Publié par : Memento Mouloud | mars 3, 2015

Avril 1972 : Le Royaume-Uni entre dans le marché commun

Lorsque le Royaume-Uni entra dans le marché commun, en 1972, le parti conservateur venait d’adopter le Selsdon Programme, premier tournant néo-libéral de l’après-guerre. En butte à la radicalisation d’une partie de la gauche extra-parlementaire, dont certains passèrent à la lutte armée (épopée des angry brigade et de l’IRA) mais aussi à l’opposition de classe des shop stewards (délégués d’atelier) devant les mesures de dérégulation du marché du travail, le gouvernement d’Edouard Heath fit face à ce que la Trilatérale allait nommer une crise de gouvernabilité. La moyenne de jours perdus pour faits de grève fut multipliée par 5 entre les années 1963-1967 et 1967-1972, elle était alors quasiment trois fois supérieures à la moyenne française. C’est ce moment que choisit Georges Pompidou pour tendre la main au vieux frère britannique.

L’Angleterre était alors la pointe de la modernité et la jeune classe ouvrière britannique avait mêlé dans un cocktail détonnant la Northern soul, le reggae et le rythm and blues avec leurs effluves de tetrahydrocannabinol et leurs amphétamines. A part la finance qui jonglait avec les eurodollars et les paradis fiscaux, rien ne pouvait rivaliser avec cette montée d’adrénaline et cette sculpture de soi. Les Mick Jagger et David Bowie n’étaient pas seulement des dandys adulés dont le second transformait le cut-up en procédé de coupure des flux sémiotiques pour les masses, le même avait annoncé dans Diamond Dogs la venue de l’humanoïde suraliéné dans un paysage d’apocalypse. Comme allait le crier les Clash, London is burning, ou du moins le fantasme d’un Londres en flammes alimentait la peur, non pas du déclin mais d’un opéra Good Bye Great Britain dont la dévaluation de la livre sterling en 1967 était comme le signal du chef d’orchestre.

La haine raciale n’était pas née de la crise, dès 1958 les teddy boys avaient ratonné les antillais de Londres comme ils détestaient les beatniks d’universités. Mais les années 1960 avaient amorcé un tournant. Les mods étaient une étrangeté aux yeux de leurs parents, trop bien habillés, trop classieux, donc déviants. La soul américaine et le ska faisaient leur ordinaire. Comme l’homme noir devint une figure de référence, une figure ambivalente, les mods se scindèrent en deux branches dont l’une, les skinheads, allait récupérer le ton teigneux et jingoïste des teddy boys. Devant le spectacle du désordre, on cherchait confusément des maîtres, maitres-mots du marché et de l’autorité restaurée, c’était là le pari gagnant.

Les identités flottaient et l’industrie culturelle, y compris son versant pharmaceutique, tentait de les capter parce que l’Angleterre devait imprimer sa marque sur le monde occidental quoiqu’il en coûte.

Aussi Enoch Powell, ancien prodige de l’aile droite du parti conservateur et libéral bon teint ne fut pas écarté parce qu’il était raciste mais parce que l’Angleterre ne pouvait pas afficher le profil singulier du réduit afrikaner. Dès lors l’entrée dans le marché commun n’était pas une renonciation au grand large mais plutôt une conversion des élites européennes à une modalité patrimoniale du capitalisme comme l’indiquait la décision de Georges Pompidou de laisser filer le déficit budgétaire, choix que les deux chocs pétroliers renforcèrent, creusant un sillon dont aucune équipe gouvernementale ne s’écarta quarante années durant.


Responses

  1. « A Clockwork Orange » est sorti en 1971.
    Coïncidence, constat, ou prémonition?

    • Dispositif expérimental, comme toujours chez Kubrick ; qu’est-ce qu’annonce le dandy-voyou, une société de contrôle qui ne viendra à bout de rien (de ce point de vue, la scène finale du film est explicite)

  2. Dandy voyou du mauvais ou du bon côté de la barrière, tel Sherlock Holmes.
    Souvent dénommé « sociopathe », comme si la somme des repères individuels permettait de définir un repère « social » moyen.

    A t’on jamais vu un repère unique avec multitude d’origines et d’axes? ( pour donner une mértaphore géométriques)

    J’ai tendance à associer Kubrick et Cronenberg ( y a t’il du Philip K. Dick en arrière fond?)

    D’ « Orange mécanique » à « Cosmopolis »,?
     » A dangerous method » comme dernier éclair d’une tentative de civilisation?
    « Wild eyes shut » comme contrepoint à « Crash »?

    • Fulgurant, l’association de ces trois noms Hippocrate, vous me donnez envie de revoir et relire

  3. J’aurais plutôt eu tendance à associer Kubrick et Lynch (à cause de la fascination de Kubrick pour Ereserhead et d’une manière plus générale, pour le caractère fascinant et labyrinthique de leur oeuvre respective)

    Mais le lien entre Kubrick-Cronenberg-K.Dick est des plus pertinents et résume assez bien l’esprit dandy-apocalyptique de l’Angleterre évoqué par Memento.

    • Mulholland drive vous y voyez un labyrinthe à la Kubrick ?

      • Non pas vraiment, plutôt une violente impasse (donc un film qui se termine « mal », contrairement à Shining par exemple). J’avais en fait une vue d’ensemble, une vue esthétique plus que philosophique. Mais je comprends bien votre remarque : j’ai fait une association d’idée assez personnelle, une résultante d’idiosyncrasie si vous préférez.

        Pour faire vite : Lynch est volontairement plus romantique et ésotérique là où Kubrick recherche la clarté des saines mathématiques. Mais dans les deux cas, nous nous trouvons face à des énigmes (et Eyes wide shut en est une considérable !)

      • Kubrick n’a pas eu la possibilité d’assurer le montage final d’Eyes Whide Shut, en revanche dans Full Metal Jacket, trois moments m’ont frappé : la fabrique des marines qui s’achève par la folie d’une des recrues, donc un agencement produit un être qu’il n’avait pas prévu. Vient l’allégorie de la jeune fille vietnamienne qui bloque une compagnie avec son Ak-47 (allégorie qui a son double dans le réel où un seul combattant de Falloujah avait littéralement cloué sur place pendant plusieurs heures un détachement américain sur-armé) puis la fin où les soldats américains n’ont plus qu’un hymne, celui de Mickey. Il me semble que Kubrick pense dans ce film l’hétérogénéité des fins face aux planifications diverses, comme s’il nous disait l’homme est une indétermination irréductible.

  4. Erratum, ou plutôt, à dire vrai, authentique lapsus
    « Wide eyes shut » est le véritable titre.
    Seul le « sauvage » aurait t’il les yeux ouverts?

    Une association sur votre association, Memento, le personnage de Mycroft Holmes, et son évolution au cours du temps, des romans originels de Doyle jusqu’aux versions cinématographiques et télévisuelles actuelles.
    Bien que « Holmiens de la vieille école », j’ai été véritablement séduit par les « Sherlock » filmés à partir de 2012( dont l’action se situe à l’époque de Doyle) , et même également par la série des « Sherlock » qui prend place à notre époque.

    Le Mycroft « classique » des films récents correspond grosso modo au surdoué grand bourgeois conservateur, obèse, misanthrope et sépcifiquement misogyne, « original » façon britannique doté d »un « humour » et d’une distance également très « british », consulté par le gouvernement anglais pour son brillant esprit de synthèse, avatar assez proche du « Mycroft » de Doyle; les rapports de Sherlock et de son frère restent nettement affectueux.

    Par contre, le « Mycroft » de la série télévisuelle, mince, ascétique, éminence grise active d’un gouvernement britannique actuel, sorte de chef occulte de tout ce qui est sécuritaire au royaume uni, est exactement devenu l’agent de « la Société du Contrôle ».

    Cette série reste néanmoins, malgré mes réticences intitiales, captivante par son « british spirit », Sherlock restant le « dandy voyou du bon côté de la barrière », et les enquêtes suffisamment Holmesiennes

    (Je passerai sous silence le lamentable « elementary », version américanisée des figures Holmesiennes, c’est à dire sans figure, le thème des enquêtes ne dépassant guère le niveau des « experts » et apparentés)

    • Je vous remercie pour le sentier Holmien que je vais emprunter, dans le genre ratage paranoïde à propos de Jack l’éventreur, je vous conseille l’opus américain, from hell, toute la fantasmagorie complotiste y est présentée avec Johnny Depp en détective intuitif et bien entendu, camé


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