Publié par : Memento Mouloud | juin 30, 2011

Quand Catherine Millet, bourgeoise, sexagénaire, partouzarde, jalouse, antifasciste, batailliste modérée et blue-flower invente le concept de viol sans violences

Vous avez publié « La Vie sexuelle de Catherine M » il y a tout juste dix ans. Qu’est-ce qui a changé depuis dans la perception du sexe en France ?

Un puritanisme revendicatif s’est répandu. En 2001, mon livre avait déclenché des polémiques, mais le public lui avait fait un succès. Est-ce que ce serait possible aujourd’hui ? Comme d’autres de ma génération, je sens une régression dans la société sur tout ce qui touche à la sexualité. Même Libé titre en une que la France est en retard dans la condamnation du harcèlement sexuel ! Je rentre de la Biennale de Venise, ce qui domine c’est le propos politique, la question des nationalismes, les immigrés… Le pavillon danois avait choisi pour thème la liberté d’expression et invité des artistes de différentes nationalités. Il n’y avait pas beaucoup de sexe.

On en arrive à l’affaire DSK. Nos représentations du sexe, nos discours, nos comportements vont-ils changer ?

A long terme, je ne pense pas. Autour de moi, je n’ai entendu personne qui soit scandalisé par cette affaire, pas même une femme. Tout le monde a pris ça plus ou moins à la rigolade ou comme Jack Lang (« il n’y a pas mort d’homme »). Certes, je vis pour une part dans un milieu, comme on dit, « privilégié », mais Libé a publié une enquête où un journaliste assis à la terrasse d’un café enregistrait les réactions des gens. Ce n’étaient pas des intellectuels, ce n’était pas à Paris. Ils étaient plutôt sceptiques, ils ne portaient pas de jugement, il n’y avait pas de condamnation morale.

Pourtant, on assiste à une judiciarisation du sexuel.

Prenez l’affaire « Présumé Innocent », cette exposition montée en 2000 au Centre d’art contemporain de Bordeaux (CAPC). C’était une sélection d’œuvres mettant en représentation des jeunes enfants, c’est vrai parfois dans des positions un peu ambiguës, mais on ne peut rien dire de plus. Il n’y avait aucune image obscène ni pornographique. Une plainte a été déposée par un père de famille qui représentait une association de défense des droits de l’enfance et ça a été très loin. Les organisateurs ont eu la malchance de tomber sur un juge d’instruction très… très méchant. L’ancien directeur du CAPC et les deux commissaires de l’exposition ont été mis en examen. Il y a eu des enquêtes d’Interpol sur les artistes. Le non-lieu vient d’être prononcé, mais les commissaires d’exposition ont vécu pendant dix ans avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Le statut de l’homosexualité a beaucoup changé en France depuis dix ans, notamment avec le Pacs. Vous l’abordez peu dans votre livre…

C’est plus difficile pour moi, je n’en ai pas l’expérience directe ! De façon générale, il y a eu un grand progrès, les gens regardent ça avec beaucoup plus de tranquillité, même s’il y a encore des rejets d’une violence incroyable, comme cette histoire atroce d’homosexuel tabassé. Ce que j’ai vérifié depuis la publication de mon livre, c’est que la révolution des mœurs de Mai 68 a eu lieu moins dans le réel que dans la tête des gens. Même ceux qui ne sont pas homosexuels ou partouzeurs admettent plus facilement qu’il y ait des homos, des partouzeurs. C’est un progrès. Ce qu’il y a de bien avec le sexe, c’est qu’il ignore la droite et la gauche. La sexualité n’a pas de couleur politique, ni dans la façon de la vivre ni dans le jugement qu’on porte sur celle des autres.

Dans votre livre, vous évoquez la différence entre la transgression et la permissivité. C’est quoi la transgression aujourd’hui ? Comment la définissez-vous par rapport à la permissivité ?

Des lois existent, elles régissent notre société, et il arrive que des gens trouvent du plaisir à commettre des actes en contradiction avec ces lois. C’est la transgression. La permissivité, c’est l’utopie d’un paradis terrestre du sexe, où l’on pourrait s’épanouir, trouver son plaisir librement sans éprouver la résistance de lois à transgresser. Moi, je suis une permissive, je ne suis pas une transgressive. Je vois autour de moi des gens qui trouvent leur plaisir dans la transgression. Faire des choses qui ne se pratiquent pas normalement, qui peuvent choquer. C’est leur définition du libertinage. Ce n’est pas un hasard si Sade a situé son récit dans un château isolé. Les libertins ont le sentiment d’appartenir à une élite : un milieu à part, en dehors de la société, qui se permet des choses que tout le monde ne se permet pas. C’est une sorte de super snobisme sexuel.

C’est ce qu’on prête à DSK, à certains politiques… le droit de cuissage ?

Oui. Sauf qu’ici, l’autorité vient de l’argent, du pouvoir politique. On peut imaginer une société de libertins sans argent ni pouvoir qui se réunirait dans des châteaux pour les pires orgies, mais sans que cette liberté sans barrière qu’ils se donnent à eux-mêmes ne vienne d’autre chose que de leur morale propre. Les réactions les plus critiques sur l’affaire DSK, je les ai entendues chez des libertins. C’est un milieu où l’on s’autorise beaucoup de choses, mais avec une règle du jeu. En général, c’est le consentement mutuel. Un vrai libertin ne s’autorise des choses qu’avec des femmes consentantes.

Le journaliste de Libération Jean Quatremer avait écrit sur son blog, en 2007, que Dominique Strauss-Kahn aurait des problèmes dans un univers anglo-saxon parce que son attitude avec les femmes « frôle le harcèlement ». Il revendique aujourd’hui la transparence…

C’est dangereux. La généralisation de la transparence mènerait au fascisme. J’ai lu les articles très intéressants de Jean Quatremer, mais je ne suis pas d’accord avec ses conclusions. Si on exige des politiques la transparence absolue, on n’est pas sorti de l’auberge. Pourquoi ne prendre en compte que les affaires sexuelles ? Il y a d’autres vices qu’on va faire surgir. Pourquoi ne pas révéler l’alcoolisme de l’un ou l’autre, par exemple ?

Quelle serait aujourd’hui la libération sexuelle à venir ?

C’est difficile de juger de la sexualité de générations plus jeunes que la sienne. La sexualité des gens de 30 ans, je n’y participe pas, je ne suis pas une cougar. Mon sentiment (je le dis avec des pincettes), c’est que les mentalités sont plus ouvertes qu’avant, mais par rapport à nos pratiques de 68, il me semble que c’est moins ludique, qu’il manque la liberté de la chose improvisée. On dînait avec des copains, rien n’était prévu, on se déshabillait et tout le monde baisait ensemble ; ce n’est pas la même atmosphère que celle d’un club échangiste où tout est cadré. Plus on vieillit, plus on est libres. Mais j’ai l’impression que les plus jeunes générations sont plus libres en paroles qu’en actes.

Vous écrivez pourtant sur le contact du sperme -la « souillure », être remplie de sperme, c’est une pratique qui a disparu.

C’est vrai, je n’y avais jamais pensé. Cette fameuse image, tellement cliché, du type qui éjacule sur la figure de sa partenaire. Dans les représentations, la souillure est toujours présente même si c’est sous une forme symbolique. Tunga, un artiste brésilien, présente un film, oui, disons porno à la galerie Templon. Il exploite les humeurs et même la merde – c’est symbolique, on a un doute, on se demande ce que la femme recrache, merde ou gâteau au chocolat ? Les artistes sont proches de la matière, des matières. Il y a une dimension scatologique dans l’art. J’ai écrit un article là-dessus : « Histoire de la merde dans l’art contemporain ». La liberté sexuelle passe t-elle par cette acceptation de toutes ces matières, ces humeurs, ces salissures ? Par l’acceptation que certains puissent en avoir le goût, oui ! Cette généralisation de la représentation du sexe dans les magazines, c’est au contraire du sexe très propre.

Le latex a hygiénisé le sexe…

Oui. J’avais l’impression que les pratiques SM étaient un peu à la mode. Peut-être que je me trompe mais je trouve que c’est à la mode. Je me dis que les pratiques SM sont assez safe, assez propres. Parfois il n’y pas de coït.

Le sentiment amoureux est forcément exclusif ?

Non, la sexualité est plus exclusive que le sentiment. Bien sûr, notre culture s’appuie sur la notion d’amour absolu, Roméo et Juliette, etc., mais de l’amour aux amitiés très fortes, la chaîne est continue. On voit des amitiés devenir amoureuses, des amoureux devenir les meilleurs amis du monde. L’amour courtois du Moyen-âge était pris dans cette logique là : l’amour et l’amitié sont une même chose. Je pense que la jalousie est constitutive de la sexualité. Je ne suis pas philosophe, je n’ai pas fait d’enquête, je parle de mon expérience. Ce qui rend jaloux, c’est un besoin de possession sexuelle.

C’est la limite de la permissivité, la jalousie ?

Dans mon système à moi, c’est rentré en conflit d’une manière terrible. Il n’était pas question de remettre en cause cette permissivité et je ne pouvais pas ne pas éprouver ce sentiment de jalousie. J’étais un sujet clivé et ça c’est très douloureux, la douleur vient de là. J’ai écrit beaucoup de choses mais longtemps après. J’ai pris la précaution de montrer le manuscrit à Jacques Henric auparavant. Il a parfois eu quelques hauts le cœur – « ah bon, merde avec celui-là aussi » – mais les choses étaient claires entre nous avant la publication.

Comment articulez-vous libertinisme et féminisme ?

Olala ! On n’en a pas encore parlé. Cette affaire révèle le féminisme dans ses pires aspects. Les femmes apparaissent comme des êtres très faibles qui ont besoin de la protection d’un juge contre tous les hommes qui risquent de les agresser. Plutôt que de créer des associations pour aider les femmes à déposer des plaintes et payer des avocats, les féministes feraient mieux de leur apprendre à considérer ces agressions sexuelles avec une certaine distance, à les relativiser, à renforcer leurs « défenses naturelles ». Il faut aider les femmes à être fortes par elles-mêmes plutôt qu’en se réfugiant derrière la loi.

Vous voulez dire qu’on exagère le traumatisme que provoque une agression sexuelle ?

Oui, complètement. J’en avais parlé il y a longtemps avec Christine Angot, qui est devenue célèbre avec un roman évoquant la relation incestueuse imposée par son père, « L’Inceste ». Elle trouve atroce l’entourage des filles violées et notamment, victimes d’un inceste, et qui les entretiennent dans ce traumatisme par des procès intentés des années après. Au contraire, on devrait leur dire : « La chose a eu lieu, elle ne t’a pas marqué de façon indélébile, tu peux vivre ta vie dans un autre habit que celui de la jeune fille victime d’un viol. » Je risque de choquer, mais je ne comprends pas les femmes qui se disent traumatisées, sévèrement traumatisées par un viol. Une agression, c’est toujours traumatisant, bien sûr si le viol s’est fait avec violence, si vous risquez de perdre votre intégrité physique. Mais s’il n’y a pas eu ce genre d’agression, de menaces avec une arme, de coups, c’est un traumatisme qu’on peut surpasser comme n’importe quelle violence ordinaire. Je pense que s’il m’était arrivé de me voir imposer un acte sexuel – et après tout, ça m’est peut-être arrivé, et j’ai oublié -, j’aurais laissé faire en attendant que ça se passe, et je m’en serais tirée en me disant que c’était moins grave que de perdre un œil ou une jambe. Je ne me serais pas sentie atteinte. Ma personne ne se confond pas avec mon corps.

C’est une autre composante de notre société, l’islam.

Mon opinion est qu’une femme née dans cette culture-là doit s’en libérer. C’est tout. Je ne vois pas pourquoi dans nos sociétés qui étaient jusqu’à une époque récente des cultures judéo-chrétiennes, pourquoi on rejetterait la morale catholique pour accepter la morale de l’islam. Je suis contre. Les catholiques sont plus malins. Ils sont plus facilement dans la transgression, ils sont plus hypocrites, plus tartuffes. De plus, ils distinguent l’âme du corps : dans « La Cité de Dieu », Saint Augustin écrit : « Tant que se maintient ferme et inchangée cette volonté [vertueuse], rien de ce qu’un autre peut faire du corps ou dans le corps, et qu’on ne peut éviter sans pécher soi-même, n’entraîne de faute pour qui le subit… »

En dix ans de lettres, de témoignages, est-ce que quelque chose vous a troublée voire choquée ?

Choquée, non. Ce qui m’a le plus troublé (c’est mon côté bonne sœur), ce sont les gens qui sont venus vers moi avec une expérience inverse de la mienne. J’ai un souvenir précis. J’allais à un enregistrement, pour une radio de province, un garçon m’attendait devant la grille. Ce n’était pas un tout jeune homme, il avait une trentaine d’années. Il m’a dit qu’il avait lu mon livre, qu’il était vierge. Il m’a parlé comme ça, comme les gens se livrent parfois sur un bout de trottoir. Il n’était pas spécialement séduisant mais j’aurais eu envie de le prendre avec moi, de l’emmener avec moi, de tenter son initiation sexuelle. Pas de le violenter, vous voyez, je ne suis pas une DSK en jupons, mais ça m’avait beaucoup troublée. Il devait avoir un énorme problème avec le sexe. Pour être vierge à 30-35 ans dans notre société aujourd’hui, il faut vraiment le vouloir. Ou pas d’ailleurs. Ça m’avait beaucoup touchée. Et j’aurais aimé le faire parler, le faire raconter. Les cabinets de psy sont pleins de confidences de ce genre. C’est un souvenir très émouvant.

Rue 89


Responses

  1. où l’on apprend qu’un juge d’instruction peut être « très…..très méchant »
    sans blagues !
    ce qui justifie encore plus mon dernier mot d’ordre « je n’ai pas confiance dans la justice de mon pays »

  2. cré-cré méchant même

  3. Le problème n’a jamais été la bagatelle, dont nous autres Franchouilles sommes friands, mais l’impudeur. C’est très laid, l’impudeur, et quand c’est étalé par des gens très laids, c’est encore plus laid.

    Pouah !

    Sortie de soirée quand j’étais plus jeune à Toulouse, on passe avec des copains devant un club échangiste en train de se vider (sans mauvais jeu de mot) : du cinquantenaire bas de poitrine, de la « mature » boudinée dans des robes en latex, des gamines anorexiques…

    Y faut jouir !!!

    Non merci. Une prochaine fois peut-être.

  4. Tripotes moi la bite avec les doigts 😀

  5. Non seulement l’impudeur mais cette idée stupide qu’on est émancipé parce qu’on partouze et qu’on s’oublie comme si on consacrait sa fidélité socialiste en retirant son slip ou sa culotte devant les invités. C’est le stade ultime du communisme, vulgarité, échangisme, nudisme, etc., une vraie plaie. Si on demandait à Madame Millet de se retirer des divers promontoires qui sont les siens avec revenus et avantages, je doute qu’elle abandonne quoi que ce soit (ça c’est la version conversion au capitalisme). Ces gens ont toujours une vision politique du monde qui leur masque le réel, tout chez eux se réduit à une prise de parti, à un manifeste, c’est pitoyable


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