Publié par : Memento Mouloud | mars 20, 2015

A quels enfants allons-nous laisser le monde ?

Si les enfants sont les prescripteurs d’achats et de modernité c’est bien que les parents sont des barbares à chéquiers ou, parce qu’écrire est devenu d’une désuétude sans nom, des adulescents à cartes bleus si flottants que leur monde est comme une vapeur d’eau carbonée où se dissout tout le passé et tout l’avenir en un tourbillon gris d’où s’échappent quelques cris d’une chambre de tortures satinée.

Ces champions du progrès et de la perfectibilité, ces chantres de la compétition et du surhomme climatisé, tous ces gens ont oublié que le premier combat que l’homme civilisé mène, il le dirige contre lui-même. Son djihad est une guerre sans trêves contre la rechute permanente dans l’animalité hébétée.

La nouvelle Humanité est simple à observer : des jeunes filles qui roucoulent comme des furies de trottoir ou de sous-bois, des autistes à la pelle, des hyper-actifs par milliers, des bonobos à capuches et à la sortie du tunnel des lumpen-prolétaires délavés qui font le carton sur un journal en faillite et un supermarché. La brute est bien là, elle n’est ni belle ni blonde, elle s’est échappée de l’île du docteur Moreau.

Les convulsionnaires des nouvelles pédagogies et de l’école numérique pensent sans doute que tout est ludique, ils sont comme ces bibliothécaires de l’heure joyeuse dont les illusions tombèrent quand les enfants juifs du Vème Arrondissement ne revinrent jamais, ni pour écouter un conte, ni pour lire à la bougie, ni pour leur dire merde. La lecture ne rapproche pas plus les peuples qu’elle n’est un passe-temps, c’est un simple télescope braqué sur des hiéroglyphes intérieurs dont certains résonnent et d’autres restent muets tapis dans une chambre funéraire qu’aucun pilleur ne viendra visiter.

Le monde virtuel serait celui du rêve mais d’une part tout rêve n’est qu’un cauchemar en attente et d’autre part il n’est jamais un conte de fées. Quand Charles Perrault dévoile que la mère du prince est une ogresse, un enfant apprend quelque chose de la cruauté du désir et des balivernes sur les baisers qui délivrent, quand un pilote virtuel de drones confond une noce au Pakistan avec une assemblée de djihadistes, il reprend un cheeseburger après avoir fixé sa cible.

Un attroupement s’était formé autour de lui, il tenait son portable à bout de bras et certains hurlaient, des femmes ululaient, d’autres étaient absents. Sur l’écran un homme allait être égorgé. L’homme était heureux, il avait eu son quart d’heure d’attention, on l’avait écouté ou plutôt on lui avait prêté une sorte de curiosité flottante, celle qu’on accorde aux jeux de plateau et aux séries télévisées. Depuis cette scène, certains avaient cessé de lui parler, ils trouvaient ça dégueulasse, vraiment dégueulasse mais enfin il était connu, on l’appelait par son prénom.

Quand la valeur marchande des vieux avait atteint son stade final, on prescrivait la fin de vie. Une loi consensuelle avait été votée. Cette génération dont plus de la moitié des membres avait cessé de travailler avant 60 ans, avait tout accepté, de torturer en Algérie puis de partir, de détruire les vestiges d’une vie d’homme puis de s’en plaindre,  de se marier et de divorcer, de se recomposer et de s’abandonner, de se psychologiser et de se soumettre, de moquer la foule des communistes et de prendre son ticket d’entrée dans celle des consuméristes, de cracher sur les politiques puis d’aller voter, de lutter contre la drogue et d’allumer les télés, elle était comme en suspens dans le temps, celui où la vie-ressource humaine serait essorée jusqu’à la dernière hormone, bien après 70 ans. En attendant, elle servait encore de cobaye avec le sourire. Elle avait vu disparaître les écrevisses des rivières et même les plages et les étangs mais elle chantait encore Jean Ferrat, que c’est beau la vie, qu’elle disait.

Ils vantent ces femmes de quarante ans qui peuvent encore s’exposer nues dans des vitrines, ils appellent ça le progrès ou le féminisme, ils ont offert sur l’étal et la loupiotte du quartier rouge planétaire des Messaline en toc que les prothèses mammaires dévorent à coups de cancers. Pendant ce temps, des hommes les observent leurs couilles chargées à blanc de spermatozoïdes foudroyés ou comme dissous par quelques pesticides ou radicaux libres en quête d’habitat.

Quand Bowie ressemblait à un rescapé de luxe des camps de concentration, il avait absorbé assez d’héroïne pour achever un éléphant mais il survivait comme survivent les hommes, la bête qui ne succombe pas, comme l’avait dépeinte Chalamov en prise sur le Goulag. Une telle endurance est une alarme sur cette incapacité humaine à emprunter la voie de sortie et trouver toutes sortes de légitimités à l’asservissement, à l’ignominie, au dressage. Une malencontre a du se loger dans la phylogénèse. Les prothèses qui le soutiennent sont les guirlandes pathétiques de son inanité : sa musique le rend sourd, la conversation l’ennuie, la baise le fatigue, il écrit des fictions à plusieurs mains sur son smartphone, il dort avec lui, s’éveille, se lave et se couche en sa compagnie, il est le terminal d’une Toile faite de l’urine divine d’un Zeus qui s’invite chez tous à coups de logiciels espions et de Big Data chargées de compacter l’individu en séries de profils homogènes.

Le sportif de haut niveau est l’éclatant exemple du plus parfait dressage de pouliches chimiquement modifiées. Centre et cœur de désirs mimétiques, le sportif forme avec le bad boy des scènes musicales un duo de millionnaires dont les coupes d’images mobiles tournent en boucle tandis que deux clampins échangeront les pronostics en chargeant des palettes ou des caisses de minerais de viande. Déjà Maradona passe pour un dinosaure au même titre qu’un Platini bouffi aux repas d’affaires et à la concussion. Le sport a toujours été une affaire de paris et de gangsters, comme le secteur du recyclage des ordures ou celui du spectacle désormais investis par les firmes capitalistes et les fonds d’investissement qui ne savent plus quel collatéral adossé à des produits structurés qui sont ce mille-feuille indigeste où viennent mourir, fatalement, les mouches citoyennes indignées, engluées dans le papier qui les tue et serpente au plafond à lustres où planent des effluves de cigares cubains.

L’homme meurt entouré de médecins et de traitements, il se défait dans la peur et les médicaments, il s’entoure de placebos chimiques qui le maintiennent encore dans le flux consumériste alors que l’amour dégénère en pitié et que le monde rétrécit à mesure qu’il n’est plus possible de se déplacer parce que les fonctions excrémentielles sont hors de contrôle. L’homme voit son corps se détacher et dans un dernier geste de dignité il éteint la curiosité comme un chat qui meurt en préservant le secret du mal qui le détruit. C’est toujours le moment que choisit l’administration pour faire passer un formulaire de décharge et de transformation du corps en pièces de rechange.

La différence entre les petits casseurs d’antiquités de Syrie et nos marchands de biens, c’est que les seconds savent planifier un pillage permanent sur plusieurs années et qu’ils en sont à vendre les trophées de l’an 2000 quand les premiers cherchent encore un passeur turc pour une statuette assyrienne qu’ils échangeront contre deux AK 47, quelques esclaves sexuelles et du cannabis batave.

DSK fut l’exacte figure du jouisseur contemporain, un éjaculateur précoce en quête de stimulations sensorielles, paraphant des plans d’ajustement structurel, un dispositif pervers de machines pénitentiaires et célibataires qu’il chevauchait en cow-boy, savourant son titre de bouvier-pyromane du troupeau-monde. Quand il lui fallait se décorer en homme de conscience il hésitait entre l’homélie progressiste et la fréquentation de la synagogue.

Elle a découvert le couple idéal, l’homme idéal, d’ailleurs c’est elle qui choisit les femmes avec lesquelles ils couchent. Il approuve, elle choisit, comme ça chaque soirée est une victoire sur l’âne de Buridan. Elle fait son marché sur l’étal d’un charme qu’elle évalue comme un trait d’union. Elle ne veut pas savoir que le coït est la marque indélébile de la désunion des corps, de l’impossibilité de faire monde.

On pourrait interpréter les émeutes de novembre 2005 comme suit : laisser flamber voitures et poubelles et voir jusqu’où il est possible de laisser pourrir une situation sans intervenir ou presque. Le bénéfice est double : on découvre que la somme des pétroleurs en culotte courte encouragés par les gangs luttant pour la sécurité de leurs sources d’approvisionnement peut se réduire en quelques jours, on densifie la peur chez les laissés pour compte et on alimente le consensus méprisant parmi le cœur de cible du gouvernement par le nombre. On en oublie quelques effets pourtant prévisibles : les gangs en viendront à s’armer pour de bon et à organiser des séances de recrutement comme cela se pratique pour les jeux télévisés, les laissés pour compte opteront pour une politique du ressentiment, le cœur de cible voudra fuir ou sortira tout l’éventail du dégoût. Par conséquent on aura créé un risque récurrent d’effondrement du consentement à l’autorité établie.

Le monde moderne n’est pas pire qu’un autre il a rendu évident le fait que la Terre n’est pas habitable sans un certain nombre de dispositifs bricolés qui vont de l’assurance de survivre face à quelque puissance que ce soit à celle de civiliser l’automate désirant qui fait le lien de l’espèce humaine et la particularité de chacun de ses membres.

La dernière image de la Révolution ce sont les pendus de Stammheim et les dissociés, repentis et exécuteurs des brigades rouges, elle signe l’arrêt de mort de la tradition de la gauche européenne dont les carnages à répétition de Staline n’avaient pas réussi à enterrer l’horizon de charniers et la colonie pénitentiaire permanente que fut l’URSS. Il est toujours difficile d’entendre que l’inter-dit est une limite nécessaire, une manière de façonner l’homme comme un buisson ardent, celui dont la parole vient du Dehors.

Montesquieu est mort, l’Homme est obsolescent, il ne reste plus qu’à assurer la survie des individus, c’est-à-dire des noms qui sont de l’Histoire condensée.

Tandis que l’horizon marxiste du Capital est congruent à notre univers façonné par la forme-marchandise, nous avons perdu l’art de le lire, encore plus, celui de le comprendre, nous préférons l’évangile libéral du nouvel efficient et son marché international des compétences et de l’innovation. Quand celui-ci s’épuise la Race revient en première ligne parce que l’effondrement de l’idée de Nature n’a pas anéanti la volonté de fabriquer l’idole finale de la réconciliation et de l’harmonie.

La cruauté inutile, le massacre inconsistant, celui de futurs instituteurs au Mexique, de mineurs en Afrique du Sud, d’ukrainiens aux portes de l’Europe, de syriens et d’irakiens, ailleurs, de tutsis et de dioulas encore, les viols et mutilations partout, sont la preuve vivante et réitérée que les satisfactions de l’économie de marché sont à la fois insuffisantes et limitées et qu’il est toujours possible d’en éprouver de plus vives en marquant le corps de son voisin ou en le démembrant comme les membres de ces milices anti-balakas qui expédiaient à l’imam du coin les membres dépecés de leurs victimes.

Certains continuent à parier sur la rébellion adolescente comme source de jouvence. Il faudrait alors considérer ces dizaines de milliers de rebelles qui filent comme un seul homme égorger des inconnus en brûlant leurs passeports, il faudrait considérer la manière dont ces braves zélotes ont promu une religion du sacrifice humain et de la destruction accélérée du passé, faisant comme les gardes rouges d’antan, table rase, instituant l’humiliation publique comme rituel. Il faudrait considérer la séquence qui prépare les grandes manœuvres du capital qui viendra alors proposer ses solutions en évoquant l’exemple chinois comme un modèle à suivre.

Les palestiniens sont en effet une avant-garde. Il faut rendre un hommage appuyé à ce peuple qui s’est choisi des chefs de gangs dont l’unique politique fut de parier sur la clochardisation, l’analphabétisme et le ressentiment de masse comme meilleure fabrique du consensus jusqu’à instituer cette sorte de police d’assurance aux familles de kamikazes qui promeut la mort volontaire et le massacre d’inconnus surpris attendant le bus comme une voie d’avenir et d’émancipation.

Que peut-on attendre d’un jeune homme qui n’a jamais su lire sinon des sms et des lyrics de rap, ni compter correctement liasses et pièces libellées en euros, a commencé ses premiers vols à 8 ans, fumer son premier bédeau à 11, commis son premier viol collectif à 12, opté pour le petit commerce et le harcèlement continu de ses voisins à 13, adoré tout millionnaire avec la plus extrême conviction avant de verser dans le visionnage continu de décapitations suaves et de pornos gonzos vibrionnants, lancé sa première tentative de meurtre à 16, qu’il prêche le vivre-ensemble ? Qu’il soit convaincu des vertus du travail et de la tolérance ? Ou qu’il se place sous la protection et la guidance d’un prédateur sectaire et criminel ?

Des infidélités supposent des séries finies de fidélités donc des actes, celui qui se soumet d’un coup et inconditionnellement, celui-là doit s’attendre à être méprisé et usé jusqu’au trognon.

La catastrophe ne tient pas en six rubriques qui vont du dérèglement climatique aux manipulations génétiques en passant par l’usage massif des pesticides, elles sont dans l’extinction de toute raison humaine, dans l’aphasie et la profonde soumission à la politique des choses dont le marché est l’épicentre.


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