Publié par : Memento Mouloud | octobre 10, 2014

De l’art et de la vérité par temps démocratique

Comme le disait Nietzsche, la vie est femme, une sorte de voile, une allure réticente, pudique, apitoyée, ironique et séduisante, une manière de dire le monde sans doute saturée de belles choses mais pauvre en révélations et en instants qu’on dit uniques. Il s’en suit que le monde est un écart, une déception, un foyer d’histrions, d’épuisés, de crevards et d’artistes foireux qui auraient bien du mal à s’égaler à la cruauté, à la prodigalité et à l’indifférence qui est celle de la grande maîtresse, la Nature.

La démocratie, qui est devenue comme le régime unique de l’univers humain, est cette promesse de fraternité et d’illusions fleuries pour philistins et affairistes, une pauvre promesse qu’on ne peut aimer car on ne peut aimer que celui ou celle dont on sait qu’il manie le poignard, contre soi ou contre lui-même, peu importe. Le plus mauvais régime à l’exception de tous les autres. Churchill a tout dit en Malborough qu’il était, tous les régimes sont pourris et serviles, tous les régimes sont une honte pour le genre humain.

On n’aime réellement que ceux qui sont capables de vengeance, c’est-à-dire d’aveuglements emportés et frénétiques mais ne répudient pas pour autant la parure et l’apparence, ni cet héroïsme classique qu’on ne trouve que dans la guerre et l’étude. On n’aime que ceux qui nous maintiennent et nous révèlent. Il faut être sur la voie du dernier homme pour mesurer tous les plaisirs à l’aune de la sexualité quand l’homme est né sur les parcours de chasse et les champs de bataille, dans les haruspices et dans la mort donnée et reçue en l’honneur des dieux. Spiritualiser les passions et non les éradiquer à la manière chrétienne est donc la seule manière de surmonter un effondrement qui ne cesse de guetter, au confluent de toute mort.

Notre temps est un temps de déroute. Le premier crétin se voudra philosophe et artiste délimitant le concept à coups de formules et de transgressions fumeuses, toujours en veine de sauvagerie, jamais à court de petites violences minables et d’extases burlesques, ayant congédié dans un coin de mémoire d’ordinateur, cette Histoire de l’Occident qui se perd dans l’origine obscure du premier chamane décrit par Hérodote et non dans l’ouverture de la quinzaine permanente de la recréation du Monde. Aussi, la philosophie s’épuise avec le vieux Platon, elle ne réclame pas une anarchie mais une hiérarchie métaphysique inédite, une manière de ne pas raturer l’empreinte du désastre.

Ce n’est pas parce qu’on parcourt en vain le labyrinthe de notre esprit que nous sommes profonds, nous prouvons juste que nous n’avons pas de limites imparties, que nous sommes aussi le n’importe quoi et le presque rien, reste à devenir un luxe inutile, une ritournelle, une manière de tracer le sentier et de dire dans le bruissement des feuilles et une certaine solitude peuplée, « Ich, bin die Wahreit ». Ce n’est pas seulement la vie qui est femme, c’est aussi l’idée, insaisissable et capiteuse, tout sauf un progrès et une reprise.

Nous sommes des amoureux et des avides. Ce que les repus confondent avec le ressentiment. Le repus est un craintif, il craint pour son avoir alors il diffame l’avidité, il en appelle à la protection de la loi, contre cette soif de puissance. Comment voulez-vous qu’un repus ait accès à la vérité ou à la possession quand il pense les détenir pour son compte et dans la stérilité de la peur d’une perte à venir. Le repus voudrait arrêter le temps, il ne voit pas que lorsque l’un s’abandonne, l’autre s’accroît de cet abandon, si bien qu’aucun contrat ne pourra jamais résoudre cette dissymétrie.

La démocratie est un régime pour des hommes optimistes, des hommes qui n’ont pas besoin d’art mais d’agréments et de narcotiques, d’escrocs, de bons techniciens et d’ouvriers de la science qui appliquent les méthodes. Sa fabulation enchantée se résume au darwinisme avec ses quatre principes (variation, hérédité, reproduction différentielle et mutation) et à la théologie économique (minimax et optimum pour les libéraux, régulation pour les autres). Adaptation, sélection des meilleurs, coopération, ça le rassure. L’homme démocratique se trouve toujours le plus beau dans le miroir de l’Homme reconfiguré. Même la doctrine du péché originel l’insupporte et l’athéisme le fatigue.

Que la Nature soit à la fois d’une cruauté extrême et la mesure de toute Beauté et de toute prodigalité, non seulement l’homme démocratique ne veut pas le voir mais il voudrait l’effacer. Les plus pernicieux vont jusqu’à s’en détacher, ils deviennent bouddhistes ou causent de Schopenhauer. Ils répètent, « que de souffrances », puis ils congédient le seul remède disponible, l’art, du moins si on sépare l’art de sa définition selon l’homme de goût, c’est-à-dire, le spectateur.

Lorsque Déméter fut accueillie, à Eleusis, par la vieille Baubô, celle-ci lui montra son corps difforme et la déesse se mit à rire alors qu’elle cherchait sa fille en tout lieu. Puis Goethe la fit venir à cheval sur une truie lors de la nuit de Walpurgis avant que Nietzsche baptise de son nom, la Vérité.

Moins connue est cette critique de Musil, à propos du deuxième récit de Kafka, le soutier, paru en mai 1913 : « Et puis, il y a un passage où une servante vieillie sans amour séduit maladroitement un petit jeune homme, passage très bref, mais d’une puissance si concentrée que le narrateur, jugé d’abord, peut-être, simplement délicat, apparaît, soudain, comme un artiste très conscient qui se penche sur les sensations les plus infimes ».

Une même manière de définir ce qu’est l’opération artistique : rire de la difformité même au milieu des désastres, chevaucher la truie parmi les démons, dénommer en puisant dans les ruines, parcourir toutes les tessitures du sentiment.


Responses

  1. La Démocratie selon Eschyle
     » les athéniens ne sont esclaves ni sujets de personne »
    La démocratie est un « esprit », et non une somme de méthodes et d’idéologies cachées sous des principes d’optimisation, foncièrement fonctionnalistes en réalité

  2. La démocratie moderne ajoute, à son point le plus haut, qu’il n’y a plus d’esclaves, ce qui revient à poser la question de la démocratie en ses termes : quels dispositifs nous permettraient d’être des maîtres sans esclaves ?

  3. Redescendez sur terre !
    La democrature, telle qu’on nous la vend, n’a existé que dans la Grèce antique, dans les conditions qu’on connait ; société à 3 castes, groupe restreint, peines lourdes pour les transfuges/traitres

    À mon sens, il n’y a ni art, ni vérité ( surtout pas ! ma vérité risquerait fort de heurter) ,ni, c’est évident, de démocratie

  4. Je ne crois pas, Kobus, qu’on vende la démocratie (d’ailleurs les auteurs antiques dans les conditions que vous décrivez très bien n’avaient déjà que mépris pour la démocratie), je crois qu’on vend son impossibilité pratique et théorique

    • Vendre et acheter, tel est le lot commun
      On achète de la viande, des assurances
      On loue son ventre ou ses bras, lorsqu’on est une ouvrière
      Est il préférable d’avoir quelque chose à vendre ou de pouvoir acheter, d’avoir un pouvoir d’achat ?

  5. J’ai un doute Kobus, cette configuration là est née au plus tôt à la fin du XVIIIème siècle, au plus tard avec le XIXème siècle, avec l’empire britannique et une fois digéré la Révolution française. Disons qu’on pourrait distinguer quatre partis chez les humains : les aigris, les satisfaits, les lacrymaux, les insatisfaits. Aujourd’hui l’alliance gagnante est celle des satisfaits et des aigris

    • Et les lacrymaux, hein ?
      Le bizness lacrymal, qu’en faites vous ?
      Chialer pour clément Meric ou Rémy Fraisse, la palestoche et les drouats des fammes ?
      Bieurler pour la planète ?
      Piorner ( spécial cassdedi à Stag) contre le ouacisme ?
      Ça affure du financement, ça, ça permet d’entretenir des militants, salariés

  6. Pour moi, les lacrymaux ce sont les Obama et les Hollande ceux qui racontent qu’on va restaurer la compétitivité en saupoudrant de bonnes intentions ceux qui vont rester sur le carreau. Ce sont les mêmes qui ordonnent de maintenir le désordre établi et puis s’aperçoivent que ce maintien entraîne, souvent des bavures. Ce sont les responsables, au moins indirects, des meurtres de Rémi Fraisse et d’autres. Pour ce qui est du jeune homme, je me souviens de 1986 et d’avoir perçu très vite qu’une souricière était tendue et que nous n’avions rien pour riposter. Ce jour-là, il y a eu un mort et plusieurs blessés. Aux dernières nouvelles quand les paysans ont occupé la cantine de Bercy ou déverser leurs tonnes de pommes de terre, place de la République, on n’a pas compté de morts et de blessés parce qu’on a tout fait pour qu’il n’y en ait aucun.

    Quant au vent actuel il n’est pas vraiment droitdel’hommiste

    • Pas droit de l’hommiste, le vent ?
      J’espère bien !
      Pour moi, droits de l’homm’, doigts de l’homm’, ça rime avec « les lumières » , ces putasses de lucioles qu’on se sent forcé, nous autres, pauvres cons d’occidentaux, d’imposer à tous les peuples de la terre
      En force, forcément, puisque personne n’en veut, de nos foutues lucioles, de notre sainte democrature et de notre magnifique tolérance
      À coups de drones, de forces spéciales parachutées nuitamment et de missiles matra payés par ces cons de tribuables

  7. Je remplacerai lucioles par nihilisme (vous me direz que ce sont des quasi-synonymes) et là nous serons pleinement d’accord, Kobus

    • lucioles , c’est mignon, trouvez pas?
      ça donne un peu l’aspect ludique des gosses qui s’amusent les soirs d’été ( comme moi vous avez tenté d’en attraper,ça fait des années que j’en ai plus vu )
      activité ludique ou activité forcenée pour éloigner on ne sait quel spectre
      le spectre de se retrouver seul avec soi même , ou avec sa médiocrité
      voilà pourquoi, à mon sens, on réanime périodiquement cette notion de drouadlomm’ , de devoir d’ingérence et cette mythique , magnifique , grandiloquente arnaque des lucioles

      d’ailleurs, pour en être convaincu , regardez qui en fait régulièrement , la promotion , c’est à dire sa promotion à lui , pirsonellement en pirsonne….béchamèle

      à lui seul , le mec est une boussole qui indique le sud, la connerie à ne pas faire

  8. Et puis avec les lucioles on peut toujours fourguer un sophisme, annoncer le sens figuré quand on a commencé avec le sens propre et le contraire. Plus sérieusement, comme vous, la dernière luciole que j’ai vue, ça doit dater d’il y a 15 ans, dans les Cévennes. Pasolini aussi parlait de la fin des lucioles, je crois bien qu’il usait des deux sens en même temps


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :