Publié par : Memento Mouloud | mai 19, 2014

Socialisme franco-tropical et corruption : le cas antillais

C’est  un système vieux de quinze ans qui est en train de vaciller. Son effondrement menace d’emporter des universitaires, des responsables politiques locaux et n’épargnera pas l’État qui a choisi de fermer pudiquement les yeux durant toutes ces années. À l’université des Antilles et de la Guyane s’est développé un impressionnant système de détournement de fonds sans que, jusqu’à ces derniers mois, personne trouve rien à redire. À tous les niveaux ou presque, les autorités concernées ont failli. Aujourd’hui, après plus d’une décennie où les alertes n’ont pourtant pas manqué, le système semble se lézarder.

Depuis quelques années, un laboratoire de l’université, le Ceregmia (centre d’études et de recherche en économie, gestion et informatique appliquée), créé en 1986 et rattaché à l’UFR de sciences juridique et économique de la Martinique, s’est mis à solliciter avec succès des financements européens.

À partir de 2009, neuf conventions sont passées par ce laboratoire avec le fonds européen de développement régional (FEDER). Cinq dépassent les 1,5 million d’euros. Les effectifs du Ceregmia, dirigé depuis l’origine par l’économiste Fred Célimène, ont triplé depuis cette date et ses recettes ont explosé passant de 182 684 euros en 2007 à 3,2 millions d’euros en 2010. Un dynamisme remarquable pour un labo dont le budget dépend aujourd’hui à 85 % de fonds européens.

Pour un programme dévolu à la mutualisation administrative et pédagogique dans la Caraïbe, le laboratoire présente de faramineuses dépenses d’électricité (plusieurs milliers d’euros), de climatisation (plusieurs fois plus de 4 000 euros rien que pour l’année 2011), une facture de 19 026 euros « d’accessoires et pièces automobiles » en date du 31 octobre 2011, une autre d’« implémentation éolienne », de 4 068 euros en novembre 2011, d’« abattage d’arbres », etc. Ernst & Young, dans son rapport, avait aussi relevé une facture de plus de 30 000 euros d’« équipement audiovisuel » jugée par le cabinet à 98 % inéligible. Et que dire de la facture de 651 euros pour « achats divers » au magasin « Nice looking » ?

Dans le même ordre d’idées, existe un contrat de 82 000 euros, conclu par le laboratoire en octobre 2009, toujours sans appel d’offres et avec une société de conseil, Pro service, dont la gérante et unique salariée est une doctorante de Fred Célimène. Le montant du contrat, dont l’objet est d’assurer « les relations internationales de l’Euro institut caribéen », s’accompagne de factures s’élevant au total à 165 000 euros.

Le plus sidérant dans ce dossier est sans doute que ce système aurait pu perdurer si la nouvelle présidente, alors doyenne de la faculté des lettres, Corinne Mencé Caster, élue en janvier 2013 sur le fil et presque par surprise, n’avait décidé de se mêler, contrairement à ses prédécesseurs, des finances de l’université. Après s’être étonnée de l’étrange fonctionnement du Ceregmia – qui la court-circuitait systématiquement auprès des pouvoirs publics – et des nombreuses irrégularités comptables autour de ce laboratoire, elle décide de ne pas renouveler dans leurs fonctions le directeur général des services (DGS) et l’agent comptable. « Je me suis aperçue qu’ils transgressaient systématiquement mes consignes », raconte-t-elle.

Dans un mail en date du 22 octobre 2013, adressé à un agent comptable et envoyé en copie à la présidente, Fred Célimène, qui s’irrite qu’on lui demande des précisions sur certaines de ses opérations,  assène : « Je sais bien que votre chef a des consignes. Sauf qu’elle doit savoir que j’en suis à mon 12e agent comptable et qu’ils sont tous partis en mauvais état… Bien cordialement ! » Un courrier pour le moins inquiétant alors qu’au sein de l’université personne n’a oublié le suicide d’un agent comptable en 2001, au moment où un premier rapport de la Cour des comptes avait déjà commencé à pointer du doigt les dérives du laboratoire.

Quel rôle a joué dans ce dossier le député du Parti progressiste martiniquais (il siège au groupe socialiste à l’Assemblée) et président de la région Martinique, Serge Letchimy ? Quand la région Guadeloupe, autorité de gestion pour les projets du programme « Interreg IV », décide de déprogrammer trois conventions passées avec le FEDER, en mars 2011, constatant d’importantes irrégularités, Serge Letchimy mène un intense lobbying auprès de Victorin Lurel, alors président socialiste du conseil régional de Guadeloupe pour que les projets soient reprogrammés. Ce qui sera fait.

Au niveau de l’État, comment ne pas s’interroger également sur les raisons pour lesquelles les multiples signaux d’alarmes, de la Cour des comptes, de l’inspection générale, sont restés si longtemps sans réponse. Le rapport de la Cour des comptes de 2006, qui pointait « des situations appelant des sanctions, sinon de sévères correctifs », est resté lettre morte. Après le rapport au vitriol de janvier 2013, le préfet de la région Martinique, qui représente l’État, va mettre un an avant de déclencher une procédure de contrôle sur trois conventions FEDER. Le ministère missionne l’IGAENR, là encore un an après… Un empressement tout relatif qui a sans doute laissé le temps à certaines pièces de disparaître.

En 1998, la présidente de l’UAG de l’époque, Jacqueline Abaul, s’alarme des dysfonctionnements dans la gestion de son établissement et lance un processus interne de clarification des comptes. Elle remet également un rapport « en mains propres » à Christian Forestier qui vient d’être nommé directeur de cabinet de Jack Lang pour lui signaler ses doutes autour du fonctionnement du Ceregmia. La seule suite concrète donnée à ce rapport par Christian Forestier, qui n’en a « aucun souvenir », est qu’il nomme Mme Abaul rectrice à Caen en 2001. « Le départ précipité de la présidente Abaul a eu pour conséquence d’interrompre le processus qui était engagé (…) Dès lors la situation du Ceregmia a évolué dans des conditions qui sont loin d’être satisfaisantes », note sèchement la Cour des comptes dans son rapport de 2006.

Mediapart


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