Publié par : Memento Mouloud | septembre 2, 2014

La saga Abdel Majed Abdel Bary

Abdel Majed Abdel Bary est le principal suspect dans l’affaire de la décapitation du journaliste américain James Foley. Sur la vidéo, l’exécuteur a un accent londonien. Or le jeune homme a posté mi-août sur Twitter une photo dans laquelle il tenait par les cheveux une tête coupée. Il y avait ajouté une légende : « Je me détends avec mon pote… ou ce qu’il en reste. » La scène, digne de Shaun of the dead, est censée se tenir au centre de Raqqa, un bastion syrien de l’État islamique. Cette propension à goûter les traits d’esprit un peu lourdingue se retrouve dans cette anecdote d’un prisonnier français au main des djihadistes spécifiquement bristish qui se faisaient appeler les Beatles.

De vieux potes d’Abdel prétendent qu’il se serait radicalisé en écoutant les prêches du pornographe islamiste Anjem Choudary. Choudary a reçu la consécration médiatique le soir du meurtre à l’arme blanche d’un soldat britannique de 25 ans. Refusant de condamner la boucherie improvisée de Michael Adebolajo, il en a imputé la responsabilité à «David Cameron et sa politique étrangère». Juriste de 45 ans, originaire de Woolwich, le quartier populaire au sud-est de la capitale où a été commis l’assassinat, Choudary, est assez compromis avec les services britanniques pour ne pas être inquiété. Il avait ainsi désigné les auteurs du 11-Septembre comme les «19 Magnifiques». Fondateur de l’organisation radicale al-Muhajiroun, interdite après les attentats de 2005 qui avaient fait 52 morts dans les transports en commun londoniens il fut le père spirituel d’Adebolajo.

Omar Bakri, autre chef spirituel d’al-Muhajiroun, aujourd’hui en exil au Liban, se targue aussi d’avoir contribué à la formation idéologique du jeune terroriste. Il a qualifié son acte de «revanche pour ses frères et sœurs musulmans du monde entier». Adebolajo et son complice, Michael Adebowale, avaient également subi l’influence d’Usman Ali, 36 ans, l’animateur d’un groupe de prière radical dissident de la mosquée de Greenwich. Ali avait été arrêté et interrogé pour son implication présumée dans un projet d’attentat contre le Parlement canadien et un projet de décapiter le premier ministre du pays, Stephen Harper, selon le Times, avant d’être relâché, comme il se doit pour les combattants présumés retournés.

Malgré l’interdiction d’al-Muhajiroun, ses animateurs ont poursuivi leur action sous plusieurs autres appellations successives: Islam 4Uk, Convert2Islam, Saved Sect ou al-Ghourabaa. Ils mènent des campagnes de recrutement dans les rues des quartiers défavorisés, notamment à Woolwich, ciblant les membres de gangs, qu’ils prétendent sortir de la délinquance. C’est ainsi que Michael Adebolajo avait rejoint cette mouvance. En 2010, il était arrêté au Kenya alors qu’il tentait de rejoindre al-Chebab, organisation affiliée à al-Qaida en Somalie. Une filière d’aspirants djihadistes venus du quartier londonien est connue sur place sous le nom de «Woolwich boys». Renvoyé au Royaume-Uni, Adebolajo a alors été contacté par le MI5 qui aurait tenté, en vain, de le recruter.

Or Abdel Majed Abdel Bary s’il mime les membres des gangs n’en est pas un. Rappeur sommaire, il vit sous l’ombre tutélaire d’un père en prison parce que suspect d’appartenir à Al-Qaïda, sur la base d’un fax retrouvé chez lui. Mais preuve que l’innocence est toute relative, le fils est passé à la décapitation active, même s’il n’a pas tranché la jugulaire de James Foley.

Dans l’un de ses clips, il éructe « je jure, le jour où ils sont venus prendre mon père, j’aurais pu tuer un flic ou deux. Imagine, j’avais seulement six ans. Pense à ce que je ferais avec une arme à feu chargée (« a loaded stick »). Quelque chose comme « boom bang », je voudrais te voir mort. Agresse mes frères et je te remplis de plomb. ».

Comment passe-t-on de la vengeance du père à celle de tous les frères, c’est la question d’Abdel Bary, c’est aussi celle d’un certain Islam contemporain qui célèbre moins la transcendance divine que la grégarité masculine.

Abdel Majed Abdel Bary naît en 1991 à Maida Vale, dans l’ouest de Londres. Selon Mediapart, la maison est un logement social, divisé en trois appartements. Dans les couloirs, une vieille moquette marron a été posée à la va-vite. Quelques mauvaises herbes poussent entre les dalles de la courette devant le logement mais c’est un quartier chic, avec ses pubs fleuris et ses jolies maisons blanches. Paris-Match n’expose pas la même version, « plusieurs journaux britanniques prétendent que l’appartement des Bary est un logement social. Les voisins d’en face en doutent : «Plus haut dans la rue, oui, il y a des logements sociaux, mais là, non, c’est probablement un appartement privé qui doit ressembler au nôtre.» Le leur est très lumineux, le soleil se reflète sur le plancher en bois clair. Les murs sont hauts. D’épais rideaux écrus encadrent les fenêtres. Du sol au plafond, toutes les finitions sont impeccables. De l’extérieur, leur demeure ressemble beaucoup à celle des Bary : un porche blanc devant l’entrée, perchée en haut de quelques marches, qui donnent sur un jardinet, séparé de la route par un muret, au bord duquel un  chemin de dalles de béton est tracé ».

Adel Abdel Bary est un égyptien qui a fait des études au Yémen, c’est un membre des Frères musulmans. Sous le régime d’Hosni Moubarak, il a été arrêté et jeté en prison, avec des centaines d’autres opposants. Il venait de se marier. Quand sa femme l’a retrouvé, après des mois de recherche, il avait été torturé, électrocuté, sans doute sodomisé et isolé pendant de longues périodes. Il a ensuite été envoyé à l’hôpital, puis en prison dont il est sorti avant d’être rejeté au cachot à plusieurs reprises. Finalement il s’exile aux États-Unis, puis au Royaume-Uni, où il a obtenu le statut de réfugié en 1993. Sa famille le rejoint.

C’était l’époque du « Londonistan ». Au nom de la liberté d’expression – et en échange d’informations confidentielles sur les régimes auxquels ils s’opposaient –, les prédicateurs islamistes étaient libres de leur parole. Adel Abdel Bary faisait partie de cette mouvance. Devenu avocat spécialisé dans les droits de l’homme, car celui que Baudelaire nommait le joueur généreux a décidé de ne plus se cacher dans les détails mais d’agir à découvert, souvent en contact avec Amnesty International, il militait activement contre les détentions non-homologuées par la charia du régime égyptien. Il dirigeait aussi une association appelée Office for the Defence of the Egyptian People.

La vie de la famille bascule en 1998. Cet été-là, Al-Qaïda massacre 220 personnes, faisant exploser des bombes devant les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Peu après, la police britannique, revêtue de combinaisons blanches anti-contamination, lance un raid sur la maison de Maida Vale, défonçant la porte d’entrée, déchirant les livres, hurlant sur le père. Ragaa, l’épouse d’Adel Abdel Bary, a été interrogée il y a deux ans par Victoria Brittain, auteure d’un livre sur les femmes de suspects de terrorisme. « Ils ont été traumatisés ce jour-là »raconte-t-elle.

Son mari était un radical. Sa femme portait le voile complet, couvrant le visage, à une époque où cela était encore assez rare à Londres. Pendant leur raid sur l’appartement, les Britanniques ont trouvé un fax qui demeure aujourd’hui la principale pièce à conviction. Celui-ci, envoyé quelques heures avant l’attaque sur les ambassades, revendiquait la responsabilité des attentats au nom de l’Armée islamique pour la libération des lieux saints, un groupe lié à Al-Qaïda. Selon les autorités américaines, qui détaillent leurs accusations dans le procès USA vs Osama ben Laden et al., Adel Abdel Bary a diffusé ce fax auprès de différents médias internationaux. Sur le moment, les autorités britanniques relâchent Adel Abdel Bary et ne le poursuivent pas en justice. Ce n’est que l’année suivante, en 1999, qu’il est de nouveau arrêté, parce que les Américains demandent son extradition. L’homme passe de prison en prison : à Belmarsh, près de Londres, puis Manchester et Long Lartin, près de Birmingham, loin de sa famille. Son extradition vers les États-Unis a finalement eu lieu en 2012.

 Selon les Américains, il aurait parlé en 1996 par téléphone satellite avec Ayman al-Zawahiri, l’homme qui est aujourd’hui le leader d’Al-Qaïda. Il aurait été à Londres chargé de la propagande du groupe terroriste. Mais son procès n’a toujours pas eu lieu, et à ce stade, il demeure un simple suspect, en prison depuis seize ans. On appelle cela une guerre et dans une guerre les procédures usuelles ne s’appliquent pas. La fille aînée de la famille, Jihad Adel Abdel Bary, prénom parfaitement innocent, on en conviendra, a publié un témoignage un jour de la fête de l’Aïd il y a quatre ans. « J’avais 13 ans quand mon père a été arrêté, mes jeunes frères avaient 11, 9 et 5 ans, ma petite sœur un an et la plus jeune n’était même pas née. (…) La vérité est que notre famille est en train de se désintégrer. Les enfants ont grandi sans direction et sans père (…). Ils grandissent sans avoir ce que leurs amis ont, sans pouvoir demander à leurs parents des cadeaux pour l’Aïd, avec le sentiment qu’ils doivent rapporter de l’argent à la famille bien plus tôt que cela se fait normalement. »

C’est dans ce contexte que Lyricist Jinn, le surnom que s’est choisi Abdel Majed Abdel Bary, débarque dans la scène rap de Londres autour de 2012. Son rap n’évoque pas les mille et une manières de s’entourer de chiennes en chaleur, de voitures de luxe et de types baraqués mais de Palestine et de politique américaine au Moyen-Orient. Avec sa petite barbiche et sa moustache bien coupée, casquette vissée sur la tête, Abdel est terriblement sérieux.

 « Et est-ce que tu sais ce que c’est que d’avoir six gamins et une mère à nourrir, et d’avoir les allocations sociales coupées, et maintenant ils veulent renvoyer ma famille en Égypte, ça me rend vraiment malade… » Sa démagogie fait mouche auprès des programmateurs blanchouilles. Une de ses chansons est diffusée sur BBC Radio 1, le porte étroite de la célébrité s’est ouverte. En juillet 2013, il enregistre une dernière vidéo avec l’un de ses plus proches amis, Tabanacle (son nom de scène). Sur une page Facebook qui semble être la sienne, il écrit : « Ce sera la dernière musique que je fais, pour toujours. J’ai tout quitté au nom d’Allah. » Deux mois plus tard, il rejoignait la Syrie.

Mediapart /Paris-Match/ Le Figaro / BAM


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