Publié par : Memento Mouloud | octobre 1, 2014

Made in France (3) : une lettre

Quand me fut parvenue la nouvelle du décès de ta fille, j’en ai été littéralement accablé. Néanmoins, pour quelle raison serais-tu si profondément remué par ta douleur personnelle ? Examine de quelle façon la fortune nous a traités jusqu’à ce jour, comment elle nous a arraché ce qui doit être aussi cher à l’homme que ses enfants : patrie, considération, dignité, honneurs de toute sorte ; ce seul surcroît de disgrâce a-t-il pu ajouter grand-chose à ta douleur ? Un cœur rompu à ces épreuves-là ne doit-il pas désormais être endurci et faire moins de cas de tout le reste ?

Que de fois, tu as dû arriver à cette idée, qui m’est venue souvent, qu’à l’époque où nous vivons les êtres qui ont pu échanger sans souffrance la vie contre la mort n’ont pas été les plus maltraités ! Et d’ailleurs, qu’est-ce qui pouvait, par les temps qui courent, la pousser tellement à vivre ? Quelle réalité ? Quelle espérance ? Quel réconfort ? Passer sa vie mariée à un fort/une forte en gueule puis en changer ? Il t’était facile, vu ta haute position, de choisir dans la jeunesse d’aujourd’hui quelqu’un d’assez loyal pour que tu estimes lui confier ta descendance sans paraître imposer quoi que ce soit. Tu aurais fait de même pour les doublures.

Obtenir des enfants qu’elle se réjouirait, plus tard, de voir florissants ? Des enfants capables de garder par leurs propres moyens la fortune transmise par leur père ou leur mère ? Destinés à briguer les honneurs selon l’ordre régulier ? A user de leur liberté dans les affaires publiques ou dans celles de leurs amis ? Y a-t-il une seule de ces possibilités qui n’ait été retirée avant d’avoir été offerte ? Il n’empêche que c’est un malheur de perdre un enfant. Oui, si seulement ce n’était un malheur pire de subir et d’endurer ces maux-là.

Tu le sais, nous sommes à la merci du hasard et de la nature. Revenant d’Asie, je volais, presque endormi, je me mis à regarder les nuages et puis l’écran. Derrière moi se trouvait Kiev et puis Moscou, devant Athènes et puis Rome. Ces villes si florissantes gisent comme plastifiées dans le decorum à touristes quand elles ne grouillent pas d’happenings avec statues déboulonnées et bougies incendiées. Elles attendent la ruine. Comme Thèbes ou Corinthe, autrefois. Et quoi, nous nous indignons, chétifs humains, si l’un d’entre nous, dont la vie doit être relativement courte, a péri ou a été tué, quand les cadavres de tant de villes et de civilisations gisent disneysés ou enfouis en une multiplicité de lieux qui font de cette terre un cimetière sans noms d’auteurs ou une gigantesque farce.

Hier, une foule d’hommes illustres et moins illustres ont péri. L’empire français n’est plus. On ne sait ce que sont les centres et les périphéries, des chaînes de Ponzi parcourent tous les entrelacs de la cupidité et de l’avarice. Même si ta fille n’avait pas rencontré son dernier jour, un soir du mois d’août, elle aurait dû mourir quelques années plus tard, puisqu’elle était née créature humaine.

Elle a vécu aussi longtemps qu’il le lui fallait, son existence a été inséparable du déclin de notre pays, elle a vu son père occuper certains faîtes alors que son pays descendait, elle a consommé tous les biens de la vie, quand la France n’était presque plus. Quelle raison avez-vous, toi comme elle de vous plaindre à cet égard de la fortune ?

N’oublie pas qui tu es, un homme qui a toujours eu pour habitude de donner conseil et prescription aux autres et n’imite pas les mauvais médecins qui, lorsqu’il s’agit des maladies d’autrui, se déclarent détenteurs du savoir et sont incapables de se soigner. Il n’est douleur que longueur de temps n’atténue ou n’adoucisse comme il n’est d’amour humain qui ne se défasse ou s’aigrisse. Il serait humiliant pour toi d’attendre ce moment au lieu d’aller au-devant, grâce à ta sagesse.

Enfin, puisque nous en sommes arrivés à une telle infortune que nous devons nous soumettre même à la situation présente, garde-toi de donner à quiconque lieu de penser que tu pleures moins ta fille que la mise en bière du pays et la victoire des porcs.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :