Publié par : Memento Mouloud | septembre 7, 2014

Ce qu’il reste de la gauche (bourdivine-canal LGBT) contre Marcel Gauchet (ou son spectre)

1/ La plaisanterie

Du 9 au 12 octobre, la XVIIe édition des Rendez-vous de l’histoire se tient à Blois. Le thème de cette année en sera «les Rebelles». C’est donc avec stupéfaction, et même un certain dégoût, que nous avons appris que Marcel Gauchet avait été invité à en prononcer la conférence inaugurale. Comment accepter que Marcel Gauchet inaugure un événement sur la rébellion ? Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le pacs, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la «pensée 68», contre les revendications démocratiques ? Il a publié dans le Débat tout ce que la France compte d’idéologues réactionnaires. Il a organisé des campagnes haineuses contre tous les grands noms de la pensée critique, etc.

Marcel Gauchet est un rebelle contre les rébellions et les révoltes. Participer à une manifestation «publique» (on ne peut désormais plus l’appeler «intellectuelle» ou «culturelle») qui semble vouloir lui accorder une certaine importance s’avère dès lors impossible. Ce serait faire comme si nous nous inscrivions dans un même monde que ce militant de la réaction. Cela reviendrait à être complice d’instances qui font exister dans l’espace de l’acceptable des idéologies néfastes et inquiétantes. Ce serait ratifier une entreprise de falsification, de fabrication et de mise en circulation de fausse monnaie. Bref, ce serait prendre part à l’une de ces innombrables opérations qui, dans le champ culturel, intellectuel ou médiatique, veulent toujours neutraliser les conflits ou les oppositions, installer une scène où l’on débat, ce qui revient à légitimer les opinions les plus violemment conservatrices et à construire un espace public et politique dans lequel circulent des thématiques, des problématiques et des visions engagées dans un combat contre tout ce qui cherche à affirmer un projet émancipateur et à défendre une inspiration critique.

Nous avons annulé notre participation aux Rendez-vous de l’histoire. Mais nous croyons, plus largement, que tout intellectuel ou écrivain soucieux de l’état de la pensée démocratique et de la pensée tout court devrait boycotter cet événement cette année. Nous appelons aussi Michèle Perrot à démissionner de son poste de présidente de cette XVIIe édition.

Geoffroy de Lagasnerie philosophe  (en 2012 il était doctorant en sociologie, en 2007, enseignant en sciences politiques, militant-journaliste chez Têtu, il défend une « perception positive de l’invention néolibérale » au service des « mobilisations minoritaires » et de la « critique radicale des fondements de l’exercice du pouvoir disciplinaire ». )/ Edouard Louis écrivain (bourdivin)

2 L’entretien

Ce qui nous frappés, c’est la violence des termes utilisés : on a parlé de nous comme des ayatollahs, staliniens, excommunicateurs, des totalitaires, des inquisiteurs, des Beria… Ce qui nous étonne, c’est surtout la perception différentielle de la violence. Si vous dites  : nous ne voulons pas accepter comme interlocuteur quelqu’un qui milite pour l’infériorisation des homosexuels, contre les droits des femmes, contre la lutte antiraciste, contre les luttes sociales, vous êtes perçu comme un stalinien ; alors que si, comme Gauchet, vous vous situez du côté de la réaction, si vous militez contre les droits des minorités, vous êtes perçu comme un démocrate qui participe au débat.

Un patron peut laisser à la rue et sans travail des centaines de salariés ou d’ouvriers… mais si ces salariés font grève et bloquent l’usine ou l’entreprise c’est eux qui apparaîtront comme violents, irresponsables et pas celui qui a le pouvoir de détruire des centaines de vies et qui le fait. C’est encore ce qui s’est passé avec les intermittents.

Tout ça, c’est la conséquence de la révolution conservatrice qui sévit depuis plusieurs années, et qui produit ses effets non pas seulement, bien sûr, dans le champ intellectuel, mais également dans le champ politique avec une droitisation constante des discours et des pratiques. Nous voulons installer une scène où l’on renverse les termes. Nous nous insurgeons contre cette violence et nous dénonçons la violence discursive exercée sur les dominés et les minorités en général par Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui. En cassant le jeu, nous adoptons une stratégie de rupture : nous ne voulons plus de ces gens-là dans notre espace, nous ne les considérons pas comme des interlocuteurs.

Si certains n’entendent pas notre position, c’est précisément parce qu’on a construit une scène où Marcel Gauchet n’est pas nommé tel qu’il est. Il existe des opérations de banalisation de son discours. A force de le voir, de l’entendre, on s’habitue à sa présence, à ses mots, et l’on ne prend plus conscience de la violence de ses textes. L’ensemble des écrits de Gauchet exprime une intention de lutter contre ce qu’il considère comme le délitement de la société, dû aux processus démocratiques, à la prolifération des “demandes individuelles” qui “dissolvent” l’autorité de l’Etat : ce qui l’anime, c’est la volonté de réinstaurer de l’ordre familial, national, symbolique contre toutes les demandes minoritaires ou de justice sociale.

A l’heure d’Occupy Wall Street, des Indignés, des émeutes de Ferguson, des mouvements anticapitalistes, du mariage gay et de la PMA, de Snowden, des Pussy Riots etc., inviter Gauchet pour parler des rebelles est une pure provocation.

On peut avoir l’impression d’un déchainement de réactions contre nous ; mais nous avons reçu des dizaines et des dizaines de messages de gens qui soutiennent cette initiative, mais qui sont terrifiés par le poids des institutions – l’EHESS, le CNL (Centre national du livre – ndlr)… – et qui nous disent rester dans l’ombre pour éviter les représailles, des historiens qui aspirent à entrer à l’EHESS, des écrivains qui, par exemple, dépendent d’une aide du CNL, et il y en a beaucoup. De quel côté est la censure ? Mais nous savons que d’autres initiatives se préparent. Et puis, l’appel collectif que vous mentionnez a été signé par André Téchiné, Thomas Hirschhorn, Sylvie Blocher, Dominique A., Chloé Delaume, Florent Marchet, Lola Lafon, Edmund White, etc. Ce sont des personnalités très importantes et la vie intellectuelle c’est aussi l’affaire des artistes, des écrivains, des cinéastes, etc.

Notre diagnostic s’inspire des analyses de Didier Eribon dans son livre D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. C’est une approche plus structurale.

la responsabilité essentielle de leur diffusion incombe nécessairement d’abord à ceux qui les reconnaissent comme des interlocuteurs légitimes, qui construisent leur espace de débat par rapport à eux, qui, au lieu de traiter ce qu’ils expriment comme des symptômes, ou comme du bruit, ou comme du rien, font comme s’il s’agissait d’ “idées” que l’on pouvait discuter, leur accordant ainsi tout ce qu’ils demandent. Il faudrait se demander comment les intellectuels, notamment de gauche, participent à cette opération de banalisation ? 

La démocratie, ce n’est pas un espace où l’on doit tous se soumettre aux mêmes questions, mais c’est pouvoir créer ses propres espaces de résistance. C’est cela qui a semblé insupportable aux yeux de certains : le refus de la soumission. Cette soumission qui est presque la condition pour que ces gens soient légitimes : c’est une servitude volontaire généralisée qui est la condition même de l’existence de ces gens qui publient dans Le Débat et autres lieux comparables.

La participation de Michelle Perrot à ces Rendez-vous de l’histoire est une honte. Elle, qui a écrit sur les opérations qui renvoient les femmes au silence, va présider une manifestation en présence de Marcel Gauchet l’antiféministe. 

3 La confirmation

Nous ne voulons pas reconnaître les discours que Marcel Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui relaient comme des discours acceptables et sujets à l’on ne sait quel débat. Nous ne voulons pas que soient présentées comme tolérables les idées selon lesquelles les femmes seraient naturellement portées vers la grossesse, que la société souffrirait d’une «marginalisation de la figure du père» et de l’avènement d’un «matriarcat psychique», que le mariage pour tous représenterait un «dispositif pervers», que la lutte antiraciste pourrait comporter des risques, ou que les revendications LGBT pourraient mener à un «anéantissement du social»… Pour ne citer que quelques-uns des poncifs ultraréactionnaires que Marcel Gauchet fait circuler à travers ses écrits, ou dans sa revue Le Débat.

Nous pensons que la question qui se pose est celle du débat public et intellectuel aujourd’hui, et nous refusons qu’il nous soit imposé dans ces termes par des institutions culturelles qui donnent la parole, de plus en plus, à des idéologies dangereuses et néfastes, qui, il y a encore vingt ans, auraient paru inacceptables.

Premiers signataires : Dominque A., chanteur, Laurent Binet, écrivain, Sylvie Blocher, artiste, Ronan de Calan, philosophe, Philippe Calvario, comédien et metteur en scène, Robin Campillo, cinéaste, Jil Caplan, chanteuse, Arnaud Cathrine, écrivain, Jean Baptiste Del Amo, écrivain, Chloé Delaume, écrivaine, Didier Eribon, philosophe, Thomas Hirschhorn, artiste, Leila Kilani, réalisatrice, Lola Lafon, écrivaine, Sebastien Lifshitz, réalisateur, Florent Marchet, artiste, Philippe Marlière, politiste, Marie Nimier, écrivaine, Véronique Ovaldé, écrivaine, Bruno Perreau, politiste, Beatriz Preciado, philosophe, Todd Shepard, historien, Abdellah Taia, écrivain et réalisateur, André Téchiné, cinéaste, Edmund White, écrivain.

4 Le tweet

Par l’expression « journaux poubelles », je visais bien sûr Marianne, Causeur et autres torchons du même genre… Ils adorent Gauchet : CQFD !

Didier Eribon

5 Lagasnerie avant Lagasnerie

Il nous faut aujourd’hui rompre avec la critique prélibérale du néolibéralisme. Ce qui nous imposerait de nous placer résolument du côté du désordre, de la dissidence, et donc de l’émancipation.

Le Monde

6 Eddy

Sa mère assure qu’elle ne comprend pas la sévérité de son fils. «Il a reçu de l’amour. On n’a jamais été homophobes.» Elle se sent insultée. On la traite publiquement de mère indigne. Elle a acheté le livre début janvier, le jour de sa parution, dans une gare parisienne, en remontant vers la Somme après avoir rendu visite à son fils, qui étudie la sociologie à Normale-Sup. C’est la dernière fois qu’ils se sont parlé tendrement. Elle a ouvert le livre dans le train. Deux mois plus tard, elle est toujours en colère: «C’est pas bien ce qu’il a fait. Il nous présente comme des arriérés.»

On est assis à la table de son salon, dans un pavillon HLM d’Hallencourt, posé à la sortie de la ville, au bord des champs. On lui demande si le calvaire que son fils raconte avoir subi au collège l’a ébranlée. Elle répond: «Mais bien sûr !», comme si on lui avait remis en mémoire un pan entier du livre qu’elle avait oublié. Puis elle revient aux «mensonges» du livre. Un passage la décrit faisant une fausse couche aux toilettes, puis riant des années plus tard au souvenir de ce fœtus «tombé dans les chiottes». Elle jure que la scène est inventée, comme d’autres, qu’elle énumère, mortifiée à l’idée que la France rit sous cape.

Comme les comtesses parisiennes qui se faisaient lire la «Recherche» de Proust en tremblant, certains craignent de se reconnaître. Tentent de deviner qui participait aux partouzes homosexuelles miséreuses entre adolescents improvisées dans les jardins du bourg. L’un des quatre sodomites est surnommé Merguez dans le livre. Or il y a bien un Merguez à Hallencourt, dont le père, fébrile et humilié, raconte à qui veut l’entendre qu’il va porter plainte, mais ne le fait jamais.

Martine Cocquet, principale du collège de Longpré quand Eddy Bellegueule y était élève « Il raconte qu’il ne lisait jamais de livres. Ca je peux vous certifier que c’est faux. Il était toujours fourré à la bibliothèque. »

Le livre montre un enfant solitaire, muet, haï ou ignoré, inconscient de l’injustice de son sort. Mais Eddy Bellegueule était aussi un garçon populaire. Il levait les foules lors des représentations théâtrales de fin d’année, entrant sur scène à vélo dans des dérapages magnifiques, sous les applaudissements hystériques du public. Il était délégué de classe. Politisé. Il se mobilisait, faisait le tour des salles avec des pétitions. Tout le monde admirait son intelligence.

Interne au lycée Michelis d’Amiens, il milite. Il est reçu par Xavier Darcos au ministère de l’Education nationale pour protester contre une réforme déjà oubliée. Il passe plusieurs fois sur France 3 Picardie. De Longpré à Hallencourt, tout le monde se masse devant la télé, commente ses prestations. Sa mère : «La lecture, les échecs… On a très vite compris qu’il était plus doué que les autres. Quand on le lit, on a l’impression qu’il est devenu intelligent à 20 ans.»

La Picardie était trop petite pour lui. A la fac d’Amiens, étudiant brillant, il rencontre Didier Eribon. C’est son chemin de Damas. Le sociologue, lui aussi homosexuel né dans le monde prolétaire, vient de publier «Retour à Reims», où il raconte sa famille, son enfance, la violence et la honte.

Après la reproduction bourdieusienne, la reproduction des bourdieusiens. Arrivé à Paris en 2011, il devient rapidement une coqueluche du monde universitaire. Edouard Louis, Rastignac express. Il se lie à Annie Ernaux. Il organise en mai 2012 un colloque Pierre Bourdieu au Théâtre de l’Odéon : il attire des sommités et remplit la grande salle du théâtre. L’historienne Arlette Farge, devenue proche de lui, en rigole : «Il n’avait pas 20 ans, mais il m’intimidait. Il a une énergie incroyable.»

A Normale-Sup, on lui a fait des remarques sur sa dentition négligée, dont il a honte comme d’un héritage de ses années misère: il s’est fait poser un appareil. «De même, je me réinvente en auteur. C’est la grande absurdité de la condition humaine: nos vies n’ont pas d’essence propre. Nous trouvons des rôles à endosser. C’est la seule chose à faire.»

Le Nouvel Obs


Responses

  1. Mon cher ami,
    vous m’avez déboussolé; cette affaire des RV de l’Histoire avait atteint mes oreilles par plusieurs articles (dont 2 de Causeur). J’ai donc lu avec attention votre billet auquel je reproche de ne pas m’avoir éclairé ! D’abord parce que j’ai de la peine à identifier où sont vos idées dans un magma de citations !
    Bref, vous semblez être en accord avec Lagasnerie et consort qui reprochent à MG de ne pas penser correctement; quand j’entends que ce dernier est réactionnaire, il me devient tout à fait sympathique, d’autant que ces jeunes « docteurs » (j’en ai pratiqué dans d’autres domaines !) me semblent n’avoir d’autre but que de croître en célébrité !
    Pouvez-vous en quelques mots vulgaires éclairer ma lanterne.
    Mais je peux aussi me contenter de rester ignorant.

  2. René, ces fragments ne contiennent aucune de mes idées, Marcel Gauchet n’est pas réactionnaire, il me semble qu’il n’est pas, non plus, progressiste quant au tandem en question la réalité et le possible bornent leurs horizons d’enfants gâtés-souffrants, autant dire que leur sensibilité m’est tout à fait étrangère. Je présentais le dossier, il me semble qu’il pourrait entrer dans la rubrique du canard, le « mur du çon »

    • Merci.

  3. Je vous cite une phrase du terriblement réactionnaire Marcel Gauchet. Freud « était convaincu que la répression des pulsions est nécessaire à la civilisation. La suite a montré qu’il avait en grande partie tort sur ce point : l’ordre répressif-autoritaire-patriarcal s’est écroulé et pour autant la civilisation ne s’est pas effondrée. L’hostilité des psychanalystes à l’évolution des mœurs sexuelles est donc parfaitement infondée »

    • …..entre parenthèses, freud « revisité » par Gauchet est une vaste co….rie.
      Il ne s’est jamais agi d’un « ordre patriarcal autoritaire », mais de la répression des pulsions aggressives et sexuelles ( puis, secondairement, de leur refoulement) au profit des valeurs « sadiques anales » ( ordre, parcimonie, obstination), favorables précisément à l’esprit d’accumulation sans jouissance ( Harpagon en est une parfaite illustration clinique), à l’hypochondrie, à la quérulence judiciariste, au tabou du toucher conjoint à la pulsion de contrôle absolu et l’intrusion systématique dans la sphère privée, à la paranoïa, au puritanisme.
      J’estime donc que nous sommes en pleine « civilisation », et non pas en crise d’icelle
      Les lois du « marché » , c’est à dire le puritanisme et/ou la paranoïa , avec leur composante obligatoirement sadique, engendreront évidemment beaucoup d’apparente liberté sexuelle « soupape », joyeusement combinée avec une parole interdictrice ( « atteinte à la dignité de la femme » et tout le toutim…)

  4. Que voulez-vous, le brave Marcel n’a jamais dépassé les frontières de la démocratie moderne qui ne pense que grossièrement et sans médiations, par pâtés indistincts sur lesquels on colle un nom qu’on appelle concept. C’est piteux mais c’est notre époque, je veux dire la bêtise éternelle + la nouveauté inéluctable et nécessaire. Si vous avez du temps à perdre lisez quelques pages de la pratique de l’esprit humain, vous verrez ce qu’est l’absence de pensée Gauchet (ils étaient à quatre mains pour le rédiger)


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