Publié par : Memento Mouloud | juin 11, 2014

Le combat des (petits-bourgeois) intermittents pour le maintien de l’assujettissement

Les intermittents du spectacle bénéficient depuis 1936 d’une couverture particulière liée au caractère « intermittent » de leur profession (embauchés pendant de courtes durées ponctuées de périodes de chômage : quatre mois pour la création d’une pièce de théâtre, six semaines pour le tournage d’un film). Le régime de l’intermittence permet ainsi une embauche en contrat à durée déterminée dit d’usage. Contrairement au CDD classique, le contrat peut être de très courte durée et être renouvelé sans limite durant plusieurs années.

Il s’agit donc d’une subvention étatique à l’industrie du spectacle et de la reconnaissance du statut de petite-bourgeoisie et non de prolétaire octroyé à l’ensemble des salariés de ce secteur stratégique dans la production permanente de l’oubli et de la défection stratégique.

Entre deux contrats, un intermittent est indemnisé par l’assurance-chômage. Au départ, ce régime était réservé aux techniciens de l’industrie du cinéma, avant d’être élargi au secteur très flou et en expansion où l’art et la propagande ainsi que les rituels de marché se mélangent, s’agencent et se métissent : audiovisuel, cinéma, musique, spectacle vivant, tout y passe. Dans le monde de la télévision, c’est d’ailleurs devenu une norme. Ces « permittents » seraient 4 % selon l’Unedic et jusqu’à 15 % selon la Cour des comptes.

En travaillant 507 heures en dix mois (dix mois et demi pour les artistes) les salariés du secteur artistique et audiovisuel décrochent le sésame pour entrer dans le régime des intermittents : 243 jours d’indemnités, calculées en fonction du salaire et du nombre d’heures réellement effectuées. En 2011, ils étaient 50 556 techniciens et 58 102 artistes à en bénéficier. L’indemnité moyenne journalière est de 54 euros pour les artistes et de 64 euros pour les techniciens, quand un chômeur « classique » touche en moyenne 37 euros par jour.

On constate donc qu’une rétrocession de la plus-value et une sorte de capital-temps sont offerts aux salariés du spectacle au titre de leur appartenance à la petite-bourgeoisie.

Quand un intermittent déclare le nombre de jours travaillés dans un mois, les Assedic multiplient ce nombre par 1,4 (pour englober les week-ends) et versent des indemnités pour les jours restants. Selon des chiffres rassemblés par Télérama qui excluent les versements dits au black, les techniciens gagnent en moyenne 31 000 euros par an (dont 37 % versés par les Assedic), contre 24 000 euros pour les artistes (51 % étant versés par les Assedic). Dans tous les cas n’importe quel employé du spectacle gagne autant ou plus qu’un enseignant en moyenne. Plus qu’un enseignant ignare mais aussi plus qu’un enseignant cultivé.

Quelle que soit la réalité de la santé financière du secteur, tous les intermittents peuvent témoigner des arrangements pas franchement légaux de leurs employeurs. « Pour beaucoup de boîtes, c’est un acquis de ne pas payer les heures supplémentaires, alors qu’on bosse très souvent plus de 12 heures par jour », raconte Nicolas qui doit penser qu’il est le seul salarié sur terre à qui les heures sup’ ne sont pas versées. François, lui, décrit d’autres habitudes prises par les sociétés de traite auxquelles les sociétés de production ou les chaînes font appel pour leur « fournir » des intermittents :« Il est souvent “convenu” que les heures sup ne sont payées qu’à partir de la cinquième. Alors que le forfait journalier est censé ne pas dépasser 8 heures… Autre grand classique, mais pas pour les sociétés les plus connues : on te paye tout ou partie au black. »

La plus grosse cohorte des intermittents travaillant pour la télé se trouve dans les sociétés de production, ou parmi les prestataires techniques qu’elles emploient. Ainsi, selon un article de novembre 2012 de Marianne, Endemol, le plus gros producteur d’« émissions de flux » en France avec 850 heures de programmes chaque année (Secret Story, Les enfants de la télé…), employait en 2011 215 intermittents, pour 95 CDI. En moyenne, les non permanents occuperaient les deux tiers des postes dans les sociétés d’abêtissement collectif.

Ce qu’Edwy Plenel appelle une richesse commune.

Le député Jean-Patrick Gille vient donc d’être nommé par Manuel Valls pour assurer un rôle de médiateur dans le dossier des intermittents du spectacle. Il fut partisan de la sortie du nucléaire. Il fonda la «Nouvelle Gauche» avec Benoît Hamon. Il a aussi présenté à l’Assemblée un rapport très détaillé sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques. Il est donc le prototype parfait du clown progressiste.

Pour les prolétaires, en particulier les intérimaires, aucun médiateur n’a été nommé. Le patronat peut bien les enculer, c’est devenu absolument prosaïque, business as usual. Il s’agit pour le gouvernement d’essayer de sauver la saison des festivals, ce moment intense de valorisation des territoires et de lustration de la bourgeoisie patrimoniale, la seule véritable bourgeoisie française véritablement légitime pour tous les politiques. D’un autre côté, ce brave rocardien de Michel Sapin avait agréé la convention Unedic, au cœur du conflit actuel et qui, si elle est appliquée, va dégrader les conditions de vie de très nombreux travailleurs précaires comme si une énième réforme ne voulait pas dire depuis 1982, un plongeon de plus.

Les pseudo-partenaires antisociaux avaient jusqu’à fin mars 2014 pour négocier de nouvelles règles dans un contexte de chômage record et de déficit de l’Unedic (20 milliards), l’organisme gestionnaire de l’assurance-chômage. En cas d’échec, l’État reprenait la main. Le texte final que la CGT (qui n’a jamais signé de son histoire une convention d’assurance-chômage même quand le régime n’était pas déficitaire) et la CFE-CGC (furieuse que les cadres chômeurs soient mis à mal) ont refusé de parapher s’appuie sur un nouveau système de « droits rechargeables ».

Pour ce qui concerne les 112 000 intermittents du spectacle, le patronat voulait en finir avec leur régime spécifique, en supprimant les annexes 8 (techniciens) et 10 (artistes). Le cumul salaire-allocations sera désormais plafonné à 5 475 euros brut par mois et un « différé » d’indemnisation est mis en place, pendant lequel les intermittents devront attendre pour toucher leurs allocations, ce qui frappera 48 % d’entre eux contre 9 % actuellement. Les cotisations sur leurs salaires vont passer de 10,8 % à 12,8 % (8 % côté employeurs, 4,8 % côté salariés), soit des cotisations deux fois plus élevées que dans le régime général. Cette disposition existait déjà mais n’était pas appliquée. Ces économies et recettes représenteront 165 millions sur 800 millions d’euros.

Dans les faits, le patronat en particulier et la droite en général savourent une jouissance bien particulière, humilier une fraction de la petite-bourgeoisie qu’elles tiennent pour acquise à la gauche car de la petite-bourgeoisie on peut attendre des tournants qui n’ont rien de bas et d’honteux alors que du prolétariat on ne peut rien attendre de dangereux, il suit puisque toutes ses forces ont été démantelées.

Aujourd’hui, le clown progressiste et néanmoins médiateur soutient la proposition de François Rebsamen-Michel Sapin d’agréer la convention. Certains comme le MEDEF, la CGPME, l’UPA, la CFDT, la CFTC, FO, ou le Ministère du travail estiment qu’elle est issue d’un processus légitime. D’autres comme la CGT Spectacle, plusieurs coordinations d’intermittents et de précaires, SUD TAS, UNAS CGT, SNU TEF, des personnalités du SYNDEAC, des associations, des parlementaires, des responsables politiques, ont exprimé leur désaccord avec la façon dont ont été conduites les discussions.

À Montpellier (Hérault), le personnel salarié et les équipes artistiques, parmi les plus mobilisés, ont reconduit la grève qui paralyse le 28e Printemps des comédiens depuis son ouverture, mettant en péril sa santé financière. Leur action a fait tache d’huile. La menace de grève pèse sur le festival d’Anjou (Maine-et-Loire) qui s’ouvre ce mardi soir avec Molière malgré moi, interprété par Francis Perrin. D’autres annonces de grève ont déjà été décidées à Thionville, Boulogne-sur-Mer, Toulouse. À Besançon, des intermittents ont coupé le courant chez Pôle Emploi. À Paris, samedi soir, des intermittents ont occupé brièvement l’Opéra Bastille, retardant la représentation de La Traviata.

Le peuple s’en fout car le Mundial commence par Brésil-Croatie, en revanche les petits-bourgeois ne vont pas être à la noce et d’autres se demandent si la valorisation de l’image de la ville et/ou région n’est pas en péril, entraînant à la baisse les prix de l’immobilier et le reste de la captation de plus-value. Les grèves annoncent-elles un appauvrissement ?

Assemblées générales, débrayages, prises de parole, pétitions comme celle de la Société des réalisateurs de films (SRF, qui organise la Quinzaine des réalisateurs de Cannes) signée par 150 cinéastes insurgés dont Pascale Ferran, Jean-Pierre Darroussin, Robert Guédiguian, Michel Hazanavicius. Après quelques coups d’éclat (occupation de l’Opéra Garnier et du Carreau du Temple à Paris en mars, du Journal de 20 heures de France 2 le 8 avril, de la cérémonie des Molières le 2 juin, les intermittents, soutenus par le monde révolutionnaire du spectacle, accentuent un peu plus au fil des jours la pression sur l’exécutif, en particulier sur le ministre du travail François Rebsamen afin qu’il ne valide pas la très contestée nouvelle convention d’assurance-chômage signée par les partenaires sociaux le 22 mars dernier, en hommage à Cohn-Bendit, ce vieux Dany. Le monde révolutionnaire du spectacle veut être pris au sérieux, au même titre que les pigeons. Il veut défendre son droit à détourner une partie de la plus-value, le plus souvent pour fabriquer de la merde mais de la merde dite culturelle.

Les intermittents jouent le dernier quart d’heure puisque la convention chômage qui instaure de nouvelles règles d’indemnisation doit être examinée le 18 juin par le Conseil national de l’emploi, avant une signature dans la dernière semaine de juin par le ministre du travail. « Si le texte est signé, je ne sais pas ce qui se passera sur les festivals d’été. C’est ce qui s’est passé en 2003. Il risque d’y avoir une colère de plus en plus grande », avertit Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle-Chantage, dont le syndicat assigne même en justice les six signataires de la convention.

« Au-delà du spectacle, la convention assurance-chômage du 14 mai issue de l’ANI du 22 mars est une catastrophe pour les droits de tous les chômeurs – travailleurs précaires, intérimaires, et même cadres licenciés après cinquante ans par exemple – qui vont subir des économies de deux milliards sur les trois prochaines années, deux milliards qui font partie des cinquante milliards du plan d’austérité: c’est donc aux chômeurs de payer deux fois pour la crise pendant qu’on allège les cotisations des entreprises, et sans contrepartie réelle. Si les artistes et techniciens du spectacle sont si mobilisés, c’est qu’en plus d’être traités de « privilégiés » et de subir pourtant une forte précarité – le revenu salarial moyen est de moins de 9000€ annuel selon le rapport Gille justement –, ils prennent de plein fouet le chômage dû aux baisses de budgets publics dans la culture et vont encore souffrir d’une baisse des droits sociaux »

Et la harangue de Danis Gravouil de se perdre sur une feinte de Benzema.

La Parisienne libérée / Mediapart / BAM


Responses

  1. Votre note de synthèse est très intéressante.
    Toutefois, permettez-moi d’ajouter ceci :
    tout statut intéressant suscite des vocations.
    Opérant dans le cadre d’un projet de recherche ESPRIT, nous dûmes produire un CD élégant de synthèse de nos travaux. Pour ce faire,j’ai pris contact avec une petite société afin de sous-traiter le job.
    Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que 12/13 des membres de cette micro-compagnie avaient le statut d’intermittent. Un dessin ?

  2. Evidemment René, pour moi petit-bourgeois, salarié ou non, n’est pas une insulte, c’est un statut. Je constate, malheureusement, que les petits-bourgeois en question, ont souvent honte de leur statut et prétendent se légitimer en plus prolétaire que moi tu meurs ou en Aäaartiiiiste à la valeur incommensurable. A mon avis, ils commettent une erreur. Il faut se défendre en tant que tel

  3. « les techniciens gagnent en moyenne 31 000 euros par an (dont 37 % versés par les Assedic), contre 24 000 euros pour les artistes (51 % étant versés par les Assedic). Dans tous les cas n’importe quel employé du spectacle gagne autant ou plus qu’un enseignant en moyenne. Plus qu’un enseignant ignare mais aussi plus qu’un enseignant cultivé. »

    Putain, plus qu’un flic aussi…Enculés !

  4. Mais moins qu’un cheminot rejouant la Bête humaine à chaque « mouvement social » pour le maintien du service dit public

    Magnifique, Hippocrate mais le théâtre (natya) est, pour les indiens, la forme la plus achevée de la poésie (kavya), à mon avis ce qui se rapproche le plus du théâtre antique tel qu’il était ritualisé, il suffit de noter l’insistance mise par Platon dans son panégyrique sur la danse

  5. tiens,hier soir ,le festivoche d’avignasse a été ,je vous le donne en cent , en mille, oui , annulé ! (rien à voir avec l’anus)
    trop dommage pour olivier py qui déclarait « si le FN (f comme fachysse ,n comme nazi) s’installe à avignasse , j’en sort le festivoche »…..
    son aktion politik a été entendue par les bons bourgeois avignassais mais , las! les artistes ont suivi le mouvement….

    pour ce qui est de l’eau lustrale de la culture ( sans faire mon kouchner , culture et culte , y a comme une parenté) , elle est répandue à foison sur ces mêmes bourgeois
    savez vous à combien est subventionné une place d’opéra montée par ce même olivier py ?
    et une place de concert de rap ?
    y a pas photo , hein
    j’essaierai de jamais oublier cette vision désopilante d’artistes nus sur la grand’ scène du palais des papes ,il y a bien 10 ou 12 ans , juchés sur des urinals et grognant en se torturant la vessie pour en exprimer qui quelques gouttes , qui un jet franc et dru….
    ou l’enfer de dante par roméo castelluchi, avec son grimpeur sur la façade du palais ( qui n’en demandait pas tant ) et son néon clignotant avec la farandole des figurants autour…..
    pas que j’y sois allé ,hein, j’ai suivi à la téloche sur arte ( oui, y en a qui suivent le tour, d’autres le loft , moive à l’époque c’était avignasse…..aujourd’hui , c’est plus rien …..avec la calvitie vient enfin la sagesse )
    vous allez me reprocher de mettre sur le même pied l’opéra , le thiâtre et le rap….
    que nenni !
    celui qui les met sur le même plan, c’est fréderic martel , dans son magazine hebdomadaire sur vronze cul (« masse critique » le nommait il , avant , le magazine des industries culturelles ….il en a changé le nom , mais c’est toujours la même merde)


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