Publié par : Memento Mouloud | avril 27, 2015

Journal du Frankistan (1) : avril 2015, au détour de l’Hérault

Dans la vallée, 14 commerces disparaissent, les autres suivront la déconnexion entre l’économie marchande mondialisée et la territorialisation poursuit son cours. Il n’y a plus de territoires mais des points d’ancrage transitoires, des pôles qui s’allument et s’éteignent au gré des flux.

Devant un Lidl, deux homoncules, deux poivrots comme un couple délavé. Même plus des punks à chiens, juste des petits déchets consuméristes adossés à une porte-tourniquet. Le plus jeune, une tête de boxeur débulbé tape dans un carton publicitaire, le défait puis le remet entre deux bières. Ils vivent sans doute du RSA qu’ils reversent directement aux brasseries et aux actionnaires de la chaîne germanique de supermarchés, le cycle de valorisation est donc respecté, il ne connaît pas de rupture.

Sur la place, deux jeunes arabes, l’un, un téléphone sur l’oreille, l’autre sur un vélo-nain, leurs oreilles-choux fleurs et leurs fronts bande rugueuse se déploient dans l’irradiation d’un regard plus terne que torve. Ils attendent l’ondée.

On n’entendait même plus les cris des enfants, le village n’en finissait plus de mourir.

Il vend ses salades et ses légumes, il les vend au noir comme il se dit, les jardins, le cannabis et sa culture l’ont dérouté du café et des bières en promotion. Sa noyade alcoolique lui paraît un horizon lointain ou plutôt un paysage abandonné, un marais dont il serait sorti non pas indemne mais vivant. Chez lui, on meurt tôt, les maisons se délabrent et la cheminée ne s’alimente pas toujours. Le RSA lui sert d’épargne et d’investissement, mobylette hors d’âge, outils, sécateurs, il est devenu entrepreneur même s’il ne se sert pas de ce substantif moderne, dans sa famille, on est de gauche, parce qu’on a rien et que ceux qui ont rien, sont de gauche surtout quand ils ne votent pas ou plus. C’est comme ça. Il ne va plus à la ville, la ville est trop lointaine, il suit ça d’un écran, et encore, ça l’emmerde les écrans. Il ne suit plus du tout. Il attend.

Il avait mis du super dans le réservoir. Il s’était dit merde et il avait arrêté à temps. 10 litres, c’était pas la cata, on pouvait rouler, on s’arrêterait tous les 100 kilomètres et on irait jusqu’au bout sans heurts. Derrière le comptoir il y avait une grosse et un type vieux et maigre. Ils avaient dû téter pas mal. Du distillé et du pressuré. Ils ne s’adressaient plus la parole ou plutôt ils se disaient un mot par-ci, un mot par-là, des onomatopées. Le bourg était quelconque, nimbé d’un gris automnal et pourtant, on était au printemps. C’était toujours l’automne dans ce foutu pays. La radio crachait Caracas, la vieille rombière sifflotait l’air, elle avait l’air d’aimer. Comme aurait dit un publicitaire, le cœur de cible de Booba s’élargissait, bientôt il reprendrait Michel Sardou.

Quand j’étais gosse, une vanne raciste circulait parmi les antillais et les portugais, elle énonçait ceci, « c’est quoi un arabe entre deux poubelles ? », la réponse était un portrait de famille. A Béziers, en 2015, on dirait mon paysage urbain.

Ici les décharges ont pour petit nom Déméter et les piscines, Poséidon. Entre les vignes, la garrigue et la voie rapide, serpentent les pistes cyclables. A la sortie des usines ou à l’embouchure des forêts domaniales qui jouxtent un étang qui pue, un chapelet de putes africaines dont la queue du serpent proxénète est formée de quelques balkaniques à gros seins siliconés qui n’auront pas porté plainte au jour du cancer mammaire prothéique.

Quand il prononce « Je suis biterrois », j’entends « je suis bite et roi », un drôle de bonhomme.

La ville a quelque chose d’une beauté patinée et décatie, une cité toute espagnole avec des façades lépreuses et des balcons rouillés. Dans les ruelles, beaucoup d’arabes, de mendiants et de défoncés, ça sent la pisse et d’autres senteurs, nous sommes encore en avril. Des arabes, il faut bien admettre qu’ils auront introduit deux silhouettes dans le paysage urbain français, le salafiste et la doudou sapée de couvertures qui éructe en patois maghrébin au milieu d’enfants dépenaillés.

Partout des centres historiques à l’abandon ou muséifiés bordés de zones pavillonnaires qui n’en finissent plus de s’étendre, un rêve californien fauché qui vient s’engouffrer en entonnoir sur les parkings des centres commerciaux.

Pour la moindre baguette à acheter, prendre sa voiture est une nécessité, les pistes cyclables sont vides ou à peu près, juste une fantaisie.

La télévision s’allume, il paraît que l’Europe est responsable des centaines de milliers d’émigrants qui s’embarquent sur des rafiots pourris affrétés par des passeurs très croyants en Allah qui les envoient à la mort dans une proportion non négligeable. La télévision s’éteint.

A quoi ressemble une ville tenue par le Front National ? Ben, à une autre ville tenue par quelque cacique corrompu et ventripotent. Dans cette région, les édiles frontistes sont parmi les plus minces tandis que des enfants pour beaucoup trop gras retournent leurs casquettes en agitant un smartphone. Si Perrault revenait, il devinerait que l’Ogre n’a plus qu’à se pencher pour ramasser son repas en silence.

Les églises d’ici avec leur piété toute baroque, leur beauté rutilante, leurs reliquaires qui scintillent, leurs Christs aux rayons dorés, leur encaustique, leurs retables de bois ou de marbres, leur ascension vers un dehors maniéré et sinueux annoncent un parfum d’athéisme, un effondrement du catholicisme sociologique dont il ne reste que les chapelles de pénitents transformées en garages ou en chais improvisés.

Il avait ouvert le retable de saint Aphrodise et lâché le chameau dans la ville. Des animations médiévales se balançaient sur les places, il voulait ressusciter la fête votive comme on réanime les morts en sonnant de l’oliphant. J’aurais voulu le voir déguisé en chamelier, l’entendre dire, « je suis bite et roi ». A quelques kilomètres de là dans une ville à l’église toute noire, il n’y avait plus que des tabacs pour ouvrir leurs portes. A croire que le déclin se consume mieux en volutes.

Partout c’est beaufland-plage avec son lot de gitans convertis dans le forain. On reconnaît l’enfant gitan à son obésité presque générale et à sa vulgarité impavide. Les mêmes boutiques, les mêmes ritournelles débiles, les mêmes couleurs délavés du cordicole triste avec des familles suspendues en grappes autour des jeux d’enfants et des adulescents qui gangrènent les trottoirs suspendus à des sortes de trottinettes à moteur. Le nabilisme se porte bien, même si sa prophétesse a gagné le domaine provisoire de l’oubli. Elle a accompli son œuvre à l’instar de Sarkozy. L’un avait décomplexé la beaufitude masculine, la seconde, la connerie féminine. Ce couple déphasé c’est la France moderne.

Du pinard et des chevaux, c’est la devise du coin, la petite ivresse, pas de quoi fouetter un Dionysos.

Quarante années de spéculations immobilières et de politiques dites de la ville auront réussi à dévaster la quasi-totalité des petites villes ou des bourgs du littoral et de l’arrière-pays. On rachète les vignes et les parcelles de garrigues à bon prix, on viabilise pour rien, on découpe en tranches et on bâtit la culture post-urbaine de l’entre-soi méfiant. On inonde à coups d’allocations-logement, de RSA et d’allocations familiales les centres urbains peuplés de maghrébins et de traîne-savates paupérisés. Les propriétaires de taudis reçoivent leur rente, certains maghrébins organisent une sorte d’accumulation d’épargne en vue d’un achat au bled. Ils exportent le rêve français pavillonnaire au Maroc, en Algérie, en Tunisie et leur rêve est fait de cette étoffe où se conjoignent l’évitement méticuleux des français et la pauvreté endémique et comme irrémédiable des épaves de bidonvilles qu’ils feront semblant de ne pas voir quand ils retourneront au « pays ».

Immondice balnéaire en tous lieux. Puis, derrière un chenal, une magnifique grève blanche, presque immaculée qui s’étend à perte de vue, quatre ou cinq silhouettes loin de la fête continue et désolée où personne ne vient, pas même un enfant égaré pour abattre les quilles perdues au fond d’une piste de bowling.

Dans la pharmacie, il prend un produit, le repose. Il se retourne « c’est une habitude de suivre vos clients ou c’est un traitement réservé aux essetrangés ? », elle s’excuse, elle est bite et reine.

Petite escapade. Les embarcations doivent bien mettre ½ heure à parcourir les neuf écluses du canal du Midi, il n’y aura pas de neuvième porte, ni même de 36ème chandelle. Au volant, un gras rugbyman déformé par l’abandon des salles de musculation, derrière une blonde filiforme à l’ombre astrale presque héroïnomane, à la proue, trois enfants obèses et blonds qui s’agitent. Sur les bancs qui les regardent quand leurs yeux quittent l’écran du smartphone, trois maghrébines adolescentes obèses. On a presque envie de leur lancer un panier de kebabs sauce blanche pour voir qui l’attraperait en premier des têtes blondes et des têtes frisées pour le déchiqueter en s’essoufflant.

Il passe et repasse, là il réclame 20 centimes pour ses allumettes. L’homme lui tend des allumettes et s’esclaffe. Il s’éloigne en marmonnant.

Après que Klaus Barbie avait regardé Max et nettoyé les derniers instruments, il poursuivit la question : « d’où es-tu ? », Jean Moulin le regarda avec négligence et lâcha, « je suis bite et roi »

Rond-point, un énième. Sur l’esplanade ensoleillée, deux djellabistes à barbe et une calfeutrée. La radio annonce, attentat contre une église déjouée.

Quand on jette un coup d’œil sur les registres fiscaux des revenus déclarés, il est clair que cette terre est celle de la triche. Les paysans trichent, les artisans trichent, les commerçants trichent, les entrepreneurs du BTP trichent, les dealers trichent, les paumés trichent, l’Etat triche. Comme tous ont besoin de morale. Certains ont rejoint la religion, d’autres votent front national, les derniers défendent la République, ils font le coup de l’honnête homme, à la fois Orgon et Tartuffe.

Dans les livres pour enfants, les méchants s’appellent Manuel ou François, Bernard ou Frankie mais jamais Aziz ou Boubacar.

Le muscat de Lunel, le muscat des djihadistes.

Publié par : Memento Mouloud | avril 17, 2015

Booba, comme un rêve francilien

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A 11 ans, Elie Yaffa quitte l’Ile-de-France pour aller vivre dans le Sud avec sa mère blanche divorcée. Direction Cagnes-sur-Mer et La Colle-sur-Loup. “Là-bas au moins, c’était franc, direct, sans ambiguïté.” «Je ne fréquentais que des Arabes et on nous prenait pour des sauvages. Je ne pouvais pas rester longtemps dans un endroit pareil.» S’ensuivent les premières conneries: «On traînait à la gare, on brûlait des palmiers.» On jouait donc au sauvage.

« En tant que métis, je cherche à explorer mon côté noir», le côté mineur. Les deux premiers chocs de sa vie interviendraient à la faveur de deux voyages. D’abord au Sénégal, lorsque sa mère l’emmène découvrir le pays d’origine de son père et l’île de Gorée : “J’avais entendu des choses sur l’esclavage et la colonisation, mais quand j’ai visité les lieux, quand j’ai vu les chaînes, quand j’ai constaté l’état du pays… je me suis dit qu’on s’était bien fait niquer. En Afrique, j’ai vu des Noirs qui n’avaient rien. Quand j’ai découvert les Etats-Unis quelques années plus tard, j’en ai vu d’autres qui osaient parler, se rebeller et vivre leur vie.” Visiblement, Booba a oublié que cette maison des esclaves qui l’a tant marqué est une fabrique coloniale, un artefact à la gloire de l’émancipation française. Booba continue donc la série des touristes coloniaux, on n’échappe pas si facilement à son côté blanc.

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« C’est grâce au communautarisme que les Noirs ont gagné leurs droits aux Etats-Unis. Comment Martin Luther King aurait pu remporter ses combats sans sa communauté ? En France, on perçoit toujours le communautarisme de manière très négative. Mais tu crois que les Portugais ne sont pas contents quand ils se retrouvent au bar d’en bas pour causer de baccala et de maçonnerie ? Ben si, ils kiffent, mon frère ! Les politiques veulent faire croire qu’être communautaire, c’est rejeter les autres, ce n’est pas ça. Dans la jungle, chacun vit séparé mais au final, tout le monde se retrouve autour du même point d’eau…Je suis un renoi, on aime quand ça brille. C’est ma vengeance, ne pas regarder les prix, acheter ce que je veux. Avoir du fric et m’en fiche. “ Tous les euros que l’on a brûlés, au fond ce n’est que du papier”»

Le renoi comme prédateur, l’impensé colonial toujours, peut-être biblique, les écrits vétéro-testamentaires percent la carapace coranique et rappellent le bon souvenir de Noé, Cham est de retour. Sauf que la malédiction est devenue épreuve qualifiante. Le petit renoi comme héros qui brûle.

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A Carrefour, « J’étais en binôme avec un daron de soixante ans dans les rayons. Je l’ai vu comme une mauvaise projection de ma vie quarante ans plus tard. Je suis allé voir le patron et je lui ai remis ma démission direct ! Je me rappelle, c’était un Antillais. Il m’a dit: “Ce sont des gars comme toi qui foutent la merde”. A ce moment-là, je suis parti et j’ai filé à Ticaret. »

« Le rap français en tant que véritable culture n’existe toujours pas. Dans les années 90, des groupes comme IAM ou NTM allaient aux Etats-Unis et ils comprenaient forcément mieux l’essence de la culture que les rappeurs actuels. Je me rappelle qu’au début de Lunatic, je vivais ça à fond. J’étais un rat, j’allais dans tous les clubs. Avec Ali, on se rendait dans des soirées jamaïcaines dans le Bronx. Ca dealait de la beuh dans les toilettes. Le genre d’endroits où il n’y aura jamais d’enquête si tu te fais buter. On vivait vraiment le son à fond. C’est pour ça que je vis le truc différemment des autres rappeurs français. Si tu kiffes la salsa et que tu restes au Barrio Latino à Bastille, tu ne ressentiras jamais la même chose qu’un mec qui est à La Havane avec plein de Cubaines qui dansent autour de lui avec des bouls de ouf ! C’est pareil pour le rap, il faut venir le vivre ici. »

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Lunatic enregistre rapidement un premier album (Sortis de l’ombre) dans l’appartement de Zoxea. Une bière à la main, le regard perdu dans la baie de Miami, Booba en garde un souvenir contrasté : “Avec Ali, on kiffait bien le disque mais on avait travaillé dans des conditions rudimentaires, dans un cagibi. Peu après l’enregistrement, on est tous parti à New York pour visiter des studios. A notre retour, on a eu envie de tout réenregistrer avec un vrai son mais Zoxea n’était pas d’accord.”

Déterminé, Booba déboule en bas du domicile de son producteur qui ne veut rien entendre. La discussion s’envenime, il repart furieux. Dans la soirée, les deux hommes se croisent par hasard sur la ligne 9 du métro entre les stations Billancourt et Marcel-Sembat. “On s’est regardés méchamment. Quand le train a marqué l’arrêt, nous sommes descendus pour régler ça sur le quai, se souvient Zoxea. Un pote m’a filé une lacrymo, je l’ai gazé.” Une bagarre éclate. Les rappeurs finissent par terre dans les escaliers du métro. C’est la rupture définitive avec le Beat De Boul. Le premier album de Lunatic ne sortira pas.

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«Une grosse capuche recouvre ma tête grillée, pour deux-trois billets le chrome je fais briller.» Il se contentera de tabasser un chauffeur de taxi. Il dira, plus tard, pour donner le change, « faire de la prison pour avoir braqué un taxi, ce n’est pas glorieux. Je ne comptais pas construire ma vie avec ce larcin. C’était un sale délire. La jeunesse, on veut tout, trop vite et n’importe comment.» Ce qui importe dans cette phrase tient moins au mea culpa final qu’à la première partie. On peut construire sa vie sur un braquage qui rapporte des millions, pas sur un truc minable. Booba a donc poursuivi son braquage.

Lors de l’audience à Nanterre, Booba montre un visage fermé. “Quand il est arrivé dans le prétoire avec les menottes, il y a eu des cris, toute la cité s’était déplacée, se remémore Zoxea. On était restés sur une embrouille mais je suis venu le soutenir.  Il avait un visage fier et ne laissait paraître aucune émotion. C’est là que j’ai constaté son changement de personnalité, il était dur. Ce n’était plus le même homme.”

Crédit : WestImage-Art Digital Studio/Sotheby’s

Booba ne manifeste aucun remords après son témoignage. Menton levé, il toise le juge. “Soit il ne se rendait pas compte des enjeux, soit il était déjà rattrapé par son image de rappeur hardcore qui était en train de se dessiner”. Il est condamné à quatre ans de prison, il fera 18 mois. Dans sa cellule de Bois-d’Arcy, il empile les textes. «Je suis un sportif. C’est en prison que j’ai commencé à soulever de la fonte. Après, c’est un cercle vicieux. On gonfle, il faut entretenir.» Quant aux tatouages qui couvrent son torse, ses bras, ses mains et même son visage (un sept à l’envers sous l’œil gauche), il les considère comme «des décorations : tu en fais un et après, tu ne peux plus t’arrêter, il faut couvrir les trous entre les dessins». Comme un dessin schizo ou un gribouillis de primate. L’ensauvagement est un trait naturel de l’homme.

« L’être humain est méchant par nature. Il faut le forcer à être gentil, qu’il te craigne, sinon tu n’obtiens rien. » Du saint Augustin dans le texte, à l’époque Booba préférait le discours féministe du plafond de verre appliqué aux minorités, question de tactique, car chez Booba, comme chez tout banlieusard, tout est calculé, tout est dans l’effet recherché, rien n’est sincère. Même la grégarité est un leurre. Le frère qu’on lâche du bout des lèvres, on lui plantera un couteau dans la plèvre si nécessaire et il dégonflera comme un ballon, bye bye frérot. Le banlieusard est un lascar qui s’adresse à des baltringues. Il sert la soupe qu’on lui demande de goûter et puis il reprend ses affaires et ressort l’attirail. «Enfant métis élevé par ma mère blanche, j’ai entendu beaucoup de choses. Quand il fallait me réinscrire dans un collège, ma mère me disait : « Te montre pas. » La France, avec tous ses défauts, c’est pas le tiers monde. Mais ce n’est pas pour ça qu’on n’a pas le droit de se plaindre. Ils veulent que tu t’intègres en te faisant te sentir mal partout. T’as une belle voiture, tu te fais contrôler deux fois par jour. Il y a toujours ce plafond qu’on n’arrive pas à percer.»

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Mauvais œil devient le premier album de rap français produit en indépendant à décrocher un disque d’or. Une réussite commerciale qui surfe sur le soutien relatif de la première radio rap du pays. Inquiète de certains passages comme “J’aime voir des CRS morts”, qui peut lui valoir un aller-retour devant les tribunaux mais flattant ses auditeurs, Skyrock diffuse quelques titres du disque, hors des heures de grande écoute.

Les relations entre la radio et le label 45 Scientific débutent dans l’électricité, comme le raconte Jean-Pierre Seck, quinze ans plus tard : “Lorsque nous sommes entrés dans son bureau, Laurent Bouneau nous a pris de haut en paraphrasant un passage du disque : ‘Désolé pour vous les gars mais moi je n’habite pas au XVIe sans ascenseur’.” Pour le patron de Skyrock, “certaines paroles étaient trop violentes, trop communautaristes. Je leur ai dit que ces punchlines empêcheraient Booba de grandir.”

« Il n’y a aucune découverte sur Skyrock. Ils passent ce qui explose aux Etats-Unis avec deux mois de retard. Et surtout, ils ne font rien émerger ». Juste, Skyrock est un collecteur mais toute l’écriture l’est. Le tout c’est de savoir ce qu’on en fait, de l’industrie manufacturée, de l’art, des ratages. On peut faire les trois mais la conjonction est rare.

Booba explique : “je voulais surtout faire un album solo. J’avais trop d’énergie, trop d’idées, trop de sons à faire. A deux, il faut faire des concessions. Les différences avec Ali existaient dès le début, elles se sont accentuées quand il est entré à fond dans la religion. A partir de là, ça ne voulait plus rien dire.”

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Temps mort, le premier album solo de Booba, arrive en 2002. La prose de Booba fourche la plume de l’écrivant Thomas Ravier qui analyse ses textes jusqu’à leur consacrer un article dans la Nouvelle Revue française. Pris de vertige, il y compare le rappeur à Céline ou Antonin Artaud et invente le jeu de mots “métagore” pour qualifier les instantanés boobiens. Morceau choisi parmi tant d’autres : “J’ai roté mon poulet rôti et recraché deux îlotiers.” «Je veux peser comme Depardieu», «J’ai plus de flow qu’une femme fontaine», «T’as un portefeuille à damier mais t’as rien à damer», « enfance insalubre, comme un fœtus avec un calibre ». Jean Birnbaum, parasite de plateau chez France-Culture et officier de la culture artistocrate d’Etat au Monde des Livres le classe parmi ses auteurs de référence.

« Lorsqu’on cite successivement La Nouvelle Revue française puis mes pires punchlines, je sais qu’on veut me faire passer pour un con ». Booba se trompe, le substantif en question ne lui est pas destiné. «Il faut remettre les choses dans leur contexte. Ce n’est pas toujours très malin, mais j’utilise les mots de la rue. Et puis on ne va pas me dire que je suis drôle, que j’écris bien, et ensuite, sur un sujet qui fâche, me reprocher mon style. Ce que je rappe n’est pas totalement la réalité non plus.»

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Un soir d’avril 2002, Booba s’apprête à quitter le Studio 287 (un club d’Aubervilliers tenu par Jean-Luc Lahaye et monté par des membres de HDC Desperado qui avait obtenu le soutien de Jean-Louis Voirain ­ procureur adjoint à Bobigny). Jacques Chirac vient d’y tenir un meeting.  Selon le Parisien, « Vers 6 heures du matin, Booba et l’un de ses amis se disputent avec deux clients. Les esprits s’échauffent et la sécurité de l’établissement, qui accueille tous les soirs des centaines de danseurs, expulse les quatre garçons. Mais la querelle n’en reste pas là. Sur le parking VIP, les choses dégénèrent. Plusieurs coups de feu retentissent. L’un des deux adversaires du rappeur et de son copain s’écroule, atteint d’une balle à l’abdomen. ». Durant cette période, une jeune fille, qui l’a connu, déclare : « Quand Booba est sorti de prison, il ne supportait plus les femmes et il est devenu super agressif. » Certains témoins accusent la star du rap d’avoir tiré. Conseillé par ses amis, Booba finit par se rendre afin de clamer son innocence mais il est incarcéré à la prison de la Santé dans l’attente de son jugement pour tentative d’homicide.

Selon la famille du rappeur, tout a commencé dans le club lorsqu’une des deux jeunes filles qui accompagnaient Booba et ses trois copains a été importunée par un jeune homme. « Le gars a essayé de l’embrasser et lui a dit qu’il fallait qu’elle reparte avec lui. La jeune fille lui a répondu qu’elle rentrerait avec Booba », raconte ainsi le grand frère du chanteur. « Mais le dragueur a saisi la jeune fille par le bras et Booba s’est interposé », poursuit-il. Une bagarre éclate alors entre le rappeur, ses trois copains et une bande de jeunes gens originaires d’Epinay-sur-Seine, la ville où on assassine les photographes amateurs quand des dealers sont dans le point de mire.

Pour assurer sa défense, sa mère et ses amis engagent un jeune loup des prétoires. Maître Lebras qui défend aussi les victimes du Cref ou un militaire antisémite prénommé Foued entre en scène : “Je connaissais le dossier sur le bout des doigts. On a réussi à prouver son innocence parce qu’une partie des témoins oculaires excluait qu’Elie puisse être le tireur. A la fin de ma plaidoirie, il avait des étoiles dans les yeux. Il est sorti au bout de quatre mois et il m’a ensuite demandé de gratter le meilleur contrat pour la suite de sa carrière. On a cassé l’accord avec 45 Scientific puis on a signé un pont d’or. Les montants étaient énormes. Au-dessus de Booba, il n’y avait plus que Jean-Jacques Goldman et Mylène Farmer.”

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“L’année suivante, Booba retourne en prison pour vol de voiture. Je le fais sortir au bout de quinze jours. Il parle de moi sur le morceau Batiment C, s’amuse l’avocat. J’étais au studio lors de l’enregistrement et je lui ai conseillé de bipper ‘Madame la juge, sale pute’. Il a été beaucoup plus malin, et il a bippé ‘juge’ plutôt que ‘pute.” En 2004, Booba ne se contente pas de sortir son deuxième album. Il lance également son label (Tallac Records) ainsi que sa propre ligne de vêtements. La marque Ünkut commence à habiller ses clips qui font office de vidéos promotionnelles.

Ünkut appartient à une société du nom de Izi Trading, basée sur les Champs Elysée et au capital social de 100 000 euros. Son gérant est un certain Laurent Abiteboul, ce qui est confirmé par son profil Linkedin. Il aurait affirmé avoir repris totalement le contrôle de la marque avec son frère, soit une répartition du capital de l’ordre 26% pour Jérôme Abiteboul tandis que Laurent Abiteboul possède 25%. Le chiffre d’affaires de la boîte serait de 10 millions d’euros. Ünkut sous-traite  en Chine et emploie une cinquantaine de salariés. «Je suis un entrepreneur. Quel que soit le domaine, le rap ou les fringues.» De fait, Booba promeut la beauferie biftonnée, Ünkut est donc partenaire actif de nombreux matchs de foot et de l’Equipe du Dimanche sur Canal+.

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Deux ans plus tard, l’album Ouest Side devient son plus gros succès commercial. Ecoulé à plus de 300 000 exemplaires, le disque lui ouvre les portes d’une audience plus large. Avec le single Boulbi, le rap français fait une entrée remarquée dans les clubs et les clients des boîtes parisiennes dansent majeur en l’air sur la piste en se prenant pour des rebelles.

« Je note toujours des punchlines (mots d’ordre, phrases passe-partout, vanne courte) dans un coin. Je les garde et je pioche dedans pour relever les textes que j’écris à part. Je me nourris aussi de mes discussions et de mon environnement culturel. Lorsque je vais au ciné, que je lis un truc, je le note. J’emmagasine beaucoup de choses. »

L’année 2008 est aussi cruciale que 2002. 0.9, son quatrième album, se vend trois fois moins bien que Ouest Side, et le rappeur consomme son divorce avec Skyrock lors du concert Urban Peace 2 organisé par la radio. Excédé par les insultes, crachats et autres projectiles lancés par une partie de la foule, Booba jette une bouteille de whisky dans la fosse du Stade de France. La même année, sa mère et son frère son kidnappés par deux jeunes de vingt ans, Guillaume et Ahmed, armés d’une bombe lacrymogène et d’un fusil flash-ball. Ils demandent une rançon. Booba travaille alors avec la police pour obtenir leur libération avant de déménager à Miami. Il se justifiera sur sa collaboration avec la police en expliquant qu’il connaissait les codes de la banlieue et qu’enlever une mère n’en faisait pas partie alors que torturer un jeune homme dans une cave ou cramer une fille, oui. On a la morale qu’on peut.

« Je n’ai pas choisi la France, je ne suis pas amoureux de ce pays. J’aime les gens qui s’y trouvent mais pas l’endroit. Je n’y suis pas attaché. Je ne crache pas sur la France mais je ne me sens pas patriote ou nostalgique. Je ne me lève pas le matin en me disant : “Putain, ça me manque, le camembert”. La seule chose qui me manque, ce sont mes amis ou ma famille et c’est la raison pour laquelle, je retourne en France tous les deux mois. J’ai toujours un pied-à-terre là-bas. »

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Internet lui permet de renouer avec le succès grâce aux clips de l’album Lunatic (2010) et d’entretenir son potentiel de fascination auprès d’un public toujours plus arrimés aux fantasmes qu’il véhicule : “Je suis un cliché, je fais tout ce que les gens ont envie de faire quand ils sont enfants. Petit, je jouais avec une Ferrari en Majorette, aujourd’hui je suis au volant.”

Après avoir croisé le fer et la plume avec Sinik, Rohff ou La Fouine, Booba est en guerre avec Kaaris. Booba raconte les circonstances de l’embrouille : “Quand j’étais en clash avec Rohff et La Fouine, Kaaris n’est pas intervenu. Nous avions organisé une interview pour qu’il marque son soutien, mais il flippait. Ce mec, je l’ai fait, je l’ai modelé et il a refusé de se mouiller. Tout le monde le voit comme un caïd avec une kalash mais c’est une baltringue ! Si tu tapes du pied, il s’enfuit en courant. Avec Kaaris j’ai joué aux échecs, je l’ai attaqué jusqu’à ce qu’il soit dans une impasse. Il était obligé de répondre.”

Rencontré début mars à l’endroit où la fameuse vidéo a été tournée, Kaaris réplique : “J’ai fait la pire vidéo qui a été faite dans le rap français et c’était pour lui. Le clasheur a été clashé. Booba est le dénominateur commun de toutes les embrouilles qui ont affecté le rap français. Quand j’échangeais des messages avec lui, il se contentait de se moquer des clips sortis par les autres rappeurs. C’est là que je me suis rendu compte qu’il suivait tout. Il n’y a pas un seul artiste qui lui échappe, même depuis Miami.” Entre deux taffes tirées sur son joint, le rappeur de Sevran ajoute qu’il n’avait “pas envie de le suivre aveuglément car dans sa carrière, Booba a lâché tout le monde”.

“Vivre de la musique n’a jamais été un rêve. Je me suis tout de suite dit que c’était un business. Si je suis solitaire c’est malgré moi et sans doute parce que je suis attaché à ma vision des choses. Tout le monde ne peut pas me suivre. Ça aurait été cool d’être à Miami avec les mecs du label 45 Scientific, mais je préfère être ici tout seul que dans le trou avec eux. Je n’ai jamais mis de croix sur les gens, mais si j’essaie de te donner un conseil et que tu ne m’écoutes pas, la croix se dessine toute seule.”

« Aujourd’hui je parle de ma Lambo, par le passé je racontais que je prenais le métro et que je vivais dans la cité. Certains mecs vieillissent mal car financièrement ils ne font rêver personne. Quand tu vois des rappeurs de quarante piges faire des clips avec des jeunes du quartier, c’est triste. Ils ne font rêver personne. Quand tu es petit, tu ne veux pas rester au quartier toute ta vie. »

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“Dès mes premiers textes, je parlais d’argent et de limousines. Aujourd’hui, j’ai encore plus que ce sur quoi je fantasmais quand j’étais ado. Je ne respecte pas tellement la thune ; mes billets, je ne les lèche pas. L’argent est un instrument. A l’époque de Lunatic, si l’album avait été un échec, j’aurais fait autre chose. Il n’y aurait pas eu de Booba, je ne me serais pas forcé.”

« Je ne serai jamais le porte-parole des banlieues. Les politiques parlent tout le temps d’intégration dans leurs discours mais tu penses vraiment que dans le XVIe arrondissement de Paris, les gens ont envie d’avoir une famille de Maliens sur leur palier ? »

« Sinik ? Il ne traverse pas le désert, il est carrément mort dedans. Il a eu le malheur de parler de ma mère et j’aime pas ça. Dans un titre qui s’appelait Le Duc, je disais “Les négros sont déclassés par Pokora, Diam’s et Sinik”. Ce n’était pas méchant. C’était une petit pique mais ça ne méritait pas des insultes. Sur son titre L’homme à abattre, il a dit “un vrai voyou n’appelle jamais les keufs” alors que ma mère, âgée de plus de 60 ans à l’époque, avait été victime d’un kidnapping. Ca m’a rendu fou. Je vivais encore à Paname à ce moment-là. C’était une période où j’étais d’humeur sombre et je n’ai pas du tout kiffé. Après, Tefa qui s’occupait de lui, a essayé de m’intimider pour que je ne réplique pas. Il a contacté des voyous et des grands de la cité pour essayer de m’effrayer mais ça n’a pas marché. Ca m’a simplement motivé deux fois plus. J’ai donc sorti mon Carton rose et j’ai insulté toute leur équipe. Dans le morceau, je cite Tefa Masta, Six-O-Nine et toute leur “équipe de lâches”. Je les ai tous mis dans le même panier et j’ai prévenu Sinik : “Si tu répliques en sortant ton carton rouge, j’ai mon carton noir qui est prêt et ça ne sera pas de la musique”. »

« Dans un clash, il y a toujours un gagnant et un perdant. Si tu restes dans ta ligne d’eau, personne ne vient te faire chier. Regarde, un mec comme Soprano. Il ne fait pas d’histoire, il a son public et il poursuit son business tranquille. Mais si tu viens te frotter à moi, tu prends le risque de tout perdre. Quand tes fans te voient perdre, ils t’abandonnent. »

“Couille de Bois” a décidé de faire son clash, je me suis rendu compte en réécoutant Wesh Morray qu’il pourrait prendre ça comme une réponse. Comme si j’avais un coup d’avance. J’étais persuadé qu’il allait le prendre pour lui. C’est vraiment un golmon bas du front. Je le savais débile mais aussi lâche et débile en même temps, ça m’a surpris. Qu’il s’attaque à un jeune vendeur qui n’avait rien fait, c’est stupéfiant de bêtise. Pourquoi s’en prendre à lui ? Rohff pensait quoi ? Que j’étais vendeur et que faisais faire les essayages ? Il est consternant.

La Fouine, je n’aime pas ce qu’il fait mais il est cent fois plus fort que Rohff. D’ailleurs, il suffit de regarder les chiffres pour s’en apercevoir. Les deux sont mauvais mais parfois La Fouine a de l’esprit, il a des punchlines. Rohff est nul. On ne fait même plus attention à ses flops, tellement il y en a. Sa carrière est jalonnée d’échecs et de clips pourris. Il est sous assistance respiratoire mais à un moment donné, faut le débrancher, ça sert plus à rien de continuer.

JoeyStarr, il est acteur. MC Solaar, que j’adorais, est aux Enfoirés. Et IAM, ils font un album hommage à Enzo (sic) Morricone! Ils ne méritent pas le respect.» Il admet donc le mauvais goût intrinsèque et cyclique du public. Il peut aussi adorer et brûler, tomber juste et par hasard, le style unique, le public ne le voit jamais, ce qu’il veut ce sont des noms, des idoles, des maîtres et des fétiches, du fouet et du rêve, des pelures de billets dans les yeux comme autant de feux clignotants.

La vulgarité, il s’en repaît : «C’est comme raconter une énorme vanne, certains comprennent. D’autres, non. Il y a des univers irréconciliables. Si j’amenais un député UMP dans un strip-club où je vais souvent à Litlle Haïti, il ferait une syncope.» Ce type ne doit pas connaître DSK.

Libé / Les Inrocks / Le Parisien / Artjuice / BAM

« La musique, c’est comme la poésie, c’est une manière de laver son âme. Et lorsqu’on a traversé comme moi autant de cauchemars dans sa vie, on est obligé de laver son âme. Quand j’aurais tout lavé, je pourrais peut-être me remettre à la poésie… »

« Il y a toutes sortes de façons de faire parler des gens. Il faut d’abord avoir de bonnes oreilles, parce que les gens disent beaucoup de choses inutiles, et il faut capter les détails intéressants. Quelquefois, on passe toute une soirée, ils disent rien d’intéressant, et il faut attendre, un peu comme un chasseur très patient qui attend que le lièvre sorte du bois. Et quand le lièvre sort, alors ce moment-là, il faut pas perdre de temps, parce que ça, c’est la parole qui sort et qui est la vérité.»

Liao Yiwu

Il existe en Chine ce que l’on appelle la “littérature de reportage”, même si elle n’a pas donné lieu à une grande tradition. En revanche, écrire la grande histoire est une tradition typiquement chinoise, mais personne n’a jamais rendu compte de la façon dont les individus ont vécu les événements. Dans les années 1980, la littérature de reportage a été marquée par une figure hors pair, celle de Liu Binyan, qui écrivait pour Le Quotidien de la jeunesse de Chine [l’organe de la Ligue de la jeunesse communiste chinoise]. Sa méthode consistait le plus souvent à analyser une affaire passée et à mener l’enquête sur son contexte. Il est mort en exil à Princeton, aux Etats-Unis, en 2005. Ensuite, il faut citer Su Xiaokang, l’auteur de la série documentaire Heshang [L’élégie du fleuve], en 1987-1988. A partir de là vient une suite ininterrompue de textes de littérature de reportage qui va jusqu’à Lu Yuegang et au livre de Chen Guidi et Wu Chuntao Les Paysans chinois aujourd’hui [Bourin, 2007], une enquête opiniâtre qui montre la paysannerie de l’intérieur.

Peu avant mon premier séjour en Allemagne, un homme est venu me voir, c’était le fils de Liu Wencai. Pour les Chinois, Liu Wencai est l’incarnation du mal. Il était, comme tout le monde l’apprend enfant, l’un de ces sales grands propriétaires terriens qui exploitaient impitoyablement les pauvres paysans, et il a été liquidé pendant la réforme agraire [en 1949]. Le fils me raconte que, lorsqu’il avait un an et demi – il était trop petit pour s’en souvenir, il l’a appris plus tard –, sa mère s’est pendue dans l’appartement et personne ne s’est occupé de lui. Il a franchi trois portes à quatre pattes et il est arrivé jusqu’à une rizière, dans laquelle il est tombé. Il s’est mis à crier, les voisins l’ont entendu, mais personne n’a osé se porter à son secours, parce qu’il était le fils d’un sale propriétaire terrien. Jusqu’à ce qu’une villageoise, qui faisait partie du Comité des femmes, tranche :“Mais c’est un enfant, sauvons-le !” Elle a pris le bébé chez elle, après avoir reçu l’aval de son unité. Juste au moment où le petit garçon était sauvé, on a entendu le coup de feu qui allait tuer son père.

Lao Wei : Je vais raconter tes antécédents familiaux d’après mes souvenirs : Liu Shengshi, dont les ancêtres étaient du Hebei, vient d’une famille de cadres révolutionnaires. Fin 1950, son père, en tant que chef d’une équipe de propagande du quartier général d’une division, accompagne l’Armée populaire de libération vers le sud, afin de détruire les dernières lignes de défense de l’ancien pouvoir sur le continent chinois et entre dans Chengdu. La guerre territoriale de grande ampleur étant terminée, son père, ainsi que de nombreux militaires ayant connu l’épreuve du feu, est démobilisé. Il s’investit alors dans l’édification du nouveau pouvoir politique à l’échelon local. Conformément aux directives de l’organisation, il participe au démantèlement de la Ligue de la jeunesse des trois principes du peuple, appartenant au Kuomintang, et à leur remplacement par la Ligue de la jeunesse communiste, relevant du parti communiste, et il devient secrétaire général du comité municipal de la nouvelle Ligue.

La mère de Liu est d’origine ouvrière. Elle fait la connaissance de son conjoint lors de la vague de fusion privé-public. Après la « campagne de réforme des capitalistes », elle intègre la première équipe de membres du parti des ouvrières d’une filature. La relation de travail entre elle et lui se transforme de manière logique en une relation amoureuse, puis familiale. Au printemps de 1961, Liu Shengshi vient au monde. Elle grandit et devient une fille vigoureuse, ce qui est alors un phénomène rare, car c’est justement la période des prétendues « trois années de catastrophes naturelles », les cadavres des gens morts de faim jonchent tout le Sichuan et le taux de natalité de la nation chinoise atteint presque son niveau le plus bas depuis plus d’un millier d’années…

Liu Shengshi : Mon vieux Wei, arrête ! Tu pourrais faire un parfait espion, ton cerveau fonctionne comme un magnétophone, qui enregistre tout et n’importe quoi, que ce soit utile ou non. Cependant, sans le vouloir, tu as évoqué le péché originel, mon péché originel. Par la suite, j’ai accepté les dispositions de Dieu et j’ai emprunté la voie de la propagation de l’Évangile, qui était sans doute liée à ma famille et à mon éveil à la conscience de la rédemption.

Lao Wei : Continue, s’il te plaît.

Liu Shengshi : Je suis la rebelle d’une famille révolutionnaire, et je n’avais pas le moindre langage commun avec mes parents.

A un an et demi, j’ai été placée dans une crèche, puis dans un jardin d’enfants réservé aux hauts dirigeants. Par la suite, j’ai reçu une éducation communiste, sur le mode du gavage de cerveau, jusqu’à ce que je sois reçue à l’examen d’entrée à l’université. Mes parents étaient totalement investis dans leur travail et ils avaient contaminé la maison avec cet enthousiasme ; c’est pourquoi chaque occasion de côtoyer leurs enfants était très formelle, comme on rend une visite à des prisonniers. Par la suite, ils ont été mis à la retraite avec maintien de leur salaire (2) et le Parti ne leur demanda même pas de fournir leur « chaleur résiduelle » (3). Brusquement, ils se rendirent compte qu’humainement, ils avaient vécu dans un extrême dénuement, sans violon d’Ingres ni même la possibilité de connaître une vie familiale. Âgés de plus de soixante-dix ans tous les deux, ils passaient leurs journées à se disputer, de manière totalement déraisonnable, attaquant l’autre comme si c’était un ennemi.

Lao Wei : Et leurs croyances ?

Liu Shengshi : Leurs croyances, c’était de la roupie de sansonnet. Le parti communiste leur avait fait des promesses en l’air, qui ont rendu folles plusieurs générations. Actuellement, beaucoup de vieux cadres se sont entichés du Falungong (4) et on ne peut plus les en arracher. La raison de cela est qu’ils n’avaient plus de cœur à l’ouvrage, l’idéal auquel ils avaient consacré leur jeunesse et leur ardeur juvénile était resté hors d’atteinte.

Dès qu’on prononçait le nom de Jiang Zemin, mon père se mettait à jurer comme un charretier. Toute cette bande de vieux révolutionnaires entretenait même des liens secrets, prévoyant de se rassembler à telle heure, tel jour, tel mois et telle année sur la place Tian’anmen, en uniforme, avec toutes leurs décorations, pour y faire un sit-in afin de protester contre la trahison de la tradition révolutionnaire par le pouvoir actuel. Ils flanquaient une peur bleue à l’armée et au gouvernement. Il y a quelque temps, les autorités envoyaient chaque jour des gens à la maison pour « s’informer de la santé » de mon père et faire avec lui un travail idéologique. Mon père, la nuque raidie, discutait avec eux. Mon père, ce héros, pouvait enfin livrer bataille.

Lao Wei : Ton père et toi étiez devenus des ennemis du pouvoir.

Liu Shengshi : J’étais née par erreur dans ce genre de famille. Quand j’ai été baptisée, j’ai supplié le prêtre Zhang de me donner le nom que je porte aujourd’hui, car dans les années 1980 j’avais écrit de la poésie moderne et j’étais devenue ce qu’on pourrait appeler une poétesse du célèbre courant X. J’ai été mariée et j’ai fait un assez long détour avant que mon destin prenne meilleure tournure et me conduise à trouver Dieu.

Lao Wei : Je suis un ami de ton ancien mari.

Liu Shengshi : Je sais. Quand nous habitions la ruelle du Samsara, tu es venu à la maison. Tu as oublié ? Nous nous étions même essayés ensemble à l’écriture automatique. Quand nous étions ivres morts, nous avons allumé le magnétophone : toute notre bande s’est accrochée pour débiter, chacun à son tour, des propos incohérents ; nous croyions tous que nous allions donner naissance à une « poésie remarquable ». Avec, pour tout résultat, une seule phrase acceptable : « Dans l’alcool le loup rouge bave. »

Jusqu’en 1986, pendant la période où les courants poétiques faisaient le plus parler d’eux, ma maison est devenue une véritable auberge espagnole ; l’un après l’autre, les groupes de fous arrivaient et repartaient, mangeant, buvant, pissant, chiant et dormant par terre. Mon unique travail consistait à acheter toutes sortes d’alcools et de plats cuisinés. Par la suite, je me suis enfermée une nuit dans la cuisine et j’ai ouvert le gaz pour me suicider.

Lao Wei : Pourquoi ?

Liu Shengshi : Ces gars et ces filles avaient fini par faire l’amour à plusieurs chez moi ! X s’était même allongé au milieu, c’était horrible. Le but et le degré de leur art, c’était ça ! J’étais tellement furieuse que j’étais incapable de me concentrer et il m’arrivait d’avoir des hallucinations visuelles et auditives. Bon, ça suffit ! Je n’ai plus envie d’en parler.

Lorsque je suis arrivé en prison, j’ai rencontré Li Bifeng qui avait été incarcéré quelques mois avant moi. Lorsqu’il m’a raconté les conditions de détention, je lui ai demandé moi aussi, “comment fait-on pour tenir ?” Il avait haussé les épaules et m’avait répondu : “Je ne sais pas, on tient. » Même les rats éprouvent des sentiments l’un pour l’autre quand ils grandissent dans le même trou, alors les humains…»

Après trois mois au secret dans le sinistre centre d’investigation de Chongqing, au Sichuan, Liao Yiwu est placé officiellement en état d’arrestation le 13 juin 1990. Il avait écrit, Rentrez filles aux lèvres pâles, rentrez mes sœurs, mes frères blessés, tachés de sang et de cerveaux éclatés.

Qu’est-ce qu’un centre d’investigation ? Un lieu de garde à vue éternelle (les 45 jours de principe sont une fiction, il y restera des mois), une zone de disparition où les officiers, les surveillants délèguent tantôt aux « rouquins » (détenus ayant fini leur peine, sorte de kapos) et surtout aux truands la bonne gestion tortionnaire du lieu. Il en résulte des chefs de cellule, des sous-chefs, des classes supérieures de détenus et des sous-classes. 12 m2, 18 détenus les bons jours. Et surtout, ce « Cent huit herbes rares de la montagne des pins », suivi de 38 intitulés souvent poétiques. Il s’agit d’un « menu » de tortures variées

« L’épaisse porte métallique de la cellule 10 s’ouvrit dans un bruit sourd. Les nombreuses têtes rasées et luisantes saluèrent mon arrivée. Deux détenus se tenaient nus dans un coin, leurs pieds et poings enchaînés – signe que j’avais devant moi des condamnés à mort. C’était la première fois que je voyais de si près des hommes promis à la peine capitale.Je gardai mon sang-froid, mais une scène profondément enfouie dans mes souvenirs d’enfance refit surface. J’ai grandi dans une petite ville. Dans les années 1960, les exécutions de criminels étaient des manifestations publiques de première importance. J’avais neuf ans. Un jour, une exécution fut annoncée et la ville entière vint assister à l’événement. Des milliers de personnes avaient envahi le stade où devait se tenir un procès public. Un criminel, menotté et bâillonné, fut hissé sur le côté de l’estrade ; un panneau pendait à son cou, sur lequel le mot “contre-révolutionnaire” était barré d’un grand X.Je m’étais joint à un groupe de gamins intrépides et nous nous frayâmes un chemin jusqu’aux avant-postes, glissant comme des anguilles entre les jambes des adultes, ignorant le risque de nous faire piétiner par la foule. Nous étions prêts à ramper jusqu’au premier rang pour voir l’ennemi condamné et lui jeter des pierres et des détritus. Autour de moi, les gens hurlaient : “Tuez-le !” Le juge présidait le procès depuis son podium et faisait entendre sa voix grâce à un haut-parleur ; ses paroles frappaient la foule comme des roulements de tonnerre. L’ennemi avait le corps couvert d’ecchymoses et de coupures, sa tête saignait et elle était déformée par les jets de pierres qu’il subissait. Bizarrement, j’éprouvai de l’excitation à la vue de ce spectacle d’un homme entravé, submergé par la peur, dont le corps flasque était soutenu par des policiers.  Le châtiment eut lieu, en fait, dans une zone montagneuse accidentée, quelque part le long de la rivière. Après l’exécution, le corps du défunt fut enveloppé dans des ballots de paille et envoyé à la crémation. La Chine exécute sans doute plus de condamnés qu’aucun autre pays au monde. Un ami de mon frère, qui a travaillé au tribunal municipal de Chengdu, m’a dit un jour que dans les années 1990 cela concernait entre dix et quinze mille personnes chaque année. La peine était en général appliquée assez rapidement, entre deux semaines et trois mois après avoir été prononcée. Vue la corruption généralisée du système judiciaire, on ne peut que penser qu’un grand nombre de ces condamnés l’ont été à tort.»

« Au centre d’investigation de Songshan, chaque cellule était équipée d’un seau qui faisait office de tinette. Ici, au moins, nous disposions de vraies toilettes – un urinoir en forme d’auge et des chiottes à la turque ouvertes dans un coin. La passoire qui couvrait la cour et la fenêtre équipée de barreaux de fer dans la salle du fond offraient une bonne luminosité et une circulation de l’air correcte. Tous les recoins de la cellule, bien entendu, étaient exposés aux yeux fureteurs des gardiens. Ils effectuaient consciencieusement leurs patrouilles, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à l’extérieur et sur le toit où une passerelle protégée leur avait été construite.Les détenus recevaient leur nourriture à travers une petite ouverture percée dans le côté droit du mur latéral, qui ressemblait à une meurtrière dans un château fort. Un gros œilleton rond, placé sur la porte d’entrée, permettait de contrôler les activités autour de cette embrasure aux heures de repas. Aucun point de la cellule ne pouvait donc échapper à la surveillance.“Cette disposition est importée de Tchécoslovaquie”, fanfaronna le chef.Si je n’avais jamais vu de prison tchèque, j’étais familier des cages des animaux, dans les zoos qui exposaient deux ou trois tigres, lions ou chimpanzés dans un enclos grillagé, avec un aménagement similaire. Et une chose était claire : l’entassement de dix-sept Homo sapiens dans un local si exigu nous obligeait forcément à la plus grande des promiscuités.Il y a quelques années, j’ai lu Ecrit sous la potence, un essai rédigé par le journaliste tchèque Julius Fučík.

Je me souviens d’une phrase dans laquelle il décrivait sa cellule dans une prison nazie : “Sept pas de la porte à la fenêtre, sept pas de la fenêtre à la porte.” Les nazis semblaient faire preuve de générosité, vu la taille de cette cellule, attribuée à un journaliste qu’ils venaient de condamner à mort. Dans la nôtre, dix-sept prisonniers dormaient côte à côte sur le grand lit en ciment. Etant nouveau venu, j’aurais dû hériter, me dit-on, de l’emplacement le plus proche du trou des toilettes. Mais, compte tenu de mon “statut d’intellectuel”, le chef décida de me placer au milieu du lit, entre les deux morts-vivants. Je m’inclinai devant tant de générosité. »

Mon récit porte sur une période donnée [1990-1994]. Ce genre de témoignages est rare, et il est donc difficile de faire des comparaisons.Ce que j’écris concerne la situation d’il y a vingt ans. Y a-t-il eu tellement de progrès que cela, en vingt ans ? A l’époque, il n’y avait guère de différence entre la situation que nous connaissions et celle qui prévalait vingt ans auparavant, dans les années 1960, ou même 1950 [plusieurs des codétenus de Liao Yiwu étaient incarcérés depuis très longtemps]. Les progrès sont infimes. A Chongqing, il y a vingt ans, les règles étaient celles qui avaient toujours été. Considérant que cette dictature ne change pas, il n’y a pas de raison pour que la prison change. Et puis, quand un régime est en crise, la prison est d’autant plus dure.

A son arrivée au centre de détention, on lui présente donc le « menu », c’est-à-dire une liste de plats qui sont autant de tortures auxquelles il sera soumis s’il rencontre l’arbitraire.

Menton de cochon rôti, on se contente de briser les dents d’un uppercut, ragoût de groin de cochon : l’exécutant écrase les lèvres du détenu entre deux baguettes jusqu’à ce qu’elles enflent. Mapo Tufu : l’exécutant introduit une douzaine de grains de poivre dans l’anus du détenu et l’empêche de les en faire sortir, quand bien même cela serait douloureux. Il existe «la bouillie de tortue molle» (le détenu doit tremper ses fesses dans une bassine d’eau bouillante), « côtelettes de porc grillées» (le prisonnier passe entre deux rangées de collègues qui lui frappent les côtes), crachoir humain, bouche ouverte auprès du chef pour recevoir déjections, cendres, crachats.. Quand le chef de la cellule décide de «commander un plat», toute la cellule s’exécute, liguée contre le fautif. «La raison de cette déshumanisation, c’est l’Etat lui-même qui emploie des détenus pour administrer d’autres détenus.» « Chaque fois que ce châtiment était pratiqué le détenu s’évanouissait », ou « durant mon séjour à Songshan, plusieurs prisonniers sont morts à la suite de ce genre de torture »

Un chapitre est consacré à Wan Li, 20 ans, dit «l’Epileptique», tombé entre les mains du gardien «Liu le Pervers». Celui-ci ne supporte pas que Wan Li ne réagisse pas à sa matraque électrique, qu’il lui fait «lécher comme une glace». Il ordonne à des sbires de le déshabiller et de lui «enfoncer la matraque dans le cul». Aucune réaction. Il le fait alors enchaîner à un autre détenu. «Ainsi un couple de Siamois vit le jour dans notre cellule. Liés par les mains, ils devaient tout faire ensemble. Quand l’un d’eux s’accroupissait au-dessus de la fosse des toilettes, l’autre restait en face de lui… Ils servaient de divertissement aux codétenus, n’importe qui pouvait leur filer des coups de pied dans les fesses.» Quand «Liu le Pervers» attache un troisième malheureux aux Siamois, Wan Li pique une crise que le médecin de la prison soigne en lui administrant une gifle.

Plus tard, le chef de cellule, mafieux dans le civil, fait de Wan Li son protégé, et lui assigne sept subordonnés, dont cet orphelin fait immédiatement «sa famille», l’un jouant l’épouse, l’autre le fils ou le grand-père… Il les tyrannise bientôt, les frappant et les privant de nourriture.

Les tortionnaires eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Le retour de manivelle institutionnalisé est part de l’angoisse générale. Deux fois l’an au moins, ici comme dans la prison ordinaire, sont lancées des « campagnes hystériques de confessions-dénonciations », avec coups, fers de vingt livres, thamzing (séance autocritique), qui peuvent soudain s’abattre sur le tyran cellulaire d’hier. Dans les boyaux aveugles et puants du centre d’investigation, il n’y a pas de gagnants. Un condamné à mort appelé par erreur (un problème d’homonymie) revient presque vidé de son sang (les condamnés à mort sont les principaux fournisseurs d’organes en Chine), traînant à nouveau ses fers.

Tant que la dictature durera, le cycle sera immortel.

Il y a une dizaine d’années, il y a eu un incident, que l’on a appellé l’affaire « Sun Zhigang ». Un migrant a été assassiné par des vigiles au moment où il allait être emmené dans un « centre de détention et d’investigation« , c’est-à-dire un centre de rétention destiné aux personnes qui ne sont pas originaires de la ville dans laquelle elles se trouvent. L’affaire a fait un tel scandale que le système chinois a annulé ces centres de rétention très critiqués. À l’époque, cet incident a suscité un espoir immense : tous mes amis affirmaient que le système chinois était en train de changer. Or  après la suppression de « centres de rétention » sont apparues les « prisons noires », dans un contexte encore plus barbare que ces centres.

Liao Yiwu a tenté par deux fois de se suicider, lors de son parcours carcéral. « Les tortures les plus rudes peuvent offrir à un poète une cure d’hallucinations ». J’ai commencé à écrire en sortant de prison. J’avais pris l’habitude de griffonner des poèmes en tout petit car on ne nous fournissait crayon et papier que deux heures par mois. La première fois, ça m’a pris un peu plus d’une année. J’avais plus de 300 000 caractères ! Le 4 avril 1995, la police est venue me confisquer mon manuscrit. A l’époque, je n’utilisais pas d’ordinateur, j’écrivais tout à la main. Ensuite, j’ai eu le choix : je devais oublier ou tout récrire. J’ai mis deux ans à tout récrire. Cela a été un formidable exercice de mémoire. Et, paradoxalement, cela m’a beaucoup aidé sur le plan littéraire ainsi que pour mes reportages sur les bas-fonds de la société chinoise ; j’étais capable de tout enregistrer dans les moindres détails… Puis la police est revenue. J’avais écrit encore plus petit pour cacher les pages, mais on m’a tout volé à nouveau. La troisième fois, j’avais un ordinateur, une grosse machine, et j’ai pris la précaution de faire des copies. Bien sûr, chacun de mes manuscrits était différent. Seule la police peut vous dire lequel était le meilleur.

Un policier m’a proposé de vendre des pantalons et de les vendre avec de fausses étiquettes de marque. En cas de problème, je serai là, m’a-t-il dit. Et quelques temps plus tard, c’est le même qui m’a confisqué le manuscrit que j’étais en train d’écrire, m’obligeant à tout recommencer Les policiers sont mes meilleurs lecteurs. A force de saisir mes écrits et de les disséquer pour trouver des raisons de me poursuivre, ils sont devenus de vrais spécialistes de mon œuvre.

Aujourd’hui, les Chinois ne respectent ni le ciel ni la terre. Cet athéisme signifie la destruction des esprits et de l’esprit. Les Chinois brûlent de nouveau de l’encens et vénèrent Bouddha, certes, mais en réalité ils ne respectent plus rien. Au fond, les Chinois sont pragmatiques : s’ils n’aiment pas quelqu’un, s’ils le détestent, ils veulent sa mort. J’estime que cet état d’esprit exerce une très grande influence, même parmi les catégories sociales instruites – la mort de l’autre devient la solution à mes problèmes. En Occident, où le système permet de destituer un dirigeant politique, les choses sont plus simples.

La Chine a changé, tout le monde semble préoccupé par l’argent. Autrefois, lors des enterrements, un joueur de suona [flûte traditionnelle à bout évasé] jouait de la musique funéraire. Aujourd’hui, dans les villes, cela ne se fait plus. Ce qu’on fait à la place est parfaitement ridicule. Avant, un enterrement avait quelque chose de noble et de mystérieux ; de nos jours, c’est un événement terre à terre : lorsqu’une personne meurt, on conserve son corps dans une salle funéraire. De plus, de notre vivant, on nous demande de choisir le type de cérémonie : à l’occidentale ou à la chinoise, ou bien les deux – ceux qui ont de l’argent choisissent les deux. Et puisque toutes les bonnes choses vont par trois, on se dit : “Allez hop ! On va se trouver trois faux moines bouddhistes qui liront les sutras, puis trois faux maîtres taoïstes, puis on posera une croix sur le cercueil, qui sera précédé par un faux prêtre.” On aime aussi envoyer quelques types habillés en gardes du corps, avec des gants blancs, pour que ça ait l’air de l’enterrement d’un membre du Comité central. C’est aberrant d’être ridiculisé à ce point et avec une telle vulgarité. En bref, ceux qui ont de l’argent aujourd’hui peuvent se payer toutes les religions. A l’heure du matérialisme triomphant à la sauce communiste, ceux qui avaient bravé le pouvoir en défilant pour la démocratie se revendiquent désormais apolitiques. Cet automne, juste avant de quitter la Chine pour aller en Europe, un patron de restaurant en pleine faillite m’a raconté ses déboires. En me racontant ses malheurs, il m’a expliqué les secrets de fabrication de l’huile frelatée, davantage composée d’huile de vidange que d’huile végétale, qu’il utilisait dans ses cuisines. Mais ce qui m’a horrifié, c’est qu’il ne m’aurait pas dit cela s’il n’avait pas fait faillite ! On en apprend tous les jours… Et je viens récemment de m’apercevoir qu’un poisson très prisé à Chengdu a été nourri avec de la fiente de poulet puis, à présent, avec de la matière fécale humaine. Mais on ne dit pas cela aux visiteurs occidentaux venus y faire des affaires.

La Chine vit dans une bulle spéculative très bien déguisée. Ceux qui en ont le plus profité sont ceux qui ont le plus placé d’argent à l’étranger et qui sauront partir lorsque le système explosera. Ils préfèrent naturellement tirer les bénéfices de cette bulle plutôt que la faire connaître et continuer à propager l’idée de grands succès économiques. Or tout le système est basé sur une escroquerie.

Prenons l’immobilier, par exemple. Le ciment, les parpaings ou l’acier sont de très mauvaise qualité. D’ici douze, quatorze ans, tout cela va s’effondrer, au sens propre comme au figuré. Mais les spéculateurs couleront leurs vieux jours sur la Riviera ou à Vancouver. Si, un jour, je devais me retrouver en exil, je ne voudrais certainement pas les avoir comme voisins !

Je dirais qu’il y a deux grandes catégories de figures du petit peuple. La première vit dans la souffrance car elle subit les sévices, l’autre est plongée dans la honte. L’histoire de la Chine est dans un cercle vicieux, parce que pour sortir de la misère, il vous faut devenir sans vergogne – et commettre le vol, le viol ou pratiquer la prostitution -, et donc vous augmentez la souffrance ambiante. Du fond de ma prison, j’ai oublié ma posture d’écrivain et de prisonnier politique car seule la survie prime. Mais cette carapace m’a aidé. Nous autres intellectuels pouvons utiliser notre plume ou notre notoriété pour subsister. Les gens de peu sont bloqués dans leur misère, sans véritables moyens d’expression, car il n’y a jamais eu de passerelle entre l’élite et les bas-fonds.

J’ai calculé : il faudrait plusieurs générations aux ouvriers migrants qui construisent les tours des nouvelles métropoles pour pouvoir s’y acheter ne serait-ce qu’une salle de bains. Les paysans comptent aussi parmi les principales victimes du développement actuel. À cause du caractère très spéculatif du marché de l’immobilier, tout le monde essaie d’accaparer leurs terres, les potentats locaux et les hommes d’affaires. Une fois acquises, on y met encore plus d’immeubles, de terrains de golfs et d’aéroports.

Dans la conception traditionnelle chinoise de la vie et de la mort, la mort constitue une sorte de renversement du rapport entre le yin et le yang. Le yin est le monde de la mort. Le yang le monde du vivant, notre monde. La vie et la mort, l’obscurité et la clarté sont voisins et s’entremêlent. Dans le monde paysan, les métiers spirituels, comme celui de maître feng shui ou de devin, qui sont censés être capables de transcender les limites de notre condition, ont quelque chose à voir avec la mort. A la campagne, on voit partout des tombes. Lorsqu’un membre d’une famille meurt, on l’enterre aussitôt devant la maison ou derrière ; la cohabitation avec les morts est naturelle et ­paisible. Selon la croyance ­traditionnelle, la vie et la mort ne sont pas éloignées. Je ne parle pas de la religion, mais de la croyance aux esprits. Or le Parti communiste a violenté non seulement les vivants, mais aussi les morts. Il a ouvert les tombes et profané les sépultures. Des gens ordinaires participent à ces atrocités, ils outragent les morts, ils mettent d’autres personnes dans les tombes. Le fils d’un propriétaire terrien a été contraint de traîner la dépouille de sa grand-mère, qui avait appartenu au Kuomintang ; la défunte et lui-même ont été critiqués et humiliés en public.

A une époque, les histoires de ce genre étaient monnaie courante en Chine – à partir de la réforme agraire jusqu’à la campagne antidroitière [1957] et aux trois années de famine [1958-1961], durant lesquelles certains en ont été réduits à manger leurs enfants. Et ceux qui ne pouvaient pas se résigner à manger leurs propres enfants les échangeaient avec ceux des voisins. Ce ne sont pas des cas isolés. Depuis la Révolution culturelle jusqu’à nos jours, s’alimenter est resté un réel problème en Chine – pensons simplement au scandale du lait en poudre contaminé à la mélamine [en 2008].

Lorsque les missionnaires protestants et catholiques, venant d’Amérique, d’Europe ou d’Australie se sont installés chez nous vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les Chinois ont été tout d’abord surpris par ces étrangers qui venaient de si loin pour les aider et partager leur misère. Nous n’avions pas l’habitude d’un tel altruisme en Chine. Puis, cette surprise s’est muée en respect.

Prenez le pasteur anglais George Clark et son épouse, une jeune Suissesse prénommée Fanny. Ils ont été les premiers Occidentaux à s’installer dans la région de Dali. Le couple a appris le chinois pour évangéliser, ouvert une école, un internat et se sont démenés pour aider les gens. Mais ils n’ont fait que quelques adeptes, jusqu’au moment où Fanny Clark est tombée gravement malade après avoir mis au monde son fils Samuel. Son agonie a duré longtemps et tous ceux – de plus en plus nombreux – qui lui ont rendu visite, ont été frappés par sa sérénité, son optimisme et sa volonté de partager sa foi malgré les douleurs et l’imminence de sa mort.  Le comportement digne et aimant du pasteur Clark a aussi impressionné le voisinage. Après le trépas de Fanny Clark, des centaines de Chinois, portés par ce modèle, ont choisi le christianisme. D’autres missionnaires ont eux aussi, par leur exemplarité, semés des graines d’espoir dans le cœur des Chinois qui n’avaient pas l’habitude de voir quelqu’un se soucier d’eux sans rien attendre en retour.

La volonté, dès le début, est d’extirper de l’esprit des Chinois la religion et, en particulier, ses éléments étrangers. Le Parti communiste chinois (PCC) déteste les missionnaires encore présents, français, italiens, norvégiens, américains… parce qu’il perçoit, peut-être intuitivement, qu’ils ne figurent pas sur la même longueur d’ondes que le régime. Il expulse tous les missionnaires encore en Chine et réprime tous ceux qui ont été convertis parce qu’il les croit susceptibles d’être des espions à la solde de l’étranger. Considérés comme des ennemis de la République populaire de Chine, ils ont le choix entre renoncer à leur foi et intégrer l’Eglise officielle dite des trois autonomies (autosuffisance économique, spirituelle – par la rupture avec le Vatican -, et identitaire) sous la tutelle du parti ou l’internement en camp de travail pour y subir un lavage de cerveau et, faute de renoncement, être exécuté.

« Pendant les années de calamités naturelles, les années d’atrocités de la soldatesque, il n’était pas rare que les gens d’ici abandonnent leurs enfants. Ceux qui avaient un peu d’humanité attendaient qu’ils fassent beau (…) pour les déposer discrètement devant le portail de l’église. Le lendemain à l’aube, les sœurs les découvraient en ouvrant la porte et, naturellement, les recueillaient; qu’ils soient en bonne santé ou malades, elles dépensaient toute leur énergie à les choyer. (…) J’ai vue de mes yeux, plusieurs fois, des bébés filles, pas encore sevrées, qu’on avait jetées sur les pentes des collines ou au bord du lac, abandonnés au griffes des bêtes sauvages et des chiens errants. Les bébés garçons qui étaient malades et qui, à vue de nez, ne survivraient pas, étaient traités comme les filles: jetés n’importe où. Quand les sœurs sortaient et en trouvaient, elles les ramassaient et les ramenaient à l’église pour que les prêtres tentent de les sauver.  Tous avaient quelques notions de médecine »

Il y a des Églises un peu partout en Chine, clandestines ou officielles. Et certains de mes amis sont devenus chrétiens. Au début du XXIe beaucoup de chinois se sont convertis au catholicisme ou au protestantisme. Se convertir, c’est une façon de chercher un secours spirituel. Yu Jie, un écrivain devenu célèbre au début des années 90, épuisé par les menaces du régime, a fini par se convertir, tout comme mon ami Wang Yi. Leurs femmes aussi. C’était pour eux une barrière contre la peur. D’ailleurs, quand ils me rencontraient, mes amis fraîchement convertis m’incitaient à le faire. Mais ça ne résonnait pas du tout en moi. Il y a eu aussi à cette époque une très forte influence des DVD clandestins venus directement des États-Unis. On y voyait des célébrations religieuses avec des milliers de personnes, où l’un des participants témoignait de sa rencontre avec Jésus et fondait en larmes devant l’assistance qui levait les mains et chantait « hallelujah » ! J’ai assisté à des scènes identiques en Chine, pas seulement sur DVD. Je trouvais ça plutôt comique.

« J’ai connu Liu Shengshi il y a une dizaine d’années. C’était l’époque où la révolution littéraire faisait rage. Les fous avaient surgi en grand nombre et, véritable chef de guerre à la tête d’un courant poétique d’avant-garde, dans la fleur de l’âge, elle mettait tous ses adversaires en déroute grâce à sa langue acérée. Par la suite, elle abandonna la poésie, se consacra au catholicisme et, dès lors, mena une vie de vagabonde et perdit toute sa beauté.

Je me souviens vaguement l’avoir vue une première fois, après le 4 juin 1989 (1). Vêtue d’une veste et d’une jupe noires, elle avait surgi d’un angle du mur et m’avait fait bondir de frayeur. Elle m’a raconté qu’elle était allée voir les étudiants protestataires lors d’un sit-in sur la place Renmin-Nanlu et qu’elle avait donné de l’eau sucrée aux grévistes de la faim qui s’étaient évanouis : « Les pauvres, ce sont tous des enfants de Dieu ! », avait-elle dit.

La seconde fois, ce fut par un après-midi de la fin de l’automne 2001, alors que je prenais le thé avec des amis à la librairie 3-1, dans la ruelle Ximen Zhazi de Chengdu. Il faisait un temps splendide, il y avait beaucoup de monde dehors, quand, toujours vêtue de ses habits noirs, elle avait surgi devant nous, me laissant pantois. Elle dit d’une voix extrêmement grave : « Tu as des combines, mon vieux Wei ? » Et sans attendre ma réponse, elle ajouta : « Je ne supporte plus de vivre dans ce pays. Il faut que je prenne la tangente. »

J’eus un frisson et je chuchotai à son oreille. J’ignore pourquoi mais elle se mit à sangloter sans pouvoir articuler une parole. Les amis assis à ma table me regardèrent fixement, interloqués. Heureusement, il y a beaucoup d’artistes qui fréquentent la libraire 3-1 et qui ne s’étonnent de rien.

La dernière fois que je l’ai vue, c’était le troisième jour du Nouvel An 2002. Je lui avais donné rendez-vous au salon de thé en plein air de X. pour qu’elle vienne nous prêcher la bonne parole. Y., bouquiniste sous le manteau, venu de Pékin, était aussi présent. « Comme je prie tous les jours, me dit-elle, je me suis beaucoup calmée. » Puis, sur un ton posé, elle me raconta l’histoire d’un saint, le prêtre Zhang. »

Au cours des dernières décennies, du fait de l’oppression et des persécutions par l’État, il y a eu beaucoup de saints qui sont devenus des martyrs sans que personne ne le sache, c’est pourquoi il y a peu le Vatican a célébré leur canonisation afin de faire connaître au monde entier les missionnaires qui, à notre grand regret, étaient morts pour leur foi en Chine au cours des cent dernières années. Le cardinal Gong a eu les « honneurs » du Quotidien du peuple, et il est devenu à cette occasion « un exemple négatif servant de leçon ».

Ce qui me gêne avec le christianisme, c’est une forme d’intransigeance liée au salut : on vous dit que si vous croyez en Dieu, alors vous serez sauvé, mais que si vous êtes athée ou si vous avez une autre religion, alors vous ne le serez pas. C’est d’ailleurs ce que m’expliquaient mes amis pour me convaincre : « Vois-tu, Liao, au moment du jugement final, on montera au Paradis, tandis que toi, tu resteras à traîner en Enfer. » Je trouve cela un peu excessif.

Les auteurs chinois ont surtout appris de la littérature française le talent de raconter une histoire, à travers des écrivains classiques comme Hugo ou Balzac. Et de ce côté- là, ils ont plutôt pas mal réussi. Mais pour ce qui est de s’emparer des outils de lutte contre la dictature, non, ils ne l’ont pas fait… Il faut dire que la lutte est rude. Si vous résistez trop au pouvoir, vous avez trois issues possibles : soit vous êtes obligé de vous exiler, soit vous allez en prison, soit vous mourez.

Mo Yan parle d’introspection, mais ce qu’il dit me fait penser aux réactions officielles chinoises après l’attentat contre Charlie Hebdo : « Regardez les dégâts commis par l’absence de censure ou d’autocensure dans la presse et la littérature. À force d’offenser les autres, on finit par s’exposer au terrorisme. » Lors du prix Nobel de littérature en Suède, un journaliste lui a demandé s’il y avait encore des prisonniers politiques en Chine aujourd’hui. Mo Yan a expliqué qu’il n’existait plus de prisonniers politiques, ni littéraires dans le pays. Puis il a ajouté qu’il avait bien un ami emprisonné, mais que « c’était parce qu’il avait commis un vol ». C’est donc comme voleur qu’un intellectuel est emprisonné aujourd’hui, même s’il n’a commis aucun délit bien sûr. Les autorités donnent évidemment ce genre de prétexte pour condamner des écrivains.

Mes éditeurs taïwanais et allemand repoussaient sans cesse la date de parution de mon livre sur mes années de prison. Depuis les récits du massacre de 1989, personne n’avait ainsi décrit les conditions carcérales. Les autorités chinoises m’ont averti : s’il paraissait, je devrais en subir les conséquences ; la peine pourrait atteindre 10 ans de prison, voire plus. J’avais déjà 50 ans. Ce fut une décision déchirante. Je savais que si je quittais la Chine, c’était pour toujours. J’ai pris contact avec les mafias locales au Yunnan. J’ai payé une somme énorme pour franchir à pied la frontière du Vietnam et arriver à Hanoi. Avec moi, je n’avais emporté qu’un sac contenant mes instruments de musique, mon ordinateur, deux livres et quelques vêtements. Mon témoignage a été publié presque au moment où j’ai mis les pieds sur le sol allemand. Et, deux semaines après, lorsque j’ai fait la une du “Spiegel”, 20 000 exemplaires s’étaient déjà vendus.

J’ai reçu la visite d’un émissaire d’Angela Merkel, car l’Allemagne entretient d’étroites relations culturelles avec la Chine. Il est venu me transmettre les salutations de la chancelière, sachant que je cherchais à venir en Allemagne, notamment afin de participer à des rencontres littéraires et musicales. J’avais préparé un cadeau destiné à Angela Merkel, un DVD piraté de La Vie des autres (2006), le film de Florian Henckel von Donnersmarck qui met en scène le travail de renseignement et les tourments d’un agent de la Stasi, et dont la pochette était joliment dessinée par un artiste chinois représentant l’espion avec des écouteurs sur les oreilles. Cela fut un déclic et Mme Merkel obtint que je sois autorisé à quitter mon pays pour la première fois de ma vie. Les journalistes allemands en ont d’ailleurs profité pour ironiser sur la contrefaçon chinoise et l’acceptation par la chancelière d’un produit de contrebande ! Lors de sa dernière visite en Chine, Angela Merkel a négocié à peu près 4 milliards de dollars (2,88 milliards d’euros) de contrats. Je pense que cette tractation a évidemment pesé dans cette autorisation.

A Berlin, j’ai tout de suite remarqué les traces du XXe siècle des extrêmes, du nazisme et du communisme. J’ai eu l’impression d’être à la croisée des chemins entre l’Est et l’Ouest. Ces marques de la mémoire et ces croisements de l’histoire contemporaine m’ont donné une bouffée d’adrénaline. A Paris, j’ai rencontré des amis opposants qui luttent comme moi pour les droits de l’homme et avec qui je ne peux jamais communiquer. L’un d’entre eux m’a conduit vers les zones touristiques que visitent les Chinois à Paris. Ce qui m’a amusé, c’est que les Galeries Lafayette se traduisent en chinois par « le lieu du vieux Bouddha ». Mais on est loin de la sagesse ! J’y ai vu des légions de Chinois envahir Paris… Des hordes de touristes, c’est mieux que l’Armée de libération populaire !

La vie d’exilé m’apporte constamment de nouvelles surprises. Il y a un mois, je me suis rendu au Mexique et lorsque je suis descendu de l’avion, j’ai été très surpris : j’ai été accueilli par le ministre de la Sécurité publique et le ministre de la Culture. Il y avait des policiers partout ! Je me suis dit « Mon Dieu, ils vont encore m’arrêter ou quoi ?« . Les éditeurs qui m’accueillaient m’ont raconté avoir reçu des menaces de la Chine qui les accusait d’accueillir un ennemi du pays, et qu’ils devaient supprimer toutes les réceptions, car ils ne pouvaient pas mettre en avant un individu aussi néfaste. Alors, le Mexique a fait du zèle, car ils avaient peur qu’il m’arrive quelque chose et je me suis retrouvé escorté en permanence par des policiers chargés de ma protection.

La plupart des sinologues du monde entier ont joué un rôle néfaste dans la compréhension de la Chine dans le reste du monde, n’insistant que sur le « formidable développement économique » de cette puissance. Le sommet du déshonneur a été pour moi atteint à la Foire du livre de Francfort qui, en 2009, a reçu tous les officiels en empêchant les écrivains non soumis et alignés de s’exprimer. Certains sont certes devenus des docteurs d’Etat, des académiciens, des fonctionnaires du pouvoir, mais ils sont sortis de l’Histoire. Les sinologues dominants ont érigé une muraille d’opacité entre la réalité de la Chine et la fiction qu’ils réservent à l’étranger.

Le monde occidental est de plus en plus contaminé par les valeurs de la dictature chinoise. Avec le temps, la mémoire des Occidentaux s’est émoussée au fur et à mesure qu’ils ont commercé. Personne n’y réfléchit à deux fois avant de serrer la main des bouchers de Tian’anmen. En Occident, l’enrichissement est progressif, contrôlé, surveillé. Ici, on a dit aux hommes d’affaires : il y a deux conditions à votre activité : ne parlez pas de politique et ne parlez pas des droits de l’homme. Tout le reste est ok. Vous pouvez corrompre les agents de l’État et du parti, vous pouvez exploiter la population. Et ils ont gagné beaucoup d’argent. Et cette pollution mentale s’étend dans le monde. Récemment en Suède, Mo Yan (le romancier officiel de la Chine à qui l’Académie Nobel a décerné le Nobel de la littérature) a déclaré qu’il était normal que les publications soient soumises à censure. « Comme lorsqu’on monte dans un avion, on vérifie que les passagers ne sont pas armés : c’est aussi une forme de contrôle, de censure, et cela préserve la sécurité des passagers« , a estimé Mo Yan. En écoutant cette déclaration, je me suis dit : « Comment l’Occident peut-il donner le prix Nobel à quelqu’un tenant de tels propos et acceptant cette vision de la censure ?« .  J’ai eu alors l’impression que la Chine envahissait un peu plus l’espace occidental. Qu’elle s’infiltrait au sein de la culture, qu’elle se rendait « fréquentable ». La Chine est devenue la plus grande poubelle du monde. Les cours d’eau, l’air, la terre, tout y est pollué. Un de leurs derniers slogans, c’était sur ‘les 8 dignités et les 8 hontes’. Ils colportent la laideur partout.

Quand je suis allé rencontrer la ministre de la culture Aurélie Filipetti et que la rencontre a été annulée à la dernière minute. J’ai rencontré, par hasard, aux alentours du ministère, un de mes amis que je n’avais pas vu depuis des années. C’était un des leaders étudiants de la révolte de 1989.  A cette époque-là, il avait réussi à se sauver jusqu’en France. Je ne l’avais pas reconnu et lui non plus d’ailleurs, il est devenu fou. Il m’a montré ses dents qu’il n’avait plus, n’avait pas dormi depuis dix jours et nous a demandé de l’argent. Il l’a pris et est parti, en titubant. A ce moment-là j’ai vu le ministère de la culture, son architecture et son côté très riche. Quel contraste ! Mais finalement, le fait que la ministre annule mon rendez-vous et que je tombe sur cet homme, ça se lie, et ça me renforce.

« Vous autres Français avez été les plus ardents défenseurs de la pensée de Mao Zedong (1893-1976) durant votre mouvement de Mai 68, et vous avez admiré de loin cette marée de drapeaux rouges qui ondulaient sur la place Tiananmen. La distance vous a empêchés de constater que cette couleur rouge, si pittoresque, n’était en fait qu’un bain de sang. Les catastrophes provoquées par Mao, l’un des plus grands dictateurs du XXe siècle, ont laissé des blessures tellement profondes dans notre société que personne ne sait si la Chine s’en remettra jamais.

Il y a les morts provoquées par la famine liée au Grand Bond en avant de 1959 à 1962, par les massacres de la Révolution culturelle, les innombrables fusillés innocents, et tous ceux qui ont préféré se donner la mort plutôt que de subir déshonneur ou tortures, ceux qui ont trouvé la mort en tentant de fuir à la nage vers Hongkong, ou à travers les forêts tropicales vers le Vietnam ou la Birmanie, et tant d’autres cas… Et pourtant, aujourd’hui encore, le personnage de Mao Zedong reste plaisant dans la mémoire de nombreux contemporains. Son image se vend comme des petits pains sur tous les marchés chinois, sous forme de tee-shirts, de statuettes, de pendentifs, et le fameux Petit Livre rouge fait maintenant partie des objets à la mode. Qui oserait agir de la sorte avec Staline ou Hitler ? Qui oserait arborer un tee-shirt à leur effigie ? Qui envisagerait de reproduire, de façon laudative, les discours de Mussolini ou de Franco ? Pourquoi Mao a-t-il échappé à l’opprobre mondial ?

Le 21 avril, à l’occasion d’un discours prononcé dans une conférence organisée par le pouvoir chinois, le Prix Nobel de littérature 2012, Mo Yan, a déclaré, jouant sur deux tableaux : « Utiliser la distorsion, la caricature, la diabolisation envers un personnage historique aussi grandiose que Mao Zedong n’est pas bien intelligent. En fait, ceux qui souhaitent encore parler positivement de Mao de nos jours risquent bien des ennuis. » Sauf que le portrait de Mao reste sur tous nos billets de banque, que Mo Yan peut s’exprimer positivement sur l’un des plus grands criminels du siècle et que, non seulement il n’est pas jeté en prison, mais qu’on lui a attribué une voiture de fonction, un logement princier, le rang de vice-ministre, le salaire qui va avec, et que son village natal a été transformé en parc d’attractions sur lequel il touche de confortables dividendes. Tout cela avec le soutien de qui ? Du pouvoir chinois actuel. »

Wang Lijun servait le Parti communiste. [Cet ancien chef de la police de Chongqing a été condamné en 2012 à quinze ans de prison pour défection après s’être réfugié au consulat des Etats-Unis pour fuir la colère de son ancien patron Bo Xilai, dont la femme a elle-même été condamnée pour meurtre.] Il avait lui même souvent ordonné la torture pratiquée par ses subordonnés. S’il était arrêté, il allait être incarcéré dans les mêmes lieux de détention que moi. Au Centre de détention de Sibanpo, au centre-ville, il n’allait pas échapper à la matraque électrique et aux menottes. C’était inévitable.

Pas un de ceux qu’il avait arrêtés n’y a résisté, et pourtant ils étaient tous de la mafia ; c’étaient des durs, mais ils se sont pourtant tous fait ouvrir la bouche de force. Si Wang Lijun a essayé de fuir, c’est qu’il craignait que Bo Xilai ne l’enferme dans les endroits mêmes où j’ai été détenu. C’est terrifiant. Au point de se réfugier au consulat américain.

Songshan est un centre d’investigation, datant du Kuomintang. Sibanpo est un kanshousuo [centre de détention], au centre-ville. On y est détenu avant la condamnation. Les condamnés sont envoyés en laogai. Les personnes poursuivies pour crimes graves, avant leur condamnation, sont en kanshousuo. Ce sont les endroits les plus sombres de l’humanité.

 En général, quand des juristes étrangers visitent des prisons chinoises, ils vont voir des camps de laogai, des prisons où le traitement des prisonniers est un peu moins strict. Mais ils n’approchent pas les kanshousuo, là où les détenus attendent leur condamnation ou le résultat de leur procès en appel. Ce sont des endroits secrets, aucun étranger ne peut les visiter. Ce sont les endroits les plus sinistres. C’est même là que sont gardés les condamnés à mort, qui y attendent le résultat de leur appel [systématique dans le cas de la peine capitale]. Li Bifeng [ancien codétenu de Liao Yiwu arrêté après la fuite de celui-ci] a été arrêté en septembre 2011. Si son appel n’a toujours pas reçu de réponse, alors il est encore en kanshousuo. C’est une expérience terrifiante.

Dans l’histoire de la Chine, il y a eu une alternance de longues périodes d’unité et de périodes de dislocation. Les régions ont déjà des identités fortes aujourd’hui. Si elle se morcelait en une vingtaine de pays, chacun serait fier et un vrai patriote, fier de sa terre. Ce serait vraiment notre pays

Libération / Le Monde / Rue 89 / Paris-Match / Courrier International/ Jean-Christophe Ploquin/ Le Vif/ Jean-Noël Guénod/ Liao Yiwu / Olivia Phélip / Gérard Cornu / Mediapart/ Les Inrocks

Publié par : Memento Mouloud | avril 14, 2015

Il était une fois les OVNI(s)

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En 1950, l’ancien pilote Donald E Keyhoe publie dans le magazine à grand tirage True un article où il affirme que les soucoupes volantes, terme breveté par Raymond A Palmer, sont réelles. Life et le New York Times suivent, la contagion initiale suit donc la courbe du maccarthysme. En 1956, il fondera le NICAP dont l’action obsessionnelle consiste à accuser le Pentagone de tout cacher. Dans le sillage de ce complot, le président des Etats-Unis aurait conclu un accord avec les extra-terrestres qui disposent d’une base dans le Nevada d’où sortent les fameux men in black chargés des basses besognes.

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George Adamski, un astronome amateur est le premier à entrer en contact avec Orthon, une sorte de levantin déguisé en extra-terrestre. L’action se déroule dans le désert Mojave vers midi trente, le 20 novembre 1952. Auparavant, Orfeo Angelucci dont le cas fut abordé par Jung, avait découvert que Jésus n’était autre que le Seigneur de la Flamme Solaire. Il fut le premier terrien à s’accoupler avec une femme d’un autre monde, Lyra. En septembre 1954, les extra-terrestres casqués atterrissent à Quarouble, près de Valenciennes. En novembre, près de Caracas, des nains poilus à tête ronde éclairée au néon se présentent. La première attaque de ferme a lieu dans le Kentucky, le 21 août 1955, les créatures ont des yeux disproportionnés. En octobre 1957, le brave brésilien Antonio Villa Boas doit s’accoupler, sous la menace, avec un homoncule de 90 cm, c’est le premier viol en réunion interplanétaire. En 1961, Betty et Barney Hill sont enlevés et soumis à des expériences médicales. Les coupables sont des petits homoncules gris. En avril 1964, deux serveurs extra-terrestres égarés portant un plateau de self-service croisent Garry Wilcox.

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En France, la carrière des OVNI commence avec l’observation de deux pilotes de Vampire F5B en tête à tête avec un engin rond et argenté. Même partis de la base d’Orange, il est peu probable qu’ils aient été victimes du mal des ardents. C’était en 1951. En 1954, des centaines de témoins observent une gigantesque boule verte qui balaie Tananarive (Madagascar). Celle-ci provoquera des pannes d’électricité, phénomène assez rare pour une hallucination collective.

En 1952, le projet Blue Book est lancé sous la direction de l’officier de l’US Air Force Edward J Ruppelt. Il retient le chiffre de 1593 observations sérieuses depuis les débuts des apparitions. Dans 1164 cas, ce sont des phénomènes répertoriés. Pour les 429 cas restants, il s’en remet à une commission présidée par Percy Robertson, physicien membre à la fois du Pentagone et de la CIA. La commission écartera de la liste des preuves chacun des cas. Comme celle-ci plancha une semaine, la révision en question fut donc menée tambours battants. En 1960, le projet Blue Book fera descendre la barre des cas inexpliqués en deça des 1 %. On peut en conclure que c’est peu de chose, en tout cas que c’est trop cher. Ce que fera l’US Air Force.

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En 1968, le rapport Condon, du nom du physicien qui le pilota, rapporte tous les témoignages à l’ignorance ou à des phénomènes hallucinatoires. Il en conclut que les 12 mille rapports existants sont nul et non-avenus scientifiquement. Il verse donc le dossier OVNI vers le cimetière où les littérateurs et les sociologues font leur marché. Il s’appuie sur le précepte de Bertrand Russell « même lorsque tous les experts tombent d’accord, ils peuvent très bien se tromper. Néanmoins l’opinion des experts, lorsqu’elle est unanime, doit être acceptée par les non-experts comme plus susceptible d’être bonne que ne l’est l’opinion opposée ». Il en tirait trois alinéas : 1/ lorsque des experts tombent d’accord, l’opinion opposée ne peut plus être tenue pour certaine ; 2/ lorsque les experts sont en désaccord, aucune opinion ne peut être tenue pour certaine par un homme du commun 3 / Lorsque les experts affirment qu’il n’y a pas de bases suffisantes pour émettre une opinion, l’homme du commun est tenue de ne pas opiner.

En conclusion, Condon comme Russell énonçaient la proposition suivante : l’homme du commun a l’autorisation d’opiner quand il est d’accord avec l’ensemble des experts. Laplace avait été plus sage « nous sommes si loin de connaître toutes les forces de la nature et leurs divers modes d’action qu’il n’est pas digne d’un philosophe de nier des phénomènes seulement parce qu’ils sont inexplicables dans l’état actuel de notre connaissance ».

Alors que Condon, physicien quantique dans le civil s’apprête à éradiquer l’ovnisme des milieux scientifiques nord-américains, de Gaulle charge Jean-Luc Bruneau du CEA de scruter le phénomène extra-terrestre. Le projet sera une des victimes de mai 68.

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Allen Hynek, astronome de métier, crée alors le CUFOS (Center for UFO Studies) et organise avec Jacques Vallée, autre astronome mais français, le collège invisible. A ce jour, les signalements viennent de 140 pays et ne sont pas uniformes. Le 30 novembre 1973, à l’aéroport de Turin-Caselle, les passagers, le personnel de vol, les pilotes et les radars confirment la présence d’un objet non-identifié à 400 mètres du sol. Interrogé par Jean-Claude Bourret, le ministre de la Défense, déjà en deuil de Pompidou, Robert Galley, confirme l’existence de phénomènes inexpliqués. Etrangement, il en affecte l’analyse au CNES, délestant l’armée de l’air de sa tâche.

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Claude Poher, un contact de Hynek pousse alors à la fondation du GEPAN, groupe d’étude des phénomènes aérospatiaux non-identifiés. Au cours de cette période certains officiers généraux soutiennent que certains phénomènes ne sont pas le fait d’une technologie humaine. Le 26 novembre 1979, éclate l’affaire du faux enlèvement (révélé en 1983) par les extra-terrestres, à Cergy-Pontoise, de Franck Fontaine. Outre qu’un enlèvement à Cergy-Pontoise est une faute de goût, les raëliens continuent à prospérer. L’OVNI n’est plus à la mode et le GEPAN se voit délester de ses deniers.

L’aventure ummite est un des aspects de l’ufologie qui tient à la fois du canular et de l’happening donc de l’art si on n’arrête pas le domaine de l’art aux musées des arts modernes.

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Les Ummites sont les célèbres résidents de la planète Wolf 424, sise dans la constellation de la Vierge. Ils ont posé leurs pieds sur terre, en 1950, dans les Alpes de Haute Provence. Cachés dans des grottes, ils envoient des lettres rédigées en castillan et en ummite à leurs correspondants. En 1966, alors que Franco se survit toujours, Fernando Sesma Manzano reçoit une première missive de leur part. Il est alors employé du télégraphe.

L’annonce de leur atterrissage entre le 30 mai et le 3 juin 1967 excita la curiosité de quelques-uns fatigués des manœuvres ésotériques de l’Opus Dei. Or le 2 juin, deux journaux espagnols rapportèrent qu’une soucoupe volante avait été observée à San José de Valderas, en banlieue de Madrid. Par une chance assez incroyable, des photos de ces ovnis avaient même pu être prises dans la soirée du 1 er juin. Développées en un temps record, elles étaient publiées, dès le lendemain, dans la presse locale.

Dès 1977, Claude Poher, du GEPAN (Groupe d’Étude des Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés, ancêtre au CNES du GEIPAN), avait montré qu’un traitement approprié des photos prises à San José permettait de révéler la présence d’un fil de suspension auquel était attachée la prétendue soucoupe. D’après Poher, l’engin en question n’était qu’une maquette constituée de deux assiettes en plastique. Les ummites ne cherchèrent même pas à nier ce subterfuge et adoptèrent la devise de Guy Debord : le faux est toujours un moment du vrai.

Néanmoins, tous les ufologues espagnols fascinés par le coup des assiettes en plastique se retrouvèrent, en cette année 1967, sur les lieux. José Luis Jordan Péña, technicien en télécommunications et témoin d’un cas d’atterrissage un an plus tôt à Aluche, rapporta de nombreux témoignages de cette rencontre du premier type, et même du second, car de mystérieux tubes, contenant de non moins mystérieuses feuilles portant l’emblème d’UMMO, avaient été retrouvés à proximité.

Jusqu’alors petit entrepreneur en ésotérisme, Fernando Sesma passait à la postérité. Aussi Rafael Farriols, entrepreneur à Barcelone racheta toute la correspondance de Fernando. On y dénombre 172 missives tenant sur 1300 pages. En 1993, Peña avoua à Farriols qu’il était l’auteur de la correspondance ummite. Malgré des rétractations passagères (« mais non, ils m’ont forcé à écrire cela ! »), il révéla sa manipulation dans une revue sceptique espagnole, puis finalement tous les détails de l’affaire à un reporter, Manuel Carballal, qui les publia en 1997 dans la revue Enigmas.

Reprenons le fils du récit épistolaire de José Luis Jordan Péña.

Au départ, les ummites y avaient raconté leur débarquement sur terre (lettre D-57, 1 à 5). Il était censé avoir eu lieu près de La Javie. Des preuves scientifiques de leur présence sur terre y auraient été enterrées en guise de traces. Munis des renseignements topographiques fournis dans les lettres ummites, les « experts » français du GEPA se lancèrent dans une véritable quête du point d’atterrissage de ces vaisseaux venus tout droit des deux naines rouges. À cette quête se joignit Jean-Pierre Petit, physicien, membre du CNRS de 1972 à 2002 et spécialiste de propulsion. Attiré par la perspective de découvrir de nouvelles technologies pour des transports spatiaux, il se procura des copies des lettres ummites et s’en inspira pour proposer de nouvelles expériences de magnétohydrodynamique. Comme celles qui furent entreprises ont été couronnées de succès, cela confirma, à ses yeux, l’authenticité de ces lettres.

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Dans les années 1980, Petit participa aux réunions des ufologues ibères et finit par écrire un livre : Enquête sur des extra-terrestres qui sont déjà parmi nous chez Albin Michel (1991). Cet ouvrage aura un succès retentissant avec des articles dans VSD (5 septembre 1991) ou Paris Match (12 décembre 1991). L’auteur participera à plusieurs émissions télé : il sera invité par André Bercoff ou Patrick Poivre d’Arvor pour donner des détails sur ses recherches.

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Lettre NR-5 – Automne 92

Monsieur Petit, Jean Pierre,

Nous posons notre main sur votre noble poitrine.

Monsieur, nous avons étudié votre personnalité à travers nos instruments UAAGOOAWEE (évaluateurs individuels du comportement psychique) et nous avons reçu une forte impression par la haute valeur que votre coefficient d’intelligence abstraite y a atteint.

Nous pouvons vous affirmer sans aucune erreur que vous êtes parmi 2,9.10 -6 des hommes les mieux doués sur ce domaine à OYAAGAA (la planète terre). Nous vous supplions de ne pas croire que nous essayons de vous flatter (ce qui serait, d’autre part, inutile étant donné que nous ne vous demandons rien en échange) mais nous voulons tout au contraire vous encourager à continuer vos études spéculatives sur la logique formelle, qui, vous l’avez deviné, constitue la clé pour la compréhension du Cosmos.

Le « théorème » de Fermat, dont nous savons que vous avez connaissance, A UNE DÉMONSTRATION et elle est à portée d’un homme de votre condition intellectuelle. Nous aimerions pouvoir vous aider (indirectement, bien entendu, car votre sensibilité a en effet compris que toute intervention directe à OOYAGAA nous est moralement impossible) à le résoudre. Cela vous donnerait vis-à-vis de vos frères un prestige intellectuel dont malheureusement vous manquez à présent (et ceci est dû à l’agressive incrédulité des scientifiques terrestres plus qu’à votre manque de mérite).

Vous devez suivre la pensée 1=1 0=0 1#0 0#1 et croiser 1=0 0=1 1#1 0#0

C’est-à-dire combiner égalités/inégalités binaires à logique tétravalente. Dans des prochaines lettres, nous vous ferons connaître vos progrès et vos erreurs.

Nous vous supplions, Monsieur, d’être très discret sur le contenu de nos lettres ; dans d’autres pays nous avons dû couper le contact avec vos frères à cause de leur extrême indiscrétion. Nous désirons établir avec vous des dialogues épistolaires bi-univoques (nous vous donnerons des instructions sur le moyen de vous adresser à nous) mais nous vous demandons en échange d’être très discret. Vous pouvez parler librement à vos frères : Farriols Rafael (Espagne), Pastor Jean-Jacques (France), Jordan Pena Jose-Luis (Espagne). Mais du reste, il serait très sage de votre part de ne rien raconter à personne d’autre. […]

La paix avec vous, Monsieur.

mir

Traversé par le succès, les symboles ummites sont alors recyclés : la suissesse Viviane Poli se prétend ummite et les membres de la secte Edelweiss vont jusqu’à graver l’emblème d’Ummo au fer rouge sur le corps de leurs enfants jusqu’à ce que José Luis Jordan Péña sorte de l’ombre où il déclina l’histoire des ummites à la manière d’un Borges ibérique et grand public.

Pseudo-sciences/ Aleksandra Kroh / BAM

Publié par : Memento Mouloud | avril 10, 2015

Les « banlieues » françaises : une chronologie

1951 : Loi Marie, les élèves des écoles privées peuvent bénéficier de bourses. Loi Barangé, les écoles privées sont subventionnées.

1953 : Le ministre Eugène Claudius-Petit lance un programme massif de constructions de logements : 300 mille sont construits annuellement dans les années 1960, plus de 400 mille de 1968 à 1973, le pic étant atteint cette année là avec 550 mille logements édifiés

1956 : Circulaire supprimant les devoirs à la maison pour les élèves des écoles élémentaires.

1958 : création des ZUP (Zones à Urbaniser en priorité). Le seuil minimum d’un grand ensemble étant fixé à 500 appartements. Celle de Saint-Pantaléon à Autun atteint 4000 habitants.

1958 : création des CHU.

1959 Le Parisien dit libéré annonce « les constructeurs d’aujourd’hui ont autant de talent que les bâtisseurs de cathédrales »

1959 : Ordonnance Berthoin. L’école est prorogée jusqu’à 16 ans. Un cycle d’observation (6ème-5ème) est créée, les cycles complémentaires sont transformés en collèges, les centres d’apprentissage en collège d’enseignement technique, les collèges techniques et écoles nationales professionnelles en lycées techniques.

1959 : Loi Debré instituant des contrats d’association et des contrats simples entre l’Etat et les écoles privées.

1963 : création des CES. Report de l’orientation vers les enseignements techniques et professionnels à la fin de la 3ème qui clôt le cycle d’orientation.

1964 : 42 mille logements non-aidés sont en construction soit 11 % de l’ensemble.

1965 : carte scolaire du second cycle. Création des sections A, B,C, D du baccalauréat et des baccalauréats de techniciens.

1965 (juillet) : une loi définit l’épargne-logement

1967 : restauration du marché hypothécaire

1968 : Introduction des mathématiques dites modernes en 6ème et 5 ème. Le latin est expurgé de la 6ème. Les parents sont introduits dans les conseils d’administration des établissements du second degré.

1968 : depuis 1948, 2,5 millions de demeures particulières ont été édifiées.

1969 : Un rapport du Conseil économique et social manie la notion de seuil de tolérance. Il est fixé à 20 % de la population d’un territoire pour les européens, à 15 % pour les « autres ».

1969 : Règlement général des BEP Création du corps des PEGC. Les instituteurs sont recrutés à Bac +2. La mixité est introduite dans les écoles. Le tiers-temps pédagogique fait son entrée dans le primaire.

1969 (décembre) : les plans d’épargne-logement sont mis en place.

1970 : Introduction des mathématiques modernes dans les écoles primaires. Les pédagogistes préconisent un « accès direct à l’expertise » contre le « labeur d’un apprentissage progressif »

1971 : le rapport Consigny insiste sur l’inflation des constructions qui grève la profitabilité des entreprises. Le gouvernement Messmer (le sosie de Jean Gabin) met en place un groupe de réflexion sur la délinquance et les problèmes sociaux dans les grands ensembles. L’accession à la propriété est encouragée.

1971 : la DATAR publie son scénario pour l’an 2000. Elle établit la prospective suivante : des quartiers centraux entièrement gentryfiés et des banlieues peuplées de « migrants peu intégrés » et « d’exécutants à faibles revenus ». Elle y constate, a priori, l’insuffisance des équipements collectifs, de transports urbains, de logements convenables. Elle indique qu’il faut se préparer à des conflits violents. Elle n’imagine pas un instant la péri-urbanisation et la relance de l’idéal pavillonnaire que Céline avait défini comme le rêve français.

1972 : Une réforme radicale du dispositif des primes et prêts entraîne une chute du nombre de logements construits qui passent de 214 mille à 110 mille en 1977.

1973 : La circulaire Guichard met fin à la politique des grands ensembles

1973-1976 : Des incendies de véhicules se répètent dans les banlieues difficiles, notamment à Strasbourg

1975 : Loi Haby. Fusion des CEG et des CES. Les filières disparaissent dans le cycle d’observation (6ème-5ème). Le passage entre l’école et le collège devient automatique.

1976 : Par décret, le gouvernement Chirac met fin à l’immigration légale de travail et favorise le regroupement familial.

1976 : On compte 195 mille logements non-aidés construits soit 43 % de l’ensemble et le double des logements HLM nouveaux.

1977 : Le gouvernement Raymond Barre suspend l’aide à la pierre et lui substitue l’aide personnalisée au logement tablant sur une croissance continue des salaires. D’un autre côté des mesures fiscales incitent les ménages épargnants à investir dans l’immobilier.

1977 : Arrêté sur la pédagogie de soutien à l’école élémentaire et au collège. Loi Guermeur : avantages financiers octroyés à l’école privée dont les enseignants sont tenus au devoir de réserve.

1978 (février) : Instruction ministérielle portant création du Plan Vigipirate

1978 : La FORS identifie des espaces dégradés où se concentrent un ensemble de difficultés. Tous sont peuplés à 30-40 % de populations immigrées. L’emploi y est inexistant ou presque, le territoire y est un aimant. Le tout forme une immense trappe à la pauvreté dans l’abondance relative qui règne.

1978 : La ½ des étrangers habitent une HLM contre 1/3 pour les français.

1979 : Premières émeutes urbaines à Vaux-en-Velin

1979 : 1 jeune sur 3 n’a pas de travail 3 mois après sa sortie de l’école. Ils étaient moins de 1 sur 10 en 1974.

1980 : La municipalité PCF de Vitry s’oppose à la construction d’un foyer de travailleurs immigrés en le rasant au bulldozer

1981 : Création des ZEP (Zones d’Education Prioritaire). Ce dispositif n’aura aucun effet sur la réussite des élèves concernés. En ZEP, le nombre d’élèves faibles en lecture s’élève à 40 %, en mathématiques, il est encore plus important. On peut donc se demander si investir 700 millions d’euros par an dans un dispositif qui maintient intacte la ségrégation scolaire et l’absence de résilience de l’Institution est une bonne chose.

1981 : depuis 1963, la criminalité augmente au rythme de 8 % par an (donc une multiplication par 4 jamais vue sinon en temps de guerre au XXème siècle). De 600 mille enquêtes, la police passe à 3 millions.

1982 (novembre) : Paolo Di Stefano (Ndrangheta) est arrêté à Antibes.

1983 : Création du DSQ (Développement social des quartiers) par le gouvernement Mauroy. Une mission Banlieues 89 est confiée à l’architecte Roland Castro ancien mao-spontex. Marche des beurs qui conduit l’Elysée via Julien Dray à mettre sur pied l’association SOS-Racisme. Quatre cents quartiers seront concernés en 1989. Dans le même temps le gouvernement dénonce les grèves islamistes aux usines Citroën

1985 : Loi sur le financement de l’école privée. Création du baccalauréat professionnel.

1986 : Arrêt du recrutement des PEGC.

1986 (mai) Arrestation à Nice d’Antonino Calderone (Cosa Nostra de Sicile)

1988 Développement de l’îlotage dans les banlieues difficiles

1988 : Pour contrer SOS Racisme, Charles Pasqua promeut la création de l’association France-Plus et y place en tête de gondole Rachid Kaci.

1988 (septembre) : Rolando Tortora (Camorra) en fuite depuis 1982 est arrêté à Antibes.

1988 : le pourcentage de propriétaires dépasse 50 %, il était de 42 % en 1963.

1989 : création des IUFM

1989 (février) : Nunzio Barbarossa (Camorra) est arrêté, en compagnie de deux complices, à Nice.

1989 (mars) : Michele Zaza (Camorra) est arrêté près de Villeneuve-Loubet

1989 (juin) : Sandokan (Camorra) est arrêté à Lyon.

1989 (août) : Mario Iovine (Camorra) est arrêté près de Toulon.

1989 (décembre) : Suite à l’affaire des foulards de Creil, le ministre Lionel Jospin rappelle, dans une circulaire, les enseignants à leur devoir de laïcité.

1990 (mars) : création d’un conseil de réflexion sur l’Islam en France tandis que se met en place un haut Conseil à l’Intégration

1990 : circulaire sur le projet d’établissement

1990 : Création d’un comité interministériel à l’Intégration

1990-1991 : Alors que les prémisses de la première guerre du Golfe se font jour, émeutes à Vaux-en-Velin auxquels succèdent des incidents graves sur plusieurs points du territoire (Sartrouville en mars 1991, Mantes-la-Jolie en mai, Meaux en juin). Une loi d’orientation pour la ville est votée. Les RG s’orientent autour des « subversions cachées dans les cités ». Une mission d’étude aux Etats-Unis y rapporte le mode d’analyse des street bands.

1991 : Les BREC sont affectés à la lutte contre « les bandes organisées sévissant dans les grands ensembles urbains »

1992 : Réforme des classes de lycée.

1992 (mai) : Un numéro de la revue Défense asserte, « la France subit fortement aujourd’hui l’impact d’une immigration de culture musulmane. Cette situation fait courir un grave risque politique qui peut déboucher sur des affrontements […] Le risque est que se développe sur notre territoire, peu à peu, la revendication particulariste d’un espace statutaire régi par la loi islamique, notamment dans le domaine clé du statut personnel »

1992 : Nomination d’un proche de Raymond Marcellin à la tête des RG, Yves Bertrand.

1992 (septembre) : Domenico Libri (Ndrangheta) est arrêté à Marseille.

1992 : on compte 70 mafieux italiens incarcérés dans des prisons françaises. Visiblement les mafias ont une apparence qui n’est pas une illusion.

1993 (mai) : dans le cadre de l’opération Mare verde, arrestation au Cap d’Ail d’Antonio Sarnataro (Camorra). Suivent les trois Maiello à Roquebrune-Cap-Martin.

1993 : Réforme du code de la nationalité. Le délai après mariage pour obtenir la nationalité française est porté à 2 ans, adhésion volontaire à la francité politique entre 16 et 21 ans pour les enfants nés dans l’hexagone de parents étrangers.

1994 : Le gouvernement Balladur est confronté à la multiplication des émeutes

1994 (mars) : Antonio Fedele (Ndrangheta) est arrêté à Saint-Laurent du Var.

1994 (avril) : Angelo Olivo (Camorra) est arrêté à Menton

1994 (juin) : Calogero Pulci (Cosa Nostra) est arrêté à Grenoble.

1994 (août) : Antonio Cono (Ndrangheta) est arrêté à Antibes.

1994 : Les sections politiques des RG sont versées dans la surveillance des banlieues. Les conférences de l’IHEDN réunissent Philippe Massoni, Charles Villeneuve, David Pujadas, Xavier Raufer, Rachid Kaci, Alexandre Del Valle (alias Marc d’Anna) et certains gradés. Le rapport de la 46ème session indique « la combinaison de différents facteurs-résistance à l’assimilation, apparition de « zones grises » structurées au plan social, imposition par le haut de normes juridiques formant un droit des minorités-peut constituer la formule d’une véritable menace »

1995 : Les indices concordants témoignant de la manipulation de Khaled Kelkal par le DRS (les services algériens) sont mis sous le boisseau.

1995 (juillet) : Arrestation à Berre l’Etang de Giuseppe Conigliari (Cosa Nostra)

1996 : Le gouvernement Juppé crée des zones franches au sein de 750 zones urbaines sensibles (ZUS), créées en février 1995, dont 40 % sont situées dans des villes de moins de 100 mille habitants. Cinq millions d’habitants y vivent.

1996 (juillet) : Une loi définit le délit « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste »

1997 : Le gouvernement Jospin crée une police de proximité, Chevènement fustige les sauvageons.

1997 (novembre) : Création du conseil de sécurité intérieure rattaché aux services du premier ministre. Jacques Chirac l’adjoindra à la présidence en 2002.

1997 (décembre) : Natale Rosmini (Ndrangheta) est arrêté à Juan les Pins

1999 (juin) : Vincenzo Mazzarella (Camorra) est arrêté à Nice

1999-2000 Création par Martine Aubry de la CMU qui disjoint travail et couverture sociale, suivie par l’Aide Médicale d’Etat (AME)

2002 : Olivier Foll, directeur de la PJ parisienne recense 834 zones de non-droit

2002 (juillet) : vote de la loi LOPSI qui devait éradiquer les incivilités.

2002 (août) : Luigi Facchineri (Ndrangheta) est arrêté à Cannes après 15 ans de cavale.

2002-2004 : Multiplication des émeutes. Tandis que Sarkozy met sur pied la Loi sur la Sécurité Intérieure (LSI), le plan Borloo prévoit un budget de rénovation urbaine atteignant les 40 milliards d’euros, plan ponctué de nombreuses destructions d’habitats déclarés obsolètes.

2003 : Création du CFCM

2005 (mars) : Création d’un indicateur national des violences urbaines qui remplace l’artisanale échelle Bui-Trong

2005 : Des émeutes éclatent à la suite de la mort de deux adolescents électrocutés dans un transformateur de Clichy-sous-Bois tandis qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle d’identité. Sur 4400 gardes à vue, 400 sont suivies d’une condamnation. Les termes de racaille et de kärcher sont reprochés à Nicolas Sarkozy dont le lexique outrancier serait responsable des dégâts et destructions. L’assassinat de deux autres citoyens français durant les mêmes émeutes ne déclenchera aucune réaction de solidarité.

2005 : La revue de l’armée de terre, Objectif doctrine, indique que le passage entre maintien de l’ordre et contrôle des foules (qui peut nécessiter l’usage d’armes létales) est un continuum. Il s’agissait d’un commentaire de l’instruction TTA 950 adoptée par le Ministère de la Défense en 2001.

2006 (23 mars) : Expérimentation autour du pourrissement d’une manifestation, place des Invalides. On y dissocie casseurs et manifestants, on infiltre et on provoque, on gère avec les représentants syndicaux ou politiques les débordements, on laisse les racailleux s’amuser si nécessaire.

2006 (juillet) : l’armée fournit un premier avion-drone à la police afin de superviser la surveillance lors d’émeutes en Seine-Saint-Denis.

2006 (septembre) : ouverture du CENZUB (centre d’entraînement aux actions en zone urbaine) dans le camp de Sissonne.

2007 : Emeutes de Villiers-le-Bel. Ali Soumaré officie comme porte-parole du quartier avant d’être intronisé candidat socialiste lors des élections régionales.

2007 : deux auteurs de l’IFRI constatent que les « militaires issus de l’immigration…sont souvent assimilés à un groupe à part »

2007 : création d’un contrat urbain de cohésion sociale

2007 (février) : Manesse et Cogis démontrent que les élèves actuels ont deux années scolaires de retard en matière d’orthographe sur ceux de 1987. Aussi un collégien de 5ème, en 2007 atteint avec peine le niveau d’un élève de CM2 promotion 1986. L’Education Nationale proposera donc de récompenser l’élève qui écrit correctement le mot. En France, le pourcentage d’enfants résilients face à un handicap socio-économique est de 8 %, il est de 15 % en Corée du Sud. A l’entrée en 6ème, 15 % des élèves sont en grande difficulté pour lire, le pourcentage, inconnu, est sans doute plus élevé pour écrire.

2008 : On commande du matériel : usage d’hélicoptères, embarquement de caméscopes, généralisation du flash-ball et de gilets dits tactiques. Les compagnies de CRS sont dotées de drones ELSA.

2008 : 95 mille personnes possédaient 13100 milliards de dollars. Un smicard pourrait donc rattraper l’écart en question en épargnant la totalité de son salaire pendant 4 millions d’années, et, bien sûr, sans aucune période de chômage.

2009 : La DIV (Direction Interministérielle à la Ville) gère 2500 quartiers sur le mode CUCS (Contrats urbains de cohésion sociale) dans le cadre du plan « Espoirs banlieues » de Fadela Amara

2010 Suite aux émeutes du quartier de la Villeneuve à Grenoble, Sarkozy déclare que l’intégration ne marche plus après avoir défendu les quotas d’immigrés et pourfendu le mythe de l’immigration zéro.

Le 11 juin 1986, dans un entretien à National-Hebdo, Jean-Marie Le Pen affirme « tous les gens raisonnables admettent, je crois, la mort en masse de juifs dans les camps nazis. Les historiens dits « révisionnistes » mettent eux, en doute le moyen de cette extermination-les chambres à gaz- et son étendue-les six millions. N’étant pas spécialiste, j’ai entendu comme tout le monde le chiffre de six millions, mais je ne sais pas exactement comment il est établi…Pour prendre le cas d’un autre génocide-le génocide vendéen-j’observe que les estimations ont varié de 50 mille à 500 mille morts pendant deux cents ans, qu’aujourd’hui seulement un système d’évaluation sérieux-d’ailleurs imparfait – situe le chiffre à 117 mille. Tout cela est de la technique historique qui relève des spécialistes, et, en ce qui concerne le génocide juif, il ne me semble pas incompréhensible que les historiens des deux bords, en toute bonne foi, prennent du temps à établir leur chiffrage. Quant aux chambres à gaz, je m’en tiens aux historiens professionnels, qui pensent aujourd’hui qu’elles n’ont fonctionné qu’en Pologne »

Il s’en tient alors à une position sceptique quant à l’ampleur du génocide, terme qu’il ne définit jamais. Seulement il en déplace le sens, du domaine juridique vers celui de la polémique. Ce qu’il entend établir c’est la préséance révolutionnaire dans le domaine des massacres de masse. Avant-hier le jacobinisme, hier, le bolchévisme.

Le 13 septembre 1987, sur l’antenne de RTL, il va plus loin, « je suis passionné aussi par l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Je me pose un certain nombre de questions. Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas moi-même étudié spécialement la question mais je crois que c’est un point de détail de la Deuxième Guerre mondiale ».

D’une part, il s’engage via le pronom « je », la forme pronominale de la phrase « je me pose » et l’insertion réflexive d’un moi-même et cet engagement suspend le jugement à propos de l’existence des chambres à gaz qu’il n’a pas vu (alors qu’il est entendu qu’il a vu/su le génocide vendéen). Ensuite, il opère un nouveau déplacement, le sens de la Deuxième Guerre mondiale peut parfaitement se dégager sans tenir compte de l’entreprise hitlérienne d’extermination. Dès lors, il pointe une thèse : le génocide juif est un voile, un opérateur du mensonge qui brouille la signification de cet épisode. Ce qu’il vise cette fois-ci, c’est l’héritage antifasciste.

Cette déclaration n’est donc pas une erreur mais un point doctrinal.

Aussi, il revient sur le détail dans un entretien au New Yorker publié en avril 1997 puis, à Munich, le 5 décembre, il affirme « dans un livre de mille pages sur la Seconde Guerre mondiale, les camps de concentration occupent deux pages et les chambres à gaz dix à quinze lignes, ce qui s’appelle un détail ».

A la faveur d’un meeting, Il radicalise donc sa position puisque c’est l’ensemble du système concentrationnaire nazi qui disparaît dès lors qu’un jugement doit être porté sur la deuxième guerre mondiale. Or si on suit le Pen le détail en question n’en est pas un puisqu’il cadenasse la véritable pensée de feu le président du Front National, pensée qu’il n’a jamais exprimée clairement mais dont il ressort que le point (les centres de mise à mort des juifs, montés, démontés et alimentés) a absorbé la figure toute entière (l’effondrement du mythe impérial et continental européen à la faveur de la défaite nazie) si bien que Jean-Marie Le Pen se voit comme le dernier paladin (chevalier à la joviale grimace et au majeur pointé) d’un monde où le mensonge (judéo-américain) s’est fait souverain.

Un drôle de roi Lear néo-vichyste s’apprête, dès lors, à subir sa mise à mort symbolique, laissant à Marion Maréchal-Le Pen, fille d’un couple-traître (ex-mégrétiste), le rôle inoccupé de Cordélia-Jeanne d’Arc.

Publié par : Memento Mouloud | avril 4, 2015

Le jour où François Hollande mit fin à la vie privée

Dans le texte sur lequel les députés auront à se prononcer, la liste de l’article L. 811-3 sera ainsi la suivante :

1- L’indépendance nationale, l’intégrité du territoire et la défense nationale

2- Les intérêts majeurs de la politique étrangère et la prévention de toute forme d’ingérence étrangère

3- Les intérêts économiques, industriels et scientifiques essentiels de la France

4- La prévention du terrorisme

5- La prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions, des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale, de la reconstitution ou d’actions tendant au maintien de groupements dissous en application de l’article L. 212-1

6- La prévention de la criminalité et de la délinquance organisées

7- La prévention de la prolifération des armes de destruction massive

Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est une menace potentielle. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est une cible de l’arbitraire. Dans ce cadre, c’est le procès qui quitte l’histoire de la littérature pour hanter le réel. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est un Joseph K. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français ouvre le territoire des libertés en brûlant son passeport et son état-civil parce que dans ce cadre comme l’écrit le commissaire de police Georges Moréas, les socialistes auront annoncé une nouvelle ère : la fin de la vie privée, du moins la tentative de liquider le secret donc l’intimité. Anarchiste ou anarque contre chair à contrats ou dividuel de masse, l’alternative s’est simplifiée. Jean-Jacques Urvoas petite salope d’Etat appelle ces nouvelles figures de l’ennemi l’« idiot utile au service des groupes terroristes ».

L’idiot utile en question porte un numéro, on pourrait l’appeler Dossier 51.

« Avec la nouvelle loi, des milliers, voire des dizaines de milliers de policiers et autres fonctionnaires, gendarmes et militaires, rattachés à trois ministres différents, pourront agir en toute impunité. Et, dans l’hypothèse où la personne pistée aurait connaissance de ces surveillances et se sentirait victime d’une mesure injustifiée, elle pourrait saisir le Conseil d’État, pour un « jugement » couvert par le secret-défense dans lequel l’avocat ne semble pas avoir sa place. »

On se demandait ce qu’était l’esprit du 11 janvier, les socialistes se sont chargé de le traduire.

Un autre amendement modifie le régime dérogatoire « d’urgence » introduit par le texte. Le projet de loi permet aux services de renseignement de recourir, en plus des interceptions de communications classiques, à toute une série de gadgets jusqu’à présent utilisés en dehors de tout cadre légal. Il s’agit par exemple des balises de géolocalisation, des dispositifs de sonorisation de lieux privés, les IMSI Catcher, des appareils permettant d’aspirer toutes les données de téléphones ou d’ordinateurs situés à proximité ou encore le « recueil immédiat, sur les réseaux des opérateurs », des données de connexion d’internautes. En contrepartie à cette « légalisation », le texte prévoit une série de garde-fous et de contrôles, et notamment la création d’une nouvelle autorité administrative indépendante, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), qui remplacera à terme l’actuelle Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). L’article 821-1 prévoit en outre que « la mise en œuvre sur le territoire national des techniques de recueil du renseignement » est soumise « à autorisation préalable du premier ministre », « après avis » de la CNCTR.

Au prétexte « d’instituer un régime unique et plus efficient encadrant la mise en œuvre d’une technique de renseignement en cas d’urgence »un amendement de Jean-Jacques Urvoas copie, en partie, le dispositif prévu pour les géolocalisations afin de l’appliquer à l’ensemble des techniques de renseignement. Le terme « urgence absolue » a ainsi été transformé en « urgence liée à une menace imminente ou à un risque élevé de ne pouvoir effectuer l’opération ultérieurement ». De plus, désormais, ce n’est plus le premier ministre qui délivre l’autorisation, mais directement le service concerné. Celui-ci a l’obligation d’informer « sans délai » son ministre de tutelle, le premier ministre ainsi que la CNCTR. Seule limite, le texte prévoit que « le présent article n’est pas applicable lorsque l’introduction (…) concerne un lieu privé d’habitation ou que la mise en œuvre d’une technique de renseignement porte » sur un journaliste ou un avocat.

Le projet offre en effet de nouveaux pouvoirs particulièrement importants pour collecter, potentiellement en masse, les données de connexion, ou métadonnées, de suspects. Outre le « recueil immédiat, sur les réseaux des opérateurs », il prévoit la possibilité d’installer, directement chez les opérateurs ou fournisseurs de services, des algorithmes prédictifs censés être capables d’analyser une masse de données pour « prévoir » des passages à l’acte terroristes. Or beaucoup pensent que cette tâche sera sous-traitée à des entreprises privées employant des technologies intrusives, comme par exemple le « deep packet inspection », une technologie proposée par exemple par la société française Qosmos.

Comme l’écrivait Carré de Malberg, « L’État de police est celui dans lequel l’autorité administrative peut, d’une façon discrétionnaire et avec une liberté de décision plus ou moins complète, appliquer aux citoyens toutes les mesures dont elle juge utile de prendre par elle-même l’initiative, en vue de faire face aux circonstances et d’atteindre à chaque moment les fins qu’elle se propose : ce régime de police est fondé sur l’idée que la fin suffit à justifier les moyens. À L’État de police s’oppose à l’État de droit ». Cet Etat de police se charge de la colonne verticale de l’Etat de contrôle, son versant dit de droit ou démocratique le complète sur l’axe horizontal. Ainsi, à travers les oppositions grossières, c’est un dispositif d’ensemble qui s’établit.

Plus besoin que le complot soit attesté ou pas, pour la simple raison que la forme ordinaire du pouvoir est désormais celle de la conjuration permanente. Quant au règne de la quantité, il n’oppose pas l’individu à la masse mais le traitement de l’individu sous la forme du dividuel : profil, type, graphes, socio-style, cet individu est la proie d’un Œil absolu auquel chacun veut participer : le mari pourra surveiller sa femme, la mère son enfant et sa nounou, la patron ses salariés, l’employé son voisin d’openspace, le gérant de supermarchés ses clients, un groupe, ses sous-traitants. La cascade des branchements, des exhibitionnismes et des voyeurismes formera la masse de choc visant à ébranler le mur de l’intimité, nous serons alors ce que nous sommes les sociétaires de cet empire à la dimension du monde, cet empire du Bien-Être précaire qui ne vend pas des libertés mais de la servitude confortable.

Mediapart/ La Tribune / Alain Damasio/ Georges Moréas / BAM

Publié par : Memento Mouloud | avril 3, 2015

1973 : Et Robert Paxton vint

Il existe deux sortes d’historiens, les archéologues et les narrateurs. Les premiers découvrent des archives ou des traces jusqu’ici laissées de côté, les seconds offrent un récit qui réinterprète les données jusque-là disponibles. Les plus grands des historiens sont à la fois des archéologues et des narrateurs. C’est ce qui différencie Edward Gibbon de Voltaire. Le premier est un historien, le second, un essayiste. Michelet n’était ni l’un, ni l’autre, Michelet était un écrivain romantique qui a pris l’histoire comme flux sémiotique brut et y a greffé ses fantasmes autour de la personne-France.  Chez lui, même les chevaux pleurent et sont tristes lorsque l’aube se lève sur Azincourt.

Que dire de Robert Paxton ? Il a exploité des fonds d’archives allemands et introduit cette idée que la politique de collaboration ne fut pas imposée par l’Occupant mais choisie par Vichy. Il s’agissait d’une découverte. Lors de ses premiers travaux, il s’était intéressé à l’armée de Vichy et avait constaté que le maréchal Pétain et le général Weygand n’avaient pu imposer leur régime qu’en négociant le ralliement des généraux Noguès et Mittelhauser à une politique qui se voulait réaliste. Il s’arrête là et dénoue la mythologie gaulliste. De Gaulle ne fut pas l’alter-ego de Churchill, il fut le seul pion de l’échiquier qui restait entre les mains de l’Angleterre en guerre. Une carte jouée faute de mieux et qui semblait caduque lors de l’échec de Dakar, en septembre 1940.

Le premier pas du régime de Vichy consista à abattre la République et c’est dans ce cadre que furent promulguées les lois sur le statut des juifs et celles prohibant la franc-maçonnerie. Vichy n’a pas eu à criminaliser les partisans du communisme puisque la IIIème République s’en était chargé. Le régime n’avait pas à déclarer les étrangers indésirables, une loi de 1938 portait cette mention. Il n’avait pas à mentionner la pseudo-menace ashkénaze pesant sur la France puisque Giraudoux l’avait énoncée dans Pleins Pouvoirs.

Dès lors la Révolution dite nationale et la Collaboration instituée comme politique d’Etat lors de l’entrevue de Montoire forment un diptyque indissociable. Les plus clairvoyants parmi ceux qui pensaient Vichy comme un autre Iena comprirent qu’il fallait quitter le navire au plus vite. Le régime entérinait la défaite, il ne cherchait pas à la surmonter, encore moins à préparer la revanche. Paxton décrit le pluralisme du régime, il ne dit rien des conditions de son établissement, la véritable liquéfaction du pays lors de l’offensive allemande avec ses millions de fuyards, ni même des liens du régime avec la politique vaticane, ni n’envisage la manière dont un tel régime peut établir un consensus à l’instar des régimes fascistes historiques ou des dictatures ibériques ou balkaniques. Il se contente de pointer l’agencement entre la politique de collaboration et le projet politique incarné par Pétain.

La France de Vichy se voyait comme un trait d’union entre le futur empire continental nazi et le monde atlantique, les juifs français, pensait-on, pouvait servir de monnaie d’échange ou, pour certains, des sortes de juifs d’honneur, de liens vivants, il était donc inutile de les chasser du pays puisque l’aryanisation accomplirait son œuvre, les retrancher de la supposée communauté nationale, les contraindre au choix aliénant entre l’exil forcé ou la mort par clochardisation, comme on laissait mourir, dans les faits, les malades des hôpitaux psychiatriques. Quant aux autres, ils étaient un fardeau, au même titre que les réfugiés espagnols. Les livrer aux allemands, à l’instar d’autres allemands, des politiques ceux-là, n’était pas une question pour Vichy, mais une solution. Qu’ils aillent au diable aurait pu répondre les antisémites d’Etat qui avaient pris les commandes.

Encore une fois, Robert Paxton n’avait rien écrit de cela, plus tard, il traitera du rapport entre le régime et les juifs, mais ce ne sera pas seul, mais à quatre mains en compagnie de l’historien canadien Michaël Marrus. Aussi Robert Paxton dont la présence fut fantomatique lors d’une émission des Dossiers de l’Ecran, plus tard brocardée dans Papy fait de la Résistance, fut un historien à la fois archéologue et narrateur, un homme qu’il est impossible de contourner, non pas parce que la doxa ou l’Etat l’imposent mais parce que sa lecture de l’évènement est un point de départ, au même titre que la question de la décadence de l’Empire romain sous la plume d’Edward Gibbon.

Publié par : Memento Mouloud | avril 2, 2015

Y’a bon Crimée : Poutine et le FN

En février 2015, les « Anonymous International » ont annoncé sur leur site Shaltaï Baltai avoir lancé une attaque contre Timur Prokopenko, chef-adjoint du département de politique intérieur au Kremlin. Ce jeune homme, ancien du mouvement « Molodoya Gvardia » (la branche junior de Edinaïa Rossia, le parti de Vladimir Poutine), était de l’automne 2012 à décembre 2014 en charge des médias et d’Internet, travaillant sous les ordres de Viatcheslav Volodine, chef-adjoint de l’administration présidentielle russe. Son portable et sa boîte e-mail ont été hackés, et une partie de leur contenu publié. Les fuites portent sur la période 2011-2014.

Le 5 février 2015, sous le titre « Trois ans de la vie au sein d’un département politique de l’administration présidentielle : provocations, articles commandités, contrôle sur les médias et autres », 9 500 courriels ont été rendus publics, sans que le principal intéressé, Timur Prokopenko, ne réagisse ni ne démente. Lancé en décembre 2013, le site Shaltaï Baltaï est à l’origine de nombreuses révélations. Si le groupe de hackers fait parfois payer ses services, instrumentalisé par les uns et les autres, l’authenticité des documents et photos publiés n’a jamais été mise en cause.

Si l’information a été révélée c’est qu’on voulait qu’elle le soit et il est tout de même avéré que Poutine ne mise pas sur le seul cheval frontiste puisque le nombre de candidats au rôle d’Orban français est en hausse. Une sorte d’avertissement aux autres amateurs des bons baisers de Russie ?

Le 31 mars, Shaltaï Boltaï a publié une seconde salve de fuites. Il s’agit cette fois-ci de 40 000 SMS échangés, toujours entre 2011 et 2014. C’est là que l’on trouve les passages concernant Marine Le Pen.

Dans la masse de e-mails piratés, le Front national, son soutien à la Russie sont mentionnés à 66 reprises, mais ce sont surtout trois échanges de textos qui intriguent. Ils ont été écrits en mars 2014, alors que le référendum pour le rattachement de la Crimée à la Russie se préparait activement (il s’est tenu le 16 mars). L’interlocuteur de Timur Prokopenko est un certain « Kostia ». Selon les « Anonymous International », il s’agit de Konstantin Rykov, l’un des plus actifs blogueurs, utilisateur de twitter et concepteur de sites Internet pro-Poutine. Il a été député de la Douma d’État pour le parti Edinaïa Rossia de 2007 à 2012.   En août 2014, Alexei Navalny a révélé que Rykov était propriétaire, avec ses parents, d’une luxueuse villa à Mougins près de Cannes, acquise pour 2 millions d’euros en décembre 2013. Certains documents relatifs à cette transaction ont été publiés. On y découvre que le Russe paie ses impôts en France, enregistré comme « résident au sens de la réglementation fiscale ». Pour obtenir ce statut, certaines conditions sont nécessaires : soit résider la plupart du temps en France, soit y exercer son activité, soit faire du pays son centre d’intérêt économique (investissements, business, etc.).

Le 10 mars 2014, Timur Prokopenko écrit à « Kostia ». Il lui demande s’il peut faire venir Marine Le Pen en Crimée, « comme observatrice » du référendum qui doit se tenir six jours plus tard. « On en a extrêmement besoin. J’ai dit à mon chef que tu étais en contact avec elle ???? », lui écrit Prokopenko. « Oui j’essaye de savoir demain », répond « Kostia ».

Le lendemain, Prokopenko relance « Kostia », qui revient avec de bonnes nouvelles :

– 15h17: Kostia, réponds.
– 15h20: À propos de Marine. C’est la campagne électorale pour les municipales. Elle est en tournée. Aujourd’hui ou demain, le Front national prendra officiellement position sur la Crimée. On saura alors si elle est prête (ce qui est peu probable) à venir en Crimée ou si l’un de ses adjoints viendra.. J’aurai des détails ce soir..
– 15h22: Oh ! c’est super. On peut les convaincre..
– 15h22: À propos des financements non.
– 15h23: Merci beaucoup, le ministère des affaires étrangères va encore discuter avec elle.
– 15h23: Elle a parlé à Philippo. Il réfléchit.
– 15h23: Quelqu’un du fonds t’a contacté sur les financements ?
– 15h24: Oui le vice-ministre des affaires étrangères lui téléphonera.
– 15h25: Nous avons aussi le soutien des Danois, mais je ne peux pas m’expliquer avec eux. Je ne parle pas leur langue

Le 17 mars, nouvel échange de textos entre les deux hommes :

– 15h49: Marine Le Pen a officiellement reconnu les résultats du référendum en Crimée !
– 15h51: Elle n’a pas trahi nos attentes.
– 15h57: Il faudra d’une manière ou d’une autre remercier les Français.. C’est important.
– 16h09: Oui, super !

La veille, son conseiller international Aymeric Chauprade, pilier des réseaux russes du FN, était en Crimée comme« observateur » du référendum, à l’invitation

d’une organisation pro-russe. Il livre un « témoignage » abondamment relayé sur les sites frontistes et pro-russes, et « loin de la propagande médiatique des médias de l’Ouest », dit-il. À quel titre s’est-il rendu en Crimée ? Le 13 mars, son porte-parole avait fait savoir qu’il irait« en tant que géopolitologue », mais aussi« en tant que conseiller spécial de Marine Le Pen », car le Front national « a été invité de son côté ».

Mais la présidente du FN avait démenti dans la foulée à l’AFP : « Le FN officiellement n’envoie pas d’observateur. » Selon Minute, Florian Philippot aurait « bombardé d’appels » Marine Le Pen « pour lui faire part de ses craintes et de l’aspect négatif de ce voyage », et l’aurait convaincue de n’envoyer personne officiellement. Visiblement Philippot perçoit avec aigreur le rôle majeur de l’ami Aymeric derrière le ralliement au coup de force du Kremlin, bientôt il obtiendra le scalp de Chauprade entre deux escapades viennoises.

Le 12 avril, Marine Le Pen se rend à Moscou, en visite privée, pour y revoir le président de la Douma Sergueï Narychkine, un très proche de Poutine qu’elle avait déjà rencontré en juin 2013. Quelques jours plus tard, un premier financement russe arrive. L’association de financement Cotelec, présidée par Jean-Marie Le Pen, reçoit le 18 avril deux millions d’euros d’une société chypriote alimentée par des fonds russes. C’est Aymeric Chauprade qui sert d’intermédiaire pour ce premier prêt, signé par Jean-Marie Le Pen le 4 avril. Cet argent a permis à Cotelec d’avancer des fonds aux candidats aux européennes.

En septembre 2014, c’est au tour de la présidente du FN de décrocher un prêt de 9 millions d’euros de la First Czech Russian Bank (FCRB), une banque basée à Moscou. Grâce à un autre intermédiaire cette fois-ci : l’eurodéputé frontiste Jean-Luc Schaffhauser.

Le trésorier du FN Wallerand de Saint-Just, qui avait signé le prêt de 9 millions d’euros, explique qu’il n’est « pas du tout au courant de ce qui s’est passé en amont [de la signature] »« Je ne sais pas qui est M. Prokopenko. Je n’ai rien à voir avec les positions internationales de Marine Le Pen. Je n’ai vu que les techniciens de la banque. On m’a dit : « Tu vas voir ces techniciens, tu signes ». » Selon Jean-Luc Schaffhauser, « on n’était pas en négociations » avec les Russes, « enfin pas moi en tout cas », précise-t-il. « Les négociations ont commencé en avril, après l’échec avec une banque d’Abou Dhabi qui devait nous prêter de l’argent…On m’avait invité aussi, Marine m’a dit : « Tu n’y vas pas ». Elle ne sentait pas le truc, elle m’a dit : « Imagine qu’il y ait un bain de sang« . J’ai obéi aux ordres. Aymeric [Chauprade] y est allé, à titre personnel… Je pense que c’est Aymeric qui s’est engagé ».

On taille donc le costard de Chauprade mais on expose les ficelles du frontisme, l’obéissance aux chefs et d’abord à la première d’entre eux. Pour le reste, les exclus de la famille ont droit à la séance de tirs tendus de tomates.

Discrètement  Jean-Luc Schaffhauser introduit aussi les arabes, à  croire que les vannes s’ouvrent à mesure que la côte du FN grimpe. Un simple pari de spéculateur destiné à ne pas fâcher l’avenir si l’on en croit la version tendancieuse du député européen opusdéiste que personne ne prendra la peine de vérifier. On allume ainsi un contre-feu puisqu’il s’agirait moins d’un ralliement sous conditions financières à la politique de Poutine que d’une manœuvre de Marine Le Pen afin de desserrer l’étau financier dont les enquêtes du Parlement européen seraient un hors d’oeuvre.

Ouf, les frontistes retombent sur leur position favorite, celle de victimes du « système ».

 Mediapart / BAM

Publié par : Memento Mouloud | avril 1, 2015

Portrait d’Andreas Lubitz en accident industriel

Dans le cas Andreas Lubitz, il est entendu, du moins pour l’ensemble des médias et leurs supplétifs, que la dépression dont il souffrait serait la cause de son acte criminel. Comme Andreas Lubitz est l’un des un milliard de dépressifs planétaires, on peut douter d’un tel enchaînement causal. On peut aussi se demander ce qu’est la dépression.

D’après les manuels psychiatriques, elle se définit à partir des critères suivants : une tristesse excessive, une inappétence, l’aboulie, des insomnies récurrentes, une agitation frénétique, la prostration relative, une fatigue permanente, une culpabilité excessive, des difficultés dans le lien, une fixation mortifère. Lorsque cinq items sont réunis durant plus de deux semaines, le psychiatre lambda est autorisé à déclarer son patient comme dépressif.

Du point de vue de l’industrie pharmaceutique, les anti-dépresseurs forment la deuxième vague des psychotropes. Ils se substituent aux électro-chocs et transforment toute cure basée sur le comportement et/ou l’échange verbal en simple option. Cependant, ils ne répondent pas aux postulats de Koch (une cause peut être trouvée dans tous les cas de la maladie, isolée, mise en culture, injectée à un animal qui contractera la maladie) si bien qu’ il n’existe aucun témoin biologique fiable de l’efficacité de tels traitements et le psychiatre s’en remet aux déclarations de ses patients pour en juger. Par conséquent c’est l’antidépresseur qui crée sa classe de patients ce qui introduit dans le processus industriel une innovation continue et, dans le DSM, une multiplication des catégories de malades ou, sur le marché, de clients potentiels pour le même produit.

Dès lors aller quémander des psychotropes c’est refuser le versant névrotique, c’est penser que l’épisode est un dysfonctionnement catalogué qui pourra être réparé, comme une voiture se répare entre les mains d’un garagiste. Les psychotropes se présentent comme des prothèses d’insertion ou de maintien dans le Tout informe qu’est la société. On ne se pose plus sous la lumière d’un faisceau de questions, donc d’une langue et d’un mal de vivre mais comme un objet de problèmes. Par conséquent, Andreas Lubitz pensait que les problèmes qui étaient les siens seraient résolus. Il était persuadé que sa souffrance était extérieure à son Moi et son Moi était idéal, il avait le ciel comme coordonnées existentielles. Il était projet et performance, ce qu’il fallait à tout prix éviter c’était que le Moi performant soit absorbé et anéanti par une machine singulière qui brouillait l’épiphanie de ce Moi merveilleux qui était le seul et véritable Andreas Lubitz.

En bon existentialiste, il ne voulait pas trahir son rêve de jeunesse ni les investissements de la Lufthansa qui l’avait promu chevalier du ciel. Comme l’a écrit Marie-Anne Montchamp, ancienne ministre de François Fillon, ’’Un habitant sur quatre souffre de troubles mentaux. Que se passe-t-il si nous mettons entre parenthèses un quart de notre potentiel de ressources humaines ? Nous nous disqualifions totalement dans la compétition économique.’’

C’est la doctrine officielle. Elle se déguise en condoléances quand un accident advient mais elle tient cet accident pour fatal et dans une logique conséquentialiste pour un moindre mal à l’instar d’un coup de grisou dans une mine quelconque. Andreas Lubitz était une ressource humaine, il ne fallait pas la gâcher.

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