Publié par : Memento Mouloud | octobre 5, 2010

Affaire Kerviel : un verdict Vichinsky


Résumé de l’affaire (alambiquée)

Au premier semestre 2007, Jérôme Kerviel multiplie les opérations fictives pour masquer ses positions. Fin mai 2007, ses pertes sont de 1,72 milliards d’euros. Jérôme Kerviel créé alors de nouvelles opérations fictives pour afficher un bilan positif de 9 millions d’euros sur son P&L (profits and losses) mensuel.

Fin juin 2007, les pertes s’élèvent à 2,14 milliards d’euros. Nouvelles opérations fictives sur des forwards et des OTC pour afficher un bilan positif de 10 millions. A partir du 15 juillet 2007, la crise des subprimes inverse la tendance du marché. Ses positions deviennent gagnantes. Le 15 août, elles sont positives. A la fin de l’année, il peut afficher des gains supérieurs à 1,4 milliard d’euros. Lors de sa confrontation avec Eric Cordelle, le trader affirme en avoir parlé à son chef, mais « pas en ces termes ». Donc sans le dire vraiment… Son argument : la proximité physique sur le desk (« rien n’échappe à personne »). Réponse de Cordelle : « Jérôme Kerviel ne m’en a jamais parlé, même en tête-à-tête. ». En cette fin d’année 2007, il achète alors huit positions chez un trader non répertorié comme faisant ce genre de transactions. Pour brouiller les cartes, il transfère ces ordres chez Deutsche Bank.

Le 15 janvier 2008, plusieurs responsables de la Société Générale s’inquiètent de la réalité de ces opérations. Kerviel produit deux faux e-mails de confirmation en faisant un simple copié-collé : le premier est censé venir de Baader (le trader), le second de la Deutsche Bank. Les événements vont se précipiter dans la soirée du 18 janvier (un vendredi), une réunion étant organisée avec des hauts responsables (M. François, débarqué en février 2008 au profit de Sofiène Haj-Taieb puis remis sur pied chez Morgan Stanley à Londres, Morlat, remplacé le même jour par Daniel Fields puis recasé au Crédit Suisse de Londres, ainsi que M. Paolatonacci et Mme Dumas). Il est alors décidé, comme l’a expliqué M. Rouyère, d’employer tous les moyens pour obtenir au cours du week-end une confirmation du back office de la Deutsche Bank. Le 19, les responsables de la banque savent que Kerviel a menti. Le 22 janvier, Nicolas Sarkozy est prévenu, le 24, la nouvelle est rendue publique

Parallèlement, dès le mois de juillet 2007, plusieurs traders indépendants ont remarqué les agissements d’un investisseur particulièrement important. Les « positions » (les paris sur l’évolution des valeurs) défendues alors par « le Gros » sur le marché du DAX, l’indice de la bourse allemande, permettaient dans certains cas d’enrayer les mouvements de baisse. De plus Eurex, société de trading et de compensation pour les marchés boursiers allemand et suisse, aurait formellement alerté la Société générale sur les agissements de Jérôme Kerviel. Et ce dès la fin de l’année 2005, puis en 2006 à nouveau, en raison de « positions spéculatives » prises sur le DAX.

Au mois de novembre 2007, Eurex réitère son avertissement à la Société Générale identifiant clairement Jérôme Kerviel, si l’on en croit Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris. Selon le magistrat du parquet, des alertes internes sont alors déclenchées : « En l’état, il apparaît qu’un certain nombre d’alertes ont été faites par des responsables de service et il semble que ces alertes ont reçu des réponses falsifiées qui ont abouti au constat que les opérations n’étaient pas risquées parce qu’elles étaient couvertes. (…) L’enquête ne démontre pas une absolue défaillance des systèmes [de protection] de la Société Générale.”. Reste que le service de déontologie de la banque aurait interrogé directement le trader, sans en avertir son supérieur hiérarchique immédiat, Eric Cordelle.

Aux Etats-Unis, le 9 janvier 2008, Robert A. Day, administrateur de la banque, vend un énorme paquet d’actions qu’il possède. En tout, il écoule 900 000 titres au prix de 95,27 euros… Soit un joli pactole de plus de 85 millions d’euros. Le 18 janvier, rebelote : il vend pour plus de 40 millions d’euros d’actions. Sans oublier deux fondations (la Robert A. Day Foundation et la Kelly Day Foundation) qui, le 10 janvier, ont vendu 8,63 millions d’euros et 959 066 euros d’actions Société générale.

L’enquête (bâclée)

Rappelons que c’est la plainte d’un actionnaire de la Société générale qui est à l’origine de la procédure, la banque se constituant ensuite partie civile. Néanmoins, l’enquête a révélé les faiblesses de la Société générale, qui ne sont pas pour autant pénalement répréhensibles. Le « back office », chargé de vérifier toutes les opérations conclues par les traders, n’a rien vu. Les supérieurs directs de Jérôme Kerviel, non plus. Eric Cordelle, polytechnicien et supérieur hiérarchique direct du trader licencié, comme quatre autres salariés jugés responsables, affirme ne pas avoir détecté la supercherie. Il déclarait en juin 2008, « je pense qu’un chef de desk expérimenté aurait probablement pu déceler les fraudes de Jérôme […] Moi, je suis ingénieur financier. Je ne suis pas trader (…) quand j’ai été nommé (à la tête du desk de Jérôme Kerviel) après cinq années passées à Tokyo en ingénierie financière, j’avais une expérience de management, mais pas de trading. Je n’avais pas de feuille de route, pas de formation, pas d’informations. Je ne savais pas que Jérôme Kerviel avait un passé. Cela aurait modifié mon attitude ». Kerviel « était quelqu’un d’expérimenté, de technique, serviable. Il m’a été présenté comme ayant un bon potentiel (…) c’était le référent pour les juniors de notre petite équipe ». Or le desk en question est le levier stratégique de la banque, la BFI.

Le Verdict : Kerviel le maudit et l’attentat contre l’ordre économique international, un crime de lèse-capitalisme ?

Alors que sa défense avait plaidé la relaxe pour l’essentiel des faits qui lui étaient reprochés, le tribunal a suivi pratiquement point par point les arguments tant de l’accusation que de la Société Générale.

Le président de la 11e chambre, Dominique Pauthe qui fut en charge du procès Clearstream, l’a déclaré coupable des trois chefs retenus contre lui: abus de confiance, faux et usage de faux, introduction frauduleuse de données dans un système informatique. « L’instruction et les thèses avancées par la défense, « ne permettent pas de déduire que la Société générale ait eu connaissance des activités frauduleuses de Jérôme Kerviel ni même qu’elle ait pu les suspecter ».

L’ancien trader a « outrepassé le cadre de son mandat en prenant des positions spéculatives à l’insu de la banque, et dans des proportions gigantesques », a jugé le tribunal après plus de trois mois de délibéré. Il s’est « livré à un total renversement des rôles en se positionnant comme victime d’un système dont il se dit la créature », a poursuivi le président, évoquant « l’impassibilité trompeuse », le « sang-froid permanent », le « cynisme des agissements » de l’ancien trader.

« Il est tout aussi évident qu’il n’aurait pas été de la compétence d’aucune autorité au sein de la Société générale de donner mandat de prendre des positions dont les montants excédaient les fonds propres de la banque et mettaient en péril jusqu’à sa pérennité ». « L’ensemble de ces opérations fictives, qui ne reposaient sur aucune réalité économique, a eu pour effet de fausser le niveau de risque de marché atteint par les positions prises par Jérôme Kerviel ». Le tribunal constate un « véritable système de fraude mis en place de façon parfaitement cohérente ».

« Par son action délibérée, il (Jérôme Kerviel) a mis en péril la solvabilité de la banque qui employait les 140.000 personnes dont il faisait partie et dont l’avenir se trouvait gravement hypothéqué », lit-on dans le jugement de 73 pages. « Par leur ampleur, leur spécificité et le contexte de crise dans lequel ils se sont inscrits, ces actes ont incontestablement porté atteinte à l’ordre public économique international », ajoutent les juges.

Les maquereaux respectueux de la Société Générale

Les avocats de la Société Générale se déclarèrent outrés que la défense ait cherché à faire « le procès de la banque ». Ce jugement « est une espèce de réparation morale », a réagi Me Jean Veil, un des avocats de la Société Générale. « Il a été très clairement démontré que le comportement de Jérôme Kerviel, ses mensonges, étaient si sophistiqués que la banque ne pouvait pas se douter de ce qu’il était en train de faire », a-t-il soutenu. Il a jugé la banque « totalement disculpée des fautes volontaires » qui lui avaient été imputées par la défense.

L’imputation de la responsabilité de la perte au trader éloigne les risques fiscaux et judiciaires pour la Société générale, qui fut visée par une « class action » aux Etats-Unis.

AFP/Reuters/AP/François Krug/Eco 89/David Servenay/L’Express


Responses

  1. En choisissant de condamner JK, le tribunal juge que la SG n’est pas responsable, donc incompétente.
    Comme la SG ne l’analysera pas de cette façon, elle restera incompétente.

    Moralité:
    1 – vous avez des actions SG, vendez-les.
    2 – vous êtes client de la SG, partez.

  2. Qui peut croire que seul Kerviel est coupable ?

    Certains juges ne seraient-ils pas de mèche, via la Franc-maçonnerie, avec certains dirigeants de la SG, par hasard ?

    Sûr que Kerviel n’est pas fran-mac…

  3.  » Aux Etats-Unis, le 9 janvier 2008, Robert A. Day, administrateur de la banque, vend un énorme paquet d’actions qu’il possède. En tout, il écoule 900 000 titres au prix de 95,27 euros… Soit un joli pactole de plus de 85 millions d’euros. Le 18 janvier, rebelote : il vend pour plus de 40 millions d’euros d’actions. Sans oublier deux fondations (la Robert A. Day Foundation et la Kelly Day Foundation) qui, le 10 janvier, ont vendu 8,63 millions d’euros et 959 066 euros d’actions Société générale.  »

    Ce passage m’intéresse. Qu’entends-tu par là ? Que Robert A. Dray était au courant de la situation et qu’on lui a laissé le temps de déboucler ses parts avant que le scandale Kerviel vienne aux oreilles du marché ?

  4. Après avoir été présenté comme le robin des bois du trading, l’homme seul contre le système, certains hurlent aujourd’hui à l’acharnement contre le lampiste, comme s’il était devenu la victime expiatoire de l’incurie des banquiers.

    Mais qu’est-ce qu’on attend pour en faire un véritable martyr? Pas par une peine virtuelle de 4.9 mds d’euros mais par un chatiment exemplaire? J’ai toujours pensé qu’on aurait du le pendre sur le parvis de la défense, rien de tel pour un retour au réel, chaque employé passerait devant chaque matin et réfléchirait aux conséquences de ses propres actes.

    Si JK avait poursuivi ses spéculations, si il avait tenu ses positions, la banque serait tombée, ce qui aurait à coup sûr provoqué une crise systémique accompagnée de son cortège de guerres et de famines. Dans ce contexte le lynchage de JK aurait été une formalité, il n’y aurait pas eu cette foule de petits employés outrés par la dernière condamnation et qui sont encore prêts à lui pardonner sa mégalomanie criminelle.
    Ce qu’ils fuient en fait c’est la responsabilité individuelle, mieux vaut dénigrer le système, le capitalisme, les banques, c’est plus confortable, nous sommes tous des victimes, JK compris, JK avec nous! Ces pauvres tâches ne voient pas que le petit Jérome était en train de risquer leur avenir dans l’espoir de toucher son petit bonus de 600k€.

  5. Titus, cool, si les supérieurs de Kerviel sont toujours considérés comme des financiers géniaux par les chasseurs de tête c’est qu’on estime sur la place qu’ils ont fait leur boulot, s’ils ont fait leur boulot cela veut dire qu’on a laissé faire Kerviel, si on l’a laissé faire c’est qu’on estimait soit que ses spéculations pouvaient se justifier soit que Kerviel était le parfait benêt pour masquer d’autres pertes et d’autres manoeuvres (en vertu de l’adage Too big too fail) soit un panaché des deux options. Si on doit le pendre, prenez tout le staff et préparez les cordes, les larrons seront nombreux et il n’y aura pas de Christ au milieu.

    Paracelse, oui je crois que ce type était au courant et je crois que le jugement français intervient pour couper l’herbe sous le pied des lawyers US qui ont flairé le dépeçage lucratif de la banque de toutes les pertes (suivez la chronologie et vous verrez qu’on retrouve la section BFI de la banque impliquée depuis le krach russe de 1997 dans tous les « débouclages » foireux)

    • Memento, on estime qu’il ont fait leur boulot parce qu’ils ont géré la crise, assuré la continuité d’activité et évité la catastrophe programmée par le petit con. Que les contrôles étaient défaillants c’est un fait, tout le staff du contrôle a été viré, aujourd’hui la consigne c’est sécurité à tous les étages et flicage permanent. On peut largement reprocher à l’encadrement d’avoir été incompétent et trop confiant envers leur poulain, il y a des vis qui vont être serrées car les pontes ont senti le vent du boulet.

  6. Mouloud, j’ai lu dans Le Monde la défense géniale du supérieur de Kerviel, c’était, et je ne crois pas déformer le propos : « Un vrai trader expérimenté aurait repéré ces agissements, mais moi, je suis ingénieur financier (c’est un X), on m’a mis là alors que je n’y connaissais rien et je me démerde ».
    Ce qui à ce niveau de responsabilité est quand même absolument génial, quelle que soit la vérité de cette affirmation.

  7. Putain le scoop Karlos,

    Que l’on penche pour l’incompétent coopté parce que issu du sérail, ou pour le mensonge couvrant l’escroquerie organisée, nous prenons toute la mesure du fonctionnement français, selon l’allégorie de Mao bien sûr ! : « Le poisson pourrit toujours par la tête ».

    • Tiens je dis des conneries, en fait je l’ai lu chez vous, juste au-dessus …

  8. Beurk!


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