Publié par : Memento Mouloud | août 31, 2014

Les Rothschild et la France : une parabole

Après un détour par la philosophie, Emmanuel Macron a intégré la banque Rothschild où il était l’un des associés-gérants les plus remarqués. Il n’est pas simple banquier comme Henri Emmanuelli, qui a lui aussi travaillé dans l’autre banque Rothschild – celle du cousin Edmond. Il est banquier d’affaires. Il conseille les grands groupes internationaux, il les aide à monter les grandes opérations de fusion-acquisition, celles qui se jouent à coups de milliards de dollars d’actions et de dettes. Il travaille avec eux sur les obstacles juridiques, les optimisations fiscales, les synergies, bref le grand jeu industriel et financier qui grise le monde bancaire. Emmanuel Macron a choisi son bureau : celui de François Pérol, cet ami de Nicolas Sarkozy, qui fut lui aussi secrétaire général adjoint de l’Élysée avant de prendre les commandes dans des conditions contestées du groupe Banques populaires-Caisses d’épargne. Avant l’Élysée, François Pérol venait lui aussi de faire une fortune express à la banque Rothschild.

David de Rothschild, l’artisan obstiné du pouvoir de la banque du même nom, est un homme qui ne parle pas en public ou peu. Ses apparitions sont rarissimes, ses interventions exceptionnelles et toujours d’une parfaite langue de bois. Après la nationalisation de 1982, il a reconstruit avec l’aide de proches, Éric et Édouard de Rothschild, l’un des principaux lieux de pouvoir du pays et du monde, déployant 2800 collaborateurs dans 40 pays. Le baron David a vécu la jeunesse dorée d’un riche héritier, courant les soirées et les aventures, à l’instar du jeune Gianni Agnelli avant qu’il ne prenne les commandes de Fiat. Dans le groupe, on se souvient de David et de ses cousins arrivant, le costume défraîchi et l’oeillet à la boutonnière, pour assister à la réunion du comité de crédit chaque jour à 10 h 20, tentant de faire bonne figure et de tromper l’ennui, en attendant la fin. Puis lorsque, à 40 ans, il a succédé à son père à la banque, les changements tant attendus se sont fait attendre et ne sont jamais venus. Comme s’il n’osait pas bouger l’ordre des choses arrêté par son père. Même s’il parle d’une relation franche et cordiale avec celui-ci, il confiera plus tard à un proche : « A la banque, mon bureau était au nord. Je ne voyais jamais le soleil. J’étais dans l’ombre de mon père. »

Édouard Balladur, l’ancien conseiller de Georges Pompidou, lui-même passé par la banque Rothschild, joue un rôle clé dans la résurgence, aux côtés d’un autre homme, Ambroise Roux, le parrain du patronat français au début des années 1980. Balladur ne s’éloignera jamais de cette banque. Et il y introduit ses proches : Nicolas Bazire d’abord, son directeur de cabinet en 1995 qui partira chez Rothschild avant de devenir le numéro deux de Bernard Arnault à la tête de LVMH ; Nicolas Sarkozy ensuite. Nicolas Bazire est catégorique. « C’est moi qui ai fait venir Nicolas à la Banque Rothschild en 1997. Je travaillais sur une cession immobilière de la Générale des eaux et j’ai fait appel à ses services à ce moment-là. » Edouard de Rothschild affine cette version : « J’étais son interlocuteur à la banque. » Mais celui-ci situe cette relation plus tard, après la défaite des élections européennes de 1999, lorsque l’allié de Philippe Séguin a abandonné la direction du RPR et parut tenté de quitter à nouveau la politique. « Je l’ai retrouvé, après les élections européennes, chez Jean-Claude Darmon. Il était son avocat et moi son banquier d’affaires dans le cadre de la cession de son groupe. C’est à ce moment-là que je lui ai proposé de travailler comme avocat d’affaires pour la banque », raconte-t-il. Les versions semblent contradictoires. Elles sont juste étalées dans le temps.

David de Rothschild semble plutôt se souvenir de l’aide au moment de la première traversée du désert, en 1995, quand l’homme politique, abattu par la défaite, semble prêt à raccrocher les gants. « J’ai connu Nicolas Sarkozy en Normandie chez Edouard Balladur. C’était assez facile de sentir qu’il y avait chez lui toutes les qualités pour faire un très bon négociateur. Est-ce que l’initiative est venue de moi ou de Nicolas Bazire ? Je ne m’en souviens plus », dit-il aujourd’hui. Lionel Zinsou, ancien associé gérant de la banque, a une dernière version. Selon lui, Nicolas Sarkozy a commencé à travailler pour la banque dès 1995, au lendemain de la défaite de son protecteur.

Mais les liens avec le monde politique ne se limiteront pas à cela. On pourrait aussi citer, sur le mode mineur, Sébastien Proto (de la même promo de l’Ena que Macron), qui a été directeur de cabinet d’Eric Woerth, le monsieur mains blanches des affaires en cours puis de Valérie Pécresse, la sœur-sourire de l’UMP. Peu à peu, la banque noue, par l’intermédiaire de ses associés-gérants, des relations étroites avec tous les responsables importants. Emmanuel Macron, qui a déjà joué un rôle important dans la commission Attali, s’enrôle très vite auprès de François Hollande. En avril 2011, alors que tous les sondages donnent Dominique Strauss-Kahn gagnant de la primaire socialiste, la banque a déjà choisi. Son candidat, c’est François Hollande.

Dans la maison, Emmanuel Macron, le plus jeune associé-gérant de la banque, a déjà rejoint l’équipe du futur candidat socialiste et travaille d’arrache-pied pour lui fournir des notes sur les sujets les plus divers. Tous se doutaient que ce brillant et atypique banquier d’affaires serait aspiré par le pouvoir. Quand il était arrivé à la banque, à 31 ans, en 2008, il avait déjà eu trois vies : étudiant en philosophie, il avait été assistant de Paul Ricœur, avait commencé une thèse, avant de s’apercevoir que tout cela n’était pas pour lui. « Paul Ricœur a fait ses grands livres après 60 ans. Je n’avais pas cette patience », explique-t-il. Alors il bifurqua vers la haute fonction publique (Sciences-Po, Ena) pour terminer comme il se devait dans la botte de l’inspection des finances. À peine sorti de ses études, il est tenté par une troisième vie : la politique. Il s’embarqua pour faire de la politique locale chez les socialistes du Pas-de-Calais. Mais entre le jeune inspecteur des finances et les caciques de Liévin, le courant ne passe vraiment pas.

Il refuse d’intégrer un cabinet ministériel du gouvernement Sarkozy et reste à Bercy. C’est là que Jacques Attali le repère et l’appelle pour devenir rapporteur de sa commission sur la croissance. Sur les conseils de Serge Weinberg et les recommandations de Jacques Attali auprès de François Henrot, bras droit du baron, Emmanuel Macron rejoint la banque Rothschild. Le futur ministre de l’Economie s’occupe de Presstalis, de Sofiprotéol et de la reprise de Siemens IT par Atos, dirigée par l’ancien ministre de l’Economie Thierry Breton. Il est à chaque fois « conseiller acquéreur ». Il fréquente aussi Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée

Une partie de son temps est dédiée à « l’influence ». Ainsi, il conseille « bénévolement » la société des rédacteurs du Monde (SRM), lorsque le trio Bergé, Niel et Pigasse s’apprête à reprendre le quotidien (dont les propriétaires sont aujourd’hui les mêmes que Rue89). La SRM demande à repousser la date de dépôt des offres. Matthieu Pigasse, de la banque Lazard, est persuadé que David de Rothschild – proche de Nicolas Sarkozy et d’Alain Minc – essaie de lui faire des crocs-en-jambe. Macron dément, mais il reste soupçonné de favoriser Prisa, un groupe espagnol, qu’il conseillera un an plus tard lors d’une restructuration financière.

Mi-avril 2012, tout en conseillant, en tant qu’associé de la banque, le groupe Nestlé, dont il a connu le boss, Peter Brabeck dans la commission d’Attali, pour le rachat – 11,9 milliards de dollars – de l’activité de nutrition infantile de Pfizer, face à Danone, il continuait à s’entretenir quotidiennement avec les proches du futur Président, les abreuver de notes et de réflexions sur la crise, la macroéconomie, les banques et autres. Jusqu’à ce qu’on l’appelle à l’Élysée. Comme le disait Manu, « Le métier de banquier d’affaires n’est pas très intellectuel. Le mimétisme du milieu sert de guide. ». En 2012, la banque Rothschild détrône BNP Paribas au box-office national des fusions-acquisitions avec 62 deals réalisés. Macron n’est donc qu’un rouage bienvenu, un rouage de plus. De fait, l’opération Nestlé l’a placé à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours mais son ego réclame davantage. C’est dire si Manu est disponible.

Grégoire Chertok, lui, s’est mis dans la roue de Jean-François Copé. Les deux hommes se connaissent depuis plus de vingt ans. Avec Charles Beigbeder, l’ancien patron de Poweo, ils forment un trio où les relations familiales, les affaires et la politique se mêlent sans frontières. Jean-François Copé a entraîné Grégoire Chertok à Fondapol, un club de réflexion, un think tank comme on dit, dirigé par Dominique Reynié. Charles Beigbeder, qui est en même temps tenté par le mouvement patronal et a présidé l’association Croissance plus, les y a rejoints. C’est dans ce club qui se fixe pour ambition de participer à l’innovation politique que l’économiste Jacques Delpla a commencé à théoriser l’endettement zéro pour l’État.

Depuis le début de sa carrière dans la maison, Grégoire Chertok a conduit plus de 130 opérations, ce qui en fait un des banquiers d’affaires les plus chevronnés de sa génération. Pourtant lui aussi commence à sentir l’usure de ce métier. « J’aurais pu faire comme d’autres banquiers et décider de ne m’occuper que d’argent, de voitures, de vacances ou d’autres futilités. Personne n’y aurait alors trouvé à redireMais j’ai envie de faire quelque chose dans l’intérêt général. Mon père, juif biélorusse, est arrivé en 1939 en France et s’est aussitôt engagé dans la Résistance. Je sais donc ce que ma famille doit à ce pays, ce qu’elle a reçu de lui. Mon engagement est à la lumière de ce passé. »

Alors, Grégoire Chertok a franchi le pas. Il a commencé discrètement comme adjoint à la mairie du XVIe arrondissement de Paris – sa manière à lui d’entrer en Résistance. Lors des élections régionales de 2010, il était sur la liste de la majorité, sous l’étiquette du parti radical valoisien : « Parce que c’est plus proche de mes sensibilités » subversives, il va sans dire. Alors qu’il figurait en douzième position, des membres de l’UMP ont tenté de le renvoyer en queue de liste, jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy, alerté par Jean-François Copé, se renseigne sur cette candidature, et demande à ce qu’il soit remonté en position éligible. Grégoire Chertok a été élu et siège à la commission culturelle de la région Île-de-France. Avec Jean-François Copé, il participe aux réflexions de la droite sur l’après-sarkozysme. Certains lui prêtent des ambitions pour la suite : secrétaire général de l’Élysée ou ministre du budget, une forme de maquis.

Lors du changement de siège, David de Rothschild a découvert une petite maison de jardinier en brique, qui offre une vue magnifique sur la Seine et Paris. Il l’a fait aménager sobrement. Il sait que la beauté est simplicité, épure. C’est là qu’il reçoit les patrons du Cac 40, les responsables internationaux, les dirigeants politiques, les économistes, les amis. C’est là qu’il mène ces conversations dont il raffole, comme la Mothe le Vayer les disait préférables aux suffrages de la multitude qui sentent toujours un peu la fosse d’aisance et le collecteur.

L’époque n’est plus au combat frontal avec l’État afin d’abattre ce que les gens pressés nomment le colbertisme. Ayant souvent réalisé toute leur carrière dans des entreprises, les gens d’affaires n’ont plus, comme la génération précédente souvent issue de la haute fonction publique, cette hystérie autour de de l’État parce que la seule universalité est désormais marchande et que l’Etat est une coquille vide, une forme de souveraineté résiduelle. À la tête de groupes désormais mondiaux, la France n’est plus leur priorité, même s’ils savent que le cosmopolitisme a des limites, celles du monde anglophone dont ils connaissent les arcanes.

Le monde patronal l’a déjà désigné pour trancher la délicate question de la succession du groupe Louis-Dreyfus, qui menaçait de tourner au pugilat entre la veuve de Robert Louis-Dreyfus, Margarita, et le directeur général, Jacques Veyrat, désigné comme son successeur. Après six mois de négociations discrètes, l’affaire s’est résolue sans bruit, sans cris.

David de Rothschild goûte plus que jamais une situation qui le place au centre de mille informations politiques, économiques, d’affaires, au centre de l’influence. Il rêvait d’être le nouveau James de la famille. Il l’est. Fouquet a terrassé le roi-soleil.

Mediapart / Rue 89 / Le Point / Challenges/ BAM


Responses

  1. Ce que je demande : où se trouve la cour de Versailles de Rothschild ? et son La Bruyère ?

  2. Ici ou à peu près, http://www.le-lab.info/lab/sites/default/files/documents/bible_bb_v2.pdf

  3. Vous n’êtes pas sérieux.

    La part de vous-même qui arrive à s’auto-convaincre de ses propres équations hâtives n’a pas dû lire La Bruyère depuis des siècles.


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