Publié par : Memento Mouloud | mars 27, 2015

Supporters français de l’Ukraine et de la Russie : les W-C étaient fermés de l’intérieur

L’anniversaire de la chute de Viktor Ianoukovitch a révélé le clivage des intellectuels de parodie français à propos de l’Ukraine. Pour le reste de la population, les ukrainiens sont à peu près aussi proches que les pygmées et Poutine est une sorte de personnage des Guignols si bien que toute la question se résume à un referendum sur le seul homme politique européen qui aurait des cojones grosses comme des pastèques.

Le dimanche 22 février, Bernard-Henri Lévy et sa mise en plis participait à la marche commémorative à Kiev, à quelques places du président Porochenko. Le mardi suivant, Éric Zemmour, ricanant, intitulait sa chronique sur RTL : « L’Ukraine est morte, mais il est interdit de le dire ».

Quand La Règle du jeu, revue de BHL, a accueilli à Paris les deux candidats à l’élection présidentielle ukrainienne, Petro Porochenko et Vitali Klitchko, les organisateurs firent scander aux participants « Gloire à l’Ukraine, Gloire aux héros » sans leur préciser la provenance du slogan : la guérilla de l’UPA de 1943, active dans la liquidation des juifs et des polonais. Or ce slogan fut remis sur la place publique par le KUN ou Pravy Sektor. N’importe l’alliance avec les antisémites exotiques est devenue une tendance lourde des engagements de BHL depuis l’affaire libyenne.

Dans leur rhétorique congelée de guerre froide, les défenseurs de l’Ukraine négligent la politique soviétique d’ukrainisation culturelle des années 1920. Celle-ci se doublait dans tout l’est du pays d’une ukrainisation démographique des villes : la proportion d’Ukrainiens passe de 7 à 31 % de 1923 à 1933 à Stalino (future Donetsk) et de 21 à 60 % à Lougansk, or cette population ne fut pas touchée par la grande famine des années 1931-1933. C’était une première dans l’histoire du pays, qui avait toujours connu des campagnes ukrainiennes « autochtones » dominées par des villes « étrangères » (peuplées de Polonais, de Russes et de Juifs). Avant la famine, la collectivisation forcée initiée par Staline en 1929 avait même eu pour effet d’accentuer ce phénomène : au grand dam des autorités, les paysans ukrainiens « dékoulakisés » qui n’avaient pas été envoyés au goulag, c’est-à-dire pour l’année 1931, à la mort, devenaient des ouvriers dans le boom de l’industrialisation : « À votre avis, où sont passés les exploiteurs dékoulakisés de notre arrondissement et des arrondissements voisins ? Aux Solovki ou dans la taïga, à retourner le fumier dans une exploitation de pauvres ? Détrompez-vous ! La majorité sinon la totalité d’entre eux travaille maintenant à Kramatorsk ou à Kostiantynivka, dans les usines. Enfin, qu’ils travaillent, ce n’est pas mal : mais que ce soit dans les usines, et jouissent des droits de l’ouvrier d’industrie, voilà qui est mauvais. C’est un grand danger pour la classe ouvrière ».

Aussi, l’équation « communisme = russification » est fausse, même si elle s’est imposée dans le mythe nationaliste ukrainien.

L’opposition grossière entre une Ukraine orientale formée de ploucs hostiles à l’Occident civilisé et un ouest subtil et raffiné ne tient pas debout. Le clientélisme et la violence sont roi et reine de part et d’autre. Ainsi l’existence de liens quasi-féodaux dans l’Est a permis au milliardaire-gouverneur Kolomoïsky de « tenir » la région de Dnepropetrovsk et d’aligner sur ses deniers personnels des troupes qui résistent aux séparatistes. Depuis il semble avoir été déposé. Et, si l’Ukraine occidentale a un tissu plus dense de petites entreprises, les petits patrons « patriotes » de l’Ouest savent aussi bien que les oligarques de l’Est transformer leur puissance économique en influence politique.

Invité par le Forum européen pour l’Ukraine tant à Paris qu’à Kiev, Volodymyr Vyatrovytch a été nommé directeur de l’Institut de la mémoire nationale d’Ukraine à la chute de Ianoukovitch. L’institut ukrainien, créé en 2004 sur le modèle polonais, est un « organe central du pouvoir exécutif » qui doit mettre en œuvre « la politique de l’État de restauration et de préservation de la mémoire nationale du peuple ukrainien ». Sous la rubrique des méfaits du « totalitarisme », il ne vise que le régime soviétique et n’évoque pas l’occupation nazie (une perte de population de 7 à 14 millions de personnes entre morts et exilés définitifs).

Quant à Vyatrovytch lui-même, il dirigeait auparavant le « Centre d’étude du mouvement de libération », organisme associé es-qualité à la conférence. Ce centre, au statut associatif et non universitaire, place au premier rang du mouvement de libération des organisations ethnicistes et fascisantes comme l’OUN-UPA de Bandera. Toute l’œuvre d’historien de Vyatrovytch est d’ailleurs consacrée au combat de l’OUN-UPA. Si ses deux principaux livres, Les Rapports de l’OUN avec les Juifs : un positionnement sur fond de catastrophe (2006) et La seconde Guerre polono-ukrainienne, 1942-1947 (2011) ont été reconnus pour leur apport documentaire, ils ont été critiqués en raison de leur tentative de nier l’antisémitisme de l’Organisation de nationalistes ukrainiens, ainsi que son rôle d’instigateur dans les massacres de civils polonais en Volynie en 1943.

Il n’empêche, les libéraux sont vent debout pour l’Ukraine, Laurence Parisot a récemment appelé à être « Tous unis derrière l’Ukraine » alors qu’au Cercle des libéraux Alexandre Melnik (aucun rapport avec feu Constantin) s’en prenait à « Une France pro-Poutine ».

Or le soutien de l’État français à la Russie est une tradition séculaire qui n’a pas commencé avec le contrat de vente des navires de combat Mistral. C’est une constante de milieux conservateurs privilégiant le pseudo-intérêt de l’État et considérant que la stabilité internationale dépend moins du respect des frontières que du poids respectif des acteurs censés l’assurer. Dans ce cadre de pensée, Vladimir Poutine est la divine surprise qui semble incarner la prophétie de De Gaulle en 1920 : « Le bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra, c’est fatal, où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera de nouveau autour d’elle ».

Au début de la crise ukrainienne, le soutien à la Russie était d’ailleurs minoritaire même à droite et largement cantonné au Front national. Les récentes avances de François Fillon et Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Vladimir Poutine indiquent qu’un vent d’est souffle de nouveau sur la droite « classique ». On peut y voir l’influence d’individus évoluant entre des publications de droite radicales et Le Figaro, écrivant dans des revues aux prétentions académiques comme sur des sites militants. Mais, sur le fond quelque chose a bougé dans l’establishment.

À cet égard, l’évolution de l’historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse est instructive. En septembre, elle renvoyait dos à dos les présidents Porochenko et Poutine dans leur obstination. Quatre mois plus tard, dans ses dernières interviews, elle rejette plus clairement la responsabilité de la crise sur l’Union européenne : « Depuis la révolution orange de 2004, l’Europe s’est complètement trompée. La Commission européenne a mal travaillé. (…) Elle a traité avec l’Ukraine mais pas avec la Russie ». Dans un même mouvement, elle réévalue le personnage de Vladimir Poutine : « On présente Poutine en dictateur, chauvin, pétri d’idées extrêmes – eurasisme de Douguine…-, c’est excessif. Le président russe a fait des études supérieures, il est fasciné par l’histoire, surtout celle du passé russe découverte après la chute en 1991 de l’URSS. Poutine est avant tout un patriote fervent. Il veut que son pays qui a une très grande histoire et une très grande culture soit reconnu comme tel, ce n’est pas toujours le cas ».

La critique que Jacques Sapir peut faire du nouveau pouvoir de Kiev  est autre. On y trouve des considérations politiques (dénonciation du danger de l’extrême droite nationaliste), économiques (critique de l’orientation libérale pro-européenne) et géopolitiques. « Il faut aussi penser au statut de l’Ukraine elle-même. Là, nous avons une contradiction entre le principe de souveraineté, que nul ne veut remettre en cause, et la réalité géopolitique. On comprend qu’une Ukraine militairement hostile à la Russie est une menace directe pour cette dernière. Mais, l’Ukraine ne peut fonctionner économiquement sans la Russie. Et là se trouve sans doute la solution. L’Ukraine doit volontairement accepter un statut de neutralité, que ce soit par rapport à une alliance militaire (comme l’OTAN) ou dans des relations économiques (tant par rapport à l’UE qu’à l’Union Eurasienne) ».

En conclusion, l’Ukraine doit renoncer à sa souveraineté et la Russie doit être déclarée grand vainqueur par la France, en particulier, voire l’Europe, en général. On découvre aussi que Jacques Sapir est également un expert en balistique : analysant trajectoires et projectiles, il peut prouver que le vol MH17 a été abattu par les Ukrainiens et que le meurtre de Boris Nemtsov relève d’une mise en scène sans doute orchestrée par la CIA à la barbe du Kremlin.

Parti du constat des dégâts provoqués par l’effondrement d’une économie planifiée dans un cadre supranational, Jacques Sapir prend aujourd’hui résolument position dans des rivalités nationales qui ne sont pas les siennes puisqu’aux dernières nouvelles, Jacques Sapir est français et que Poutine n’agit pas dans le cadre d’un universalisme politique quelconque. A moins de jouer les éminences grises et les Père Joseph, cette position est symétrique à celles de BHL ou Zemmour, un simple histrionisme.

Néanmoins, l’ensemble du débat sur l’Ukraine en France se joue autour d’une alternative simple. Politiquement, on a le choix entre la promotion d’une démocratie libérale de façade mais avec des chefs de milices para-militaires aux commandes (cas du Kosovo qui a abouti à un gigantesque exode) et celle d’un régime autoritaire et paternaliste qui ne connaît que le droit à la balle dans la tête pour répliquer aux contradicteurs. Diplomatiquement, c’est l’alternative entre un européisme atlantiste sous protection américaine et un eurasisme ethniste façon empire continental à la Carl Schmitt (les russes remplaçant les allemands dans le rôle d’ethnie-maîtresse).

Eric Aunoble / BAM


Responses

  1. Monsieur,
    que vous citiez mon article serait peut-être flatteur, à la condition que 1/ vous ne modifiez pas le texte; 2/ vous en donniez non seulement l’auteur, mais aussi la source : http://cvuh.blogspot.fr/2015/03/ukraine-les-intellectuels-dici-et-la.html
    Je vous serai gré de restituer le texte original et d’indiquer son origine.
    Eric AUNOBLE

    • Monsieur Aunoble (si j’avais écrit O’Noble vous auriez sans doute envoyé quelques fusées SS20 en direction de la ZAD défective, Bouteille à la mer), donc cher Monsieur Aunoble, j’ai modifié votre texte parce que je ne partageais pas votre propre goût pour votre style argumentatif, ni pour vos conclusions, encore moins pour le sens général de vos propos (qui me faisaient penser à la chanson de Coluche, « Misère, misère, etc. »). Vous considérez, sans doute, que c’est un horrible pillage plagiaire doublé d’une traîtresse déformation de votre article, j’y vois une méthode critique en acte, celle que pratiquait Carmelo Bene sur le Richard III de Shakespeare, j’ôte, je cisaille, je rapièce ; si nécessaire j’ajoute des prothèses rhétoriques. Vous pourrez juger que c’est l’acte d’un faussaire si vous y tenez. Je ne vois pas bien ce qui vous offusque là-dedans puisque votre artillerie et mon arquebuse ne jouent pas dans la même division. Si les quelques lecteurs de ce post veulent bien étendre leur curiosité jusqu’à comparer mes variations et votre article, ils jugeront sur pièces.

      Pour ceux qui apprécient votre travail, on peut toujours les diriger vers cette adresse :https://sites.google.com/site/kommuny/

      Bien à vous

  2. Enfin quelqu’un qui dénonce cette malhonnêteté qui consiste à faire semblant de citer les gens tout en tripatouillant leurs textes. Le tout sur fond de prétentions académiques et de leçons de morale politique.

    Je trouve votre texte suffisamment intéressant pour le citer, mais je n’aime pas votre style ; du coup je le réécris sans votre accord (voire je le mélange avec ceux d’autres auteurs), et bien entendu je m’attribue le bénéfice du résultat. Au final, le lecteur est parfaitement incapable de déterminer qui a écrit quoi. Mais le lecteur, on s’en fout, hein ? tout comme de l’auteur qu’on a pillé — pire : falsifié.

    « J’y vois une méthode critique en acte, celle que pratiquait Carmelo Bene sur le Richard III de Shakespeare, etc. »

    Non seulement ça ne s’excuse pas, mais en plus ça ne se prend pas pour n’importe qui. Magnifique illustration (involontaire) du délitement intellectuel et moral dans lequel a sombré notre société, et au premier chef une part de ceux qui prétendent dénoncer cette décadence.

    Cuistrerie de ceux qui étalent leur culture supposée, dans le même temps où ils démolissent les bases millénaires de l’éthique intellectuelle — et le revendiquent bien fort.

    • Si vous étiez moins aigri vous auriez remarqué que comparer ce monsieur à Shakespeare relevait de la simple analogie. Ensuite, passer pour un cuistre aux yeux d’un intermittent de l’ignorance est une sorte de distinction que j’accepte. Pour finir, il est toujours pénible de lire un hystérique qui croit polémiquer quand il s’agite avec une voix de fausset (ne seriez-vous pas journaliste de profession ?). Du moins j’espère que votre bassesse usuelle ne s’imagine pas argumenter quand elle vomit sa petite bile tiède. Par conséquent, vous devriez prendre votre carte vermeille et vous inscrire à un club de bridge, si possible composé de néo-libéraux ou de libertariens du troisième âge, vous y seriez à votre aise.

      PS

      Evitez de commenter ce que vous êtes incapable d’entrevoir (je ne parle même pas de comprendre, c’est au-dessus de vos forces)

  3. Marchenoir qui parle d’éthique intellectuelle…
    Tu crois avoir tout lu en connerie, le mec repousse les limites.
    Et sans forcer en plus.
    Tu vas voir,comme il est cité, il va s’imaginer qu’on le trouve intéressant.

    • Les leçons que donne Roberto portent sur ce qu’il connaît, son éthique c’est celle des valets et domestiques (s’excuser, etc.), visiblement le monde ancillaire lui colle au clavier

  4. « Jacques Sapir prend aujourd’hui résolument position dans des rivalités nationales qui ne sont pas les siennes  »
    ……..héritage très probablement transmis par son père, Michel Sapir qui, enfant et adolescent , s’est trouvé totalement plongé dans l’histoire de cette région.

    • Je viens de consulter la fiche RG-wiki sur son père, on pourrait y ajouter l’engagement communiste durant la guerre, c’est d’ailleurs un tropisme de nombre de juifs russes en exil de cette période d’adopter le communisme comme une sorte de substitut à ce messianisme russe slavophile et orthodoxe qui avait persécuté leurs pères à grands coups de pogroms et de zone de résidence. De la rupture avec ce fantasme on obtient la découverte de la judéité et une certaine émancipation. Jacques Sapir fait le chemin inverse.


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