Publié par : Memento Mouloud | mai 26, 2016

Lettre d’un salaud de patron à Grosse moustache

Cher Philippe Martinez,

Je me permettrais presque de vous tutoyer tant ces derniers jours j’ai l’impression de vivre avec vous. Je me couche en entendant votre nom, me lève en le lisant, déjeune en vous regardant (Martinez serait-il l’objet petit a du patronat ?)… Impossible d’allumer ma télé, ma radio (usage récurrent du déterminant possessif, moi-je donc) ou d’ouvrir un journal (Closer sans doute suivi du bon coin) sans apercevoir votre drapeau rouge  flotter fièrement à côté de pneus brûlés ou de pancartes anti-patrons (maximum de la lutte de classes pour un salaud de patron), votre moustache désormais célèbre jamais bien loin non plus. Il faut dire que les mois qui viennent de passer ont été riches pour vous! Vous avez retrouvé toute cette hargne et cette violence qui sont votre marque de fabrique pour vilipender les chefs d’entreprise, que vos ouailles ont tour à tour proposé de «virer» ou de «pendre», pour reprendre les termes d’images largement partagées sur la toile (dans l’Espagne de 1936, on ne se contentait pas de paroles aussi le salaud de patron a du mal à garder toute sa raison). Tout ça autour d’une loi Travail qui au final ne changera grand-chose pour personne, et n’est – soyons francs – qu’une mesurette sans intérêt (que l’on soit pour ou contre) [les gens sont vraiment cons, ils manifestent contre le rien et le pas grand-chose).

Il est loin le temps où vous deviez faire face au scandale de travaux exorbitants réalisés dans l’appartement de fonction de votre ex-secrétaire général (viré, soit dit en passant, le 7 janvier 2015, jour de Charlie Hebdo, bien vu!) [Et Coulibaly fut reçu à l’Elysée, c’est comme ça], ou celui où vous faisiez fermer des magasins contre l’avis unanime des salariés et des dirigeants qui y travaillaient (mensonge évident, il n’y a jamais d’avis unanime). On oublie même le CDD renouvelé 184 fois à l’une de vos employées, affaire pourtant bien plus récente. Oui, bien loin tout ça! Désormais vous bloquez des raffineries, des centrales, et même des journaux, le tout dans un climat délétère ultra violent, sur fond de policiers tabassés (1 le climat n’est pas ultra-violent 2 il est évident que les policiers ne tabassent jamais).

Un peu facile, j’en conviens. Mais sincère. Je pousse la sincérité jusqu’à admettre que je vous rejoins sur certains points, principalement celui que cette loi a été amenée n’importe comment. Jamais le gouvernement n’aurait dû attendre aussi tard dans le quinquennat pour s’attaquer à l’épineux sujet du Code du travail (jamais évoqué dans la campagne identitaire de 2012), et il est évident qu’il peut revoir sa copie niveau approche pédagogique (libérale, of course). La liste des points discutables est d’ailleurs bien trop longue pour être exposée de manière exhaustive ici. J’y inclurais en tout cas le fait qu’un syndicat qui représente à peine 3% des salariés puisse occuper et bloquer une zone seveso en plein état d’urgence et en toute quiétude (la CGT serait-elle une organisation terroriste, disons le Hamas à la française ?).

Cher M. Martinez, on me dit souvent d’un optimisme frôlant dangereusement la naïveté. Malgré tout, optimiste je ne le suis pas assez pour espérer vous convaincre que vous faîtes fausse route. Et pourtant… Combien j’aimerais vous démontrer que les positions caricaturales qui sont souvent les vôtres sont d’un autre temps (si les positions de Martinez sont caricaturales, celles du salaud de patron sont absolument modernes disons rimbaldiennes). Le patronat n’est plus celui que vous racontez (en effet, désormais il marche à la passion et au rêve c’est-à-dire au cauchemar pour ceux qu’il embarque), les entrepreneurs sont si loin de ce portrait détestable que vous montrez aux jeunes pour leur faire peur (il ne semble pas que la jeunesse française soit effrayée par le patronat mais bien par les drapeaux rouges ou les réfugiés aux frontières voire les terroristes à kalash). Le salariat non plus, d’ailleurs, les collaborateurs des entreprises (étrange formule, le rapport contractuel et de sujétion devient collaboratif comme l’économie du même nom) me paraissant bien intelligents que ce que vous laissez entendre généralement (mais si, ils sont capables de discuter des accords d’entreprise, ce sont des adultes responsables!) [le peuple manifestant est con, le peuple-chair à contrat est fluide). Au quotidien, tous ensemble, nous tentons de joindre les deux bouts, de gagner un peu en visibilité, de répondre à l’attente de quête de sens qui ne cesse de gagner la société (sans doute le propos le plus délirant jamais entendu, l’entrepreneur résolvant par son rêve la quête de sens de tout un chacun), de trouver des astuces pour développer le bonheur au travail (arbeit etc.) malgré une perte évidente de pouvoir d’achat pour tous (qui est donc entérinée pour 10 mille ans mais pas pour tous ni chacun), d’inventer des pistes de développement… Cette réalité, c’est celle des PME. Celle de 99,9% des entreprises françaises, ces petites boites qui ont la clé de la relance de l’emploi, puisqu’elles ont créé 80% des jobs ces vingt dernières années (sauf qu’elles n’agissent pas dans un environnement atomisé, l’économie capitaliste est décentralisée, la finance la reterritorialise en quelques mains, c’est le principe).

Je ne cherche pas à vous faire pleurer sur mon sort de chef d’entreprise (un peu tout de même, la victime est toujours plus sympathique qu’un terroriste moustachu). J’ai choisi de l’être, et, malgré toutes les aberrations de mon quotidien, j’en suis heureux. Je cherche à vous montrer que le dialogue social n’est plus celui que vous croyez connaître (hypocrite collaborateur, mon semblable, mon frère). Et qu’il mérite un autre traitement que celui que vous lui réservez depuis plusieurs jours. J’aimerais vous rappeler, aussi, une énorme évidence que vous semblez nier: précariser les entreprises revient à précariser tous ceux qui y travaillent, salariés y compris (reste que la précarité n’est pas la même pour le détenteur du capital, le vrai pas le cognitif). Croyez-moi, j’ai repris une agence au bord du dépôt de bilan il y a six ans: tout le monde est beaucoup plus heureux dans une entreprise en bonne santé (métaphore organique quand tu nous tiens). J’aimerais enfin que vous ayez conscience du mal que vous faites quand vous laissez entendre à notre jeunesse (jeunisme impénitent, les autres seraient-ils tricards ?) que la France c’est le Bangladesh (où la main d’œuvre est peu chère et habile et attend le rêve d’un entrepreneur et sa soif de distiller le bonheur à l’échelle mondiale) et que nos entreprises ne veulent pas d’eux.

Cher M. Martinez, vous ne serez évidemment pas d’accord avec tout ce que je viens de vous écrire et vous enfermerez dans ce déni d’un monde qui change (maintenant comme disait l’autre), restant désespérément fidèle à un mode de pensée totalement archaïque et dépassé (comme celui de Platon). Et puis, soyons honnêtes l’un envers l’autre, tout ce qui se passe vous donne tellement d’importance que vous n’avez pas tellement envie ni intérêt que les choses s’arrangent (on pourrait retourner l’argument). Il se trouve que je suis un «communicant» (traduction de menteur en novlangue), pour employer une expression à la mode, alors je vais vous donner un conseil. Si vous ne devez retenir qu’une seule chose de ce courrier, j’aimerais que ce soit celle-ci: nous sommes en 2016, M. Martinez. Et en 2016, époque formidable (c’est évident), il existe une multitude d’autres moyens pour faire entendre sa voix que celui que vous avez choisi (monter son entreprise par exemple, distribuer le bonheur à pleine main, danser sur la corde de la passion, engager des collaborateurs, tout ça quoi): emmerder le monde, absolument tout le monde.

  1. Martinez, personne ne sortira ni gagnant ni grandi du climat social catastrophique dans lequel vous plongez le pays (la CGT est évidemment responsable des 6 millions d’inscrits au Pôle emploi mais le bon coin nous sauvera). Personne, même pas vous.
Publié par : Memento Mouloud | mai 26, 2016

Visages et doctrine du néo-socialisme

marcel

Hier, Myriam El Khomri annonçait que la CGT n’était pas la voix de la France. En résumé elle enfilait un truisme, à ceci près que la CGT existe depuis 1895, qu’elle a traversé l’anarcho-syndicalisme et le communisme, qu’elle fut scindée, recomposée puis de nouveau désossée par la guerre froide et qu’on continuera à parler d’elle quand on n’évoquera, dans l’avenir, l’actuelle locataire du ministère du travail qu’à raison de sa prise de poids excessive.

Parallèlement, le FMI encourageait les voix de la France à maintenir le cap des réformes et celui de la réduction de la dette publique. Après l’UE, l’ancienne enceinte abritant les parties pas vraiment fines de DSK énonçait donc la réalité de la politique mise en place par le gouvernement Hollande-Valls : un ajustement structurel qui ne dit pas son nom et que continueront dans un délire d’ordonnances et de silence parlementaire les épiciers de la droite de gouvernement.

Ce qu’il reste d’internationalisme au PS est un mélange assez confus d’élitisme administratif et énarchique et de cupidité pharisienne.

Prenons donc deux cas exemplaires, ceux de Matthieu Gallet et de Bruno Bézard.

Le premier fut directeur de l’INA, sa méthode vivre de et sur la bête. On le croisait dans les couloirs du  Shangri-La Dubaï », du « Sofitel Washington », de la « Tour Hassan à Rabat ». Ce sont là des « frais de mission » auxquels s’ajoutent  pour 2012 « une chambre au Carlton de Cannes à 660 euros la nuit » et une autre à 420 euros « à l’hôtel de Paris à Biarritz ».Les frais de réception remboursés à Mathieu Gallet ont ainsi atteint 61 063 euros entre 2012 et avril 2014, « soit une moyenne de plus de 2 300 euros par mois, ce qui paraît très conséquent pour un établissement de la taille de l’INA ». En comparaison, Agnès Saal a présenté 546 euros de frais de bouche sur ses huit premiers mois. Hors taxi, « elle a dû faire en dix mois ce que monsieur Gallet faisait en un mois », avait résumé le comptable de l’INA à la police en 2015. La Cour des Comptes prend soin de citer ici quelques repas gastronomiques remboursés à Mathieu Gallet : 187 euros pour deux convives au Plaza Athénée en novembre 2011, ou bien 614 euros « sans précision du nombre » au restaurant Taillevent en mars 2012 (deux étoiles au guide Michelin). À l’INA, les remboursements sont théoriquement plafonnés à 30 euros par personne.

Mathieu Gallet a par ailleurs décidé d’embellir ses deux bureaux, celui de Bry-sur-Marne (siège de l’institut) et celui de Paris, où il a fait poser du parquet. Ces travaux à 73 500 euros hors taxe (sanitaires et salons compris) paraissent « adaptés » à la Cour, mais elle pointe 64 000 euros de dépenses supplémentaires pour le seul mobilier. « [Ces achats] ont été effectués auprès de l’entreprise Silvera (avenue Kléber dans le XVIe arrondissement) laquelle se situe pour certains produits dans le haut de gamme. Le prix de meubles comme les canapés et fauteuils paraissent assez élevés. »

Sous la présidence Gallet, 1,7 million d’euros de contrats de conseils en communication et stratégie ont été signés, tantôt sur appel d’offres (Publicis, Roland Berger Strategy), tantôt sans l’embryon d’une mise en concurrence (Denis Pingaud, Bernard Spitz Conseil…), alors que des compétences existaient en interne (notamment une direction de la communication) et qu’un contrat signé par son prédécesseur avec Euro-RSCG a duré jusqu’en 2011.

Le second fut directeur du Trésor. François Hollande l’a nommé par un décret en date du 19 juin 2014. Il va quitter la fonction publique pour rejoindre un fonds financier chinois, Cathay Capital, une plate-forme fondée par le Chinois Mingpo Cai. Abondé à hauteur de 200 millions d’euros, dont la moitié par bpifrance et China Development Bank, le bras financier des pouvoirs publics chinois, ainsi que des entrepreneurs français et chinois, et des industriels, Cathay Capital continue de susciter des marques d’intérêt pour élargir encore son tour de table. Or ce fonds contrôle une société de gestion abondée par des financements chinois mais aussi, à parité, par de l’argent public français, en provenance de la Banque publique d’investissement (BPI) et auparavant de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Un organisme dont l’un des membres de la commission de surveillance est précisément Bruno Bézard. Ce que le gouvernement par les voix conjugués de Michel Sapin et Emmanuel Macron dénomment un projet entrepreneurial.

Le même fonds Cathay Capital avait annoncé au début du mois d’avril qu’il avait débauché un premier français, dénommé Daniel Balmisse et que celui-ci deviendrait directeur des opérations de Cathay Capital. Lui aussi venait de la BPI. Il ne s’agit plus d’un fait divers mais d’une stratégie qui ne dit pas son nom.

Selon les Echos, porté sur les fonts baptismaux en présence de Li Keqiang, le Premier ministre chinois, et de Manuel Valls, Cathay Capital vient de signer cinq investissements, deux en Chine, deux aux Etats-Unis, un en France, un autre étant en cours de finalisation dans l’Hexagone. La société de gestion, pilotée par Ming Po Cai, annonce ainsi ce mardi entrer au capital du français FollowAnalytics, une plate-forme de marketing personnalisée pour les applications sur téléphone portable. Soutenue par Marc Benioff, le fondateur de SalesForce depuis fin 2013, et installée dans la Silicon Valley, elle compte une quarantaine de grands clients américains et européens, dont AXA, L’Oréal, BNP Paribas ou Renault. La semaine dernière aux Etats-Unis, le fonds franco-chinois a également bouclé son entrée au capital de Quantifind, une plate-forme de gestion des stratégies de marques à partir de l’analyse des données. A l’occasion d’une levée de fonds de 30 millions de dollars, Cathay Capital prend un siège aux côtés d’une série d’investisseurs d’outre-Atlantique (Redpoint, US Venture Partners, Comcast Ventures etc.). Et début février, c’est Accel Partners, Greylock Partners, ou encore Ignition Partners qui l’accueillaient au capital de l’américain Trifacta dans l’analyse de données à l’occasion d’une levée de 35 millions de dollars.

Le fonds vient de signer également deux investissements dans l’empire du Milieu. En décembre, le fonds a investi dans Meet You, avec le fonds américain Matrix. Lancé par Fangyi Chen, un entrepreneur de vingt-neuf ans, en 2013, la plate-forme communautaire permet à ses quelque 100 millions d’utilisatrices de suivre leurs indicateurs de santé et de forme physique (dont les périodes de grossesse et cycle menstruel), tout en se connectant au réseau social intégré… Cathay Capital s’est invité aussi au tour de table du chinois ifChange. Cette plate-forme recense la plus large base de données de CV du pays, avec quelque 30 millions de profils, et permet aux entreprises, notamment non chinoises, d’opérer une sélection rapide et précise par des systèmes intelligents.

En résumé, la France n’est plus une entité souveraine mais un espace virtuel d’opportunités et le rôle de son gouvernement est celui d’un gendarme chargé d’appliquer les règles de valorisation maximale du capital puisqu’il est désormais acquis que ce qui est bon pour les actionnaires et les faiseurs de mondialisation est bon pour les agrégats d’individus baptisés peuples en raison d’un simple héritage lexical, individus qui racleront les miettes du gâteau s’ils sont sages et flexibles à souhait.

Mediapart / Les Echos / BAM

Publié par : Memento Mouloud | mai 26, 2016

L’ensauvagement mode d’emploi (en 25 clichés)

 

rs_1024x759-151007135737-1024-Donald-Trump-Designcrowd.Shining.jm.100715

 

 

 

 

XIR177588 The dogs of Vasco Nunez de Balboa (1475-1571) attacking the Indians (engraving) (b/w photo)  by Bry, Theodore de (1528-98); Bibliotheque Nationale, Paris, France; (add. info.: Balboa livre les indiens aux molosses); Giraudon; Flemish, out of copyright

 

 

 

smultronstyllet-wilder-mann-ou-la-wookmark-254745

 

 

salo-ou-les-120-journees-de-sodome-pier-paolo-pasolini_4213026

 

 

 

maps-to-the-stars-fb01

 

 

 

maxresdefault

 

 

 

cosmo

 

 

shining_fantomes-565x375

 

 

 

ÒÁÁ

 

 

 

1476938-guest-montee-des-marches-du-film-950x0-1

 

 

 

Japon-Tokyo-10mars1945-3

 

 

 

esclaves_americains_theodore_de_bry

 

 

 

furries

 

 

 

Les atrocites en RDC 2

 

 

 

cagoulees

 

 

 

hollande-sabre-arabie-saoudite

 

 

 

7443866

 

 

800px-A_Cannibal_Feast_in_Fiji_1869_1898

 

 

5a8MpF6HMQdp4NB0kIls1IbHFGQ

 

 

hambourg-morts-1943

 

 

 

por_329

 

 

19079682

 

 

 

furries (1)

 

 

Illustrations_de_Narratio_regionum_Indicarum_per_Hispanos_quosdam_devastattarum_—_Jean_Théodore_de_Bry_—_14

 

 

6a7dedfe8c53dbf49bcc4d0b48cffb38

Publié par : Memento Mouloud | mai 24, 2016

Emmanuel Gaillard, doctrinaire et acteur de l’empire du Bien

Emmanuel Gaillard est un théoricien et praticien d’une institution centrale dans le fonctionnement du capitalisme contemporain : l’arbitrage international. Il est partner de Shearman & Sterling dont les activités s’étendent aux quatre coins du monde et concernent tous les secteurs du droit. Son département arbitrage inclut une cinquantaine d’avocats, c’est l’un des plus importants au monde.

John J. Madden, membre de la firme expliquait les raisons de l’amplification de l’emprise des investisseurs dans la stratégie et la direction des entreprises. Il observait un changement d’attitude des grands investisseurs, représentant maintenant 66 % du capital des grandes firmes, qui conduit à une obsession de l’accroissement de la valeur ajoutée pour les seuls actionnaires ; un nombre accru de campagnes (+ de 50 %) initiées par des activistes de la plus-value lesquelles se traduisent par des victoires de plus en plus éclatantes ; un retour sur l’investissement élevé (13 % entre 2009 et 2012) ; un accroissement du capital disponible notamment par l’apport de plus en plus grand des investisseurs institutionnels (fonds de pension, compagnies d’assurance, fonds commun de placement, caisses de retraite, etc.) ; Un affaiblissement des défenses des Conseils d’Administration. et une meilleure synergie entre actionnaires; un asservissement de plus en plus marqué des conseils d’administration donc une intégration des directions d’entreprise dans les stratégies et tactiques des investisseurs activistes.

Natif de Chambéry et fils d’un entrepreneur en travaux publics, Emmanuel Gaillard passe l’agrégation. Sa thèse, Le Pouvoir en droit privé, affiche d’emblée ses ambitions. À 32 ans, il devient professeur à Harvard, la Mecque des facultés de droit outre-Atlantique. L’année suivante, de retour à Paris, il rejoint en tant qu’associé le cabinet Bredin Prat. Et se fait repérer avec son premier client, la Sonatrach, la société des pétroles algériens, également représentée par Shearman & Sterling. Le cabinet américain, qui cherche à s’internationaliser, débauche le jeune avocat qui se passionne déjà pour l’arbitrage.

Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements ( Cirdi ) de la Banque mondiale, dans le cadre duquel s’inscrivent la majorité des tribunaux d’arbitrage aujourd’hui, recensait plus de 450 litiges en 2011, pour seulement 38 en 1996.  Ainsi, après le défaut de l’Argentine en 2001-2002, plus de quarante procès sont intentés par des investisseurs étrangers, dont les entreprises françaises Suez et Vivendi, estimant les mesures d’urgence économique adoptées contraires aux traités signés antérieurement par le pays. En 2012, Veolia envoie une notification d’arbitrage à l’Égypte. Dans le sillage de la révolution, le gouvernement égyptien a fait voter une loi augmentant le salaire minimum et diminuant d’autant les profits de l’entreprise française, notamment dans la région d’Alexandrie, où elle disposait d’un contrat de gestion des déchets. Deux ans auparavant, le cigarettier Philip Morris a fait de même avec l’Uruguay et l’Australie, exigeant plus de 2 milliards de dollars de dédommagement. Ces pays avaient fait figurer des images dissuasives sur les paquets de cigarettes, une atteinte à ses opérations commerciales aux yeux de la multinationale, qui a décidé de faire valoir ses droits au nom de traités bilatéraux signés entre eux et la Suisse, où elle a son siège. De son côté, La compagnie d’énergie suédoise Vattenfall a attaqué le gouvernement allemand pour 6 milliards d’euros, invoquant le traité sur la Charte de l’énergie qui régit les échanges énergétiques mondiaux. En effet, suite à la catastrophe de Fukushima de 2011, Angela Merkel avait choisi la voie de la sortie du nucléaire. Or Vattenfall était propriétaire de deux centrales allemandes fermées à cette occasion.

Les dossiers sensibles se succèdent sur les bureaux des associés de la firme Shearman & Sterling, de la renégociation de la dette allemande au sortir de la Seconde Guerre mondiale à l’expropriation des actionnaires de l’entreprise pétrolière Ioukos – alors dirigée par Mikhail Khodorkovski – par l’État russe dans les années 2000, en passant par le conseil à la société algérienne d’hydrocarbures Sonatrach après l’indépendance, ou encore la libération des otages de l’ambassade américaine de Téhéran au début des années 1980, pour laquelle elle a joué un rôle d’intermédiaire.

Emmanuel Gaillard est en affaire depuis dix ans avec les anciens actionnaires de Ioukos, tous proches de l’oligarque russe anti-Poutine Mikhaïl Khodorkovski, qui avait racheté le groupe pétrolier en 1995. C’est lui qui a trouvé la parade pour contester l’expropriation de Ioukos par Moscou. Une bataille au long cours qui laissera peu de temps libre à ce passionné de squash et de littérature. Ainsi qu’aux 27 avocats mobilisés sur le dossier, pour quelque 132.000 heures de travail et 70 millions de dollars d’honoraires.

Pour se défendre, les Russes ont fait appel au bureau parisien du cabinet américain Cleary Gottlieb Steen & Hamilton, qui ne souhaite pas s’exprimer sur ce dossier. Il a fallu trouver des documents alors que la plupart avaient été détruits, faire venir des témoins, leur assurer l’immunité. Yas Banifatemi, l’associée de Gaillard, a multiplié les voyages en Israël, une destination compliquée pour cette Française, fille d’un docteur en physique nucléaire iranien.

En juillet 2014, Emmanuel Gaillard fait condamner la Russie à verser 50 milliards de dollars d’indemnités aux actionnaires de Ioukos, la plus grosse amende jamais infligée dans le cadre d’un tribunal arbitral.  La cartographie du capital de Ioukos apportait la solution. Créé et implanté sur le territoire russe, détenu et dirigé par des citoyens russes, le groupe pétrolier est en réalité placé sous le contrôle d’un échafaudage financier complexe par lequel ses actionnaires ont transféré leurs parts dans des structures opaques basées à Gibraltar, à Chypre et sur l’île de Man. Emmanuel Gaillard prend langue avec Tim Osborne, un fiscaliste de la vieille école dont les bureaux sont situés à Cheltenham, une petite ville de la campagne anglaise réputée pour son hippodrome. Il connaît Ioukos de l’intérieur pour avoir, quelques années auparavant, préparé le transfert de son siège au Royaume-Uni – opération qui ne s’est jamais faite. Surtout, il est le trustee (administrateur qui, en droit anglo-saxon, détient la propriété d’une société pour le compte de ses mandants) principal choisi par Khodorkovski et ses associés pour garder sous sa protection les actions du groupe pétrolier.

Le 2 mars 2005, le cabinet Cleary Gottlieb, dont le siège mondial est lui aussi à New York, informe Emmanuel Gaillard que l’État russe l’a choisi comme conseil. Les deux avocats désignés, l’Américain Robert Greig et l’Autrichienne Claudia Annacker, sont eux aussi des spécialistes de l’arbitrage. Ils informent leurs adversaires français que pour la durée de la procédure, ils établiront leur QG à Paris. Les conseils de Ioukos choisissent Daniel M. Price (futur sherpa de George W Bush, il sera remplacé par le suisse Charles Poncet), juriste chevronné qui a négocié les premiers accords commerciaux des États-Unis avec l’URSS ; les avocats de la Russie retiennent Stephen ­Schwebel, ancien président de la Cour internationale de justice. Mais après des semaines de pourparlers, impossible de s’entendre sur le choix d’un président. En application du règlement, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye soumet alors trois noms aux deux parties. Ce sera le Québécois Yves Fortier, ancien président de la Cour d’arbitrage international de Londres.

Au lendemain de son incarcération, Khodorkovski a discrètement cédé ses actions de Ioukos à ses vice-présidents, grâce à l’écheveau de sociétés écrans géré depuis Londres par Tim Osborne. Sans que l’État russe le sache, ils sont ainsi devenus les véritables ayants droit de la compagnie pétrolière – ou du moins ce qu’il en reste. Depuis dix ans, ils ont perçu au total quelque 2 milliards de dollars en provenance de la holding de Gibraltar. Depuis 2003, ils n’ont pas quitté Israël (cet État ne coopère pas avec Interpol, de sorte que les mandats d’arrêt qui les visent n’y sont pas applicables).

Leonid Nevzline et Vladimir Dubov accepteront de témoigner. Le premier est actionnaire à hauteur de 20 % du quotidien Haaretz.

Devant le peu d’empressement de la Russie à s’acquitter de cette somme, la holding GML, qui représente les actionnaires (environ 60 % des actions ), emmenée par Gaillard, fait geler des avoirs russes par les justices belge, britannique et française, dans le cadre de mesures dites « d’exécution de reconnaissance de la sentence ». L’équivalent d’une saisie, mais à l’échelle d’un pays entier, et dont Gaillard serait l’huissier. La bataille pour l’exécution de cette sentence arbitrale ne fait que commencer et, en avril dernier, le tribunal de première instance de La Haye vient de remettre le compteur à zéro. Mais cette décision ne scelle pas pour autant l’épilogue de la saga car les ex-actionnaires de Ioukos ont d’ores et déjà annoncé leur intention de faire appel. Plusieurs menaces de mort ont d’ailleurs été adressées à Emmanuel Gaillard, ainsi qu’à Yas Banifatemi, associée du cabinet. Avec Poutine, Gaillard a explosé de vingt fois le record précédent, qui lui appartient aussi : « J’avais réussi à obtenir, par voie d’arbitrage, 2,5 milliards de dollars du Koweït, pour le compte de la société américaine Dow Chemical »  Entre-temps, Gaillard a eu l’occasion de faire valoir son talent dans une autre affaire : c’est lui que Bernard Tapie a engagé pour mener son action contre l’État dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais. Pour Maurice Lantourne, avocat depuis dix-neuf ans de Bernard Tapie sur ce dossier, lui-même mis en examen pour avoir, selon l’accusation, « arrangé » son arbitrage, « Emmanuel Gaillard a été naturellement choqué par le comportement du Crédit lyonnais ; de plus, au nom de la place de Paris, il lui est insupportable qu’on puisse annuler un arbitrage en allant au pénal, en faisant des perquisitions, en fouillant dans le passé des arbitres ». C’est aussi le point de vue de Tapie : « En matière d’arbitrage, la France avait un plus, qu’elle perd à cause de mon histoire ; la sécurité de l’arbitrage n’est plus acquise ; la décision de la cour d’appel fait peur à tout le monde. » Gaillard se fait désigner au pénal pour avoir accès à des pièces dissimulées. Deux d’entre elles sont des bombes, qui mettent à mal la théorie adverse selon laquelle Tapie était pressé de vendre, à 2 milliards de francs, un Adidas en perdition : une lettre de Gilberte Beaux, présidente de la société, qui réclame 3 millions de francs au Crédit lyonnais pour avoir convaincu Tapie de vendre Adidas avant que le redressement n’apparaisse ; et le courriel d’un mandataire du Crédit lyonnais qui évalue la valeur d’Adidas à 11 milliards au bout de quatre ans, le prix exact lors de l’introduction en Bourse.

« Les histoires, les anecdotes, ne m’intéressent pas. » Il refuse de répondre point par point aux 140 pages de la partie adverse pour se limiter à trois questions : y a-t-il eu mandat de vente accordé par Tapie au Crédit lyonnais ? Réponse : oui. A-t-il été exécuté loyalement ? Non. La banque a-t-elle partagé un intérêt avec les acquéreurs ? Oui. Le délit est ainsi constitué.

La contribution de Gaillard, grand amateur de romans noirs, à l’ordo-libéralisme se présente comme une théorie de l’« ordre juridique arbitral ». Ce qui n’a pas empêché la République chilienne de le récuser en 2006.

On a parlé d’« empire par invitation» ( « empire by invitation » ) pour décrire la façon dont les élites européennes ont accepté, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et davantage encore depuis la période néolibérale, l’installation sur leur sol d’un empire états-unien aussi bien militaire qu’économique. Le droit des affaires est le langage dans lequel cette invitation a été formulée. Le consentement de ces élites au mécanisme de l’arbitrage, moyennant quelques propositions de « réformes » faites par la Commission européenne en septembre dernier à l’instigation de certains pays membres, en est une illustration.

Quelle est la source de la légitimité d’un tribunal arbitral en cas de litige entre parties issues de pays différents ? Lorsque celles-ci appartiennent au même pays, le système juridique concerné s’applique. Mais dans le cas contraire ? « Une norme juridique se définit par son caractère d’efficacité », dit Gaillard, c’est-à-dire par le fait que les décisions qui en découlent sont appliquées car tenues pour légitimes.

Un tribunal arbitral est en général composé de trois arbitres. Chaque partie – investisseurs, multinationales, États… – en choisit un, et les deux parties se mettent d’accord sur le nom du président du tribunal. Les arbitres ne sont donc pas nommés par voie officielle – par l’État –, comme c’est le cas dans la justice ordinaire. La réputation des arbitres est un enjeu de taille, les parties devant s’interdire de choisir un arbitre trop manifestement favorable à leurs intérêts, tout en évitant d’en désigner un qui y serait hostile. Si la cour d’appel de Paris a annulé l’arbitrage qui avait octroyé 400 millions d’euros à Bernard Tapie dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais en 2008, et que la ministre de l’Économie de l’époque Christine Lagarde n’avait pas cru bon contester, c’est du fait des forts soupçons de collusion entre Tapie et l’un au moins des arbitres. La manifestation des signes extérieurs de la neutralité, à défaut de la neutralité elle-même – une majorité d’arbitres sont « pro-investisseurs » plutôt que « pro-États », comme le constate une enquête portant sur 350 d’entre eux –, est donc une dimension essentielle du rituel arbitral.

Le coût global de certaines procédures excède 30 millions d’euros, dont une partie significative payée par le contribuable, puisque l’État pioche dans ses finances pour se défendre dans des procès intentés par les investisseurs. S’il accepte d’inclure des clauses arbitrales dans les traités relatifs à l’investissement – il existe plus de 3 000 traités aujourd’hui, bilatéraux et multilatéraux – , c’est dans l’espoir qu’un régime juridique favorable incitera les investisseurs à venir chez lui. C’est en tout cas ce que ses experts en commerce extérieur, souvent des employés passés ou futurs de multinationales qui tirent profit de ce régime, préconisent.

Les investisseurs pratiquent l’optimisation en matière de traités, tout comme ils pratiquent l’optimisation fiscale, en se rendant dans les pays où le droit de l’investissement leur est favorable. Par le recours à une succursale à l’étranger, une multinationale peut aussi décider de s’en prendre à un État en invoquant le traité bilatéral sur l’investissement (« Bit », pour Bilateral investment treaty) dans le cadre duquel elle a le plus de chances de l’emporter, ou même en invoquant plusieurs traités bilatéraux. Le géant de la cosmétique états-unien Ralph Lauder s’en est ainsi pris à la République tchèque d’abord au nom d’un traité établi entre les États-Unis et la Tchéquie, puis, un peu plus tard, via une filiale néerlandaise, sur la base d’un traité entre les Pays-Bas et la Tchéquie. « Bit shopping » est l’expression consacrée pour désigner cette pratique dans le monde de l’arbitrage.  Il arrive que l’existence même d’une procédure arbitrale demeure secrète jusqu’à ce que la sentence soit rendue.

À la question de savoir quelle est la source de la légitimité de l’arbitrage international, trois réponses sont possibles. La première est que la sentence arbitrale tire son autorité du système juridique de l’État dans lequel siège le tribunal. Si un litige entre des investisseurs français et l’État vénézuélien fait l’objet d’un arbitrage en Suisse, la sentence s’impose aux parties en vertu du cadre juridique helvétique régissant les tribunaux d’arbitrage qu’elles ont choisi d’un commun accord. Cette première conception est dite « monolocalisatrice » : la légitimité d’un tribunal arbitral provient de sa localisation dans un seul État. Une conception « complètement archaïque » de l’arbitrage, selon Emmanuel Gaillard.

La deuxième solution possible est « multilocalisatrice ». Dans ce cas, ce n’est pas l’État où siège le tribunal qui confère par extension aux normes arbitrales leurs fondements. C’est l’ensemble des juridictions nationales qui reconnaissent la validité de la sentence, et sont prêtes le cas échéant à l’appliquer. Cette deuxième approche est celle de la convention de New York de 1958 portant sur la réglementation de l’arbitrage international, à laquelle 156 pays sont parties contractantes. Cette convention oblige chaque État signataire à prendre part à l’exécution d’une sentence rendue dans un autre État signataire. C’est en vertu de cette convention que les justices britannique, belge et française ont saisi les biens russes dans l’affaire Ioukos, jugée depuis le tribunal arbitral de La Haye.

« Il s’agit de vraies situations internationales, il n’y a pas un droit national plus légitime que d’autres. L’essentiel du droit applicable à ces situations internationales est généré par des États agissant collectivement, ce qu’on appelle l’ordre juridique arbitral. » Cette autonomie se remarque notamment au fait que les sentences arbitrales ont une force contraignante sur les États.

La source de la légitimité des tribunaux arbitraux se trouve dans des « valeurs universelles », dit Gaillard. Lorsqu’un litige entre un investisseur français et l’État vénézuélien est arbitré en Suisse, la légitimité de la sentence ne repose ni dans le droit français, ni dans le droit vénézuélien, ni dans le droit suisse, et pas non plus dans la convention de New York. Elle repose sur des « normes généralement acceptées », qui émanent de la «communauté internationale », au service de laquelle les arbitres rendent justice.

Si la protection de l’environnement apparaît dans un nombre croissant de contrats, il s’agit d’une norme transnationale en puissance. Il en va de même de la lutte contre la corruption dans les transactions commerciales internationales, objet d’une convention de l’OCDE, sur laquelle sont susceptibles de s’appuyer les arbitres : « Les pays n’agissent plus isolément. Certains sont à la traîne, d’autres en avance. Il y a ceux qui disent : la corruption doit être attaquée efficacement, d’autres, que l’environnement doit être protégé… Ce n’est pas juste une question de choix, il y a un mouvement global des nations. »

Gaillard développe l’idée que le champ de l’arbitrage est passé en quarante ans d’un modèle « solidariste » à un modèle « polarisé ». Le premier reposait sur un petit nombre d’acteurs exerçant alternativement les fonctions d’arbitres, d’avocats des parties ou d’experts. Le modèle « polarisé » actuel, au contraire, implique un nombre croissant d’acteurs de plus en plus spécialisés. Certains arbitres ou avocats officient par exemple aujourd’hui uniquement dans l’arbitrage concernant le secteur gazier, d’autres n’offrent leurs services qu’aux investisseurs, ou au contraire aux États. En somme, la croissance de ce secteur s’accompagne, comme dans tout champ social, d’une spécialisation des fonctions. Une  étude révèle que plus de 90 % des arbitres nommés dans le cadre des tribunaux du Cirdi sont des hommes. Si quatre-vingt-sept nationalités sont représentées parmi les arbitres, plus de la moitié proviennent de sept pays : les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Canada. L’écrasante majorité des ressortissants des autres nationalités possèdent un diplôme de droit états-unien, britannique ou français. Plus de 50 % des litiges soient jugés par une quinzaine d’arbitres. La communauté arbitrale se caractérise par un entre-soi extrême. L’importance des classements ( rankings ) de praticiens, de type Who’s Who Legal ou Chambers Global, au moyen desquels les parties choisissent les arbitres et les équipes d’avocats, en témoigne.

Mediapart / JDD/ Challenges / Vanity Fair/ El Clarin/ BAM

Publié par : Memento Mouloud | mai 24, 2016

Un homme, un vrai (7 extraits)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié par : Memento Mouloud | mai 16, 2016

Un mois de maintien du désordre établi : France (avril-mai 2016)

La CGT-police livre, dans un document fondé sur le vécu de «collègues de terrain», une version inédite des heurts très médiatisés qui se sont produits lors de la manifestation parisienne du 9 avril. Au fil de ces quatre pages, le syndicat dénonce un commandement «qui a laissé partir la manif de République malgré la présence de groupuscules violents anarchistes cagoulés», rappelant que des policiers avaient été blessés. À l’occasion de cette manifestation, le Mili (Mouvement Inter Luttes Indépendant) avait en effet publié un appel à «la jeunesse», l’invitant à prendre la tête du cortège et à ne pas se placer «en position défensive». L’organisation, qui a participé au «black block» du 9 avril, dénonçait notamment la répression policière.

Le communiqué de la CGT-Police s’interroge sur les moyens mis à la disposition des agents. «Où sont les moyens de la DOSTL? Tels que des barres ponts et les lanceurs d’eau, qui auraient pu éviter aux malheureux collègues des compagnies d’intervention de se faire bombarder pendant plus d’une heure», écrit le syndicat. Les policiers n’ont pu intervenir pour protéger les manifestants pacifiques, les commerçants, les collègues, des biens, un commissariat. Par contre, pour protéger le domicile du premier ministre, là, tout a été fait.

Le syndicat estime que l’absence de consignes cohérentes vise à décrédibiliser les manifestations contre la loi El Khomri et le mouvement «Nuit debout», et facilite «les cas de violences policières». Selon eux, «la tactique semble claire « diviser pour mieux régner » et éviter le débat de fond sur les choix de société, en mettant en avant des « faits divers »».

22 avril 2016

La tension débute lors de la diffusion d’une vidéo dans laquelle un policier assenait, en marge d’une manifestation contre le projet de loi sur le travail le 24 mars, un coup de poing à un lycéen de l’établissement parisien Henri-Bergson. L’auteur, un gardien de la paix de 26 ans. Félix, un lycéen parisien qui assure n’avoir eu « aucune hostilité vis-à-vis des forces de l’ordre » raconte s’« être fait matraquer dans le dos », par les CRS. La ville de Rennes a également été le théâtre de nombreux incidents. Ainsi, les manifestations du 31 mars et du 9 avril ont donné lieu, selon les syndicats, à des réactions totalement disproportionnées des forces de l’ordre. « Près de 1 000 grenades lacrymogènes ont été lancées à l’encontre des manifestants et même des passants, dans le but d’interdire l’accès du centre-ville aux manifestants. Les gardes mobiles ont fait un usage immodéré et dangereux de tirs de Flash-ball. Des grenades assourdissantes ont été utilisées également », dénonce la CGT d’Ille-et-Vilaine. Un constat partagé par Sud-Santé Rennes.

À la suite d’une manifestation le 9 avril, un couple de manifestants s’est vu prescrire l’un 90 jours d’incapacité totale de travail (ITT), l’autre 21 jours. « On rejoignait le cortège des manifestants vers la place de Bretagne, à Rennes, samedi vers 14 h, quand des CRS nous sont tombés dessus au niveau des Arcades de République. Il n’y avait personne autour. Les CRS étaient quatre ou cinq, ils nous ont séparés puis frappés en nous insultant ».

Le 14 avril, le départ d’un cortège parisien avait été fixé à place Stalingrad, dans le XIXearrondissement. Les lycéens se sont donné rendez-vous un peu plus tôt dans la matinée. Le groupe de 150 jeunes a été encerclé afin qu’il ne s’engage pas sur l’avenue Jean-Jaurès pour rejoindre le reste du cortège et ainsi permettre à la manifestation de débuter. Dans l’intervalle, les échanges ont été violents. Des manifestants hurlaient« Libérez nos camarades ». Au moindre mouvement, les CRS ont chargé, matraqué et gazé les jeunes gens bloqués. Des projectiles, bouteilles, pavés ou même des chaises prises sur les terrasses de café attenantes, ont été lancés sur les forces de l’ordre par les manifestants. Un peu avant d’arriver sur la place de la République, le cortège du reste des manifestants stationne. Arrivés sur la place, sans même comprendre pourquoi, les manifestants sont dispersés à coup de grenades lacrymogènes et de grenades de désencerclement. La foule suffoque, la place se couvre d’un nuage gris, la majorité parvient à se replier sur les rues adjacentes.

À l’issue de la manifestation du 31 mars, la préfecture de police de Paris a diffusé, avec son sigle, à différents médias une vidéo montrant la violence des casseurs acculant des policiers et cherchant à venir au contact.

Le syndicat Solidaires s’interroge sur « les consignes données aux forces de l’ordre », en soulignant que « plusieurs interventions de policiers en civil ont eu lieu en utilisant des autocollants syndicaux et sans brassard police »« L’intersyndicale parisienne, relève Solidaires, a d’ailleurs écrit à la préfecture de police de Paris en date du 11 avril pour solliciter une audience et revenir sur les problèmes récurrents des encadrements de manifestations par les forces de l’ordre. Ce courrier CGT-FO-FSU-Solidaires-UNEF est assez rare pour y noter un vrai climat de répression. » Jean Vigne, secrétaire général de Sud-Santé, ironise sur les policiers « déguisés » en syndicalistes. « On les reconnaît : ils portent tous le même sac à dos Quechua gris ! ».

Dans un tract diffusé en fin de semaine dernière, la CGT-Police s’étonnait elle-même des méthodes de maintien de l’ordre employées à l’occasion de la manifestation parisienne du 9 avril : « Toutes les forces employées ont été averties sur les ondes qu’en tête de cortège un point de rassemblement d’activistes violents était localisé boulevard du Temple avec une camionnette munie d’un drapeau “pirate”. Les autorités ont laissé partir la manif de République malgré la présence de groupuscules violents anarchistes cagoulés […] Les policiers n’ont pas été autorisés (et on ne leur a pas donné les moyens) à intervenir pour protéger les manifestants pacifiques, les commerçants, les collègues, des biens, un commissariat. » Le syndicat en tire comme conclusion que les autorités, « en choisissant de rétablir l’ordre par la force, plutôt que d’écarter au plus vite les éléments perturbateurs », emploient une « tactique » qui favorise les dérapages y compris policiers.

Alexandre Langlois, le secrétaire général CGT Police, explique. « Tout est mis en place pour que ça se passe mal. Par exemple, on a déplacé une compagnie de CRS qui pouvait très facilement empêcher un groupe de casseurs identifiés qui se rendait le soir à la Nuit debout. Pour la première fois, les autorités nous ont dit ce soir-là : “Laissez-les passer !” En revanche, les moyens ont été mis pour assurer la protection du domicile du premier ministre… »

Une dizaine de manifestants passent pour leur part en jugement au tribunal correctionnel pour avoir, le 31 mars, « participé à un attroupement armé » et « jeté des projectiles sur les forces de l’ordre », dont un syndicaliste de 60 ans qui affirme, vidéo à l’appui, être tombé dans sa fuite, un drapeau de Sud-Santé à la main, et avoir alors reçu à terre plusieurs coups de la part de policiers en train de charger dans la rue. Un jeune de 25 ans a été condamné le 13 avril à un an de prison, dont six mois ferme, pour avoir blessé grièvement à l’œil un gendarme en lui lançant un pétard au visage.

28 avril

Une masse de policiers et de CRS encadre la marche tandis que les manifestants scandent : “A Paris la police c’est des pourris”. Les regards fusent entre les forces de l’ordre et les personnes présentes ce 28 avril. Beaucoup de marcheurs sont couverts de lunettes de protection et de masques. Un groupe d’anarchistes se forme à l’avant du cortège et des insultes sont lancées à destination des policiers.

1er mai 2016

Manuel Valls a appelé à ne pas « dévoyer ». « Les attaques, les violences que les forces de l’ordre ont subies, les mises en cause du travail des forces de l’ordre ne sont pas admissibles, a dit le Premier ministre. Nous répondrons avec la plus grande détermination face aux casseurs que je ne confonds évidemment pas avec les manifestants. Chacun doit prendre ses responsabilités quand on organise une manifestation. »

La réforme en vue d’un approfondissement de l’asservissement commun vise à affaiblir d’un même pas la force obligatoire de la loi et celle des contrats individuels. Cela au profit d’une norme collective d’entreprise, permettant la mobilisation maximale des salariés au service des objectifs définis par l’employeur. On passe ainsi d’un ordre régi par des lois (étatiques ou contractuelles) fixant à l’avance les obligations de chacun, à un ordre régi par des liens, dans lequel ces obligations peuvent fluctuer en fonction des objectifs de l’entreprise, tels que définis par l’employeur. Ce glissement est tout à fait typique de la résurgence des liens d’allégeance, telle qu’elle se manifeste non seulement dans le rapport salarial, mais aussi dans les rapports entre entreprises donneuses d’ordre et sous-traitantes ou encore entre les institutions financières internationales et les États les plus faibles. Dans tous les cas, on attend de la partie dominée qu’elle réagisse en temps réel aux signaux qu’elle reçoit, pour atteindre les objectifs fixés par la partie dominante.

Cortège coupé en deux, barrage empêchant quiconque de passer, usage intense et répété de gaz lacrymogènes. En face, plusieurs manifestants ont lancé des projectiles, levé les mains pour pouvoir passer, ou chanté « Tout le monde déteste la police ! ». Une jeune femme, venue en famille avec ses enfants et ses amis à la manifestation, n’en revient pas : « Nous étions près du cortège de la JOC et au milieu de la CGT. Le cortège s’est arrêté. On voyait pas très loin de nous des CRS au milieu des manifestants, sans bien les distinguer. Les gens ont commencé à dire de reculer avec les enfants, car la police commençait à gazer. On a donc reculé. Mais même en reculant on a vu le grand nuage de gaz, et on le sentait fortement, j’ai encore l’odeur dans le nez. Les gens venaient tous vers nous, avec les foulards relevés sur le visage pour se protéger… »

 « Les CRS étaient par groupes de 5 ou 6, au milieu des manifestants. On n’a pas compris. Les gens ont commencé à leur dire de dégager, et ils ont fini par partir. Sur le trajet, il y avait régulièrement des rangées de flics sur les côtés qui nous encadraient. J’ai pas vu de pavés, mais des pétards et des trucs pyrotechniques. C’était assez brouillon. À Reuilly, le cortège s’est arrêté. Une info a circulé comme quoi un mec avait été pris par les CRS et le mouvement a commencé. Les flics ont gazé de partout. Les gens se sont mis à courir mais le cortège ne s’est pourtant pas trop disloqué. Alors les CRS ont bloqué la rue en rangée, devant et derrière, on était coincé. Avant même les syndicats, le cortège était de fait coupé en deux. Les gens disaient d’avancer, c’était le bordel. Il y a eu encore des pétards et des lacrymos mais globalement c’était calme, disons, comparé à d’habitude… Mais les CRS ont continué à compresser, c’était ultra compact, pendant une demi-heure, trois quarts d’heure, on ne pouvait plus bouger ni devant ni derrière. Il était plus de 17 heures. Il y a encore eu une charge et des lacrymos. Les membres de la “medic team” ont indiqué aux gens qui ne se sentaient pas bien une entrée d’immeuble et une cour où ils donnaient des soins. On s’y est réfugié. La “medic team” déconseillait de retourner dans la manif. Donc on est sorti de l’autre côté de la cour. »

Des manifestants ont été blessés, dont au moins une journaliste espagnole ayant reçu des éclats d’une grenade lacrymogène au visage. À 18 heures, l’essentiel de la manifestation s’est dispersé dans une ambiance bon enfant place de la Nation, encerclée par les CRS et de nombreux policiers de la BAC, casqués et matraques en main.

3 mai

L’argent est comme le fumier, bénéfique si l’on veille à le répandre mais nuisible si on le laisse s’entasser. L’explosion des inégalités et le déclin de la part du travail dans la distribution des revenus favorisent la spéculation au détriment de l’investissement productif et de la consommation. À s’en tenir au seul versant juridique des choses, l’impact du droit du travail sur l’emploi est certainement moindre que ceux du droit monétaire et financier, du droit des sociétés, du droit fiscal ou du droit comptable.

Entre la coupole des Invalides et les bords de Seine mardi 3 mai, trois rassemblements. Dès midi, l’une des pelouses impeccables de ce Paris-centre est occupée par les calicots blancs de la CFE-CGC. « C’est la première fois que nous nous rassemblons ainsi depuis la réforme des retraites en 2013, rappelle Carole Couvert, sa présidente. Ce n’est pas du tout notre tradition. » Contrairement à l’intersyndicale composée de la CGT, FO, Solidaires et la FSU, dans la rue depuis deux mois, la CFE-CGC ne demande pas le retrait de la loi El Khomri, dont l’examen commence l’après-midi à l’Assemblée, mais des amendements encore plus soutenus que ceux obtenus par la commission des affaires sociales.

Alors même que les responsables syndicaux affinent leur stratégie, le meeting est émaillé par des détonations. Une partie des troupes CGT et Solidaires ont rejoint de jeunes manifestants : étudiants, lycéens, membres de la coalition #Onbloquetout et Nuit debout. Certains ont fait le chemin depuis Montparnasse, et poussent maintenant devant l’entrée de la rue de l’Université, menant à l’Assemblée nationale. Les gendarmes casqués font barrage et emmènent une dizaine de personnes pour interpellation. La plupart sont relâchés, mais trois d’entre eux restent aux mains des forces de l’ordre. Le cortège hétéroclite vire en manifestation sauvage vers le croisement de la rue Saint-Dominique, où il est à nouveau bloqué. « Relâchez nos camarades », crient les manifestants, alors que des membres des “street medic” rabattent leur casque en prévision de la castagne.« Au début de la mobilisation, les camarades n’étaient pas ravis de voir ces jeunes avec la cagoule sur la tête, le visage masqué, note Gérald Le Corre, inspecteur du travail venu de Normandie, derrière une banderole CGT. Mais maintenant, on accompagne parce qu’on ne veut pas les laisser seuls face aux flics, et laisser croire qu’il y aurait deux mouvements. » Finalement, le mouvement s’étiolera de lui-même, sans plus d’échauffourées.

4 mai 2016

Sur les 11 interpellations du 1er mai, 4 ont été classées sans suite. Trois des interpellés étaient jugés tardivement mardi 3 mai en comparution immédiate, devant les chambres 23-1 et 23-2 du tribunal correctionnel de Paris. Un père de famille aux explications douteuses arrêté avec des blocs de bitume dans les poches. Un trentenaire qui avait eu la mauvaise idée de chausser des baskets rouges et dont l’arrestation relève de la fantaisie policière. Et un jeune homme de 18 ans, handicapé mental, comprenant à peine les questions du tribunal.

5 mai 2016

Gabriel Dumas-Delage, 24 ans, réalisateur et surveillant dans un collège.

J’étais sur la place de la République depuis environ minuit, je filmais et commentais pour mon compte Periscope, lorsque, vers 1 h-1 h 30, ça a commencé à chauffer. Les policiers n’arrêtaient de balancer des grenades lacrymogènes mais également des grenades de désencerclement, et ce en tirs tendus. Une fille, juste derrière moi, reçoit un projectile à la tête, à 2-3 centimètres de l’œil. Elle tombe par terre et hurle. Sur son visage, elle a une brûlure sur la joue et un gros bleu. Personne ne s’était préparé à être attaqué de la sorte. Au bout d’un moment, nous sommes tous repoussés autour de la place. Plus personne n’est sur la dalle. Et c’est à ce moment-là que les CRS décident de charger. Sur un groupe d’environ 90 manifestants, ils en isolent un tiers. Et là, ils les défoncent à coups de matraque.

Lucie Hautelin, 25 ans, comédienne.

 Je tombe et je hurle en me tenant la mâchoire. Sur le coup je pensais avoir été touchée par un tir de Flash-Ball, mais il s’avère que c’était un éclat de grenade. Deux personnes viennent me chercher et me portent jusqu’au cordon de policiers, qui ont fini par me laisser passer lorsqu’ils ont vu ma blessure.

Sarah, la trentaine, vient de terminer sa thèse en littérature

J’ai tout de suite senti que l’atmosphère était très différente de celle des précédentes semaines : les policiers étaient très tendus, impossible d’entamer le dialogue comme on pouvait le faire avant. On les aurait dit peu sûrs d’eux, demandant par talkie des renforts sans raison. La charge a été donnée et ils ont foncé, écrasant tout le monde, frappant sur les gens, même à terre, leur marchant dessus, y compris blessés et infirmiers. Dans les rues adjacentes à République, les CRS chargeaient de nouveau, la panique, des gens à terre se faisaient tabasser, une fille se faisait éclater la main parce qu’elle l’avait levé pour parler, et devant le Bataclan,vers 2 h 30 du matin, un jeune homme est embarqué avec du scotch sur la bouche ! « C’est abject ce que vous faites, vous n’avez pas le droit », un CRS me répond : « On a tous les droits, c’est l’état d’urgence. » « Même celui de vie ou de mort ? » « Oui. »

Camille, 28 ans, doctorant en sociologie, présent en tête de cortège dans le défilé du 1er-Mai.

À partir d’un moment, un groupe d’environ une quarantaine de lycéens ou étudiants mieux équipés pour ce genre de situation se sont interposés en allant au contact avec les CRS. Nous nous sommes retrouvés juste derrière. Il y a eu quelques jets de projectiles, mais ils n’ont même pas été si violents que ça. Ça m’a même surpris. À un moment, j’ai entendu l’un d’eux crier « ça va gazer ! » et tous ces jeunes se sont instantanément dispersés dans le cortège… nous nous sommes retrouvés nez-à-nez avec les polices et nous avons reçu le gaz à bout portant.

 Julia, 56 ans, fonctionnaire dans une université, présente en tête de cortège dans le défilé du 1er-Mai.

ça hurlait, ça criait, beaucoup de gens faisaient des crises d’angoisse. Moi-même, à un moment, j’ai cru que j’allais mourir là. Je suis tombée à genoux devant les CRS mais j’ai eu le réflexe de me relever. Je leur ai dit « je meure », et l’un d’entre eux s’est légèrement reculé. De l’autre côté du cordon, je me suis effondrée par terre. Même si eux aussi ont souffert des gaz et ont reçu des projectiles, les CRS nous ont réellement mis en danger.

Endika, étudiant espagnol de 21 ans

Certains, cagoulés, ont jeté des bouteilles aux CRS, alors nous nous sommes trouvés bloqués entre des grenades lacrymogènes et de la fumée… La police a chargé contre tous, indistinctement.

Fermin Grodira, 23 ans, journaliste espagnol.

J’ai été touché à la tête dimanche 1er mai à la suite d’une explosion, qui a aussi blessé un ami assez gravement à l’œil. Nous étions pourtant bien identifiés comme membres de la presse, et en aucun cas les policiers n’ont pu nous confondre avec des manifestants violents. À l’hôpital, il y avait beaucoup de blessés : un autre journaliste avec cinq points de suture au crâne, une dame, âgée d’environ 70 ans, avait été matraquée à la tête, un jeune homme qui avait perdu deux doigts… Quand j’ai vu le communiqué de la préfecture faisant état de deux blessés, je n’y ai pas cru. L’explosion qui nous a touchés ne peut cependant pas être attribuée avec certitude aux policiers : quand j’examine les images de ce moment, j’ai l’impression qu’elle pourrait être attribuée à une bombe artisanale lancée par des autonomes.

Jérôme, photographe indépendant, 38 ans.

Dimanche après-midi, après quelques altercations entre la police et des manifestants cagoulés, les CRS ont décidé de séparer le cortège et de gérer son avancée, forçant donc les gens à se serrer les uns contre les autres sans aucune sortie possible. Les casseurs étant mêlés aux différents groupes de manifestants séparés, la police a continué de lancer des grenades lacrymogènes au milieu des gens attroupés. Beaucoup ont commencé à paniquer, à ressentir des malaises. Certains ont été poussés sur les CRS et ont, par conséquent, été aspergés de gaz lacrymogène et frappés à coups de matraque, y compris des personnes âgées. J’ai moi-même été dans cette situation. J’ai également reçu deux éclats de grenade dans le dos qui ont laissé quelques traces.

J’assistais à un très bon concert place de la République, et des affrontements avaient lieu entre les casseurs et les forces de police. Après de longs échanges de grenades lacrymogènes (souvent à hauteur d’homme) et de projectiles, la police a cerné la place, enfermant plus d’une centaine de personnes (aucun casseur restant) et nous poussant sans ménagement avec lacrymogènes, coups de matraque et insultes – y compris de simples passants, et même un homme en chaise roulante avec sa fille – afin de nous contenir au fond de la place. Là, nous avons été bloqués plus d’une heure, et après qu’ont pu partir une grosse partie d’entre nous, d’autres se sont vu pousser à l’entrée du métro Bonsergent puis gazer.

Street Médic est un collectif de manifestants qui tente d’apporter les premiers soins lors des manifestations.

Il y a eu ce 1er mai : une centaines de blessures dues aux coups, aux grenades et aux tirs de Flash-Ball, entraînant des brûlures et des plaies superficielles à très graves, aux jambes, au visage, aux yeux, au crâne, aux mains,  aux doigts, au torse, au dos, au ventre, aux bras, aux épaules, aux pieds. Beaucoup de crises d’angoisse, de crises d’asthme, de malaises

6 mai

Désormais, la doctrine en circulation (Angleterre, Suède, Allemagne, Danemark, etc.) s’appuie sur le principe de « dés-escalade ». C’est-à-dire où la police essaie de privilégier des solutions où la force intervient en dernier recours. Elle fait en sorte d’isoler les gens radicaux, les perturbateurs, les fauteurs de trouble, et de les séparer du reste des manifestants pour que leur état d’esprit ne contamine pas la foule. Cela se fait par des mesures extrêmement ciblées d’interpellations en cours de manifestation. Les CRS et les gendarmes travaillent d’ailleurs à des solutions en binôme depuis le milieu des années 90. Vous avez, par exemple, deux CRS en protection et deux gendarmes qui fondent dans la foule pour aller chercher un individu ciblé. Pendant ce temps, et c’est précisément ce qu’il n’est pas fait en France, des policiers sont déployés pour informer et rassurer les manifestants des opérations en cours.

Si vous avez des casseurs qui débarquent pour semer la zone à Nuit debout, ils font en quelques sortes le travail de la police et c’est à l’avantage du gouvernement. Jeudi, il y a un policier CGT qui a fait un témoignage intéressant sur ce sujet dans L’Humanité. C’était précis, clair, net et assez proche de ce que j’ai déjà pu recueillir au moment des manifestations du CPE en mars 2006. Ce policier affirmait que, lors de la manifestation du 9 avril, l’ordre avait été donné de ne pas intervenir alors qu’une bande d’anarchistes fondait sur la place de la République. Ils auraient très bien pu les interpeller en amont et éviter les débordements par la suite.

Un des points particuliers du maintien de l’ordre à la française, c’est que le politique garde la main sur la police. Dans les pays anglo-saxons par exemple, le politique n’a pas de contacts avec la salle de commandement. En France, vous y trouvez le secrétaire général de la préfecture ou un membre du cabinet du ministre de l’Intérieur ou du Premier ministre.

Les casseurs seraient plus nombreux, plus violents et plus déterminés. Je vous rappelle juste que dans les années 70, les autonomes rentraient dans les cortèges de manifestants avec des camionnettes! Et elles étaient remplies à ras-bord de matériel destructif : des battes de Baseball, des cocktails Molotov, des engins de mortiers. La démonstration n’a pas été faite que les groupes radicaux ont employé des matériaux insurmontables. Par ailleurs, regardez les équipements policiers à la fin des années 70! Par rapport au raffinement offensif et défensif des équipements actuels, les policiers de l’époque étaient littéralement tout nus. On ne peut pas budgéter à fonds perdus des équipements de maintien de l’ordre pour les policiers français et expliquer qu’ils ne sont pas capables de maîtriser quelques dizaines de casseurs (ils auraient été 300 le 1er mai selon la préfecture). Ce n’est pas possible. En comparaison, le 30 avril à Stuttgart, la police a réalisé 500 interpellations en marge d’un congrès du parti populiste allemand AfD (contre 18 le 1er-Mai à Paris, ndlr). L’hypothèse que les forces de l’ordre seraient dépassées par des groupuscules gauchistes n’est vraiment pas crédible.

13 mai

« On a compris que l’évacuation commençait quand on a vu la nacelle apparaître », explique un militant. À Rennes, sur le toit de la salle de la cité, ancienne Maison du peuple occupée depuis le 1er mai, une vingtaine de militants ont vu vendredi, vers six heures du matin, médusés, une cage faire son apparition dans l’air, portée par la grue du chantier voisin de la place Sainte-Anne. Dans la nacelle, six policiers du RAID armés de Flash-Ball. Nathalie Appéré, la maire socialiste de Rennes, signataire il y a peu d’une convention autorisant l’occupation provisoire du lieu, et le nouveau préfet Patrick Dallennes ont choisi la confrontation face au mouvement social.

L’expulsion des lieux a été soutenue dès le premier jour par l’ancien préfet de région Patrick Strzoda, propulsé fin avril directeur de cabinet de Bernard Cazeneuve. Le 28 avril, jour où un étudiant de Rennes 2 a été grièvement blessé à l’œil par un tir, l’ancien préfet – déjà directeur de cabinet du ministre – a assuré au Télégramme « qu’aucun Flash-Ball » n’avait été utilisé contre les manifestants, suggérant à la presse qu’un « choc dû à une grenade lacrymogène » ou « un projectile émanant des manifestants » pouvait être responsable des blessures de l’étudiant.

« Très vite, le préfet Strzoda nous a demandé de nous désolidariser des mouvements de jeunesse mais il n’en était pas question, explique le syndicaliste de Sud. Selon lui, il y avait “600 profils louches”, alors qu’il s’agissait de l’AG de Rennes 2… Les neuf inculpés des manifs des 31 mars et 9 avril n’avaient rien de louche : il y avait un infirmier, un serveur, un gars de PSA… Par contre, le procès a montré qu’il n’y avait aucune preuve contre eux. » Patrick Strzoda demande aux syndicats d’isoler les casseurs pour « leur régler leur compte ». En septembre, il avait déjà menacé les syndicats paysans (Confédération paysanne, Coordination rurale et Apli) qui voulaient bloquer l’entrée du Salon des productions animales (SPACE) en leur promettant « la guerre » s’ils n’acceptaient pas ses conditions.

« C’est l’État qui organise l’escalade, juge un syndicaliste de Sud Santé, et ce par l’usage général et immodéré de la force. Sans raison, sur des gens tombés à terre. À l’hôpital de Rennes, on a eu un afflux de personnes blessées au visage. Et il y a une masse de gens qui ne veulent pas déposer plainte contre la police. » « On a franchi un seuil, et très vite, juge Xavier de l’AG interpro, il y a eu une banalisation du Flash-Ball. Dans les manifs, on les entend, pan, pan, pan, ça canarde ! » Les cortèges se sont dotés, comme dans d’autres villes en France, d’équipes “médic”, qui prennent en charge et mettent à l’abri les blessés. « Aujourd’hui, on comptabilise sur Rennes 259 blessés, dont 43 graves par fractures, plaies ouvertes, traumatismes, et un œil perdu, c’est la seule devenue irréversible », détaille Hugo Poidevin, membre des Médic.

Mediapart / JDD / Les Inrocks/ Politis

Publié par : Memento Mouloud | mai 10, 2016

La presse française au temps du spectaculaire intégré

Le spectacle sert beaucoup plus à montrer qu’à cacher

Basile-Amédée Mandragore

Il y a le milliardaire franco-israélien virtuellement en faillite Patrick Drahi qui profite de notre époque où l’argent ne vaut plus rien. Les gestionnaires de fonds de pension, de fonds d’investissement, qui sont à la recherche de rendements, sont prêts à souscrire les yeux fermés à tous les produits qui leur rapportent un peu. Cela a permis à Patrick Drahi de financer à toute allure son expansion avec des emprunts à 6 % quand il aurait dû normalement payer 11 % à 12 % voire plus. ». Toutes les opérations d’Altice se font de la même façon : une entité est créée au Luxembourg, reçoit une petite partie du capital apporté par le fonds d’investissement principal où abondent Altice, mais aussi les fonds d’investissement Cinven et Carlyle, et joue de l’effet de levier – le LBO (leveraged buy out) en apportant les actifs rachetés pour garantir la dette souscrite. Au passage, d’autres sociétés sont créées pour rémunérer grassement les managers. Tout le monde y trouve son compte : banquiers d’affaire, conseillers juridiques, banques qui placent la dette sur les marchés et ce grâce aux commissions que chacun encaisse. Le rachat de Suddelink est ainsi un cas d’école : sur les 8 milliards de dollars du prix d’acquisition, 6,7 sont financés par l’endettement de Suddenlink.

Il a acquis coup sur coup Libération, puis le groupe L’Express avec ses innombrables titres, et qui va progressivement monter au capital d’ici à 2019 de NextRadioTV, comprenant pêle-mêle BFM-Business, BFM-TV ou encore RMC. Le patron du groupe Altice vient d’annoncer qu’il avait l’intention d’intégrer Altice Media, qui est la structure dans laquelle il a regroupé tous ses achats dans la presse (Libération, le groupe L’Express, et NextRadioTV avec BFM-TV, BFM-Business et RMC…), au sein de l’opérateur téléphonique SFR, dont il a aussi pris le contrôle. Ladite société SFR aura donc désormais trois divisions, SFR Télécoms, SFR Publicité et SFR Médias. L’intégration a été rondement menée, puisqu’il existe dès à présent une application pour smartphone dénommée SFR Presse, à partir de laquelle il est possible de consulter de manière illimitée les contenus des 17 titres du groupe (Libération,L’ExpressL’Expansion,L’ÉtudiantLireStudio,Point de vue, etc.), moyennant l’abonnement à SFR ou moyennant 19,99 euros pour les non-abonnés. Présentant voici quelques jours ce nouveau portail, le PDG de SFR, Michel Combes (l’ancien PDG de Alcatel-Lucent qui a défrayé la chronique début 2015 en voulant partir de ce groupe, après une purge sociale sans précédent, avec un chèque de 13,7 millions d’euros, somme exorbitante ramenée sous le feu des polémiques à quelque 7,9 millions d’euros) a donné cette explication :« Nos titres ont été restructurés, l’heure est venue d’ouvrir une nouvelle étape en renouvelant leur modèle de distribution. ». Il existe dans l’opération une astuce fiscale, qui est bien dans le style de Patrick Drahi, lui, le grand expert en optimisation panaméenne et autres lost paradise. Le projet de SFR est en effet d’appliquer le taux de TVA super réduit de 2,1 % sur la partie presse des abonnements offerts par SFR, au lieu du taux de 20 % qui s’applique habituellement sur des abonnements téléphoniques ou les services en ligne.

Il y a eu aussi Vincent Bolloré l’africain que les gens de gauche n’aiment pas sans le connaître parce qu’il est parfaitement inutile de le connaître pour le savoir vide, ce qui évite de le détester et de prendre Monsieur Barthès pour un athlète de la liberté. Il a pris le contrôle de Vivendi et du même coup, à la Mobutu, de sa filiale Canal+, qu’il a soumise à quelques avanies, multipliant les décisions de coupure. Dans la crise que Canal+ a traversée ces derniers mois l’on a trop souvent minimisé un autre aspect des choses : Canal+ est placée par Vincent Bolloré au cœur d’un nouvel empire gigantesque, avec Vivendi, le géant mondial de la communication et du divertissement ; avec Havas, le géant français de la communication et de la publicité ; avec CSA, l’un des principaux instituts de sondage français ; avec Dailymotion, le site français d’hébergement et de partage de vidéos dont Vivendi prend le contrôle en avril 2015 ; avec Banijay et Zodiak, l’un des plus grands producteurs et distributeurs indépendants de programmes télévisuels au monde, dans lequel Vivendi a pris une participation de près de 26 % à la faveur du rapprochement des deux entités contrôlées par Financière Lov, la holding de Stéphane Courbit l’homme-lige du Qatar ou plutôt de sa famille régnante.

Bref, c’est un véritable conglomérat que Vincent Bolloré a construit en peu de temps. Un gigantesque tube digestif qui pourrait bien encore grossir, puisque l’homme d’affaires a clairement fait comprendre qu’il avait l’ambition de mettre aussi dans sa poche un opérateur téléphonique. C’est ce qu’est venu confirmer le raid qu’il a commencé à mener sur l’opérateur italien Telecom Italia, dans l’espoir sans doute un jour de pouvoir aussi devenir un acteur majeur en France. Or, ce type de groupe intégré, qui va de la presse au cinéma en passant par la publicité, la production de contenus multimédias, la téléphonie et l’accès à Internet, est omnivore. Un seul exemple : une bonne partie des journaux numériques français logent leurs vidéos sur Dailymotion, la plateforme d’hébergement dont le groupe Orange a cédé le contrôle à Vincent Bolloré.

Il y a eu auparavant le rachat du Nouvel Observateur par les trois actionnaires du groupe Le Monde, Xavier Niel (Free of brain), Matthieu Pigasse (les Inrocks, banque Lazard) et Pierre Bergé (ubériseur de matrices utérines). Il y a eu également le milliardaire d’Etat Bernard Arnault qui a pris le contrôle du Parisien, après avoir croqué Les Échos en 2007, laquelle prise de contrôle s’est aussitôt accompagnée d’une première censure, pour que le documentaire Merci Patron ! ne soit pas chroniqué dans le quotidien. Il y a eu encore le milliardaire libanais Iskandar Safa, qui a pris le contrôle du magazine Valeurs actuelles avec le duo Charles Villeneuve-Etienne Mougeotte aux manettes.

Il faut encore ajouter, pour avoir une vision d’ensemble du paysage médiatique français, les acquisitions faites les années antérieures par d’autres milliardaires : le contrôle de TF1, depuis sa privatisation, par Martin Bouygues (chevalier du Minorange ou maître suprême de l’ordre des commissions); celui du Point par un autre milliardaire d’Etat, François Pinault ; celui du Figaro par Serge Dassault, polytechnicien analphabète, avionneur, marchand d’armes, dispensateur de billets pour racailleux à bulletins et sénateur Les Républicains ; celui de tous les grands journaux régionaux de l’est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, par l’ancien Nucingen du Crédit mutuel Michel Lucas ; celui de La Provence par Bernard Tapie, lequel a été par ailleurs mis en examen « pour escroquerie en bande organisée » et « complicité de détournement de fonds publics ».

Le groupe Lagardère contrôle « Europe1″ via Lagardère Active, le Journal du Dimanche via Hachette Filipacchi Médias. Arnaud Lagardère (parrain de l’un des fils de Sarkozy et autre crétin notoire) est l’un des deux présidents du directoire franco-allemand de EADS. EADS a signé le 3 décembre 2008 un contrat de 208 millions d’euros avec l’armée américaine. EADS est le principal soutien de la French Americain Foundation (Fondation Franco-Américaine). Cette fondation a depuis trente ans pour fonction de recruter des Young Leaders appelés à occuper des postes de dirigeants pour les former au soutien de la politique atlantiste et mondialiste dans le cadre du rapprochement transatlantique entre l’Union Européenne et la future Union Nord Américaine. Parmi les Young Leaders français de la fondation, on trouve: Alain Juppé, Valérie Pécresse, François Hollande, Arnaud Montebourg, Pierre Moscovici, ou Christine Ockrent. Le co-président de EADS, Thomas Enders est le président de groupe de réflexion Atlantic-Brücke qui a pour objectif de resserrer les liens transatlantiques. Ont bénéficié de son prix Eric M. Warburg: Henry Kissinger (1992), l’ancien chancelier Helmut Kohl (1996), Klaus Naumann (2000, ancien président du comité militaire de l’OTAN et membre du comité d’administration d’Atlantic-Brücke jusqu’en 2007) et George H. W. Bush senior (2002).

Marianne est détenu par Yves de Chaisemartin, ancien du groupe Hersant. Ce dernier est le conseiller de Carlyle Europe depuis juillet 2005. Le Groupe Carlyle est un fond d’investissement américain basé entre autres dans l’armement. Ce groupe compte parmi ses conseillers George H.W Bush, Franck Carlucci (ancien président de la CIA), à la direction Olivier Sarkozy (le demi frère de Nicolas Sarkozy) et parmi les financiers George Soros.

Mediapart / OJM / Les moutons enragés/ BAM

Publié par : Memento Mouloud | mai 10, 2016

Denis (Baupin) ou Pourquoi des hommes politiques plutôt que rien

reiser

Les hommes politiques sont comme des starlettes qui voudraient qu’on les désire sans fin alors qu’ils n’en finissent pas de tailler des pipes aux français formidables et aux réalités économiques qui les transforment en pantins tantôt livrés aux tomates, tantôt élus reines de village selon l’humeur des instances où se produisent les simulacres. Le scandale Denis Baupin est celui du réel parce qu’il est celui d’un être désirant et pitoyable, un pied dans le scénario du grand blond, un autre chez feu Marc Dorcel. Entre la sensiblerie et le désarroi du pornographe se tient l’effigie Denis Baupin et celles de tous les autres tarés qui quémandent les suffrages du peuple sur fond d’orgues désaccordées et de rhétorique quinto-républicaine exsangue. Il est bien évident que les hommes politiques ne sont pas des maîtres comme les rois et nobliaux étaient propriétaires du royaume et Dieu de la Terre. Ils sont l’Arlequin boiteux, maître un jour, valet souvent, cible émouvante parfois. Denis Baupin s’emmerde parce que son métier est emmerdant mais sans la noblesse du voleur de Darien qui faisait un sale boulot mais avait le mérite de l’accomplir salement. Baupin est un moralineux, quand il défend les femmes contre le harcèlement, il peint ses lèvres en rouge. Pendant ce temps, il voudrait qu’on le désire, éprouver un peu de passion, desserrer les boulons de la machine parlementaire qu’il forme avec sa femme depuis qu’ils n’écrivent plus de motion de synthèse pour savoir qui fera la vaisselle le vendredi soir et qui torchera le petit quand la couche recyclable sera pleine. Il ne veut pas seulement sodomiser Elen il voudrait que son SMS déclenche une vibration dans le rectum de cette fille, qu’elle prenne son fouet, ses cuirs et ses menottes, qu’elle le fouette, qu’elle lui pisse dessus et qu’enfin en judoka goguenard il divague dans son anus, la douleur encore poignante aux bordures de chaque ecchymose. Et puis rien ne vient, ou si peu ; il dira qu’il fait ça pour se marrer, il mentira, se mentira parce que tout homme politique est menteur de nature, c’est-à-dire contrefait depuis l’enfance, obvie, sans quoi il ne jouerait pas ce jeu de la promesse toujours reportée. Aujourd’hui les cartes se sont envolées, Denis n’est plus du bon côté de la moraline, il se défendra, il évitera une condamnation mais pas le blâme, on ne le désirera plus, il sera le déchet de son propre ennui, les féministes le présenteront comme un vestige d’une époque révolue avant de former un groupe Lysistrata à l’angle de la place de la République et de discuter une motion, deux nuits debout, en se demandant pourquoi il n’y a toujours pas de toilettes autour de cette foutue statue.

l’élection peut donner à certains un délire de puissance qui s’exprime par ce biais

Nathalie Kosciusko-Morizet

« A la question « est-ce que je fais confiance à mon mari? »», je réponds oui 

Emmanuelle Cosse

« Dans cette affaire, par omission, on est tous complice… »

Danielle Auroi, présidente de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale

« Cet élu semble bénéficier d’une forme de bienveillance, qui n’est pas sans rappeler celle dont bénéficie Dominique Strauss-Kahn »

Vanessa Jérôme (2013)

« Rien n’était avéré. Les langues ne se délient pas facilement sur ces sujets. Il y avait une zone de flou sur ces comportements. Il y avait aussi des liens amicaux profonds avec ses proches qui compliquaient énormément la situation. Quand on en parlait, certains disaient d’ailleurs qu’il ne fallait pas l’accabler parce qu’il avait pris conscience de ses actes et se soignait. Mais comment imaginer la vérité ? »

Cécile Duflot

Reiser---la-une-bis

« À un moment donné, j’ai voulu faire une pause… Dans le couloir qui longe la salle, Denis Baupin est venu. Il m’a plaquée contre le mur en me tenant par la poitrine, et a cherché à m’embrasser. Je l’ai repoussé violemment…Sur le moment, j’étais tellement choquée que je n’ai pas dit grand-chose… « Je ressentais un très grand malaise. J’ai immédiatement pensé que c’était absolument anormal que je subisse ça. Mais le mot agression sexuelle, je l’ai mis très longtemps après. » À un de ses voisins, elle narre « Il m’a dit : “Ah, il a recommencé.” Ça a été sa phrase. » 

Sandrine

« C’était du harcèlement quasi quotidien de SMS provocateurs, salaces. Il y avait des moments où on en avait plus, c’était par salves… Et c’était plutôt quand on était à l’Assemblée, entre le mardi et le jeudi… C’était par exemple : j’aime bien quand tu croises tes jambes comme ça. C’était même crûment dans des réunions ou des déjeuners de travail le fait de me proposer d’être mon amant. Au début, c’est dit sur le ton de la rigolade. Et puis, cela devient vite très lassant, pénible… Je savais que nous étions plusieurs députées à recevoir les mêmes SMS. »

Isabelle

« plusieurs mois de SMS d’incitation sexuelle de M. Baupin après lui avoir dit que je n’étais pas intéressée, que j’avais quelqu’un dans ma vie, que je ne souhaitais pas entretenir ce type de relation ». « Les refus polis n’étaient pas entendus…Au total, j’ai reçu une centaine de messages. Du type “Je suis dans un train et j’aimerais te sodomiser en cuissarde”. “J’adore les situations de domination. Tu dois être une dominatrice formidable…J’ai envie de voir ton cul.” »

Elen

« Quand on est en campagne électorale, on finit souvent assez tard. Un soir, j’étais dans le bureau de Jean-Luc Bennahmias, qui n’était pas là… J’étais seule avec Denis. Il s’est mis à me courir après autour du bureau. C’était complètement loufoque comme scène. Je me suis arrêtée d’un côté du bureau et je lui ai dit : “Écoute Denis, t’as qu’à sauter par-dessus.” Il m’a répondu : “Mais je suis capable.” Et je lui ai dit à ce moment-là : “C’est du n’importe quoi ton truc.” Et je suis partie. Le lendemain matin, j’arrive, je reprends mon boulot. Denis est là, il ne me dit pas bonjour. Je lui dis : “Écoute Denis, donc à partir du moment où on veut pas coucher avec toi, tu ne dis plus bonjour.” Il a pointé son index sur moi en disant : “Toi t’auras jamais de poste au sein du parti.” Ça s’est arrêté là. »

Annie

« Lorsque j’ai signalé ces faits aux coprésidents, ils ont réglé cela en tête à tête avec lui et il s’est immédiatement arrêté. Suite à cela, j’ai continué à travailler avec lui, sans aucune gêne. »

Une salariée de l’Assemblée Nationale

Reiser-6

« Le président de l’Assemblée nationale a reçu M. Denis Baupin, député de la 10ecirconscription de Paris, ce matin. Il lui a demandé de remettre sa démission de ses fonctions de vice-président de l’Assemblée nationale », a-t-il expliqué par communiqué. Peu après, Emmanuel Pierrat, avocat de Denis Baupin, a indiqué qu’il avait obtempéré : « Afin de protéger les institutions de la République et de pouvoir assurer sa défense, Monsieur Denis Baupin a présenté sa démission du poste de vice-président de l’Assemblée nationale à Monsieur le président de l’Assemblée nationale. »

 

Publié par : Memento Mouloud | mai 8, 2016

Des amendes et des socialistes héraultais (mais pas seulement)

J’ai calculé que si un automobiliste recevait chaque jour un avis de dépassement de la vitesse autorisée de plus de 10 kilomètres à l’heure mais de moins de 20, soit un tarif de 90 euros, il en viendrait à payer 2700 à 2790 euros par mois soit un salaire conséquent dans un pays où la plupart des salariés gagnent moins de deux mille euros par mois. Il existe donc des législateurs, il existe donc des journalistes, il existe donc un pouvoir pour prétendre qu’être tondu selon les règles de l’automatisme judiciaire est non seulement juste mais efficace.  Peut-être qu’un referendum d’initiative populaire en déciderait autrement mais dans l’hexagone, ce genre de consultation est populiste, attentatoire à la démocratie, donc impensable.

Depuis que je vis dans l’Hérault soit tout au plus 9 mois, ma femme et moi avons déjà acquitté plus de 300 euros d’amendes, soit une augmentation nette de notre ponction fiscale et autres prélèvements obligatoires qui s’établissent en tête du podium des populations les plus tondues du monde avec un gentil ciseau à surtaxes et à moraline. Pendant ce temps, une amie m’expliquait comment un jeune homme lui était rentré dedans après avoir emprunté un scooter et un sens interdit. Elle avait ses trois enfants à bord, la mise en danger était évidente mais le juge avait estimé que le jeune homme n’ayant aucun antécédent judiciaire, il partirait du tribunal sans aucune condamnation, ni la moindre amende. D’ailleurs, il ne dépassait pas les 30 km/h autorisés.

Sans doute le préfet de police héraultais est-il un homme zélé qui combat le front national à Béziers et les chauffards dans mon genre partout ailleurs. Sans doute est-il secondé par des policiers ou des gendarmes eux-mêmes zélés et très concernés par leur mission prioritaire : la lutte contre le populisme routier qui gangrène ce département.

On ne discute pas une mission sacrée, démocratique et garantie sans populisme.

Aujourd’hui, c’était la cérémonie du 8 mai. La mairesse socialiste du bled était entourée d’une section de pompiers et d’une bandas en uniforme de portiers, plus quelques parents qui accompagnaient leurs enfants. Comme j’achetai mon pain, je me suis arrêté pour écouter. A l’aller, il était question de la lutte contre la barbarie nazie, du rôle fondamental de la Résistance et presque anecdotique des alliés dans la libération du pays mais aussi de ces méchants qui veulent s’approprier les couleurs de la nation à coups de cochons en figurines posées sur des terrasses et d’apéros-saucissons sous de larges tentes. Au retour, on était passé au développement durable et au réchauffement climatique, j’en concluais que l’édile était socialiste sans quoi elle n’aurait pu associer, sans honte, dans un même discours la mise à mort des déportés et les impératifs catégoriques de la  COP 21.

Pendant ce temps, Madame Hidalgo, après avoir implanté des HLM dans le XVIème, s’apprêtait à transformer les champs Elysées, cette avenue putassière et mal fréquentée, en zone piétonnière, ultime frontière de la lucha final des socialistes qui préfèrent acheter diurne et debout que discuter assis et la nuit.

Publié par : Memento Mouloud | mai 4, 2016

Eloge du pet by Montaigne

cloclo

Les outils qui servent à décharger le ventre ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre notre avis, comme ceux-ci destinés à décharger nos rognons. Et ce que, pour autoriser la toute puissance de notre volonté, saint Augustin allègue avoir vu quelqu’un qui commandait à son derrière autant de pets qu’il en voulait, et que Vivès, son glossateur enchérit d’un autre exemple de son temps, de pets organisés selon le ton des vers qu’on leur prononçait, ne suppose non plus pure l’obéissance de ce membre, car en est-il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire. Joint que j’en sais un si turbulent et revêche, qu’il y a quarante ans qu’il tient son maître à péter d’une haleine et d’une obligation constante et irrémittente, et le mène ainsi à la mort. Et plût à Dieu que je ne le susse que par les histoires, combien de fois notre ventre par le refus d’un seul pet, nous mène jusqu’aux portes d’une mort très angoisseuse ; et que l’Empereur, qui nous donna liberté de péter partout, nous en eût donné le pouvoir

Older Posts »

Catégories

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 67 autres abonnés