Publié par : Memento Mouloud | septembre 7, 2013

Scène de suicide libertarien

De retour chez lui, il déboucha une bouteille de Cabernet-Sauvignon Mondavi 1971 et laissa le vin respirer un bon moment, comme le lui avait appris Jean-Paul. Il contemplait sa page favorite de l’Album illustré de la sexualité des bonobos, celle où un mâle s’apprête à copuler en face à face en fermant les yeux tandis que la femelle le branle de manière énergique. Ensuite il plaça un sac plastique contenant des barbitos sur la table de chevet, se munit du Rebelle d’Ayn Rand et de la lettre inachevée à l’URSSAF au sujet de son retard de cotisation. Enfin, il s’allongea en déchirant le courrier de ces enculés du Trésor Public. Il pensa à une phrase définitive, mais rien ne venait. Il se versa un verre et avala tous les barbitos d’un coup. Il pensa une dernière fois que le rebelle d’Ayn Rand allait prouver  qu’il avait été un surhomme incompris des masses et dévoré par elles, bouffé par leur parasitisme social(iste). Il regarda une dernière fois la couverture de Valeurs Actuelles, il lut le titre : l’école malade de la gauche, ça venait après le ras le bol des roms ou la menace islamiste voire la France en décadence, il se mélangeait un peu les pinceaux.

Il s’était fait avoir, les comprimés n’étaient pas un barbiturique mais un putain de psychédélique vendu par un connard de commercial qu’il ne connaissait pas vraiment, peut-être un mélange ou un truc nouveau sur le marché. Il sentait son sphincter se dilater, le connard avait foutu trop de nitrate. Bientôt l’image des bonobos ante coïtus se transformerait en une longue créature à mille yeux qui lui lirait la liste de ses péchés durant une bonne éternité le temps que cette saloperie se dissipe. C’était toute l’histoire de sa vie. L’éternel baisé comme disent les caves, le Zarathoustra qui descend de la montagne à moins que ce ne soit le funambule qui s’effondre. Vu le nombre de comprimés qu’il avait encaissés, il allait se payer un vrai trip. C’était le bon côté des choses, ça changeait du hall de la gare de Lyon, direction Auxerre.

Le type aux mille yeux s’était sapé chez Zara, il aurait quand même pu choisir un bon couturier quitte à venir de Mars ou de Pluton, il trimbalait une tablette tactile, putain, l’enfer débutait, « tu vas me lire la liste de mes péchés, c’est ça hein ? ». L’être hocha la tête et il entendit une version électro des quatre saisons. « Tes péchés te seront lus sans répit, des équipes d’intérimaires se relaieront et cela durera un temps illimité comme la série entière des nuits blanches et des Paris-plage. Cette liste ne finira jamais ».

Apprends à connaître à fond tes commerciaux, songea t-il ou change de dealer. Mille nuits blanches plus tard, il était toujours sur son pieu avec sa lettre à l’URSSAF et le bouquin d’Ayn Rand. Il écoutait la liste de ses péchés, il en était au CM 2 quand il avait défoncé la mâchoire de Jean-Jacques avec une chaîne de vélo en y prenant du plaisir tandis que l’autre criait pitié, larmes et sang maquillant son visage de chouette triste.

Dix mille Paris-plage plus tard, ils atteignirent la Terminale où il avait sodomisé Stéphanie en utilisant du shampoing à la pomme verte comme lubrifiant, ça devenait vraiment glauque. Il ferma, en vain, les paupières, l’être était toujours là avec sa veste Zara, genre saharienne et ses paires d’yeux qui cillaient, défilant sans fin sa tablette sur un rythme électro.

« And… », annonçait-il. Au moins le vin était bon mais tout de même il aurait préféré naître bouddhiste. Comme dit le poète, il parle Vrai, celui qui parle l’Ombre.

Philip K Dick / BAM


Responses

  1. Cabernet-Sauvignon de la « Napa valley »?
    Mauvais goût caractérisé
    Indigne de vivre…bien fait

  2. Charles Freck dans le roman, c’est son blaze

  3. Merci Memento
    En charchant « Charles Freck », je suis tombé sur plusieurs références, y compris Youtube.
    Ce « Charles Freck » me paraît (vite fait sur le gaz) un avatar ( même pas une métaphore) de millions de petits « Narcisse » ratés, qui ont cru s’autosuffire, des « Narcisse » de chambre d’Hôtel de 12e catégorie, les « fastes du libertarianisme » s’apparentant aux fastes du Grand Siècle vus par une bonniche de sous préfecture, un hybris d’Hôtel de passe.
    Ce personnage m’évoque, en contraposé, le « Caligula » de Camus, hanté, lui, par le sentiment de l’absurde, et aspirant pour celà à la toute puissance.

  4. Le portrait est parfait Hippocrate, le roman dans lequel Freck apparaît, Substance-mort s’ouvre sur le délire d’un ami de Freck qui se pense envahi par les aphides, toute la scène est empreinte d’un humour cruel pour les petits Narcisses qui ont fait un pas du côté des paradis artificiels comme disait Baudelaire

  5. Il s’était fait avoir, les comprimés n’étaient pas un barbiturique mais un putain de psychédélique vendu par un connard de commercial qu’il ne connaissait pas vraiment, peut-être un mélange ou un truc nouveau sur le marché. Il sentait son sphincter se dilater, le connard avait foutu trop de nitrate. Bientôt l’image des bonobos ante coïtus se transformerait en une longue créature à mille yeux qui lui lirait la liste de ses péchés durant une bonne éternité le temps que cette saloperie se dissipe. C’était toute l’histoire de sa vie. L’éternel baisé comme disent les caves, le Zarathoustra qui descend de la montagne à moins que ce ne soit le funambule qui s’effondre. Vu le nombre de comprimés qu’il avait encaissés, il allait se payer un vrai trip. C’était le bon côté des choses, ça changeait du hall de la gare de Lyon, direction Auxerre.


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