Publié par : Memento Mouloud | mars 6, 2015

Juin 1972 : la chute du président Nixon

Lorsque Nixon eut à se défendre des accusations qui pleuvaient sur son compte, il se mit à citer Lincoln car il savait que ce qui s’engageait était une mise à mort symbolique. Il avait bénéficié de l’état de guerre pour établir l’exceptionnalité de la souveraineté présidentielle garantie par la Cour suprême. Lincoln avait piétiné les prérogatives du Congrès, suspendu l’habeas corpus, spolié les propriétaires d’esclaves parce qu’il lui fallait gagner la guerre et que toute guerre préside à une redistribution des cartes qui, en régime moderne, induit une redistribution des propriétés. Se lancer dans une guerre c’est donc prendre le risque d’une guerre civile et agir afin que celle-ci n’advienne pas.

Garant de ce qu’il nommait le bien commun, Nixon avait menti. Ce qu’il ne voulait pas endosser c’était le costume de Richard III dont la dépouille gisait dans quelque champ d’Angleterre. En bon quaker, il attendait le châtiment parce que l’étape suivante impliquait la rédemption. A la veille de sa démission il entraîna Henry Kissinger dans le salon « Lincoln » de la maison blanche pour une nuit de prières et ils pleurèrent en entendant les cantiques du trépassé qui n’avait pas encore ce faciès simiesque que lui fabriqua Tim Burton.

Opposer Nixon et le président Wilson est encore plus aberrant puisque le premier considérait le second comme un saint patron. Le même héritage messianique, délivrer l’Amérique de l’esclavage puis délivrer le monde de la guerre, Nixon entendait le porter et le reformuler. Tandis qu’il laissait Kissinger s’identifier à Metternich, le petit juif immigré prouvant que l’Amérique l’avait transsubstantié en prince d’Ancien Régime aux prises avec la Révolution mondiale, Nixon ne jouait pas une partie de poker ordinaire car son partenaire était le même que celui de Bobby Fischer, Dieu, tout simplement.

« Le Rêve américain est devenu réalité » disait Richard le truqueur alors que l’ambassade américaine de Saïgon avait été pris d’assaut par les troupes sacrifiées du Vietcong. Mais si le rêve doit se matérialiser, il transforme la trame historique en stations et en cauchemar. Tous les lieux du Watergate sont une litanie de chambres d’hôtels, de motels, de parkings, de halls d’aéroports et de restaurants, un monde en transit. Une immense toile où les voix enregistrées servent d’échos à des visions fugitives. En 1969, il prétendait encore défendre le libre choix des sud-vietnamiens en bombardant le Laos et le Cambodge, en 1971-72, il les avait déjà abandonnés à leur sort, laissant le champ libre aux troupes communistes.

Sa politique de sécurité nationale qui entendait transformer toute l’Amérique en une majorité définitivement silencieuse sinon pour ordonner des referenda sur l’organisation des districts scolaires et le ramassage de poubelles quand celui-ci évitait de froisser les intérêts de la mafia, provoqua la fuite des Pentagone papers. Contre de tels actes, le futur président de la cour suprême et alors adjoint de l’attorney general, William Rehnquist, allait établir un droit absolu des présidents américains à la prévarication et à l’absence de responsabilité devant qui que ce soit.

Richard Nixon fut le premier président à matérialiser le gouvernement invisible cher à Edward Bernays. Tandis qu’il réduisait le Watergate à une histoire de morpion, il était le dard turgescent et le monde, l’anus béant.  Même un de ses frères était sur écoute. Il en voulait aux « trous du cul », « intellectuels de haute volée » et « têtes molles » mais visiblement la parade des sphincters gagnait toute la Maison Blanche dès lors que l’impeachment approchait.

Le pauvre Nixon en était réduit à réécouter toutes les bandes magnétiques pour charcuter ici ou là, sauver ce qui pouvait l’être de son image fabriquée selon les procédés publicitaires de Madison Avenue. Law and Order avait été le slogan, un trou de chiottes la forme figurée d’un réel où l’Amérique évacuait l’excrément Nixon qui avait été sa pépite d’or et sa tête.

Nixon avait été un délateur et avait commencé sa carrière politique en exhibant des documents cachés dans une citrouille accusant Alger Hiss. On lui avait fourni des fonds pour sa campagne de 1952, il était alors un ultra du lobby taïwanais. Avec Kennedy, il avait trouvé un maître en contorsions et coups tordus mais Kennedy était catholique, il croyait modérément au re-birth et à la possibilité de reformater le péché en corps glorieux. Son corps était en voie de destruction mais c’était Nixon qui suait à grosses gouttes devant les écrans de télévision parce qu’il avait la fièvre.

Les américains du moins une majorité de ceux qui se déplaçaient pour voter avaient élu un pervers qui aimait à ce qu’on le lacère dès lors que sa projection idéale était en miettes. De l’autre côté de l’Atlantique, François Mitterrand allait reprendre le même canevas. Sa femme, Pat, aurait aimé qu’il détruisît les enregistrements comme on brûle des lettres d’amour car la seule intimité du brave Richard, c’était l’exercice nocturne du pouvoir, son véritable office. Cela ne l’empêchait de rénover ses résidences de San Clemente et Key Biscayne sur les fonds de la Maison Blanche. Le pays lui devait bien son élan cordicole pour l’Amérique.


Responses

  1. Quand Nixon livra les Cambodgiens aux Khmers rouges, Chomsky publiait des articles dénonçant la diabolisation des Khmers rouges dans les médias américains. Aux Etats-Unis, il existe une gauche structurellement anti-américaine comme en France nous avons une gauche structurellement antisémite. Ces gens ne s’embarrassent pas des nuances et sont prêts à tomber dans tous les panneaux pourvu qu’ils leur laissent la liberté d’exprimer leur ressentiment.
    Nixon était un pragmatique, un sadique et un national-masochiste. Il se foutait des idées républicaines ou démocrates du moment qu’il ne perdait pas les votes, se foutaient du monde du moment que la couverture médiatique était bonne, se foutaient des USA du moment qu’il pouvait renforcer les pouvoirs de l’Etat (donc ses pouvoirs). L’extension de la « Great Society » de LBJ, de la discrimination positive de JFK, la stratégie de destruction du Solid South et la fin de la convertibilité du dollar sont autant de trahisons à la tradition républicaine et américaine qui mèneront les Etats-Unis à la ruine.

    • Le problème de Chomsky, Léon, ce n’est qu’il ait dédiabolisé les khmers rouges, sur ce point il a simplement affirmé que les bombardements massifs sur le Cambodge ont facilité le travail de sape des communistes cambodgiens dès lors que les américains avaient mis sur la touche le roi Sihanouk pour le remplacer par Lon Nol. Sur ce point et sur ce point uniquement, il me semble qu’il avait raison. Le problème vient de son raisonnement : il prétend, d’une part, imputer aux américains les opérations génocidaires ultérieures des khmers rouges au pouvoir, d’autre part, il relativise les mêmes opérations. C’est un parallèle avec sa manière de défendre les négationnistes. Chomsky est un sceptique parce qu’il est parfaitement cartésien en matière politique et qu’il croit que toute politique se déduit d’un calcul or les khmers rouges n’avaient pas un intérêt quelconque à liquider le 1/3 de leur population, comme les nazis n’avaient pas intérêt à exterminer l’ensemble des juifs d’Europe, dès lors il croit en déduire que toutes ces histoires relèvent, en grande partie, de la propagande de guerre états-unienne au prétexte que les américains ont souvent menti pour masquer leur impérialisme.

      • A lire et à écouter Chomsky, tout démontre qu’il est parfaitement rationnel. C’est dans la valeur qu’il accorde aux faits et aux vérités que le bât blesse. L’importance d’un fait. pour lui, semble résider dans sa pertinence à démontrer que les USA sont les bourreaux. Ainsi, il a sa théorie et sélectionne les vérités qui la servent.
        Que les médias déforment la réalité n’est pas une idée nouvelle, Chomsky n’est pas le premier ni le dernier à partir en croisade contre ça, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut construire d’autres mirages. Peu importe que les témoignages cambodgiens soient ou non repris en grande pompe et de manière peu rigoureuse par la presse américaine, pour Chomsky, ils ne sont pas valables car ils ne peuvent pas montrer (avec les connaissances de l’époque) que les États-Unis, d’une manière ou d’une autre, sont coupables. On relativise là où il est utile de relativiser car il faut saper le discours couramment admis, celui qui nous dit que les Khmers rouges sont la lie de l’humanité. On consolide l’idée que les uns sont diabolisés pour renforcer la vilenie des autres.

        Je ne sais pas si vous l’avez entendu sur les événements de Ferguson. Dans ce cas, il s’agit de tradition multi-séculaire de violence irrationnelle et inexpliquée à l’égard des Noirs, les faits et les intérêts ne comptent plus, le scepticisme ou le cartésianisme non plus, la critique des médias n’est pas la bienvenue. Chomsky reste rationnel car il sait qui achètent ses livres et l’estiment, il sait que ceux-ci ne supporteraient qu’il fasse preuve de trop de rigueur avec Michael Brown et avec Darren Wilson.

  2. Je ne pense pas Léon, l’audience de Noam Chomsky qui fut un grand savant s’est trouvée réduite à quelques cercles d’extrême-gauche ou, parfois, d’ultra-droite dès lors qu’il a bricolé pour des raisons de fond son scepticisme en matière de génocides (nazi et khmer rouge). Sinon il est devenu une sorte de contempteur pavlovien de la politique de son pays sur laquelle il n’a strictement aucune influence. Honnêtement, son anarchisme théorique est pathétique et sa conception du pouvoir et de l’influence oscille entre l’infantilisme et la paranoïa critique, la politique c’est son naufrage


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