Publié par : Memento Mouloud | décembre 16, 2014

Alain Borer ou la défense de la langue française

Là-bas, tous mes compatriotes parlent la langue du maître. Ils obéissent à l’injonction absolue, parler la langue du grand blanc, « speak white » et quand le grand white aura passé la main, ils parleront tout aussi bien mandarin. Comme l’avait prédit Audiard, le français a la légitimité dans le sang ou plutôt le sens de son abaissement.

Le Palais de l’Elysée affiche livetweet dès son ouverture, il annonce donc le programme, la disparition. Plus Monsieur Hollande flattera ce vieux pays d’immigration, plus il nous faudra comprendre que ce sophisme se substitue à l’usage de la langue française et à son raffinement. La France disent tous les présidents depuis VGE c’est nulle part.

« C’est pas normal qu’on aille à la comédie française pour s’emmerder ». Coluche est celui qui casse tout, qui rompt avec l’écrit, le projet de la langue française. C’est politique, il a voulu être président de la République. Finalement, je pense qu’il est entré à l’Elysée avec Sarkozy: « J’écoute, mais j’tiens pas compte. » C’est du Coluche… La langue de Coluche s’oppose à la langue de Molière. Il y a pour la première fois dans notre histoire un alignement entre la société, qui a choisi de dire « fashion week« , l’audiovisuel – My TF1, BFM News- et les politiques qui se vautrent dans l’anglais.

De 1974 à 2014, nous venons de vivre les Quarante Piteuses. A l’origine, il y a Giscard d’Estaing, le grand fourrier de la langue française, qui lance son message au monde en anglais depuis le balcon de la rue de la Bienfaisance. Les Québécois en pleuraient. Même François Mitterrand a été gravement passif, il l’a regretté d’ailleurs à la fin de sa vie. Il a laissé tous les collabos, les Camdessus, les Trichet, les Védrine, les Lamy, se déchaîner dans la langue du maître. Bel exemple de La Trahison des clercs. L’un des grands responsables n’est autre que Lionel Jospin, illettré militant et ministre de l’Education nationale, qui a déconnecté la fontaine latine en 1993. Comment voulez-vous réinventer si on ne dispose plus de ses racines, si on ne peut plus puiser dans son oreille originelle ? Désormais, pour nommer les objets nouveaux, on n’a plus que le néolatin international, la nouvelle lingua franca.

Les hommes politiques passent mais les fautes de langue restent.

Six mille mots anglais paradent en envahisseurs dans la langue française chez des locuteurs qui n’en emploient, comme le sieur Fabius, que 800. A comparer aux 36 mille du dictionnaire de 1835. La grammaire est altérée par le génitif saxon (cybersécurité) si bien qu’un changement de relation à la personne est intervenu, sans bruit. Jean Rolin peut écrire son Terminal frigo en catalangue française.

Il est facile de compter plus de mots anglais sur nos murs que de mots allemands durant l’Occupation mais il ne se passe rien, dit-on, la langue n’est pas affectée, l’identité française continue, elle a son logo, frontiste et sa marque déposée, son terroir. En pays lusophone, la fête de la boue se nomme bloco de lama, en France Mud day. Symptôme de colonisé ou de nègre blanc, de petit oncle Tom attendant dans sa case que le maître daigne se fendre d’un sourire.

En quelle langue communiquent Poutine et Merkel ? En russe et en allemand. Hollande et Merkel ? En anglais que le premier ne parle pas mieux que le français. La France n’est même plus aphone, elle balbutie dans la langue hébétée des euh.

Les Anglo-Saxons ont deux grands problèmes. Le premier est de ne pas vouloir savoir qu’ils parlent français à 63% : somme toute, l’anglais est du français mal prononcé. C’est un véritable symptôme collectif, un gigantesque refoulement. L’anglais doit à notre langue la relation sujet-verbe-prédicat. On peut se demander si le positivisme dit logique n’a pas reçu un tel accueil pour en finir avec ce passé encombrant quand aucun manuel anglais ou américain ne mentionne cet emprunt titanesque. Les anglo-saxons s’interdisent de parler français quand 37 mille mots viennent de ce tonneau percé. C’est leur deuxième problème. Leur projet est explicitement hégémonique. On l’a vu lors des Jeux olympiques de Londres. A l’exception du prologue, le français en était totalement absent. Même constat dans les aéroports (« control passport »), ou dans les colloques internationaux, etc. : ils font perdre à la langue française sa visibilité. Le drame, c’est que nous collaborons à cette disparition -dans tous les domaines, et même entre nous.

C’est parce que les locuteurs de langue anglaise refusent de savoir d’où vient leur langue qu’ils ont adopté un projet global de domination et non de civilisation. « Let’s stop pretending that french is an important language ». N’importe quel locuteur français peut entendre et comprendre cette phrase sans traduction assistée.

L' »anglobal », à distinguer du globish langue véhiculaire qui unit feu Yasser Arafat et le commerçant portoricain, est une forme de parasite. A la Renaissance, des milliers de mots italiens sont entrés dans la langue française, mais ils ont été rapidement absorbés, transformés, francisés. Ils ont subi un remodelage morphologique nécessaire. L’anglobal est nettement plus agressif. Il se projette.  Aujourd’hui, et c’est une première dans l’histoire de la langue, les mots anglais qui s’implantent chaque jour dans notre vocabulaire ne sont plus de l’ordre de l’échange, mais de la substitution (« checker » à la place de « vérifier ») : ils font penser aux 30 000 flèches d’Azincourt. En France colonisée, c’est Halloween tous les jours. Mais, plus que de colonisation, nous devons parler d’autocolonisation. Nous n’avons pas d’ennemi. C’est l’effet Banania, le début de la déculturation. Regardez ce qu’il se passe avec Daft Punk, The Artist… Pour être reconnus du maître et obtenir la récompense majeure, il faut le mimer, abandonner, renoncer à ce que nous sommes.

L’anglobal agit selon quatre modes. La dé-nomination qui substitue un terme anglo-saxon à un terme français en usage, la siphonnage qui absorbe une chaîne de mots français dans un seul vocable imprécis, l’intrusion de phonèmes étrangers à la forme phonique du français, la désinvention. Prenez le terme « booster ». On pourrait dire « propulser », issu du latin, ou « dynamiser », qui provient du grec. On n’entend plus l’oreille française à travers « booster », ni à travers « mail », à la place de « courriel », ou « deal », à la place d' »échanger », etc. Nous sommes en train de passer de l’oreille romane à l’oreille gothique. Par ailleurs, ces importations impliquent une gigantesque perte de nuance : on dit « bouger » et non plus « se déplacer », « s’en aller »… Enfin, il n’y a plus de polissage phonétique à la française. Le polissage, c’est l’équilibre des voyelles et des consonnes. Même les accents régionaux sont respectueux de cet équilibre, or il se perd. Nous entrons dans l’ère du français pourri, le « broken French ». Qu’avons-nous créé récemment? « Mémériser », « vapoter ». Hier, on inventait « miroir », « fontaine ».

La langue n’évolue pas, elle involue. Il existe 150 millions de devisants français qui inventent mais ils ne sont pas en France. Les français sont si atteints qu’ils ne croient pas en leur propre langue ou du moins qu’ils l’enterrent. C’est le traité de Troyes qui recommence aussi les français plébiscitent conjointement Merkel et Le Pen, deux matrones pour un siège vide.

Comme l’écrivait le Quotidien du peuple « en formant ses élites en anglais, la France envoie un mauvais signal aux pays francophones » bien reçu par les autorités de Pékin. Ils commencent donc par acheter Blagnac, Versailles suivra.

Benoît XVI, lui, avait eu la décence de démissionner en latin. Quel président français en viendra à prononcer la dissolution du pays sans confondre futur et conditionnel. Même Mugabe avait abandonné la Rhodésie au passé, la France n’abandonne que la France, c’est-à-dire elle-même dans une recherche éperdue de son identité comme on part pour la chasse au snark.

La défense de la langue n’est pas une question de fierté ou de défense patriotique. Il s’agit des modes de représentation que fonde une langue. C’est là, et uniquement là, que se situe l’identité. Prenez la représentation collective de la femme, un enjeu majeur. Il n’existe que trois possibilités de traiter ce domaine : pour la première, la différence des sexes n’est pas marquée, comme dans « beautiful » – le puritanisme s’en accommode bien – ; la deuxième consiste à les distinguer par des marques sonores, naturalisantes, à l’instar de l’italien et de l’espagnol, « bello »« bella »« hermoso »« hermosa ». Et la troisième, la française, qui, avec son « e » muet, refuse le marquage du genre sur le sexe. Cet « e » muet fonde une coprésence ontologique. C’est une solution admirable par la proposition philosophique qu’elle entraîne.

Nous sommes le seul pays à avoir légiféré sur le port du voile. Et cela ne relève pas, comme ont pu le dire Alain Finkielkraut et Mona Ozouf, de la laïcité, mais de la langue française. L' »e » muet est une brumisation, un vaporisateur, un parfum, pas un marquage. Pour la langue française, une femme voilée est une faute de grammaire dans la rue. Nous sommes aux antipodes du neutre généralisé, c’est-à-dire de la conception anglo-saxonne. Le neutre qui s’empare de la langue française (l’absence d’accord, le pronom lequel, la perte de l' »e » muet…) annonce avec toutes ses conséquences juridiques un changement de projet de société porté par la langue.

Tout apprentissage structure les formes de pensée. Avons-nous été consultés sur le fait que les 28 nations doivent assurer l’enseignement de l’anglais dans les petites classes ? Non. Et c’est de toute évidence un signe supplémentaire de notre renoncement à nous-mêmes : ce sont les Français qui militent pour faire de leur langue une langue régionale dans la mondialisation anglo-saxonne et libérale.

Toute langue est un système d’idéalisation. Mais les langues n’idéalisent pas la même chose: la langue française idéalise la relation. Elle est abstraite, non ethnique, et c’est en cela qu’elle a fondé l’Etat français. Je ne suis pas breton, belge ou corse, je suis homme, c’est ce que dit la langue française. En ce sens, elle développe un projet universel.

La langue française est une langue écrite, et la seule qui ne prononce pas tout ce qu’elle écrit. Lorsque je dis « ils entrent », l' »ent » final ne se prononce pas : il s’agit d’une vérification grammaticale, ce que j’appelle le « vidimus » (du latin, « ce que nous avons vu »), qui permet la vérifiabilité par écrit, et garantit aussi la précision. La langue est accompagnée par sa grammaire. Rappelez-vous la résolution de l’ONU après la guerre des Six Jours sur les « occupied territories ». La version française seule précise s’il s’agit « des » territoires ou « de » territoires occupés. Or c’est le vidimus que percutent de plein fouet les nouvelles technologies : aucune autre langue n’est si gravement menacée par les nouvelles technologies ; si la langue française perd le vidimus, elle ne sera plus qu’une langue comme une autre et disparaîtra.

Tout le monde désormais fait des fautes massivement, et des fautes sur le logiciel, sur les prescriptions fondamentales, comme la confusion des sons et des temps, le futur et le conditionnel, j’irai ou j’irais. Vous pouvez l’entendre tous les jours, à 20 heures, chez M. Delahousse (bonne soirAIT). C’est un festival, celui d’un temps nouveau, le confusionnel. C’est un effet de l’ère du virtuel, le conditionnel et les choses réelles ne se distinguent plus. De même pour le subjonctif et l’indicatif. Sur France Culture, Giscard d’Estaing disait « après que je sois élu ». L’indicatif après « après que » a mille ans !

« L’histoire de France, écrit Michelet, commence avec la langue française. » Il est temps de voir en quoi notre société se transforme. Comme les Gallo-Romains qui ont trahi leur passé en abandonnant leur culture, les « gallo-ricains » se soumettent au modèle dominant. Et le français, tendant au chiac, ce sabir anglo -français qui sévit dans le Nouveau-Brunswick (« je watche la TV »), devient tous les jours moins attractif. On peut dire que l’histoire de France s’achève avec sa langue.

En 1420, alors que la France disparaît de sa propre carte, les Armagnacs furent laminés par les Bourguignons. Le clivage droite-gauche n’a pas de pertinence en période de tempête, ce qui remonte aujourd’hui (en 2014, dans les mêmes chiffres que 1420 !), c’est ce clivage fondamental Armagnacs-Bourguignons. Et les Armagnacs, aujourd’hui, n’ont aucune chance, car les Bourguignons ont désormais de leur côté le fédéralisme européen, qui installe un espace anglophone libéral. Ce qui est frappant, c’est qu’il y a un effet de « naturalisation », comme disait Barthes, la langue du maître paraît désormais naturelle.

Que faire ? « On a beau crier dans le désert, cela ne fait pas tomber les étoiles », dit un proverbe dogon.


Responses

  1. Excellent texte que j’ai lu la larme à l’œil.
    Vous ne faites pas la relation entre cette nouvelle langue appauvrie et le besoin de créer un peuple nomade (dont Atali est le grand prêtre) prédisposé à l’universel (la consommation); l’école d’aujourd’hui vise le même objectif : il reste encore quelques « attardés » respectueux de la langue. Une secte en fait !

    • ha , Atali…..
      s’il était pas là ,faudrait l’inventer , cui là
      quoique….le jour venu , on risque de manquer de murs
      pour les aligner contre
      comme je me plait à dire « tau sigma »

  2. C’est juste René, le lien existe entre l’universalisme marchand, le Tout-France et le triomphe de l’anglobal. Les collabos veulent refaire un peuple qui n’aura plus de langue et l’école publique sert de dispositif expérimental à la création de cette cataFRance qui aura perdu sa langue et n’aura plus aucun lien avec ce que fut ce pays. Comme Alain Borer, je crois que dans ce combat, être de droite ou de gauche n’importe plus, il y a les Armagnacs, ceux qui veulent restaurer la France et les Bourguignons, ceux qui la bradent pour se partager ce qui peut l’être. Par conséquent, je ne pense pas que les Armagnacs soient une secte mais rien ne les unit, pas même un roitelet comme Charles VII.


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