Publié par : bouteillealamer | avril 2, 2010

Ma copine gauchiste [2]

Je fus contacté quelques jours plus tard pour assister à une réunion relative à mon job d’été, l’entretien de bistrot avait été concluant, je n’avais rien dit, juste écouté en faisant mhmh toutes les dix minutes, cet air mortellement soumis était visiblement le préalable à l’obtention du travail ; 800 Francs par mois nourri et blanchi, j’avais l’impression de toucher le Graal en devenant animateur de colos.

La salle municipale était conforme à l’idée que je me faisais des réseaux de la gauche communiste, absolument laide et froide, ponctuée d’affiches militantes à dominante rouge et noire, l’équipe d’animateurs professionnels était déjà en place, habillés de fripes minables sans marque apparente. J’appris plus tard que tous les nouveaux arrivants étaient collectivement houspillés pour peu qu’ils disposent d’un sweat-shirt Nike ou Adidas : « tu alimentes le capitalisme gargantuesque, tu condamnes à mort des enfants esclaves aux Philippines, libère toi de tes carcans ». Je pensai intérieurement au slogan Viêt-Minh employé dans les camps de rééducation indochinois « Servir ou Mourir », nous n’en étions pas très loin. J »en concluais que les firmes multinationales étaient les derniers pseudopodes du collectivisme internationaliste et qu’eux figuraient quelques clochards réactionnaires grincheux voués aux gémonies par le tandem Marx-Engels. A leur mine je savais qu’ils étaient comme Ben, était-ce de l’art ou du cochon ? Ils n’en savaient rien, l’état pitoyable de leur dialectique ne leur permettait pas d’aller plus loin.

Le secrétaire de la cellule en charge de la jeunesse présidait la réunion. Joël toisait chacun derrière ses petites lunettes rondes, il vannait les pauvres mecs qui avaient eu la mauvaise idée de venir trop bien habillés, ceux qui arboraient une coupe de cheveux un peu trop courte, en deçà de 23 mm et susceptible de renvoyer aux lézards de Trinquier, ou aux petites frappes skinheads. En outre, les maghrébins rasés et fringués en survêtement Lacoste ne donnaient lieu à aucun sarcasme ou à la moindre critique. Ils étaient les invités d’honneur de la table tiers-mondaine. Quand j’en vins au chapitre du lumpenprolétariat qu’Engels recommandait de fusiller sur le champ, on commença à me regarder bizzarement.

Le danger des skinheads et la lepénisation des esprits, telle était leur principale préoccupation, du moins l’objet de tout leurs slogans. Joël annonçait le programme d’août et donnait les consignes de travail afin d’offrir aux enfants « les cadres » nécessaires à leurs activités. Nous eûmes droit à quelques citations de Fernand Deligny, un « pédagogue moderne », une « référence » dans le milieu éducatif. Nous consacrâmes deux heures de travail sur les mots à employer devant les parents qui devaient nous rejoindre en fin d’après-midi. Les consignes étaient claires, tout faire pour les rassurer, les convaincre que le projet était apolitique et soumis aux préceptes d’une pédagogie scientifique et de progrès.

Les premières familles commençèrent à arriver vers 16 heures. Comme dans une description cauchemardesque de Kafka, les animateurs se précipitèrent sur les enfants pour les inviter dans une « ronde de l’amitié », tout sonnait faux, les pantomimes surjouées, les sourires et les bouches en cul de poule pour feindre l’étonnement. Chacun d’entre eux disposait d’un ou deux enfants sur les genoux, l’émotion suscitée était digne d’une affiche xylographique sortie des ateliers des Gardes Rouges. Les parents semblaient conquis. J’étais enjoué. Mon comportement n’échappa d’aucune manière à Joël, qui se précipita vers moi en me prenant par le col pour m’amener derrière un pylône en béton. Je pouvais lire la folie dans ses petits yeux de myope qui me scrutaient, il dit simplement la mâchoire crispée en bavant un peu : « c’est génial, hein ? c’est superfort ! ».

Puis il présenta ses lieutenants aux familles, « voici Manu, adjoint au Maire, et ici Benjamin, en maîtrise de sociologie et Conseiller municipal en charge de la Jeunesse et des Sports. L’assistance fut parcourue d’airs approbateurs et de moues admiratrices, le projet fonctionnait à merveille. Il ne me restait plus qu’à démissionner.


Responses

  1. Alibekov, votre camp s’est étendu à tout le pays. Tout le monde est jovial, sauf quelques inconscients [Zemmour, Finkie, la réacosphère,…] qui se font engueuler derrière les pylônes en béton…

  2. J’oublie encore les europhobes, les homophobes, les islamophobes et tous les autres phobes, qui ont tous un gros problème psychiatrique avec la jovialité.
    Vous avez mis le doigt sur le problème : la jovialité.

  3. Fromageplus,

    Vous voulez dire qu’un concept est sorti de mon témoignage ? 😀

  4. Excellent.

  5. Mais oui ! La « résistance à la jovialité » !

  6. la résistance à la jovialité n’est pas innée
    elle s’acquiert
    il faut parfois une longue imprégnation ( moi même issu d’une famille degauche ………non une autre fois) pour la réaction de rejet
    parfois c’est une fulgurance un coup de tonnerre
    parfois jamais
    c’est comme le doute
    le doute qui dans notre monde extraordinaire n’est plus permis
    on n’a pas le droit de douter
    « le doute n’est pas permis ! » comme on nous serinait pendant l’exposé des cas cliniques (sainte préparation à l’internat qui m’a préparé bien au contraire à douter de tout et de tous !)
    tiens ; le doute à propos du rechauffement climatique
    celui à propos de 100 milliards de gazés
    celui de la légitimité du combat antiwaciste ou antifasciste
    aucun doute n’est plus permis dans ce monde qu’on nous propose d’un ton patelin
    une proposition qu’on ne peut pas refuser
    à prendre ou à laisser !
    mais laissez plutot vos doutes mon brave ; la femme de ménage s’en chargera !
    pour en revenir à la jovialité obligatoire y a pas que dans les projets de colonies communistes que ça fait des ravages
    dans les forces de vente par exemple ( si quelqu’un mesure le ridicule de cette définition……)
    dans las services de soins palliatifs aussi
    dans tout ce qui a trait à l’humain
    l’humain fragile et mou
    à qui on a chouravé ses béquilles favorites ; l’alcool et la religion

  7. « Je pouvais lire la folie dans ses petits yeux de myope qui me scrutaient, il dit simplement la mâchoire crispée en bavant un peu : « sois jovial, tu entends ? sois jovial ! ». »
    ___________
    Les petits commissaires du peuple à bésicles sont des Strelnikov en puissance.

    • C’est trop ça Titus, l’exacte photocopie de mon petit commissaire du Peuple. Le votre semble toutefois plus noble, disposant d’un certain panache dont le mien était dépourvu.

  8. strelnikov…….le docteur jivago ……pasternak…….l’inoubliable omar shariff
    je suis en bonne compagnie

  9. super texte


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