au prétexte que seul Hector protégeait Ilion. Il se rallie donc à la définition d’Andromaque car la réalité de la chose doit régner dans le nom si bien qu’Astyanax et Hector sont indiscernables. L’un dit ce qu’est Hector, l’autre, sa fonction, il est le tuteur. Le sarment de la vigne brûlée car un peuple disparu n’a plus de héros parce qu’il n’a plus d’aède pour le chanter.

31 Une femme experte vaut quatre bœufs et s’avère plus précieuse qu’une jument mais moins qu’un prince sur le marché aux esclaves de Lemnos si l’on en croit le sort du priamide Lycaon.

32 Iris est la messagère, Hermès, le passeur.

33 La ruse de la femme, c’est son corps paré. Cela vaut pour les dieux comme pour les hommes.

34 La métamorphose est l’art des dieux, l’épithète, la comparaison, la métaphore, celui des poètes. Ce glissement des qualités, transmissible dans et par l’écriture, le Platon d’Alcibiade fait semblant de l’ignorer. Il prétend le poème un partage du juste et de l’injuste comme si champ de bataille et procès ekphrasique du bouclier d’Achille étaient une seule et même scène judiciaire. Seulement le Platon du Banquet dément celui d’Alcibiade au prix d’une distorsion. Phèdre associe l’éraste et l’éromène à un bataillon invincible d’hoplites mus par l’honneur donc mus par Eros. Il cite donc l’Iliade « la fougue qu’inspire à certains héros la divinité ». Aussi Platon rature, d’avance, le propos de Phèdre car cette « mâle ardeur » est une fureur. Ce qu’Athéna inspire à Diomède, c’est un massacre accompli, en compagnie d’Ulysse, dans le camp troyen. Il ne s’agit pas d’honneur mais de transe. L’ivresse de tout guerrier.

35 Le récit n’est ni mensonge, ni vérité, il est rappel, sauvetage, crochetage de la gloire passée et annonce de celle à venir. Il n’est donc pas nécessaire de tout raconter ou de raconter depuis le début mais de rappeler. Le poète est comme l’âme errante de Patrocle, il réclame sa part du feu.

36 Aphrodite est une déesse faible, Arès, un idiot. Ils forment donc le couple idéal dont Hélène et Ménélas sont la projection humaine.

37 Le récit est la cithare du monde grec, son vibrato. Il est errance parce que les argiens, les danaens, les achéens sont où sont leurs temples, leurs sacrifices et leurs poètes. Ils sont un cercle irreprésentable, l’ekphrasis, la parole qui dépasse le simulacre et le déborde. La peinture est fantomale, seul l’aède perce le voile de la dissipation, aidé des Muses. Le récit est le chiffonnier du temps perdu.

38 L’art de l’invocation est essentiel au monde grec car au monde fini répond la démesure de l’illimité pourtant bordé et borné d’un cercle, celui des étoiles.

39 Les animaux ne jouent, à l’exception des chevaux, aucun rôle dans l’Iliade. Matière à sacrifices ou présages, ils sont débités ou interprétés. Le guerrier s’associe au devin mais se disjoint du laboureur et du berger, du maçon et du charpentier. Poseidon fut maçon et Apollon, berger sous Laomedon mais le roi troyen peut choisir de ne pas les payer. Ils sont subalternes. Mais, entre guerriers, il est impossible de ne pas partager le butin. La guerre n’est pas seulement un carnage, c’est une association commerciale.

40 Les dieux lézardent, s’amusent, forniquent, ripaillent, parlent à l’exception du boiteux et de ses soufflets. Les hommes sont leurs figurants colorés, troupeau qui s’agite sous le clapotis de l’ennui divin. Sans le plaisir, la fureur, la ruse, le ressentiment et la parole qui les porte, l’ataraxie gagnerait sans doute mais elle s’appellerait la mort.

41 Si Ouranos « engendre » avant comme après sa castration, il n’enfante pas, il tisse.

42 Les récits ont ceci de particulier qu’ils sont créateurs de sépulture : celle d’Agamemnon à Mycènes ou de Thésée à Athènes après que Cimon en avait ramené les restes.

43 Qui sont les Ahhiyawa des archives royales hittites (XIV-XIIIèmes siècles av J-C) ? Emile Forrer affirmait : les Achéens. Le « frère » du roi hittite est-il le wanax des palais mycéniens ? Nul n’en sait rien.

44 Si l’origine tient de la castration et le chaos d’un anus pantelant c’est bien que les grecs, même comiques, ne pensaient pas le monde comme un rapport, une grossesse et une délivrance. Le monde n’est pas généalogie.

45 Le récit de l’Atlantide supplante celui de la guerre de Troie ou du moins le double et ce malgré le rapport de un à dix entre les copies des ouvrages de Platon et ceux d’Homère. Depuis Schliemann on cherche la vérité de l’épopée dans l’archéologie tandis que les atlantes sont comme l’orichalque, un élément qui double la réalité et en masque le gouffre. Le récit platonicien s’ouvre sur une chaîne et un double rapport. La chaîne lie Solon, le grand-père de Critias l’Ancien, Critias l’Ancien, le jeune Critias, les protagonistes du dialogue platonicien, le lecteur. Il s’agit d’une actualisation. Le rapport est double : géographique, entre Saïs l’égyptienne et Athènes la grecque, divin entre Neith et Athéna. C’est là le propre d’une place de commerce, elle établit une zone commune entre grecs et barbares. Seulement, aux yeux d’un grec, les égyptiens ne sont pas n’importe quel barbare, ils sont l’Immémorial en personne. Aussi, l’autre rapport est temporel, il tisse la mémoire d’un instant et les cycles civiques. Il s’établit entre le moment du dialogue platonicien qui s’inscrit dans un cycle, la fête des Panathénées commémorant la naissance d’Erichthonios, et le moment où Critias l’Ancien s’entretient avec son petit-fils, dialogue qui s’inscrit dans un autre cycle calendaire et civique, la fête des Apatouries donc celle des phratries réformées par Clisthène. Cette double marque civique indique un des objets du récit platonicien : un mythe politique va être forgé, comme le sperme d’Hephaestos avait engendré le premier des athéniens, élevé par les trois filles de Cécrops et la déesse dont l’Oeil étincelle. Ce mythe, Critias le jeune le définit lui-même : une peinture, un simulacre. Le récit a échoué car, comme l’affirme Timée, « ce qui se corrompt est appréhendé par l’opinion à partir du sensible ». Aussi l’échec du mythe est de nature puisque ce mixte de devenir, de croyance et de copie doit être en rapport avec l’être, la vérité et le modèle sans quoi il dégénère au même titre que l’Attique contemporaine qui a perdu sa terre nourricière. Mais l’Attique n’est pas seule dans ce cas puisque l’Océan Atlantique est devenu, selon le mythe, un amas de boue qui empêche toute navigation. La leçon est claire : généalogie ou Immémorial, ce cycle du temps qui est celui des poètes et des prêtres est voué à dégénérescence. Au-delà des figures géométriques qui forment le corps du territoire atlante avec ses canaux, son fossé et ses cercles, Platon n’énonce ni les lois de l’Athènes d’avant Thésée, ni celle de la polyarchie atlante avec ses dix rois qui sont le parallèle des dix tribus athéniennes de Clisthène, comme l’île centrale est le doublon du nucleus lacédémonien. En effet, ces lois n’ont jamais existé, elles sont à inventer en vertu du principe de géométrie, créateur de modèles, principe qui se déploie dans la République et les Lois, principe porté par la réminiscence des Idées, seules formes fixes dominant le devenir ou plutôt seuls recours face à la déroute inéluctable inscrite dans le temps, Immémorial, cycles ou mémoire. L’analogie politique est donc la suivante. L’Atlantide est l’analogue de l’Athènes impériale de Périclès qui ne transmet rien, comme il est affirmé dans l’Alcibiade, comme l’Athènes d’après le désastre de 404 av J-C est l’analogue de celle de Périclès : une polis tentée par l’hubris et soumise à la loi des renversements et des catastrophes, loi propre au récit tragique, loi fondamentale, celle de l’oubli des fautes, comme le déluge succède à l’incendie, sans que rien n’en reste

46 L’Odyssée commence avec Zeus et Athéna et finit avec eux. Entre temps, la société des dieux a disparu.

47 Les dieux de l’Odyssée sont accessibles à l’invocation et à la prière, presque portatifs, populaires.

48 Homère dit Nietzsche n’existe pas, c’est une idée, celle de l’épopée. Le nom de l’épopée. Mais il n’est pas évident que l’Iliade et l’Odyssée soient les espèces d’un même genre ou les manifestations d’une même idée, ou les avatars d’une même structure. Il faudrait partir de la matière. En combien de temps se chantent l’Iliade et l’Odyssée ? Trois semaines à raison de quatre heures par jour. A cette aune, toutes les anecdotes autour des récitations in extenso des deux poèmes relèvent de la piété. Elles attestent un culte et non une pratique. Homère comme Hésiode sont des noms en effet, les noms d’un chant dans lesquels les grecs ont célébré leur langue commune et ses variations.

49 Les personnages de l’Odyssée, nymphes, monstres, héros geignant dans l’Hadès, prétendants gloutons, mendiants, servantes, esclaves, porchers, bouviers, chèvriers désignent un public de classes subalternes. L’aède, chez les Phéaciens, se nomme Démodocos, « celui qui est accueilli par le peuple », à Ithaque, Phémion, « l’homme de la renommée ». Sa gloire est un applaudimètre, elle ne discrimine pas, sa gloire est une fonction ancillaire. Le renom (Kléos) s’oppose à la valeur (l’areté). L’aède est dépendant et chante contraint. Selon Nestor, on peut l’abandonner ou le livrer à la mort, à l’instar de celui de Clytemnestre, pauvre gulsari qui n’a ni nom, ni surnom. On peut aussi l’épargner comme l’indique le geste d’Ulysse-massacreur. Néanmoins si Ulysse n’est personne, c’est bien que le nom du héros n’a d’importance qu’à l’aune de son énonciation. Protégé des Muses, l’aède prend sa revanche dans l’espace de la fiction où son sacre le maintient un instant à l’écart, non pas des hommes mais des serviteurs. S’il est aveugle cela ne relève pas de l’épreuve qualifiante mais de l’amertume qu’engendre sa condition. Il est bien celui qui voit et voit clair mais doit s’en taire. Il est celui dont le travesti est la nature. Il est la parure.

50 L’Odyssée est un récit troué de digressions. Les intrigues enchâssées se succèdent, métarécits qui étayent le récit premier : celui de Télémaque en quête d’un père dont il se demande s’il est le sien.

51 Télémaque et ses deux chiens. L’homme désirant, celui qui exhibe son sexe.

52 Le récit d’Antinoos, celui de Nestor, celui de Ménélas, celui d’Hélène, celui de Pénélope, celui de Calypso, celui d’Ulysse chez les Phéaciens, celui de Démodocos, ceux d’Agamemnon et d’Achille,aux enfers, celui d’Ulysse-le Crétois face à Athéna, celui d’Ulysse-le Crétois devant Eumée le porcher, celui d’Eumée le porcher, celui d’Ulysse-le Crétois devant Antinoos, celui de Pénélope destiné à Ulysse-Ethon-le Crétois, celui d’Ulysse-Ethon-le Crétois à Pénélope, celui d’Amphimédon à Agamemnon aux enfers, celui d’Ulysse-l’homme d’Alybas à Laërte, une polyphonie, un art des variations qui s’oppose à la parole oraculaire des devins : Halithersès, Tirésias, Théodymène. La première s’adresse à un public, la seconde n’en a pas besoin. Elle attend son oreille, même en plein marché.

53 Les songes traversent l’Odyssée comme l’oniromancie suit le périple d’Ulysse, mais d’un Ulysse mort.

54 Télémaque a beau chercher, son père est mort. Le voici dans la grotte de Calypso puis accueilli dans celle des Naïades, à Ithaque. Deux cryptes plus une, celle de Polyphème. Poseidon n’y ajoute que la touche des flots, la mer vineuse, la grande engloutisseuse.

55 Aux confins du monde, chez les Phéaciens, chez les Cimmériens. En bordure d’enfer ou de Soleil, c’est à dire nulle part. La voix d’Ulysse est celle du conteur, Démodocos. Ulysse n’est plus un héros, il est « Personne », le masque, l’hypocrites, la marionnette de Kleist, la créature de l’aède, son instrument.

56 Ulysse le Crétois comme Ménélas sont des marchands. Quand ils n’échangent pas, ils pillent, ils raflent. En premier lieu, les êtres humains. Il n’y a pas de disette monétaire puisque la monnaie est vivante.

57 L’asservissement est le coeur battant de l’Odyssée. On comprend la prédilection de Catherine de Russie pour ce nom, celui d’Ulysse. Oncle Tom se nomme Eumée le porcher mais le sort de Mélanthée le chévrier est sans équivoque : nez et oreilles mutilés, castration, pieds et mains coupés. On n’échappe pas à son maître, sinon morcelé. Un art de boucher qui s’oppose au couteau du sacrificateur. La conjonction des deux donne Jack l’éventreur mais c’est une autre histoire.

58 On entend bien les femmes dans l’Odyssée : Hélène, Pénélope, Euryclée, Calypso, Circé, Mélantho. A la fin, on les voit, douze silhouettes suspendues sur une corde ou plutôt sur une ligne. Douze suppliciées.

59 Il n’y a pas de héros dans ce chant d’Ulysse. Sa bêtise et celle de ses compagnons, l’impuissance de Télémaque, la hargne des prétendants dessinent la carte du sort : richesse ou mendicité.

60 L’Odyssée hésite entre le récit merveilleux et le drame pathétique. L’invraisemblance des situations se conjugue avec le ressentiment. Le monde y est une féérie dont l’issue est le silence. Aussi Ajax se détourne d’Ulysse, il n’a pas trouvé sa voix.

61 Récits qui se répètent, interpolations, incohérences, l’Odyssée est une marquetterie disjointe par le plaisir d’entendre.

62 Le Phénicien est le double du grec, comme les égyptiens ou les éthiopiens en sont l’antipode. Les monstres (cyclopes, sirènes, éoliens, lestrygons, Scylla, Charybde), la foire divine mais sur le mode bouffon.

63 Le massacre des prétendants est une orgie de tueries dont Athéna orchestre la partition. Du théâtre où les servantes expient leurs sexes essorés, ramassant les cadavres, nettoyant, récurant le sang et le sol avant l’exécution finale. Leur propre exécution. La logique est celle de l’humiliation. Celle de Télémaque, celle de Pénélope, celle du porcher, celle d’Euryclée, celle d’Ulysse-mendiant. Le ressentiment les anime. Ulysse-Le Crétois reçoit quolibets, insultes, escabeaux et cuisse de bœuf sans broncher. Son rêve final est donc tout d’impuissance. Or il n’est pas l’autre d’Ulysse mais Ulysse lui-même. Eupithée, le père d’Antinoos, le méchant du récit, dit juste : Ulysse est un dingue et un incapable qui n’a pas su protéger ses compagnons avant de massacrer la jeunesse de la ville. Un funambule tanguant sur le fil de la tyrannie, un mangeur d’hommes.

64 Ulysse ne désire plus Calypso. Ulysse craint la castration devant Circé. Ulysse a enchaîné Pénélope au pied d’un lit, sexe de bois qui lui sert de simulacre. Il est l’homme au bout du rouleau, au bout du coït. Son naufrage est la converse de la naissance d’Aphrodite, la descente du désir aux Enfers.

65 Arès et Aphrodite bondage, pris dans les rets d’Hephaestos, arrêt sur image. L’adultère enchaîné.

66 Personne ne reconnaît Ulysse d’emblée. Il émet donc des signes auprès d’Euryclée, de Pénélope, de Laërte. Pour son fils, il a l’air d’un dieu. La supercherie est son domaine et son fils, comme plus tard Perceval est éduqué par une femme, il ne sort pas de l’enfance, définition parfaite de la brute.

67 Pourquoi ont-ils cherché la géographie de l’Odyssée alors qu’Ulysse n’a jamais existé autrement qu’en songe ?

68 Porcher et bouvier sont des serviteurs honnêtes, le chévrier est louche, une matière vivante à tortures. Il est à la remorque des prétendants, notamment d’Eurymaque qui doit bien le sodomiser de temps en temps. Il est le premier à frapper Ulysse-mendiant, son sort final le place à part. Finalement, les Muses l’ont choisi mais comme détritus.

69 Pirates, marchands, guerriers, c’est tout un. La métaphore est leur domaine. D’un fils de roi ils font un esclave, d’un butin, un don, d’un objet, une marchandise, d’une marchandise, une offrande. C’est ainsi que sur la route qui va de Corinthe vers l’Occident sicilien furent découverts dans la grotte d’Ormos Polis à Ithaque, treize trépieds de bronze.

70 Homère serait l’ombre portée d’Hésiode, le second du concours dont la trace se perd dans le manuscrit « Sur Homère et Hésiode, leur famille et leur combat ». En 1867, Nietzsche qui est encore philologue d’Université y perçoit le texte d’un disciple de Gorgias, Alcidamas. Je ne sais pas ce qu’en dirait Carlo Ginzburg qui ne le trouve pas assez rhétoricien, assez sophiste, assez aristotélicien. Néanmoins, en 1925, un papyrus confirme l’analyse. Le concours en question est un simple topos, une manière de parler.

71 L’Iliade est sans doute une guirlande de fleurs mais décapitées.

72 En 520 av J-C, Hipparque, le fils aîné de Pisistrate intègre la récitation in extenso des poèmes d’Homère dans le rituel de la fête des Panathénées entre procession et remise de peplos. C’est ainsi que naissant les classiques, dans le brouhaha.

73 Le plus vieux manuscrit conservé d’Homère est byzantin. On le nomme le Venetus A et on le date du Xème siècle ap J-C. Il est conservé à Venise. S’y intègre le codicille « Date d’Homère, sa vie, son caractère et le catalogue de ses écrits » attribué à Proclus (mort en 485 ap J-C). Si on ajoute qu’une vie d’Homère a été rédigée par Hésychius de Milet (VIème siècle ap J-C) et fut sauvée de l’oubli par la Souda byzantine, le circuit s’éclaire. On dit souvent que les traductions syriaques puis arabes ont sauvé donc transmis la culture grecque, la chaîne de la Tradition. On oublie de préciser que les traductions en question ne sont pas un sauvetage mais une mise au rebus. Comme le codex de Justinien avec le droit romain, les arabes ont jeté dans l’oubli définitif ce qui fut la matière d’une course de relais continue partie de l’école alexandrine. Ils ont tamisé et non suscité et encore moins ressuscité. Les manuscrits sont aussi mortels que les hommes. Il n’est que justice qu’ils tuent, comme leurs doubles de chair.

74 Le nom commun homêros désigne l’otage, le verbe, en outre, est proche de cette signification. L’adjectif homarios est appliqué à Zeus. D’autres diront qu’homêrios est consistué du préfixe homo plus ararasiskô, ajuster, ajointer ou homêreô, se joindre à. Cela aurait plu à Montaigne. Mais Montaigne maçonnait des essais tandis qu’Homère tresse une guirlande, le premier se peint nu pour quelque ami lecteur, le second dépose sur les épaules d’un dieu une offrande : sa voix.

75 Selon Luciano Canfora, l’Odyssée surgissait après le nostos d’Agamemnon (il s’appuie sur l’incipit où Zeus évoque le sort d’Egisthe et la mort d’Agamemnon). Dans l’épopée, « le poète ne fait pas d’allusion ni ne requiert de présupposés; il réexpose intégralement ». Dans son récit, le poète expose la totalité du réel et la totalité des techniques : l’art du discours, les jeux, les connaissances géographiques et cosmogoniques, les pratiques religieuses, les usages guerriers, les coutumes civiles et militaires, l’éducation, etc.

76 Le linguiste Calvert Watkins a déchiffré dans une tablette en dialecte hittite datant du XIIIème siècle av-J-C un vers « quand ils retournaient de la Wilusa escarpée » (aipys), épithète homérique d’Ilion. De même il existe entre la Théogonie et des textes acadiens ou hittites des parallèles. Le traité du sublime note que le ton de l’Iliade est dramatique alors qu’il est narratif dans l’Odyssée.

77 Le procédé de création de l’épopée c’est la continuation, une rhapsodie suit l’autre (c’est ce que préconise Solon pour la récitation d’Homère selon Diogène Laërce qui entend dénier tout rôle positif à Pisistrate)

78 Pour Héraclite il fallait chasser à coups de fouet Homère des concours. Luciano Canfora part de l’hypothèse de l’existence d’une puissante corporation des rhapsodes.

79 A la question de Socrate adressée à Ion de retour des fêtes d’Epidaure en l’honneur d’Asclépios lui demandant s’il y existe un concours de rhapsodes, ce dernier répond, oui et de toutes les parties de la musique aussi. Ion évoque, en outre, les homérides dont il attend une couronne d’or. L’idée de Socrate c’est que la même méthode qui conduit à connaître un art dans son ensemble sert à juger des différentes manifestations de cet art (car Ion prétend ne connaître qu’Homère). Socrate lui assène ceci : tu parles bien d’Homère en vertu d’une inspiration divine et non d’un art. Il compare la Muse divine à un aimant. C’est une chaîne d’inspiration qui unit poètes épiques et lyriques. Il lui faut donc des figures. Bacchantes ou abeilles, les rhapsodes sont la proie d’un délire divin mais le poète aussi, qui est chose légère, ailée, sacrée. Les rhapsodes sont donc définis comme les interprètes des interprètes des dieux.

80 Luciano Canfora affirme que les rhapsodes furent une corporation au moins jusqu’au IIIème siècle ap J-C. Ils conservaient donc le texte homérique. En s’appuyant sur Xénophon (Mémorables IV 2) il prétend que seuls les rhapsodes détenaient au IVème siècle les livres d’Homère. Or Xénophon introduit le bel Euthydème qui avait une collection d’ouvrages de poètes et de sophistes mais n’avait pas l’âge de se rendre à l’assemblée. Socrate se moque de lui qui prétend de rien apprendre d’un maître versé dans quelque art que ce soit, bien qu’il se destine clairement à celui de gouverner. Il lui lance, toujours ironiquement, car Euthydème pense que posséder les livres d’un sage c’est déjà se placer sur la voie de la sagesse « Eh bien tu veux être rhapsode ? Car on dit que tu as tous les poèmes d’Homère », lui répond « Non, par Zeus, je n’ignore pas, en effet, que les rhapsodes savent exactement les vers mais n’en sont pas moins stupides ». On en tire trois choses : posséder les œuvres d’Homère est une condition du métier de rhapsode mais on ne peut en conclure que des particuliers n’en possédaient pas puisque c’est le cas d’Euthydème ; l’art du rhapsode c’est la mnémotechnie mais ils passent pour des sots aux yeux de ceux qui cherchent le savoir. En ce sens, l’Ion de Platon (outre que le Phèdre est une réécriture d’Ion) place la fureur poétique en dehors de la droite raison, on peut être un âne possédé. En outre, dans la vie d’Alcibiade, Plutarque rapporte que ce dernier, enfant, cherchait des livres d’Homère et qu’un grammairien lui indiqua qu’il en avait un corrigé de sa main ce qui est l’occasion d’une tirade mémorable d’Alcibiade. Néanmoins, on peut en tirer la conclusion que le livre est pour ce grammairien un instrument de travail, ce qu’il est aussi pour le rhapsode. Il peut aussi, visiblement, faire partie de l’espace de l’otium. On en conclut donc que la conservation et la circulation des livres d’Homère était diverse, vaste et débordait largement le milieu des rhapsodes mais aussi les occurrences de la seule récitation publique.

81 Selon Cicéron (de oratore) Pisistrate (mort en 527 ) aurait donné aux poèmes homériques sa forme actuelle. Aristote a consacré un ouvrage aux problèmes homériques n’hésitant pas à rectifier ce qui paraissait des fautes logiques (qu’il mettait donc sur le compte d’une copie défectueuse). Il n’en reste que des fragments.

Episode précédent :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/17/99-fragments-sur-la-chute-de-rome/

Dans les Particules élémentaires, le principal protagoniste Bruno trouve son acmé sexuelle avec une prof de SVT experte en fellation et son nadir avec une jeune beurette de seconde qui le regarde, le zob flasque pendouillant de son falzar dans une salle de classe. Parfois, le même Bruno rêve, s’il m’en souvient bien, d’une jeune négresse dont la bouche d’aération avalerait à jets continus son sperme. Ce sont là les propres fantasmes cotonneux de Michel Houellebecq. Je ne sais si les profs de SVT sont particulièrement experts en fellation, je n’ai jamais essayé, ni les hommes, ni les femmes, il faudrait peut-être commencer, je devrais sans doute enquêter maintenant que j’habite (excusez le calembour) dans l’Hérault. Je devrais demander, « dis-moi Franck est-ce que tu suces comme un expert en corps caverneux ? ». Si ce n’est pas Franck, ce serait Louise, ce n’est pas grave, les choses avancent. Les profs de SVT sont-ils des piliers de bars nudistes du cap d’Agde. Aiment-ils cet éperon rocheux, basaltique et noir comme un déduit solaire ? Votent-ils comme les gitans d’Agde, les fréquentent-ils, les sucent-ils en expert, même si la brochette de profs de SVT nudistes du cap d’Agde risque d’être limitée pour ne pas dire, réduite, surtout si elle se spécialise dans la fellation pour gitans. C’est un segment de marché très réduit, il faut bien le dire et il n’est pas sûr que le gitan soit généreux en biftons. Trois, quatre suceurs-suceuses et combien d’expertes ? Cela devrait fortement intéresser les successeurs en reportage de Michel mais aussi ceux qui apprécient tous les experts en fellation car les experts en fellation ne sont pas légions, comme les diables si nombreux, incubes et succubes réunis en sabbats de plastique, les experts en fellation, à l’exception des putes mais les putes sont hors-jeu, ne sont pas en libre-service dans l’éducation nationale, ils doivent être rares sauf dans les romans de Houellebecq, Michel, où ils finissent partouzards sociaux-démocrates et paralytiques. Un autre type d’allégorie que les poèmes en prose de Baudelaire, mais une allégorie tout de même. Michel a beau spatuler à la truelle ce qu’il désigne comme ses poèmes il connaît son Baudelaire, comme son Lovecraft et toutes ses héroïnes sont des expertes en fellation, ce qui ne trompe pas sur l’avis de Michel à propos des profs de SVT. Un A+ ou quelque chose dans le genre, l’antonyme de la prof de français, la tête à claque de la guêpière mal assortie et du porte-jarretelle en carafe. Il se trouve que je suis prof de français et je porte mal la guêpière ; quant aux fellations, je ne suis pas expert, je laisse ça aux profs de SVT. Pour ce qui est d’enculer Michel, je laisse ma place ou elle est déjà prise. Quant aux profs de SVT, elles demandent à leurs élèves si un chinois castré peut encore faire l’amour. Une sorte d’énigme à laquelle il est urgent de répondre, bien sûr.

Premier épisode :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/17/quelques-eclats-dune-vie-de-prof-1/

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