Publié par : Memento Mouloud | février 5, 2015

1971 ou Nixon et le haricot magique

Lorsque les Etats-Unis abandonnèrent la convertibilité du dollar en or, en août 1971, ils avaient étendu les bombardements stratégiques à tous les pays de l’ancienne zone indochinoise, vivaient une sorte de guerre civile de faible intensité et s’acheminaient vers un condominium avec l’URSS de Brejnev. Il fallait qu’ils opèrent une percée sans quoi leur hégémonie touchait à sa fin.

L’art de Nixon et de Kissinger consista à maquiller en mesure technique un choc stratégique que les européens étaient dans l’incapacité de comprendre mais que les japonais avaient saisi à l’instant même. D’une part, la puissance américaine changea d’allié dans la continuité d’une obsession asiatique qui datait de son implication dans la guerre de conquête japonaise qui avait abouti à Pearl Harbor. Les Etats-Unis tendaient la main à la Chine communiste au moment où ils étouffaient dans l’œuf toute tentative de socialisme sur les continents américain et européen, laissant l’URSS arborer les couleurs rouillées d’un stalinisme à visage mafieux et les terroristes endimancher le communisme avec les couleurs du deuil éternel. Ils renforcèrent l’alliance avec les puissances musulmanes (Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Egypte), dès lors que le dollar se mit à flotter. Ils laissèrent les émules des Chicago Boys expérimenter dans l’ombre de Pinochet et plus sérieusement dans les salles de marchés où les premiers produits dérivés se présentèrent.

Comme la Trilatérale avait diagnostiqué l’ingouvernabilité des sociétés démocratiques, l’élite américaine en vint à déplacer les lieux de pouvoir vers les multinationales et les modalités de l’autorité légitime, autour des procédures d’arbitrage où Plutus est la seule loi. La jonction serait assurée par les croupiers diplômés des salles de marché. De l’Etat, on n’attendait qu’une certaine manne fiscale mêlée d’endettement dès lors qu’il fallait financer un effort de guerre qui se différenciait radicalement du cycle ouvert en 1941 pour s’achever par le désastre symbolique de l’évacuation de Saïgon. L’Université allait populariser la distinction entre soft et hard power mais dans le domaine de la puissance, celle-ci ne se partage pas, elle innerve, elle contourne, elle crée, elle ploie, elle endigue, elle neutralise, elle guide enfin, elle abat. Quant à la gouvernabilité on allait la restaurer à travers la compétition entre prolétaires surnuméraires du globe et un mixte de pauvreté et de chômage de masse.

L’endettement et le réseau de clientèles qu’il crée avait une figure essentielle dans le serpent, c’était une figure biblique, une figure bien faite pour tenter des auditeurs de chants et de sermons qui confient leur montée de dopamine et de sérotonine à des industries culturelles, à des vendeurs de came et à des prêcheurs d’enthousiasme et de haine conjointes. Le pasteur figurait l’antonyme du toxicomane, les américains ne savaient pas que les deux personnages antithétiques d’une mythologie recyclée allaient fusionner dans un idéal bistre, celui du détective rédimé en voyeur-exhibitionniste, une sorte de Bruce Willis tapotant ses écrans, un whisky-coca à la main, indifférent au spectacle de la corruption triomphante parce que dévoué à sa seule image glorieuse et déchue. Les américains et les autres ne savaient pas que c’était là le modèle proposé, devenir son propre commissaire épuisé, son propre Narcisse dégoûté, son propre vanneur toujours prêt à décharger son flingue dans la foule des figurants.


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