Publié par : Memento Mouloud | octobre 10, 2014

Epidémie antique

D’une façon générale, la maladie fut, à l’origine d’un désordre moral croissant. L’on était plus facilement audacieux pour ce à quoi, auparavant, l’on ne s’adonnait qu’en cachette : on voyait trop de retournements brusques, faisant que des hommes prospères mouraient tout à coup et que des hommes hier sans ressources héritaient aussitôt de leurs biens. Aussi fallait-il des satisfactions rapides, tendant au plaisir, car les personnes comme les biens étaient sans lendemain. Peiner à l’avance pour un but jugé beau n’inspirait aucun zèle car on se disait que l’on ne pouvait savoir si, avant d’y parvenir, on ne serait pas mort : l’agrément immédiat et tout ce qui pouvait y contribuer, voilà ce qui prit la place du beau et de l’utile. Crainte des dieux ou loi des hommes, rien ne les arrêtait. On jugeait égal de se montrer pieux ou non et en cas d’actes criminels personne ne s’attendait à vivre assez pour que le jugement eût lieu et qu’on eût à subir sa peine : autrement lourde était la menace de celle à laquelle on était déjà condamné ; et, avant de la voir s’abattre, on trouvait bien  normal de profiter un peu de la vie.

Thucydide

Dans ce désastre ce qu’il y avait de plus misérable et de plus affligeant, c’est que chacun, à peine touché de la contagion, se voyait déjà condamné et perdant tout courage gisait inerte, le cœur désespéré, imaginant ses funérailles : il expirait sur place. Ceux qui évitaient de visiter leurs parents malades, par amour excessif de la vie et par crainte de la mort, se trouvaient vite châtiés par une mort honteuse et misérable ; ils périssaient abandonnés, privés de secours, victimes de l’indifférence. Ceux qui avaient fait leur devoir succombaient à la contagion et à la fatigue que leur avait imposée l’honneur, ainsi que les accents suppliants et les voix plaintives. Telle était la mort réservée aux meilleurs.  L’épidémie reflua des champs sur la ville, apportée par les gens des campagnes, foule souffrante qui, à la première atteinte du mal, accourut de partout. La mort n’en faisait que plus aisément des monceaux de cadavres. Tous les sanctuaires des dieux eux-mêmes, la mort les avait remplis de victimes, et partout les temples des habitants du ciel s’encombraient des cadavres de tant de visiteurs que leurs gardiens y avaient entassés. La religion ni les puissances ne comptaient déjà plus. La douleur présente était plus forte qu’elle. Et les rites funèbres ne s’accomplissaient plus dans la ville où le peuple les avait toujours pratiqués jusque-là. Tout était au trouble de la confusion, chacun dans l’affliction enterrait comme il pouvait son compagnon. Que d’horreur la nécessité pressante et la pauvreté inspirèrent. Sur des bûchers dressés pour d’autres, on vit des gens aller à grands cris déposer les corps de leurs parents, en approcher des torches et soutenir des luttes sanglantes plutôt que d’abandonner ces cadavres.

Lucrèce


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :