Publié par : Memento Mouloud | juin 11, 2014

Volte face : Welcome to New York vu par le loup de Wall Street et le contraire

 

 

Comment le loup de Wall Street éclaire l’affaire DSK vue par Abel Ferrara et comment l’affaire DSK prend un air parfois baudelairien du fait même de ce prisme déformant, c’est ce qu’il est possible de démontrer en peu de phrases.

Le film d’Abel Ferrara est un film simple qui s’organise en 5 séries : la série pouvoir-argent, la série des femmes, la série noirs-blancs, la série métaphysique-spirituelle, la série anglais-français-épuisement des langues humaines. Une question, la même, traverse les deux films, qu’est-ce qui sauve de l’ennui ? Aussi les deux films ont une vocation sotériologique, à quel prix fixe-t-on le salut ?

Dans le film d’Abel Ferrara, le pouvoir et l’argent tournent autour de Simone, la femme juive et très riche de Depardieu-DSK. DSK se demande qu’est-ce que c’est que d’être riche, vraiment riche, qu’est-ce que c’est que d’avoir le pouvoir et de tenir la justice entre ses mains et tous les verdicts dans une mallette ? Scorsese affirme tout autre chose, le pouvoir et l’argent sont liés mais ils reposent sur le vide, la crédulité, le boniment et le rêve. L’Amérique est le pays du pouvoir parce qu’il est le pays du rêve et que ce rêve finit par se fracasser, parce que tout rêveur, un jour ou l’autre se heurte à une limite.

Pour le rêve de Simone, c’est la mauvaise habitude prise par son mari de se branler sur la bouche de n’importe quelle femme. Pour le loup-Di Caprio c’est un simple flic du FBI et des potes débiles, c’est aussi la nécessaire corruption de l’amitié. Le film de Ferrara ne connaît pas l’amitié. Les camarades de partouze de DSK ne sont pas des amis mais des employés ou des sortes de DJ du cul. Les camarades de partouze du loup de Wall Street sont d’autres loups, car les loups et les agneaux ne dorment pas ensemble sans conséquence. Les loups bouffent les agneaux mais les loups se déchirent pour la suprématie.

Parmi les femmes de DSK, les unes se servent de Depardieu comme instrument (Simone), les autres lui servent de cavité à sperme et de spectacle tarifé, certaines sont des proies qui s’échappent, une seule est lumineuse. Elle est belle et noire, filles de Jérusalem. L’amour et son cantique existent Devereaux-Depardieu les a rencontrés. Parmi les femmes du loup, toutes lui servent de support à l’exception de sa première femme, l’amour n’a pas de place dans le rêve parce que l’amour est ennuyeux, parce que l’amour finit en institution de mariage et que l’institution est mensongère. Quand Di Caprio vante à son père, Mad Max, le corps entièrement lisse des putes qu’il soumet, il omet d’évoquer l’exception, la maîtresse sadique qui lui retire un cierge allumé de son trou du cul et dont il répète, au matin, le prénom, Venice. Arracher au corps quelque chose, le pousser, le détruire, le cabrer, l’alimenter en furie, finalement se démembrer est beaucoup plus puissant qu’aimer. Aimer est une perte, la perte de celui qu’on n’est plus. Entre Dionysos et le Christ, le loup a choisi la première branche de l’alternative. La seconde le guette.

La série blancs-noirs traverse tout le film de Ferrara, elle est absente de celui de Scorsese. Ferrara a voulu son œuvre édifiante. La fausse Nafissatou Diallo est ainsi filmée hagarde et perdue, jamais riche et installée, comme la vraie, celle d’aujourd’hui. On rencontre des avocats noirs, des flics noirs, des gangsters noirs, des femmes de ménage noires, des activistes noirs, des maîtresses noires alors que dans le film de Scorsese, les noirs pourraient ne jamais avoir existés. Ils sont hors-champs. Une histoire d’Amérique, une histoire de rêve américain vue par Scorsese n’inclut pas les noirs, une histoire de chute et de rédemption vue par Ferrara, si. Les noirs sont le passage obligé vers le salut, pas les juifs. Ferrara offre un film qui renoue avec l’antijudaïsme chrétien. Les juifs ne peuvent obtenir le salut, sinon par les noirs et la chute, l’abandon du corps et de l’argent. Suivez le noir et laissez tout semble dire Ferrara aux méchants riches philanthropes juifs.

La spiritualité du film de Ferrara tient moins au monologue de Depardieu qu’à son effeuillage dans le commissariat et les silences qui marquent chacun de ses actes. Les silences sont repris de Bresson, de la mise en scène de Bresson qui attendait de ses acteurs ce qu’attendait Kleist des siens, un théâtre de marionnettes. Ces silences creusent le plan, y tracent une absence qui en appelle à une présence hors-cadre. C’est un appel permanent à la grâce. La puissance de Depardieu est d’atteindre à ce statut de mannequin aphasique et silencieux. Quant au corps de Depardieu, il ne dit pas seulement que Devereaux est une Bête qui souffle et grogne, il dit que le Temps corrode et détruit inexorablement. Comme l’annonce le monologue, l’homme est né dans le péché. Ce seul fait rend impossible le projet d’émancipation porté par la gauche.

Ce n’est plus DSK-Depardieu qui aurait failli dans le stupre mais la gauche et avec elle, la politique. SVP agenouillez-vous, abêtissez-vous et priez. Scorsese, en bon catholique, a bâti son film autour de rites et ces rites sont le contraire d’une eucharistie. La partouze dans l’avion est un rite filmé comme tel, les pipes dans les ascenseurs, les voitures, les chiottes, de même, les chants primaux où l’on se tape sur la poitrine idem, les rails de coke, pareil, et le loup est moins un trader qu’un pasteur distillant ses sermons pour tenir ses troupes dans la fraternité hideuse où tout est sacrifié au mépris du prochain. Comme le disait sa première femme au loup, pourquoi vends-tu des produits pourris à des gens modestes. La réponse est simple, parce que la richesse permet de prendre du temps donc de réfléchir, il y a plus de probabilité de plumer les pigeons petit-bourgeois ou ouvriers que bourgeois. Or tout le reste du film démontre le contraire. La richesse n’a aucune limite et ne se partage pas, le mieux qu’elle puisse faire c’est corrompre. Et le flic du FBI est le vrai prêtre du film. Il n’offre aucune rédemption, il ne retire aucune culpabilité, il instruit le procès de trahison qui n’a jamais cessé de nourrir le rêve américain et il l’instruit à partir d’une rame de métro parmi les siens, grisâtres. Dans un monde où les nounours ont des yeux-caméra, où tes potes se demandent si ta femme est aussi baisable que tu es bankable et où ton meilleur ami viendra te voir avec un micro en tant qu’informateur de la police, la rédemption ne s’obtient pas à coups de bals de charité et d’engagements en dollars pour un monde meilleur.

A la question première, quelle entité ou phénomène sauve de l’ennui ? On peut en répondre sans mal, Dieu et l’excès et cet excès se prouve par le dépassement des langues. L’anglais comme le français sont présents dans les deux films. Dans celui de Ferrara, l’anglais est la langue quasi-exclusive du marché, dans celui de Scorsese, la langue anglaise est une rhétorique et un marqueur, elle accomplit une fonction phatique ou actualise un pouvoir. Il ne s’agit pas d’ordonner et de contraindre mais de séduire et de rassembler. Le soft power est un pouvoir flou, toute langue est mensongère. Et le français, langue de civilisation est la langue du poème chez Ferrara et celle d’un aristocratisme bidon chez Scorsese. Jean Dujardin, le banquier suisse, ne cesse de l’entrelarder d’anglicismes, c’est déjà une langue morte ou en voie de putréfaction, en tout cas une langue bot qui répète en boucle fuck americans, fuck america mais pas beaucoup plus. Aussi les deux langues sont incompatibles avec l’excès et la grâce, les deux langues ont une notable quantité d’importance nulle comme disait Lautréamont, mais les deux langues n’empêchent en aucune façon la retombée dans l’animalité ni la surrection de la grâce, silencieuse, forcément silencieuse.

A quel prix fixe t-on le salut ? A l’exténuation de ton corps répond le sage chrétien, en se détournant.


Responses

  1. merci memento pour ce temps baroque que vous offrez en prélude; d’ailleurs, c’est sur l’ouverture du bourgeois gentilhomme que j’écris….(la suite sur « anatomie de l’antifascisme » sur Descartes,précisément).

    « A quel prix fixe t-on le salut ? A l’exténuation de ton corps répond le sage chrétien, en se détournant »

    Formule époustouflante, hypostase de toutes les sagesses; pourquoi songé-je sur l’instant à la Pieta de Michel Ange?

  2. Peut-être, parce que le visage de sa Madone est incroyable. Hippocrate, je vous promets de vous répondre longuement sur le structuralisme

  3. « A quel prix fixe t-on le salut ? A l’exténuation de ton corps répond le sage chrétien, en se détournant »; pourquoi songè-je sur l’instant à ça : http://pere-molinie.com/index_fr.php?nid=26

  4. Je ne connaissais pas Molinié castor et pollux mais je vous remercie pour l’ouverture


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