Publié par : Memento Mouloud | février 4, 2014

Précis de guérilla urbaine par gros temps impérial

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Combattre en zone ouverte était le propre des armées, ce propre s’est évanoui à mesure que l’Urbs croissait sur la surface de la Terre comme une apoptose impossible. Le combat parmi le milliard de naufragés des bidonvilles sera bientôt un impératif. Comment distinguer un combattant d’un civil, comment avancer  dans ce dédale, l’épée de l’extermination suspendue en guise d’ultime fantasme. Ils ne trouvent plus d’eau à consommer, ils passent plus d’un jour en opération, les voici en manque de résilience, déjà traumatisés.

Ils se demandent comment rendre la ville transparente, il faut la peindre dans le noir profond de l’opaque. Le rire du combattant déchiqueté à la mitrailleuse lourde mais chargé à l’épinéphrine résonne toujours dans les synapses fragiles du combattant en charge du désordre consumériste établi. Entre ce dernier et son adversaire, un intervalle compris entre 0 et 200 mètres limite la possibilité de recourir au feu nourri. On peut donc cadrer la scène comme on dissèque une tortue mais il faut tourner l’axe de la caméra et observer la stupeur du flic planétaire qui ne résiste à la panique que claquemuré dans son bunker roulant ou derrière un écran de contrôle après que le drone a pilonné sa cible. Abu Ghraïb n’était pas une erreur ou l’application des leçons algériennes d’Aussaresses mais le nécessaire défoulement de soldats qui ont appris à combattre dans quelques jeux vidéos. Ils entassent les corps comme ils ont fourgué à la poubelle leurs dernières consoles. Ils s’amusent et puis jettent. Ce sont les sentinelles d’une civilisation qui ne sait plus ce qu’elle est et se consume dans l’entonnoir de ses souvenirs.

En novembre-décembre 2004, les forces de la coalition américano-britannique perdirent 99 hommes et eurent 570 blessés lors de la reprise de Falloujah. Ils surent enterrer leurs morts, ils ne surent pas panser les survivants. Ils en sont incapables. Un survivant coûte cher, un estropié témoigne pour la vanité des combats de l’Empire. Quant aux morts, leur décompte est comme la sonnerie aux adieux dès qu’il dépasse le millier. L’Empire est contraint au mercenariat et le mercenariat se paye d’une instabilité chronique et d’une corruption nécessaire. La guerre en zone urbaine nécessite un ratio minimum de 4 assaillants contre 1 défenseur. A Mogadiscio, il atteignit les 25 contre 1. La débauche de moyens en est la conséquence. La gabegie aussi.

Comment penser la ville du côté de l’Empire ? L’espace y est cloisonné et interdit la liberté absolue/relative de manœuvre, il est tridimensionnel, enfin il est saturé de civils. Quand elle progresse en force compacte, l’infanterie est vulnérable. Le chasseur devient proie d’une mine, d’un explosif quelconque, d’une embuscade. La ville peut se transformer en tombeau des forces assaillantes. L’issue du combat est donc aléatoire et le soldat le sait. Au premier camarade qui s’effondre c’est toute la chaîne qui menace de s’effriter par la contagion mimétique de la peur et de la folie exterminatrice.

La ville est un mille-feuille vertical.

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Tenir le haut ne suffit pas parce que le haut lui-même est une cible facile. Un snipper n’occupe jamais une terrasse. Le lieu souterrain est un espace mixte militaro-civil. L’Empire tient dans ses plans, la nature matérielle des sous-sols pour savoir quelles armes utiliser mais il ne peut enterrer vivants des milliers de personnes sans se considérer lui-même comme barbare. Il peut taire sa barbarie mais ce silence ne dure pas. Et la modernité, même liquide, se veut promesse de paix et non fleuve de sang. Enfin la ville dispose toujours de réseaux d’alimentation et quand elle est encore industrielle, d’usines chimiques. Quelques transformateurs au PCB peuvent ainsi se transformer en matrices de contamination et un soldat de l’Empire est un soldat éduqué. Il sait bien que ce genre de contamination est rarement réversible.

L’Empire conçoit les zones climatiques chaudes comme un réservoir d’incendies émeutiers. La condition tropicale est comme promise au déferlement de Pougatchev basanés qui naîtraient des rayons solaires. Entre les deux tropiques et poussant sur les contreforts méditerranéens, régnerait une folie déterminée au degré Fahrenheit près. La ville est aussi un substrat épidémique adéquat. On fait mine de s’inquiéter mais on prépare la guerre biologique indirecte. Les leçons du blocus de l’Allemagne impériale n’ont pas été oubliées. La faim est l’ultime alliée des puissances occupantes.

La communauté est le terreau de la guérilla car l’irrégulier n’est pas un combattant appointé. Sans un groupe, il est  perdu sur la voie putassière du terrorisme. Il finit par se vendre au plus offrant, au plus fourbe, au plus malin. Et la réduction à la figure du terroriste est l’arme de tout empire parce qu’un terroriste est l’ennemi du genre humain et pas seulement de quelques soldats ou d’une puissance étrangère. Le plus sûr moyen d’en finir avec toute résistance est de disloquer les communautés en atomes opportunistes puis en groupes d’intérêts. Il faut clairement que la stratégie de combat s’avère perdante, dans tous les sens du terme. A la fin de la guerre en cours, ce pourquoi on combattait n’existera plus. L’agonistique aura fait place au non-sens, à la folie meurtrière de celui qui tue pour tuer dans une série linéaire sans fin.

Aussi tant qu’une communauté subsiste, la guerre est une option ouverte.

Le préalable de toute occupation victorieuse d’une ville quelconque est donc l’évacuation de la population dite civile, re-territorialisée dans l’espace expérimental et pérenne mais toujours invoqué comme passager, des camps de réfugiés. On y trouve toujours les supplétifs nécessaires, les espions et délateurs et les candidats au rêve occidental du consumérisme à portée de main et de bourses.

L’Empire est le maître des tuyaux. Ravitailler son corps expéditionnaire est un impératif. Jouer de la fluidité est la réplique de l’irrégulier. Un lance-roquette à charge thermo-barique suffit donc à occasionner des dégâts et à semer la panique dès lors qu’il n’est pas attendu. La ville se couvre de murs d’enceinte et de corridors, l’irrégulier fait usage de ses portables, la NSA entre alors dans l’arène. Dans tous les cas, l’assaillant est conduit à l’attrition ou, par défaut, à la tactique des raids ou à celle de l’anéantissement. On ne peut détruire en quelques coups au but, une composition acéphale. Seulement les impériaux savent que la destruction des centres de gravité de l’adversaire nécessite l’appui de coalitions internes. Il faut promettre et lier avant de frapper.

Dès lors la pauvreté de l’irrégulier le contraint à découvrir le point de la courbe où sa force devient spirituelle quand le soldat impérial cherche le point de vanité mais aussi le cercle de bêtise où il plantera ses banderilles.

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Les capteurs TV et IR, même montés sur drone, atteignent vite leur limite en matière d’intelligence c’est-à-dire de transparence. Le déploiement de forces destinés à abattre un seul terroriste foireux à la Merah en témoigne. La transparence est un projet sans fin, parallèle aux processus de paix illimités et aux conférences et tables rondes qui n’en finissent jamais de redéployer les paris. La surprise nécessite une gamme élargie de traîtres, de renégats et de ralliés, elle est donc fondée sur le secret. Les impériaux ajoutent à ce paradoxe, une faille qui n’est pas réductible. Le combat en milieu urbain distille les chefferies en autant d’unités de pénétration, les nodes d’action. Selon la théorie en vigueur l’intégration des nodes en un schéma opérationnel a pour médiation la professionnalisation des troupes, soit leur devenir-cyborg. Ils produiront des matériaux plus légers et plus résistants, des ordinateurs miniaturisés, des capteurs quasi-invisibles. Le guerrier absolu sera en vue parce qu’il sera un guerrier programmable, un guerrier modulaire. Seulement la décentralisation de l’initiative augmente le degré d’incertitude et n’ajoute pas que du bruit à l’ordre du combat mais une variation proche du chaos. L’infra-tactique n’est pas le plan opérationnel qui n’est pas le plan stratégique si bien que l’émergence ajoute ses dimensions à toute opération en cours. Quels adversaires finissent par sélectionner les troupes d’assaut impériales sinon des monstres arctiques ou des concrétions d’hyliques en furie ?

L’appui aérien des nodes d’action est entravé par la prolifération des missiles sol-air et des RPG qui, par saturation, perturbent les détecteurs de départ. Quant à la seule chaleur, elle est réfléchie par le sol méditerranéen ou sahélien. Combattre dans la fournaise est comme s’aventurer sans troisième œil absolu dans le fatras du combat urbain. Les impériaux répliqueront par un balais ininterrompu d’aéronefs hétérogènes qui finiront par se percuter, composant une symphonie de Stockhausen pour des oreilles aux tympans troués. Quand des pilotes, en manœuvre, s’écrasent régulièrement sur des maisons ou tranchent des fils de téléphérique, il est indubitable qu’ils seront les hommes les plus meurtriers dès lors que le combat est en cours. Mais ils ne tueront pas des irréguliers. Quand les communiqués impériaux s’excusent de quelques dommages collatéraux, ils savent qu’ils ont perdu de nouveaux appuis et que l’opportunisme s’accommode mal des mistake’s massacres qu’ils génèrent à mesure que le temps enlise la guerre dans l’habitude.

On dit que le temps c’est de l’argent mais c’est une vue de l’esprit. Le Temps est ce qui convoque l’argent à son point de vanité. Le temps transforme les planches à billets des banques centrales en volutes.

Les israéliens reprochaient au Hezbollah de placer des robes de mariées immaculées, des jouets ou des poupées sur les tas de gravats après le passage de leurs bombardiers mais le passeport de Mohamed Atta, lui aussi, était comme sorti du pressing où les identités se falsifient. Pour échapper à la précision des bombardiers de l’Empire, qui peuvent changer de cible et choisir un armement adéquat en trois minutes et bientôt 15 secondes, il faut combattre léger, combattre indistinct, combattre dans la dimension du quelconque. Que restera t-il alors à cibler ?

Ils finiront par placer toute la ville insurgée sous surveillance aérienne, c’est-à-dire permanente. Les Unmanned Aerial Vehicles seront les gardiens aux yeux farouches évoluant à moyenne altitude tels des vautours ou des aigles. Fossoyeurs, éboueurs et chasseurs tels seront les impériaux. Ils pourront nommer leurs ennemis des rats ou des renards, les irréguliers seront comme les loups affamés venant en meute sereine prendre le pouls d’une opération-surprise avant de se retirer et de se disperser parmi les dividuels de la foule.

Si on part du principe qu’un aéroport près d’une zone urbaine est un point d’entrée tactique et un nœud logistique pour toute force impériale, les irréguliers ne doivent pas attendre que les troupes l’aient cadenassé et rendu opérationnel. Il faut, nécessairement le détruire, de fonds en comble. Une piste de 2500 à 3 mille mètres de long ne s’édifie pas en un jour dès lors que la périurbanisation et sa lèpre de bidonvilles et de gated communities repoussent sa reconstruction à une centaine de kilomètres de la zone de combat, ce qui nécessite du temps et quelques prouesses logistiques donc un étirement des lignes de communication et une certaine fragilité dans l’édifice. Il faut être aussi con que Saddam Hussein pour laisser la base Cobra américaine se construire brique par brique à 150 kilomètres de la frontière irakienne sans aucun harcèlement, ni tentative d’infiltration.

Le combat urbain est un combat où les combattants s’étripent en se regardant. On ne tue pas son adversaire par erreur. En revanche les appuis aériens des troupes d’assaut impériale sont suspendus au signal, c’est donc ce signal, de fait cette identification, dont le sens va du flou au précis, qu’il faut détraquer. Infiltrer des irréguliers dans les rangs des impériaux, en convaincre certains de lâcher prise voire de se retourner, pousser d’autres à la psychose paranoïde sont des options classiques, de même que s’emparer d’un GPS et en recharger à l’instant la batterie. La frappe risque alors de confondre l’ami et l’ennemi en une même cible. Trois tirs de ce genre et la confiance en l’appui disparaît. Le node doit stopper sa progression.

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Le piège posé par les impériaux est des plus retors. Dès lors qu’ils interviennent, ils n’exercent pas simplement une action militaire, ils induisent en creux un ordre souverain en formation et contraignent l’irrégulier à la guerre civile. Le spectre de la Terreur plane sur le combattant parce qu’il est défini comme un criminel et qu’il se défend de cette accusation en adoptant un discours contre-souverain qui ne peut que susciter d’autres ennemis. Ce que créent les impériaux c’est un contre-noyau étatique en formation qui ne pourra coaguler qu’en réclamant le monopole de la contrainte violente qui ordonne les bienfaits du marché et leur distribution inégale. L’irrégulier est pris dans le filet du désenchantement, il est privé de sa force spirituelle et réduit à la sphère du calcul infra-machiavélien. Il doit s’adosser à plus puissant que lui ou composer avec l’administration impériale. Dans les deux cas, il est dépossédé de son combat pour ne plus être qu’une faction à la recherche de prébendes. Il peut gagner mais ce qu’il gagne c’est le mépris de lui-même ou un narcissisme de survivant.

David Kilcullen a mis en forme powerpoint le mode opératoire de la contre-insurrection. Il ne délivre pas une doctrine, il œuvre dans le marketing de la réunion tupperware pour gradés et futurs généraux. Dans les batailles impériales récentes, le nombre de généraux augmente, celui des capitaines et des lieutenants diminue. Il s’en suit que la contre-insurrection est le masque d’une guerre qui se perpétue pour distribuer commandes et prébendes. Les impériaux ne combattent pas pour défendre des valeurs et une légitimité quelconque parce qu’ils n’ont aucune valeur mais des procédures à adapter. Les destructions sont nécessaires quand un acteur a franchi les bornes tracées par le serpent de la norme et que l’acteur en question ne dispose pas du feu nucléaire. Les impériaux frappent alors mais c’est pour rappeler les règles établies de l’état de non-droit qu’ils défendent de zones off-shore en discours d’apparat.

Les impériaux ont pour tâche d’empêcher toute coalition. Ils ne font pas la guerre, ils organisent une police efficace. Ils ne traitent pas des discours. Ils modèlent des corps. Ils ne s’occupent pas de savoir et chercher, ils autopsient et dissèquent. De toute façon ils savent. Quand un homme ne répond pas à la question, « quel est ton prix ? », par une évaluation chiffrée en dollars, modeste ou non, ils savent que c’est un fou, un révolutionnaire ou un ennemi, voire les 3 à la fois. L’Empire n’est pas celui du moindre mal mais de l’Optimum, il est inconcevable qu’on puisse le combattre au nom du Bien ou du Mieux. Celui qui le combat incarne le Mal, point à la ligne.

Les impériaux ont donc innové. Ils n’utilisent pas des outils cartographiques et des graphes pour rien. Quand ils n’envoient pas des troupes, ils font occuper par des petit-bourgeois et des désoeuvrés et naufragés quelques places du monde pour que l’épiphanie du monde optimal commence par le renversement du Tyran honni, de n’importe quel tyran trop usé. Comme Auguste, en son temps, l’Empire promet une paix éternelle, non pas celle des cimetières mais des boutiques virtuelles et leurs amoncellements de ringards et d’envieux.

L’Empire demande de nouveau, « quel est ton prix ? ».

Le Joint Special Operations Command a trouvé son ennemi rêvé parmi les membres d’Al-Qaïda, il peut donc continuer la série des tortures, celles des informations et pour finir celle des raids. A la fin, seul le hasard de Cournot triomphe et les couilles arrachées d’un chahid ne comptent pas plus que la série des sorcières exorcisées sur les bûchers. John et ses potes ont fait du bon boulot, bien qu’un peu répétitif, Rachid et Samir aussi, ils viennent de faire sauter un hôpital, le Command Post of the Future n’a plus qu’à cartographier la zone.

« Au moment où les nations de la région s’engageaient sur la voie des réformes économiques, de l’allégement des tensions ethniques et de l’élargissement de la société civile, Belgrade semblait prendre un malin plaisir à aller en sens contraire. Pas étonnant que l’OTAN et la Yougoslavie aient fini par entrer en collision. La meilleure explication de la guerre de l’OTAN réside dans la résistance de la Yougoslavie à la réforme économique et politique et non dans les mauvais traitements infligés aux albanais du Kosovo » car les mauvais traitements ne sont pas incompatibles avec les lois du marché. Selon certaines modalités et conditions, elles en sont même un adjuvant suffisant et nécessaire.

L’ennemi de l’Empire, c’était le partisan chtonien et/ou le révolutionnaire marxiste-ubiquiste. La déterritorialisation et son processus accéléré ont abattu le premier et rendu le second obsolète. L’irrégulier se bat en jonction avec une communauté inavouée parce que sans substance ni prédicat. La Terre et l’avenir lui ont été soustraits, reste le dégoût. La querelle des valeurs n’est plus, la guerre fait rage autour de normes indécises qui tanguent entre le fait et le droit. Les Etats-Unis, le Canada, Israël, pour ne causer que des Etats dits démocratiques autorisent la torture et l’espionnage illimité de leurs ressortissants, toujours suspects de virer leur cuti car manipuler un criminel, un voyou voire un terroriste est dans l’ordre des choses policières mais détecter le devenir-ennemi d’un dividuel ou l’émergence d’une coalition ressort d’une autre logique.

Dès lors, les impériaux ne déploient pas leur force en vue d’une conquête, d’une administration fiscale et d’une mise en valeur marchande des territoires, ils génèrent des réseaux et des clients. Ils forment des forces de sécurité locale, cooptent des seigneurs de la guerre, établissent une base logistique et laissent émerger quelques segments d’HUMINT qui sont le complément de l’œil absolu et planétaire. Un chiasme  s’ouvre parmi le dispositif impérial. L’ordre exécutif AQ EXORD permet au Joint Special Operations Command de mener des opérations dans une vingtaine de pays en attendant le monde entier et, depuis 2008, la CIA rénovée est adossée aux bombardements sans pilotes des drones. Le Princeps de la Cosmopolis ne demande pas la destruction de l’ennemi présumé, les braves gars d’Al-Qaïda. Il ordonne d’en user jusqu’à la moelle la force fantomale et réactive, de transformer la chaîne terroriste number one en levier d’une opération plus large de prise de contrôle de régions entières, contrôle qui se désigne du nom de Partenariat.

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Il existe donc un partenariat trans-saharien et des bases de drones aux Seychelles voire des réseaux glocaux comme celui d’Africom. Il est toujours possible de recruter par dizaines de milliers des miliciens choisis parmi les réfractaires supposés puis de les laisser en butte aux mesures répressives de leurs ennemis locaux, eux-mêmes cooptés. La scissiparité de la lutte armée en factions rivales est un réservoir sans fin de membres des escadrons de la mort, qu’ils soient policiers ou terroristes. De l’armée argentine ou mexicaine au state-building irakien et afghan, la logique est imparable. Dès lors qu’une armée a pour cible un supposé ennemi intérieur, elle perd sa discipline, se corrompt, gère des archipels concentrationnaires où elle transforme une partie de ses personnels en tortionnaires, monte des coups foireux et des opérations d’intoxication à tiroirs et finit par se révéler incapable de mener une véritable guerre et d’accomplir sa mission usuelle, la protection des intérêts d’un peuple souverain. Cette logique là est parfaitement fractale, elle révèle le fonctionnement réel de l’Empire.

 L’état d’exception et la loi martiale se confondent. Voici le bilan tiré de l’opération Phoenix lancée par les Etats-Unis, au Vietnam, « s’appuyant sur une structure décentralisée répliquant celle du Vietcong, reposant essentiellement sur les milices rurales encadrées par la CIA ou les forces spéciales, Phoenix est responsable de la neutralisation de près de 80 mille cadres de l’insurrection entre 1968 et 1972. Accusé d’être un programme d’assassinats ou de reposer sur la sous-traitance à des mercenaires ou à des éléments incontrôlables, il semble bien au contraire que Phoenix soit une illustration de l’usage sélectif de la force. Non seulement la force militaire (bien que seuls un tiers des cadres neutralisés aient été tués au combat) mais également la coercition judiciaire (car la neutralisation s’opère dans le cadre de la loi). Du reste, en dépit des dérives, la qualité du renseignement obtenu explique le rôle majeur joué par Phoenix dans la désorganisation du Vietcong ». Ce qui revient à dire que Phoenix est un modèle et que la torture, même déléguée à des mercenaires ou à des « éléments incontrôlables » est une composante majeure de la loi impériale. Bien entendu, ce modèle peut emprunter au relativisme des études anthropologiques et réunir, comme dans le programme Human Terrain System, des officiers de renseignements, des spécialistes de l’action militaro-civile et des universitaires qui pourront, à l’instar des médecins, s’intégrer aux équipes pluridisciplinaires engagées dans les mises en condition et interrogatoires des cadres d’une insurrection quelconque.

Déjà le dispositif militaro-urbain reçoit plus de crédits qu’une quelconque antenne universitaire. Debord ou Deleuze font partie des références galonnées si bien que les armes de la critique ont viré vers la simple critique des usages les plus efficients des armes. L’armée disposée en de multiples nodes forme un essaim ou un nuage et elle agit comme le marché autorégulé dans la théorie d’Hayek. Les multiples attracteurs lui dictent ses objets d’étude et lui permettent de corriger ses erreurs. Il ne s’agit pas de gagner, juste de trouver à se poser sur un plateau éphémère, le meilleur des états possible du système (rebaptisé réseau). Avec cette particularité que l’objet d’étude en question doit être détruit ou ramené au simple bruit, une friction maîtrisable.

Une telle modalité articule la colonne d’airain de l’Etat et la machine de guerre. Celle-ci agit comme le dehors fascisant de l’ordre constitutionnel libéral global. Le destin d’Ariel Sharon en est un parfait résumé. Responsable de l’unité 101, il s’était fait une spécialité des raids punitifs et des assassinats de palestiniens considérés comme des ennemis à abattre sans distinction. Il fut aussi responsable de la campagne contre-insurrectionnelle de 1971-1972 dans Gaza et des tentatives qu’il fit de réduire la pression démographique de la zone via un accord d’émigration avec le Paraguay ou la simple déportation des bédouins, reconfigurant le théâtre d’opérations à coups de bulldozers, de liquidations ciblées, d’infiltrations et de mouchards. Chef de guerre, on lui attribue un rôle essentiel en 1973 comme en 1982. Enfin chef d’Etat, il sera conduit à retirer Gaza de la carte d’Eretz Israël avant de mourir débranché par les médecins de Tsahal. On lui reproche encore Sabra et Chatila comme si ce massacre perpétré par les phalanges libanaises lui revenait. Il lui revient bien des choses mais pas celle-ci.

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Il lui revient notamment d’avoir démontré par l’exemple que n’importe quel camp de réfugiés peut être investi et nettoyé à tout moment. Les pauvres resteront ce qu’ils sont, le continent noir du capitalisme mais le message envoyé est clair, ils sont vulnérables et leur promiscuité n’est un rempart pour personne. De plus, aucune larme ne sera versé.

« Notre déplacement à travers les immeubles repousse les insurgés dans les rues ou les allées, où nous les pourchassons ». Pauvres lapins affolés. « Ils doivent payer le prix fort. Tous les matins en se réveillant, ils doivent découvrir que dix à douze des leurs ont été tués, sans savoir ce qui s’est passé. A vous d’être créatifs, efficaces, ingénieux ». La tactique vaut pour un homme comme pour des dizaines de milliers. On coupe l’électricité, l’eau et le téléphone. On poste des snipers et des centres d’observation, mobiles ou fixes. On délimite une zone de sécurité. Personne n’entre ou ne sort. La traque commence. Les dégâts collatéraux sont légion mais ils sont divulgués en différé, le temps de préparer les mouchoirs et les communiqués.

Il faut porter la guerre dans l’Intime, non pas que la guerre n’ait jamais convoqué l’intime ni effranger celui-ci, mais la guerre en question est comme extraite du film Brazil, on meurt déchiqueté par une bombe dans un bureau ou un restaurant, à table ou dans son lit. On contemple un trou béant dans son mur ou son plafond, on nettoie quand c’est possible mais le niveau de merde monte toujours, c’est ce niveau là, ce lent niveau d’asphyxie que recherche l’assaillant impérial. Il ne te restera plus qu’à te soumettre ou à mourir. Telle est l’alternative.

Une palestinienne disait que les soldats ressemblaient à des insectes géants vus de près, c’est-à-dire autour de la table du salon. Encore une référence cinématographique, Starship trooper, cette fois-ci. Le story telling a gagné le combat et la mise à mort. Un parpaing se détruit à la masse, un mur de béton, à l’explosif, c’est une simple question de matériau. Quelques radars à ondes à large spectre, des cartouches de 7,62 mm perforant le bois, la brique ou la terre battue, enfin des grenades incapacitantes font le reste. Les impériaux dans leur phases de liquidation apprennent à leurs soldats à tuer en toute impunité car seul l’objectif compte. « Je veux dix morts par jour dans chacune des zones du commandement régional », comme un commissaire dirait, « je veux dix arrestations par jour, démerdez-vous ». « Les militaires commençaient à raisonner comme des criminels, des tueurs en série. Ils collectent autant de renseignements que possible sur les individus appartenant à des organisations ennemies, leur apparence physique, leur voix, leurs habitudes comme des tueurs à gages professionnels. Au moment où ils pénètrent dans la zone, ils savent exactement où aller chercher leurs cibles et il ne leur reste plus qu’à les liquider ».

 La guerre en milieu urbain a atteint sa phase réflexive, post-moderne. Il faut déconstruire à la manière d’un architecte les fonctions des rues, des places, des immeubles, des appartements, des pièces. Dans les faits, c’est toute la surface bâtie qui se liquéfie et se transforme en une immense décharge après le combat. Décharge qu’il faudra bien réhabiliter un peu comme le Beyrouth du temps de feu Hariri.

 La guerre n’est plus l’affrontement de deux volontés mais une machine désirante donc productive. Il faut stimuler la prolifération de menaces. Le moyen le plus efficace de la combattre est de contribuer à son actualisation afin que l’ennemi ne soit plus informe. Ainsi la guerre devient si délicieusement expérimentale du point de vue formel qu’elle ne résout en aucune manière un conflit dialectique mais suscite une réponse immédiate et totale. La guerre n’est plus un art, c’est un happening.

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La stratégie est la simple mise en intrigue d’une nébuleuse de raids qui dessinent le portrait de l’ennemi et lui confère une rationalité et une unité qu’il n’avait pas. Compter pour un, à l’échelle stratégique, une multitude de foyers de réfraction serait donc la tâche tactique dévolue aux différents nodes d’action qui agissent en monades. Et lorsque les insurgés forment un môle, il faut démolir et recomposer l’espace tactique selon des axes de pénétration qui permettent la mobilité des chars et des bulldozers.

Cosmopolis est un vaste camp-champ de bataille en sursis. Il faut des murs pour filtrer, il faut des murs comme point d’appui. Si Elbit construit des murs en Cisjordanie et sur le rio Grande, si l’Arabie Saoudite en édifie deux sur les frontières yéménite et irakienne, si l’Afrique du sud est une peau de léopard qui laisse s’enfoncer derrière son mur électrifié le Zimbabwe dans la putréfaction, le hasard n’y est pour rien. Les murs surgissent comme une poussée de champignons après la pluie et ils surgissent comme seuils et enclaves. D’un côté le programme Nexus destiné à franchir rapidement les aéroports étasuniens, de l’autre les gated communities et autres barrières. Une architecture du malaise scénographie l’état d’exception permanent et la mobilisation des miliciens pour une sécurité enfin totale et jamais totalement atteinte.

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Comme le disait un ancien marines, « ils construisent ce mur pour épater la galerie, pour que les américains, en le voyant, s’écrient ‘’ah ouais génial, ça va les arrêter » », ça arrêtera peut-être un gringo bien gras abruti par la télé. Mais un gars d’Oaxaca, un gars qui a la dalle et qui veut du boulot, ça l’arrêtera pas. C’est comme mettre un sparadrap sur une saloperie de plaie ouverte. Du pipeau ».


Responses

  1. C’est

    votre

    meilleur texte.

    Sans déconner. Je m’inquiétais pour l’absence, mais je comprends mieux.
    Merci.

  2. Merci à vous Ag

  3. D’accord avec Ag: excellentissime texte, Memento.

    Mais « l’Empire » mérite t’il encore cette dénomination?
    J’ai la très désagréable sensation que cet « Empire » n’a plus rien de commun avec ce qui fut autrefois appelé « Empire »;
    Autrefois, la guerre et la paix comme « volonté et représentation » et non simple conséquences d’un calcul optimal, calcul dont le « Marché » mime de n’être qu’une simple conséquence « objective » ; existence de mythes, fondateurs et vecteurs des vies et des morts , « mythes » n’étant pas, dans ce cas , synonyme de « foutaise » ; acceptation de l’existence du Temps, et non d’une Eternité figée; désirs et jouissance; dignité individuelle attachée au fait de devenir, le cas échéant, membre de l’Empire ( ex: citoyen romain), et non clonisation des conquis.
    L’ « Empire » américain me parait sortir du même moule que les Empires mortifères du 20e siècle ( empires nazi et communistes)

  4. Suggestion: à la Mac Luhan ?

  5. Pour tenter d’illustrer, à titre de symptôme, les justifications morales d’un zélateur de l’Empire « ancienne mode « vs « nouvelle mode », voici quelques propos glanés sur un site assez connu ( Daniel Pipes):

    « Londres a équilibré des éléments hostiles et a encouragé le libre-échange mais il lui a manqué l’approche dictée par des principes, humanitaires, idéaliste que l’on trouve dans la politique étrangère américaine
    C’est pourquoi les non Américains devraient eux aussi promouvoir les intérêts américains »

  6. Entre l’Empire actuel et l’empire romain, on est dans une simple homonymie, l’empire actuel est l’héritier de l’Empire britannique. Ce qu’affirme Daniel Pipes est un peu douteux, il n’a jamais manqué à l’Empire britannique une sorte d’arrimage humanitaire. Seulement cet arrimage comme l’actuel était à double détente et avait comme moteur le libre-échange. D’un côté, le racialisme impérial qu’explore Hannah Arendt dans les origines du totalitarisme (ce qui va donner le destin manifeste de la race anglo-saxonne chez les nord-américains), de l’autre l’abolitionnisme sur lequel la marine britannique s’appuie pour imposer une sorte de droit de police maritime tout azimut. L’impérialisme calviniste est donc un Janus en acte avec sa face de gauche et sa face de droite mais le moteur perpétuel du marché est son combustible ainsi que le triomphe d’une oligarchie vénale qui se prend pour une aristocratie


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