Publié par : Memento Mouloud | mars 27, 2015

1972 : naissance de l’écologie

« Jamais l’homme n’avait atteint une telle perfection dans la connaissance des phénomènes, ni une telle puissance dans l’utilisation des forces naturelles et l’accumulation des richesses. Et pourtant il y a une crise du monde moderne…La liturgie de l’Homme-Dieu cède à la liturgie de la machine…L’Homme n’est plus que le rouage standardisé d’une gigantesque mécanique qui le broie…Découvrant avec stupeur notre dénuement spirituel à côté du raffinement extrême de nos sensations et de nos raisonnements, nous nous trouvons saisis d’une tragique inquiétude devant l’indigence de ce que nous offre le monde moderne. ». Née parmi les dissidents du maurrassisme, cette complainte du désenchantement passera à l’extrême-gauche, elle-même désenchantée du communisme, dans l’après-guerre. Le pivot d’un tel passage porte les noms d’Auschwitz et d’Hiroshima, il annonce l’émergence de l’écologie et ses ambivalences, Günther Anders lui donnera un titre-programme l’obsolescence de l’Homme.

Au début des années 1960, un petit groupe s’en va défendre la vallée du Ried, une tourbière alcaline. Le comité d’aménagement du Haut-Rhin entend traiter la zone marécageuse en entrepôt productif. Ce sera le maïs. René Dumont est chargé de l’ingénierie et il n’est pas du côté des zadistes, première génération. Il fut des missions de productivité aux Etats-Unis, il a joui d’observer les 130 hectares du Kansas labourées en 24 heures. La France a faim. La France veut manger autre chose que du seigle de qualité médiocre. La France veut sortir du rationnement. Dumont est alors un homme du Plan, un homme de Jean Monnet. Il a pour cible les 12 millions d’hectares de prairies naturelles qu’il faut retourner, araser, ensemencer. C’est la révolution fourragère.

On chante l’épiphanie du tracteur et de la moissonneuse-batteuse, la JAC le suit, croissez et multipliez, comme dit la Bible. De l’autre côté de l’Atlantique, Norman Borlaugh, un agronome appointé par la Fondation Rockefeller croise génétiquement des blés nains japonais adaptés aux milieux tropicaux. La Révolution verte est sur les rails, le Mexique est son premier terrain d’expérimentation.

En septembre 1962, sort Silent Spring de Rachel Carson. En un mois, 600 mille exemplaires sont vendus. Roger Heim qui préface la traduction française se demande, de manière rhétorique, qui mettra en prison les empoisonneurs publics. Carson prend pour cible les insecticides.  L’US Fish and Wildlife Service constate, de son côté, la disparition des oiseaux de certains territoires. American Cyanamid ou Monsanto attaquent le livre et son auteur. Time Magazine s’en prend au débordement émotionnel et aux simplifications, mais la messe est dite, les données sont trop nombreuses pour que le mépris soit la seule réponse appropriée et puis les Etats-Unis ne sont pas l’URSS de Khroutchev. Mandaté par JFK, Jerome Wiesner confirme la thèse de Rachel Carson si bien que le Sénat  crée une agence de protection de l’Environnement en 1970. La France, deux ans plus tard, suit l’exemple américain mais sous la forme d’un ministère. L’ONU organise sa première conférence sur le thème, la même année.

L’écologie devient affaire de chiffres et d’expertises. On évoque la survie, la population, les ressources, il s’agit d’indiquer et de pointer l’imminence de la catastrophe et la nécessité d’y échapper. Reste qu’un agriculteur américain nourrissait 3 hommes au XIXème siècle contre 50 en 1974.

En 1973, Dumont est devenu écologiste, il publie l’Utopie ou la mort. Jean Carlier, de RTL, le sponsorise. Durant la campagne, il improvise les thèmes qui seront ceux, à la fois inusables et rapiécés, de l’équipe Charlie-Hebdo. L’an 01 accouche de son bateleur de foire. Jean-Jacques Pauvert publie les causeries sous le titre à vous de choisir qui sent son aujourd’hui Madame. Jean Bruel, un ancien du bataillon de Corée, épaule Dumont et son équipe de campagne. Il recevra 377 mille voix.

L’écologie est lancée, elle ne sera jamais capable de dépasser l’ambivalence de son point de départ surfant entre apocalypse et désir de soumission durable aux impératifs de la survie. Jamais elle n’aura même effleuré que les pires crimes du siècle n’ont pas pour terreau l’obsolescence de l’Homme mais la volonté de le restaurer dans sa plénitude ou de l’accroître de prothèses perfectibles où miroite l’instant d’éternité.


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