Publié par : Memento Mouloud | janvier 25, 2015

Anatomie de la crise grecque et délire européen (2000-2014)

An 2000

La Commission a décidé de déférer la Grèce devant la Cour de justice parce que sa législation relative au prix de gros des médicaments a pour effet d’entraver les importations en provenance d’autres Etats membres. En Grèce, le système de fixation des prix des médicaments est basé sur un « prix de confirmation » égal au prix le plus bas en Europe. Le prix de tous les médicaments commercialisés en Grèce ne doit pas dépasser le « prix de confirmation ». Dans la pratique, cependant, ces règles sont souvent appliquées d’une manière qui constitue une discrimination à l’encontre des produits importés d’autres Etats membres.

Single Market

2002

Goldman Sachs réalise avec le gouvernement grec un cross currency swaps, soit des contrats d’échange de dérivés d’obligations libellés en yen et en dollars contre d’autres libellés en euros et ce pour une durée de 20 ans. Les premières sont émises par l’Etat grec, les secondes par la banque d’affaires américaine. Ces swaps sont bien sûr réalisés hors bilan par une entité appelée Titlos. Le Titlos, en question, est un équivalent des SIV (Special Investment Vehicles) dont se servent les banques pour financer, hors bilan, l’acquisition de CDO (collateral debt obligation), paniers de crédits hypothécaires sanctionnés par un AAA au sein des agences de notation. Ainsi les dettes disparaissent, comme par enchantement, des bilans. Autre bonne affaire pour Goldman Sachs, après que l’Etat grec a touché son pactole la première année, mathématiquement ce sera le tour de la banque de récolter la moisson bien au delà de la somme prêtée.

2005

Alors que le gouvernement grec refourgue les dérivés de Goldman Sachs à la banque nationale de Grèce (privée), les transformant en dette d’Etat, la Grèce est admise dans l’euroland sur la foi d’un déficit public de 3 % du PIB qui s’élève, en fait, à 7 %. Or, entre 1826 et 1932, le pays a fait faillite à cinq reprises. Pas grave, Eurostat comme le conseil des ministres de l’UE avalisent l’artefact. Cerise sur le gâteau, les titres d’Etat créés de toutes pièces sont acceptés par la BCE de Francfort comme garanties d’avances futures. L’Etat grec pratique donc une des plus vieilles opérations du monde, la cavalerie. Titlos ne suffisant plus, on crée d’autres SIV, Aelos ou Ariane, l’un basé sur les taxes de l’aéroport d’Athènes, l’autre sur les revenus de la Loterie nationale. Retour aux avances consentis par les fermiers généraux du temps de la monarchie absolue.

Entre 2000 et 2007, le volume des prêts des banques étrangères à la Grèce est multiplié par 4. C’est l’époque où Siemens vend un système de sécurité C4I qui ne fonctionnera jamais et ThyssenKrupp fournit cinq sous-marins pour un montant de 5 milliards d’euros.

Entre 2005 et 2009, la Grèce est un des plus gros importateurs d’armes du continent. Les seules ventes d’avions de combat dont 25 Mirage 2000 forment 38 % des importations du pays.

Janvier 2010

La dette publique grecque atteint les 300 milliards d’euros. Alors que l’Etat grec s’apprête à placer pour 8 milliards d’euros de bons du Trésor à 5 ans et 6,1 %, le Financial Times annonce que Goldman Sachs aurait envoyé une équipe mendier auprès de la Chine 10 ou 25 milliards d’euros afin de renflouer le partenaire grec défaillant. Le soupçon se renforce quand on apprend que Goldman Sachs aurait acheté des CDS sur la dette grecque pariant sur le collapse de l’Hellade.

Avril 2010

Les Etats de la zone euro, s’engagent contre la mise en œuvre de « réformes de structure » à renflouer le partenaire grec à hauteur de 80 milliards. Le FMI de DSK y ajoute une trentaine de milliards. Personne ne pose une question, comment un pays peut-il rembourser sa dette lorsque son déficit budgétaire annuel atteint les 30 milliards et son déficit commercial les 28 ?

Mai 2010

L’Etat fournissait emplois (surtout pour les gens de la famille) et hausses de salaires (sous forme de primes ou de 13e et 14e mois, pour que ça ne se voie pas trop). Tout ceci pour acheter les votes et assurer la paix sociale. L’Union européenne fermait les yeux et continuait d’attribuer de généreux fonds de développement, sans vérifier s’ils étaient efficacement utilisés, fournissant ainsi de l’argent facile aux grosses boîtes privées. Magouille, travail au noir, fausses déclarations d’impôts, petites enveloppes sous la table : personne ne disait rien, tout le monde ayant un jour profité du système pour s’acheter un permis de conduire, trouver un boulot, ou construire 250 m2 au lieu de 80.

Le plan d’austérité réduit le pouvoir d’achat de tout le monde. Il prive de revenus nécessaires des petits fonctionnaires et des retraités qui avaient déjà du mal à joindre les deux bouts. Il met en péril le petit commerçant et l’artisan du quartier. Le prix de l’essence a déjà augmenté de 10%. La soupape de l’immobilier, qui avait permis à une génération d’enfants gâtés de vivre confortablement, ne fonctionne plus (60 000 logements neufs invendus dans la Grèce du nord). Trouver un deuxième emploi n’est plus une option. Les banques ne prêtent plus, les sociétés de cartes de crédit relancent les clients tous les deux jours pour être remboursées.

Depuis quelques mois, les Grecs évoluent. Ils considèrent maintenant comme normal de taxer les activités commerciales de l’Eglise, organe tout-puissant, impliqué ces dernières années dans des scandales politico-financiers. Ils n’ont plus peur de dénoncer les médecins ou les fonctionnaires corrompus : cinq agents des impôts viennent de prendre de sept à quinze ans de prison pour corruption passive ; le patron du bureau des permis de construire de Syros vient de tomber, incapable de justifier sa fortune personnelle de 600 000 euros.

Un exemple vu à la télé : une pauvre dame se demandait comment faire pour payer les cours de rattrapage privés de ses enfants (5 000 euros par an). Si la moitié de cet argent allait dans les caisses de l’Etat (en déclarant honnêtement ses revenus et en payant ses impôts), l’école publique fonctionnerait. Les parents n’auraient pas besoin de payer des cours privés, souvent donnés par les enseignants du public qui arrondissent leur fins de mois (salaire d’un prof : 950 euros). Même chose pour les dessous de table pour avoir un bon docteur.

Rue 89

2010 : la Grèce achète à la France de Sarkozy le débonnaire 6 frégates de guerre pour un montant de 2,5 milliards d’euros ainsi qu’une tranche de 400 millions pour des hélicoptères de combat.

Mai 2011

Récemment, à Athènes, en Grèce, des militants d’extrême droite ont lancé des attaques contre des immigrés dans le centre de la ville. Tout a commencé le 10 mai. La veille, un homme de 44 ans qui accompagnait sa femme enceinte à l’hôpital a été agressé et poignardé à mort. On ignore qui sont les assassins, mais des groupes ont réagi en organisant une expédition punitive d’une grande violence contre les immigrés – ou même contre des Grecs qui ressemblaient à des étrangers – qu’ils tiennent en général pour responsables de l’augmentation de la criminalité et du chômage en Grèce.

Global Voice

Septembre 2011

La crise grecque se propage au monde de l’entreprise. Le groupe pharmaceutique suisse Roche a ainsi annoncé ce dimanche qu’il ne livrait plus ses médicaments aux hôpitaux grecs, ces derniers n’ayant pas payé leurs factures. « Il y a des hôpitaux qui n’ont pas payé leurs factures depuis 3 ou 4 ans », a déclaré le directeur général Severin Schwan, cité par un porte-parole. « On en arrive à un point, où on ne peut plus faire des affaires normalement », a-t-il ajouté. Roche a cessé d’approvisionner certains hôpitaux cette année. Selon le porte-parole de Roche, l’arrêt des livraisons a commencé cet été. D’après Severin Schwan, les hôpitaux publics grecs « ont l’habitude de ne pas payer l’industrie pharmaceutique », contrairements aux pharmacies.

« Certains hôpitaux ont repris leurs paiements, depuis que Roche a cessé de livrer, car ils ont compris que leurs réputation vis à vis des patients est en jeu », a directeur général de Roche. Le groupe suisse a parallèlement augmenté ses livraisons aux pharmacies, qui payent leurs factures plus régulièrement.

La Tribune

Un jour Papandréou s’est réveillé en se rappelant qu’il était grec. Pas démocrate, socialiste ou européen mais grec. Un jour Papandréou le cosmopolite qui ressemble à une caricature de highlander a redécouvert qu’il appartenait de toutes ses fibres à une nation, à une histoire et qu’il était de son devoir de consulter son peuple dès lors que se jouait non plus une simple crise mais la simple dissolution de la Grèce en tant qu’entité politique et partant morale. Les nations peuvent sans doute échouer mais Papandréou a redécouvert ce qu’affirmait Valéry, elles peuvent aussi mourir.

Dans la notion de politique traduit tardivement en français sous le double patronage de Raymond Aron et Julien Freund, Carl Schmitt avait perçu qu’une SDN pouvait décréter le blocus contre un pays et partant sa destruction par inanition dès lors qu’une norme supranationale primait sur toute autre considération. Nous sommes donc arrivés à ce point où lorsque la dictature des commissaires européens, des commissaires du FMI et des juges autoproclamés des agences de notation causent de sauvetage d’une nation, on doit comprendre que l’intérêt des créanciers prime sur la survie du dit peuple et qu’il pourra toujours se dissoudre en émigrant, en prostituant massivement ses femmes, en clochardisant ses vieux, en se transformant en main d’œuvre docile, en érigeant son pays en champ de foire pour rodéo post-colonial, en se déguisant en wargus, en intégrant, pour certains, l’élite vérolée du monde globalisé. C’est la voie russe vers le capitalisme, elle est désormais conseillée aux grecs.

Papandréou s’est réveillé et seul il a décidé de convoquer le peuple, comme Cicéron réclamait le justitium, on ne sait s’il va se rendre à la déraison européenne mais, au moins, il n’aura pas eu ce ridicule de socialiste espagnol qui tapine auprès de la Santander et roucoule les lois du marché auto-efficient comme ne l’aurait jamais fait Franco.

Avec la crise grecque on voit bien que l’idée européenne est un cancer à trois têtes : socialiste, technocratique, contre-révolutionnaire. Sa survie est un épisode de ce XIXème siècle à travers les âges qu’avait ausculté Muray dans son essai baroque.

Très tôt les socialistes ont émis des doutes sur l’idée européenne qu’ils trouvaient trop limitée. Les socialistes modérés en ont conclu qu’ils pouvaient tout intégrer dans cette Europe invertébrée parce qu’elle ne formait que la première pierre d’un édifice qui se terminerait par un gouvernement mondial. Les socialistes durs à la sauce post-communiste ou non, en deuil de la Révolution moribonde prônent aujourd’hui la dissolution des peuples européens dans le métissage général et le sans-papiérisme sans frontières. Puisque la Révolution a échoué, un continent de gueux de tous les pays donnera le signal de l’incendie où le grand soir fera de nouveau ses courses en slalomant entre les ruines et les charniers, l’islam servant de combustible.

D’origine saint-simonienne, l’idée d’une Europe productiviste, féministe, et championne de la paix s’est muée en une dictature des commissaires. Puisque l’ancienne aristocratie était morte, il fallait en refaire une sur les fondations pourries de l’Etat-Nation. Pour Jean Monnet, l’Europe n’était pas l’affaire des peuples mais d’un commando de fédéralistes qui allait bâtir le peuple européen à travers une chaîne d’institutions allant de l’armée au marché commun. Le fédéralisme étant enterré, l’Europe est devenue un étrange attelage où la souveraineté intermittente de l’Allemagne s’accouple à l’aréopage de commissaires et de lobbyistes qui siègent à Bruxelles. Une véritable délégation des pleins pouvoirs a transformé la Commission et son appendice le Coreper (sigle orwellien pour comité des représentants permanents) en une usine à produire des directives, donc des décrets-lois, dont la Cour de Justice assure le caractère normatif : libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes, concurrence non-faussée, défense acharnée des droits de propriété, dissolution progressive de tout dispositif de protection sociale au profit de l’assistanat, indifférentisme éthique pour le reste. Lorsque les commissaires du FMI ou de la Commission dirigée par l’ancien maoïste Barroso, n’arrivent plus à convaincre, même avec l’aide tarifée des agences de notation et les avis vénaux des économistes, l’Allemagne est chargée de sortir le big stick sauf en ce qui concerne la Turquie dont les Etats-Unis réclament l’admission avec insistance.

D’origine contre-révolutionnaire, l’idée d’un concert des nations européennes dont Metternich fut le champion, n’est plus. La référence, même vague, à la chrétienté a disparu et les Etats européens ont appris depuis 1945 à réciter avec précision les mille et un détours du vassal face au suzerain américain et à l’Ogre soviétique. L’Allemagne peut toujours faire peur avec ses panzer fantômes en Europe même, mais un pays dont la moyenne d’âge des électeurs avoisine les 50 ans ne peut en aucun cas s’affirmer sur la scène mondiale où le concert s’est déplacé. Quand la Chine communiste fait partie de l’orchestre, avec le Japon et bientôt le Brésil, on voit que le Concert en question est chargé d’établir sur la planète entière la loi du créancier que le mercenaire américain avec ses 700 milliards de dollars de budget pour la défense, se charge de rendre effective, tandis que le Royaume-Uni avec ses archipels de paradis fiscaux veille sur la tuyauterie de l’édifice. Quant à l’ONU, sa bureaucratie obèse et ses ONG subventionnées édictent des normes universelles selon lesquelles le droit des peuples à rentrer dans le rang du cordicolisme armé est proclamé horizon indépassable de notre temps.

En conséquence, l’idée européenne est, comme tous les délires du XIXème siècle, un mort-vivant qui n’en finit plus de se survivre de réunions d’urgence en carnaval des indignés sans que jamais le réel ne lui apporte le moindre démenti puisqu’elle navigue dans une sorte de réalité de synthèse où d’acte en monnaie uniques, la somme de ses désastres forme l’édifice flamboyant de son épiphanie.


Responses

  1. Le plus étonnant, c’est qu’en Grèce, la mode révolutionnaire prend des airs de « toujours pareil ». On a tellement pris l’habitude de demander aux autres que le leader de Syriza, Alexis Tsipras ne trouve pas d’alternative, autre que « renégocier la dette », ça vous rappelle pas un certain Hollande ? …
    Quant à l’UE, prête à tout pour sauvegarder le DM l’€, elle n’hésitera pas à sur-endetter les peuples d’Europe !
    Pauvre Grèce, je vois bien un retour des colonels !
    Merci pour toutes ces informations.

  2. Renégocier la dette est un préalable indispensable, René. A la différence de François Hollande qui est un véritable homme du libéralisme avancé, façon Giscard lors de son début de règne, Tsipras est porté par une vague patriotique et un profond clivage de la nation grecque. Si la droite ne s’est pas effondrée, il est impossible de ne pas y voir un engagement de l’église orthodoxe auprès des représentants d’une oligarchie mondialisée corrompue mais dévote, du moins publiquement ; si Aube dorée est à 6 %, il est clair que la police et une partie de l’armée largement subventionnées malgré les coupes budgétaires sont structurellement putschistes. A partir de là, la politique est de retour et je doute qu’un coup d’Etat ait lieu pour la simple raison que la Russie a démontré ses capacités de nuisance en Ukraine.

    Pour finir, le visage de nos créanciers, c’est celui de Merkel, il est temps que les allemands comprennent que nous n’en voulons pas


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :