Publié par : Memento Mouloud | mars 13, 2015

Aux origines de l’antiracisme contemporain : la loi Pleven (juillet 1972), les Minguettes (1983), Carpentras (1990)

charlie

Le terme d’antiracisme naît en 1936, sous la plume de Bernard Lecache alors fondateur de la LICA, la Ligue Internationale contre l’antisémitisme, il vise explicitement l’Action Française. Il est à noter qu’il se démarque de la Ligue des Droits de l’Homme dont de nombreux membres défendent alors la validité des procès de Moscou au nom de la lutte antifasciste. Très tôt Bernard Lecache note qu’aucune loi ne distingue dans la nation française « une catégorie de citoyens considérés comme constituant une minorité ethnique ou un corps particulier. Il n’est donc pas possible aux juifs diffamés d’instrumenter contre leurs diffamateurs ».

Si Messali Hadj comme la Ligue pan-africaine de défense de la race nègre reprennent à leur compte l’imputation de racisme adressée à la France, la LICA ne défend pas une position anticolonialiste. C’est en tant que français juif que Bernard Lecache présente une approche judiciaire de ce combat. Aussi le décret-loi de 1939 réprime les propos diffamatoires ayant pour but d’  « exciter la haine à l’égard d’un groupe de personnes qui appartiennent, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée ». On prépare donc l’union sacrée avant la guerre présagée. Tandis que la dénonciation des indésirables juifs d’Europe médiane, de la cinquième colonne italienne et de la racaille rouge espagnole fait le plein, les RG vantent l’émigration nord-africaine qui accroît « la cohésion de l’empire français ». A la faveur de la défaite, le régime de Vichy abolira le décret dès lors qu’une vaste épuration du corps dit national se profile.

La problématique de la discrimination naît dans l’après-guerre à propos de la question algérienne et dans un contexte idéologique où l’UNESCO comme le MRAP para-communiste développent une problématique antiraciste internationale. La Direction de la Population et des Migrations au sein du Ministère des Affaires sociales finance alors l’ensemble du secteur associatif qui découvre, au cœur des années 1960, un problème spécifique à l’immigration « colorée ». Un dispositif très féminisée où s’agencent assistantes sociales, éducateurs, animateurs et aides familiales promeut alors l’idéal d’une femme émancipée et le mutisme perpétuel des individus concernés.

Puis la question migre vers le champ politique dès lors que l’extrême-gauche en plein fantasme antifasciste place la question des bidonvilles, des OS taylorisés et du racisme au cœur d’une attaque contre le capitalisme français et le pétainisme transcendantal. De même génération et familier des coups de poing et des coups de boule contre les « marxistes », l’extrême-droite juvénile d’Ordre Nouveau précédée par les Unes agressives de Minute (« partout en France, la Terreur basanée s’installe dans nos banlieues ») va porter le thème de l’Immigration-invasion comme un nouveau slogan fédérateur. Une série d’attentats frappe des cafés algériens et marocains, parfois des consulats. Entre mars et juin 1971, on relève huit algériens tués au cours de rixes.  Dans le cas de Djilali Ben Ali, on invoque du côté des comités Palestine, un hypothétique complot raciste dont il ne restera rien quand le meurtrier sera jugé six ans plus tard.

Le Nouvel Obs fait sa Une sur le racisme anti-arabe et le Monde entretient ses lecteurs sur un climat de pogrom qui s’est emparé du pays. Le bon arabe comme il y avait un bon sauvage s’inscrit en celluloïd sur les écrans tandis que le français raciste est son double maléfique. Toutes les formes d’intolérance sont réduites à une projection du nazisme en acte, ce n’est plus le passé qui ne passe pas c’est la palingénésie satanique qui s’empare du français moyen voire quart-mondisé rebaptisé petit-bourgeois et lumpen-prolo dans le vocabulaire marxiste du temps.

La loi Pleven qui réprime les propos publics incitant « à la discrimination, à la haine ou à la violence »  contre des individus ou groupes «  à raison de leur origine  ou de leur appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une race, ou une religion déterminée » n’intervient pas dans un climat euphorique en matière d’immigration. Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur et Joseph Fontanet, ministre du Travail, conditionnent, via des circulaires, le séjour légal de l’immigré en France à l’obtention d’un contrat d’un travail et d’une attestation de logement. Avant même que le premier choc pétrolier n’intervienne, il s’agit de serrer les vannes, d’établir un guichet unique et de protéger le marché du travail.

En fin politique, le garde des sceaux reconnaît à la gauche son magistère moral-progressiste, simple rhétorique de la concession, mais surtout indique à l’extrême-droite et à une certaine droite les limites à ne pas franchir en matière de bienséance parlementaire. La loi Pleven n’est pas une loi réprimant des propos publics, c’est une loi qui pose des bornes à l’adlection parmi les forces politiques aspirant à gouverner.

Le tournant antiraciste ne vient pas de là, il vient des Minguettes dont voici le story-board

marchesited

la joie des dynamiteurs de tour en ouverture

Les bâtiments murés qui  seraient des « terrains d’aventures secrètes » pour les enfants

« sanctuaire de hors la loi »

La présence d’un commissariat déclenche la paranoïa des « jeunes et leurs familles » qui seraient mis sous haute surveillance et « traqués ».

Aussi les jeunes se rebiffent mais les policiers sont « revanchards » et organisent des « coups montés ».

Les policiers ont l’audace d’intervenir pour des affaires de vol, l’hostilité est générale.

Bagarre rangée car il y eut des brutalités contre les « mères de famille »

La population réclame l’évacuation de toutes les forces de l’ordre

La police réclame une opération musclée aux Minguettes

« opération quasi-militaire » sur Monmousseau, toujours la surenchère discursive

Onze « jeunes » entament une grève de la faim après que les affrontements ont échoué

Mgr Decourtray et des avocats jouent les médiateurs auprès du 1er ministre (Mauroy), rien que ça

Les grévistes de la faim réclament tout simplement la fin des poursuites et la mutation des policiers.

L’avocat évoque un combat permanent et universel : le combat pour la Justice

Après 12 jours, ils obtiennent un « grand chantier de réhabilitation » employant les jeunes chômeurs de la ville. Quand on les voit se passer les vitres, on comprend bien que la réhabilitation en question est une opération juteuse pour les grandes entreprises du BTP. Y’a pas de petits profits.

On peut observer la présence de graffitis ou tags, des gens assis sur les pelouses qui n’ont visiblement rien à faire.

Puis, on en vient à l’éternel débat architectural

Les espaces verts, « ça va occuper les jeunes qui z’ont rien à faire »

« Nous sommes des démolisseurs, nous ne savons pas faire autre chose »

« Y’a des copains qui demandent des logements, au moins une centaine dans l’usine, y’z’ont pas trouvé y’a au moins 4 ans ou 5 ans »

Discours techno : concertation, présence sur le terrain, maintenant les choses se présentent bien

Arrestation de Kamel à la cafétéria. Celui-ci a été reconnu sur une photo à propos d’un hold-up ou de sa grève de la faim. Il refuse d’obtempérer à l’ordre du policier de le suivre. Ces potes soi-disant revenus de la piscine, le défendent. S’en suit une bagarre rangée où toutes les fenêtres de la cafétéria sont détruites. Les policiers ont visiblement cogné et ont lâché un chien. C’est intolérable d’après les réactions enregistrées.

Kamel, reste « arbitrairement » en prison. On a droit au tag suivant : Libéré Kamel.

Le président de SOS Avenir-Minguettes, Toumi Djaïdja qui se plaint que les jeunes se sentent rejetés aurait obtenu la libération de Kamel (une rumeur dite « publique »). Entre temps, les jeunes empêchent la destruction de la Tour en l’occupant ou en bouchant les trous où sont placées les charges de dynamite. C’est donc un bras de fer que rejettent les méchants policiers et juges lyonnais qui refusent la « main tendue » des jeunes.

Puis Toumi est blessé dans des circonstances non-précisées par un maître-chien, au nom « gaulois ». Toumi est inculpé par le juge Crétin (le nom est distinctement prononcé), Toumi est l’objet d’un mandat d’amener et le préfet soutient le maître-chien.

Les jeunes sont alors soutenus par le prêtre Christian Delorme et la CIMADE. Les policiers sont des provocateurs.

« Toumi revient peu à peu à la vie ». Il a une tête à jouer dans un film de Pasolini et avait reçu une balle dans le ventre.

La préfecture déclare qu’un policier entouré et à terre a tiré sur Toumi de bas en haut. Visiblement il a tiré debout, ce qui ne dit rien sur le fait qu’il était entouré et a essayé de se dégager. Lors d’une conférence de presse, la légitimité du juge Crétin est mise en cause.

Voix pénétré d’un jeune homme : « depuis 81, nous on subit tout, on ramasse tous les coups…et on veut pas de ça…moi, personnellement je sais que bientôt ça va recommencer, qu’un autre va tomber et ainsi de suite…au commissariat de Vénissieux y’a 6 ou 7 cars de CRS qui attendent, qui attendent j’sais pas quoi mais les gens quand ils voyent ça ils ont vraiment peur et ils osent pas sortir (geste de la main) comme t’as vu hier »

Une pasionaria : « on veut pas d’autre chose comme Toumi, on veut pas en arriver à prendre les armes, on veut pas une deuxième guerre, on veut la paix…on veut plus qu’y ait de racisme »

Une mission gouvernementale est envoyée pendant un mois sur place. Un commissaire, un magistrat, un directeur de la DDASS. Tel est le trio. Mitterrand y fait un tour.

La MJC de Saint-Fons sert de QG aux actions Forum Justice et là, apparaît sur fond d’exemple tiré des folles de Mai (on voit bien le délire comparatif) une affiche où apparaît Ahmed Boutelja, une femme à hidjab, première trace de l’Islam, grand absent du reportage, puis projet d’une marche pour l’égalité avec la photo de Patrick Mirval, un antillais, mort, en 1974, lors d’un transfert au quartier disciplinaire de Fleury-Mérogis (ce qui n’est pas précisé dans le reportage). Le diptyque racialiste vrai blanc / non-blanc est déjà en place.

La marche des jeunes de banlieue se décide. Le prêtre Christian Delorme cite Gandhi et ses marches, l’arabe parle des frères des victimes, on nage en plein délire justicialiste mais le prêtre lâche un mot, « …des français aussi » viendront, on est quand même en France.

SOS Avenir-Minguettes se retrouve avec 6 millions d’anciens francs et organise des camps de vacances.

Vient la Marche et la « persistance du danger » :  un jeune tué par un « amateur d’armes », les « exactions » des CRS contre l’ami Burger. Le préfet Bernard Grasset ne soutient plus ses policiers. Lors de la marche, présence de plusieurs ministres et du « Tout-Paris ». On voit Georgina Dufoix, je pense au sang contaminé. Il y a Claude Cheysson, l’homme qui laissait tomber les polonais et l’histrion Jack Lang.

« Happening beur » sur fond de Clash. 100 mille à Paris est-il écrit, ils seront 10 fois plus nombreux en défense de l’école libre.

Discours pénalophile de Georgina. Mitterrand reçoit les marcheurs, sort de sa poche la carte unique de 10 ans. Beaucoup de keffiehs palestiniens dans les manifs, « français, immigrés, égalité des droits », tel est le slogan. Renaud perdu dans la foule

Enfin vint l’affaire Carpentras

carpentras

La thèse est la suivante : l’affaire Carpentras fut une manipulation orchestrée par le président Mitterrand afin d’empêcher la droite de s’allier au Front National. Cette thèse est colportée par Yves Bertrand ex-patron des RG, Eric Zemmour et Me Macary notable frontiste de la ville et accessoirement avocat d’un des protagonistes de la profanation, mort dans des circonstances plus que troubles.

J’affirme que cette thèse ne tient pas debout et qu’elle témoigne à quel point l’ère Mitterrand aura perverti le rapport des français à la réalité.

On sait aujourd’hui que la profanation fut menée par un groupe de skinheads proches du PNFE dans la nuit du 8 au 9 mai 1990 et ce afin de commémorer l’acte final du suicide nazi. Ce n’est que deux jours plus tard que les services de police sont alertés et que Pierre Joxe s’empare du fait divers pour le transformer en enjeu national.

Bien entendu, la proximité de Joxe et de Mitterrand permet de conclure que le retentissement donné à cet évènement, somme toute anodin, fut absolument volontaire et destiné à créer autour du conducator de Latché un ersatz de religion civile dont le Front National fut la victime expiatoire.

Le but ne fut en aucun cas de diviser la droite, puisqu’elle l’était déjà, ni d’empêcher celle-ci de s’allier avec le Front National, les saillies crypto-antisémites de Jean-Marie Le Pen étant destinées, notamment, à empêcher tout glissement frontiste vers une satellisation digne du défunt CNI.

En effet, il est toujours bon de rappeler qu’après la déclaration de Jean-Marie Le Pen sur le détail, la défense des historiens dits révisionnistes, les vannes douteuses visant Anne Sinclair, le jeu de mot sur Durafour-Crématoire et la séance de dédicaces d’Henri Roques lors de la fête bleu-blanc-rouge de l’été 1989, les mises en cause permanentes dans la presse proche du parti du B’nai Brith moteur supposé du complot mondialiste, le leader du Front National avait adopté une rhétorique antisémite canada dry assez trouble pour échapper aux tribunaux mais assez explicite pour plaire aux forcenés et à tous ceux qui pensent que pointer le pouvoir des juifs et chatouiller leur lobby c’est se maintenir dans un anticonformisme de tradition anarcho-droitière.

En conduisant le cortège des manifestants contre la figure séculière du Mal (le racisme, l’antisémitisme et l’intolérance pour reprendre les mots de Pierre Joxe), François Mitterrand, accompagné de tous les seconds couteaux d’une droite qui attendait de dépecer les vieilles figures (Chirac et VGE), faisait oublier une triple crise politique, nationale et morale.

La grande affaire européenne masquait l’impuissance de l’Etat, son pitoyable pilotage de l’économie mondialisée (telle que la menait en sous-main Mr Haberer à la tête du Crédit Lyonnais), le colbertisme schizoïde d’élites qui trouvaient dans l’ouverture libérale de quoi arrondir les fins de mois tout en se faisant les contempteurs du reaganisme et du thatchérisme.

La fin du roman national se masquait derrière les oripeaux de la vulgate antiraciste, de la France qui marche au mélange, du on ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais on abandonne l’objectif de passer sous la barre des deux millions de chômeurs officiels.

La rupture de confiance envers les élus que venait de sanctionner le vote d’une loi d’amnistie concernant le financement des partis politiques indiquait l’ampleur d’une faillite morale où des socialistes sans boussoles et des gaullistes sans nation s’accordaient pour remettre les compteurs à zéro sans que jamais ne cesse le bal des affaires, le vaudeville interminable des copains et des coquins pris plus ou moins la main dans le sac mais toujours proches de la sortie, blanchis de combattre à si bon compte la barbarie et le fascisme.

L’affaire Carpentras s’est voulue le rassemblement de Nation derrière ses représentants moyennant l’exorcisme onirique du Mal que le Front National se chargeait d’incarner, dernière manifestation d’une unité de façade avant que le décor ne parte en lambeaux.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :