Publié par : Memento Mouloud | février 6, 2015

1972 : L’affaire Bruay en Artois et la justice populaire

Le 5 février 1972, Michel Foucault et le dirigeant de la gauche prolétarienne, Benny Lévy alias Pierre Victor, débattent du concept de justice populaire. Dès le départ Michel Foucault sépare la forme-tribunal (un élément tiers, la référence à une règle universelle de justice, une décision avec pouvoir exécutoire) des actes de justice populaire. Il désigne la première comme un embryon d’appareil d’Etat, la seconde comme une manière, en période révolutionnaire, d’opérer le partage entre le peuple et ses ennemis. Pierre Victor lui oppose l’exemple chinois et la justice organisée et politique de l’armée rouge qui se distingue des règlements de compte possibles. Foucault ne vient pas sur le terrain de Pierre Victor (celui de la différence entre une justice toujours bourgeoise et une justice dite prolétarienne), il réplique par une généalogie.

Il établit que la justice devient, durant la période féodale, un droit (lucratif) du côté du pouvoir et une obligation (coûteuse) du côté des classes subalternes. De fait, la justice s’adosse à une coercition armée. Avec la crise du XIVème siècle, l’ordre judiciaire nouveau ne peut être qu’étatique. D’une part, il prend en charge la lutte antiséditieuse, d’autre part, il contraint à la prolétarisation, mendiants, vagabonds et oisifs, les « inutiles au monde » en les poursuivant. Il coupe en deux les classes subalternes et sépare la « lie » du peuple véritable, le peuple de ceux qui se lèvent tôt et travaillent en chantant. Dès lors toute justice populaire est opposée à la forme-tribunal qui masque le triple nœud entre guerre sociale, prélèvement fiscal et force armée. Elle est liée à la résurgence de formes archaïques et cruelles de vengeances privées spectaculaires.

Etrangement Pierre Victor déplace son propos de la Chine maoïste, avec son idée de délégation du pouvoir de la plèbe à l’armée rouge (embryon du futur appareil d’Etat révolutionnaire), vers les filles tondues de la Libération qui « avaient couché avec les Boches » qui deviennent plus loin des « officiers allemands ». Il en conclut que la bourgeoisie française, « nouvel ennemi », a manipulé un acte de justice populaire afin d’éviter le châtiment des « vrais collabos » et « véritables traîtres ». Pierre Victor en conclut que le tribunal populaire est l’instance du châtiment et de l’apparition de la vérité soumis aux impératifs politiques du moment que les masses, perclues de contradictions, ne peuvent saisir. Subtilement Foucault lui répond que les tribunaux de la Libération ont moins condamné que blanchi. Il ajoute que la lie du peuple est toujours un instrument de répression disponible dans le combat contre le prolétariat.

La lie du peuple et sa production sont donc pour Foucault le centre du dispositif pénal. D’une part parce que l’Etat doit en assurer le contrôle, d’autre part parce que la lie est une armée de réserve de la répression et une limite (à ne pas franchir) aux yeux de tous. In fine, la lie du peuple est indirectement un instrument de consensus autour de valeurs dites communes.

Michel Foucault ne nie pas la nécessité d’une instance afin de déterminer un acte de justice (« qui « ne peut pas être confié à une espèce de spontanéité instantanée » car ce « besoin de riposte qui existe, en effet, chez les masses, il faut trouver les formes pour l’élaborer, par la discussion, l’information ») mais il appelle à une critique radicale de la forme-tribunal.

Le 6 avril 1972, deux mois après cette discussion publiée par les Temps Modernes, le corps dénudé et mutilé de Brigitte Dewevre gît sur un terrain vague de la cité minière de Bruay où il ne reste plus qu’un peu plus de trois mille mineurs sur les dix-neuf mille de la Libération. Une semaine après, le juge Pascal inculpe un membre local du Rotary Club, Pierre Leroy au prétexte que le domicile de sa maîtresse n’est pas très loin du lieu où le corps de la victime a été découvert. Les indices sont maigres : le principal suspect portait un col roulé, la mère de Pierre Leroy a nettoyé elle-même les vêtements de son fils le lendemain du crime plutôt que les porter au pressing, enfin un trou de quinze minutes lézarde l’alibi de l’incriminé. Comme notaire, le bonhomme est chargé des transactions immobilières en lien avec la compagnie des Houillères. Le 1er mai, la Cause du Peuple, l’organe de la gauche prolétarienne titre « Bruay : et maintenant ils massacrent nos enfants ! ». On peut y lire les réflexions avinées de certains habitants du lieu « Il faut le faire souffrir petit à petit- qu’ils nous le donnent, nous le découperons morceau par morceau au rasoir ! – je le lierai derrière ma voiture et je roulerai à cent à l’heure dans Bruay ! il faut lui couper les couilles » et le journaliste de conclure, « Oui nous sommes des barbares ». Plus tard, la Cause du Peuple prétendra que la jeune fille fut violée puis tuée suite à une partouze de bourgeois du cru. Le journal n’ira pas jusqu’à impliquer le couple Pompidou. Sur la maison de la maîtresse du notaire, on peut alors lire sous la plume d’un admirateur de Jacques Brel « Bourgeois…Cochons » et sous celle des journalistes de la Cause du peuple, « qui à Bruay en Artois achète de la langouste ? » ou « c’est un acte de cannibalisme ».

Ceux qui mènent cette campagne s’appellent Joseph Tournel et Serge July, l’actuel scripteur d’un dictionnaire amoureux du journalisme. On y trouve aussi Jacques Theureau, François Ewald, l’actuel concepteur de l’opposition entre riscophiles et riscophobes et Simone Weber qui sera condamnée en 1991 pour l’assassinat de son second mari et de son amant. André Glucksmann, Robert Linhart, Gérard Miller, Christian Jambet s’opposent à cette campagne. Le 17 mai, Sartre tonne contre le lynchage, cette « pratique trop louche » et « réactionnaire ».

Pierre Victor lui adresse une réplique imparable, il écrit « c’est la première fois depuis 1968 que le peuple ouvrier se met complètement à contrôler la justice…Cette imagination est très sérieuse, elle revient à imaginer de renverser le monde : de faire subir au patron ce que l’ouvrier a souffert, et, en fin de compte, de le faire travailler à la place de l’ouvrier –‘’Dreyfus à la chaîne’’, à Bruay, ‘’Leroy à la fosse’’ ».

En 1986, il dira « Qu’est-ce qu’il y avait de plus nul, de plus minable, dans ces articles concernant Bruay, que dans les autres papiers sur la classe ouvrière publiées par la Cause du peuple ? Ce qu’on nous reprochait à ce moment-là c’était de jouer sur la corde moraliste…Il faudrait comprendre pourquoi tout le monde nous est tombé dessus. Je me demande si ce n’était pas l’occasion rêvée, pour le pôle libidinal, de prendre sa revanche sur nous. Car c’est cela qui s’est joué, entre 1968 et 1973 : est-ce qu’un discours corrosif qui reste, quant au fond, prolétarien peut fonctionner encore ? Il y avait nous. Et il y avait les autres, ceux qui avaient choisi la voie du marxisme libidinal, du joyeux immoralisme. Ce pôle-là, nous l’avons vraiment emmerdé. Et il a trouvé sa brèche avec les fumeuses et fameuses histoires d’avortement. »


Responses

  1. ha ben serge july , ce midi , il était l’invité du très risible machin ,vous savez , celui qui fait l’émission « une fois pour toutes »
    hé bien , j’ai zappé en cours , mais je vous fiche mon billet qu’il n’a pas une seule fois abordé ce haut fait d’armes,le lynchage d’un notable , pour une fois innocent

  2. J’y suis tombé aussi Kobus, inaudible, non ?

  3. […] Sur Benny Levi et l’affaire de Bruay en Artois, on lira avantageusement cet article. […]


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