Publié par : Memento Mouloud | mars 30, 2015

La Vème République : un cadavre à la renverse

Le scénario le plus probable, dans lequel l’Europe est déjà engagée, est celui de la post-démocratie : apparemment, tout reste en l’état, mais les véritables décisions se prennent hors du système démocratique, dans les conseils d’administrations des banques et des multinationales, les Bourses mondiales et les comités « d’experts ». Par ailleurs, si le parallèle avec les années 1930 n’est guère éclairant, un scénario autoritaire, où l’État de droit et la démocratie formelle se voient considérablement limités, prend consistance. L’exemple russe est le plus clair, mais des tendances dans cette direction s’observent ailleurs.

Les classes populaires ne sont presque plus représentées à l’Assemblée nationale, les maires qui en sont issus sont de plus en plus rares. Les canaux de communication entre citoyens et gouvernants ne fonctionnent pas. Par conséquent il y a une scission très nette entre les gouvernants et les gouvernés et on voit que les gouvernés, les gens, le peuple, les citoyens, se méfient de leurs politiques, on les appelle les politiciens, et d’autre part, c’est quelque chose qui est rarement étudié, il y a aussi une méfiance profonde qui s’est installée de la part des politiques. Il y a vraiment une peur, une angoisse, un dédain vis-à-vis du peuple. Et je pense que c’est une méfiance double, c’est une méfiance mutuelle et ça me semble assez critique à l’heure actuelle.

Or, récemment, l’Institut Montaigne a organisé une conférence sur la réforme de la santé avec un jury tiré au sort, comprenant quelques personnes ayant des difficultés d’alphabétisation. A la fin, les experts ont reconnu qu’ils n’avaient jamais vu une telle qualité de discussion.

Les pays les plus avancés dans l’innovation démocratique en Europe sont souvent ceux dont les populations sont assez petites : Islande, Irlande, Danemark, Hollande, Belgique. Ce qui me semble normal. L’innovation démocratique passe toujours du local au national, voire au transnational. Les petits pays européens sont des laboratoires démocratiques très intéressants.

Par exemple, en Irlande, vient de s’achever la Convention constitutionnelle, où ont travaillé ensemble, une année entière, 66 citoyens tirés au sort avec 33 élus. Les résultats, tout récents, sont spectaculaires : cette assemblée de 99 participants a révisé 8 articles de la Constitution irlandaise, notamment celui sur le mariage homosexuel.

Le Texas a aussi montré que, dans une démocratie délibérative, la population est capable de proposer des lois ou des mesures extrêmement nuancées, sophistiquées. Cet Etat, pétrolier par excellence, détient aujourd’hui le record des éoliennes. L’évolution s’est faite dans un processus délibératif, en dépit des intérêts locaux favorables au système pétrolier.

L’Islande, ce petit pays de 320.000 habitants, à genoux du fait de la crise bancaire, s’est débarrassé de son gouvernement à la suite de manifestations monstres. Par deux fois, il a refusé, par référendum, les accords entre le nouveau gouvernement et les banques en cherchant à redimensionner le capitalisme financier. Il connaît une certaine redistribution sociale et, aujourd’hui, une croissance supérieure à celle de la zone euro. Il a confié à une assemblée tirée au sort le soin d’élaborer des valeurs à partir desquelles réformer la Constitution. Et a confié à 25 citoyens élus, mais non professionnels, le soin de rédiger un projet de Constitution.

Le contraste avec la Grèce est frappant, où le cadre institutionnel est resté en place, avec la classe politique et les règles qui avaient débouché sur la crise sociale et économique. C’est le serpent qui se mord la queue.

Le tirage au sort ne doit concerner que le législatif, pas l’exécutif. J’aurais horreur d’une France, Belgique ou Allemagne où le ministre du Budget serait tiré au sort. On aura toujours besoin des partis politiques et de gens compétents, responsables et prêts à assumer des fonctions majeures. C’était le cas dans l’Athènes classique, où environ 90% des postes étaient tirés au sort, les postes les plus complexes – notamment l’armée, et la caisse – restant entre les mains des élus, compétents.

Le tirage au sort est encore un peu comme le droit de vote pour les femmes en 1850. Une idée courte et farfelue pour une partie de la population. Elle est encore très précoce dans l’opinion publique, pas dans le domaine académique, où elle est très connue et respectée.

Le tirage au sort ne pourrait pas retrouver le sens qu’il avait à Athènes ou à Florence. Mais il porterait d’abord l’idée que les personnes tirées au sort pour parler ou décider des choses de la cité seraient plus impartiales, qu’elles n’auraient pas, comme la classe politique professionnelle, des intérêts suffisamment distincts de ceux du reste de la population pour qu’ils prennent le pas sur un examen plus équilibré des problèmes.

La deuxième vertu serait de favoriser des personnes issues d’expériences diverses. Aujourd’hui, les dirigeants politiques se recrutent dans un tout petit milieu, avec une perte énorme de la richesse de ce que les gens peuvent vivre, expérimenter, voir. Il est très plausible que, si l’on avait des décideurs venant des catégories populaires, les réponses à la crise ne seraient pas du même type qu’aujourd’hui.

Une démocratie avec des gens tirés au sort sera-t-elle dépourvue de corruption ? Je ne le pense pas. Les tirés au sort seront-ils compétents ? Je ne le pense pas non plus. Mais notre système actuel repose-t-il sur des gens compétents ? Il est très étonnant de voir que lorsqu’on commence à parler du tirage au sort, on me pose systématiquement des questions sur un idéal démocratique utopique, une démocratie à l’état vierge en quelque sorte. Voyons si le tirage au sort améliore le système actuel. Là, je dis oui. Je ne pense pas que les gens soient si populistes. Certes, ils votent populiste, ce qui est autre chose. Je ne crois pas non plus qu’ils sont tellement violents, mais ils le sont sur Facebook et Twitter, faute de mieux. Aux Pays-Bas, le paradoxe est que les bons scores de leaders populistes comme Pim Fortuyn ou Geerts Wilders ont finalement ramené plein de gens dans les urnes.

Avec le G 1000 organisé en Belgique, on a vu les citoyens mesurer la complexité des choses, la légitimité de la parole de l’autre et même de l’adversaire. Il serait naïf de penser que la démocratie délibérative trouvera toujours une solution consensuelle. L’essence de la démocratie est le conflit, pas le consensus. Il faut réapprendre à vivre avec le conflit. Notre démocratie ne l’enseigne plus du tout.

Cette idée en France que tout le personnel politique doit déclarer son patrimoine est complètement absurde. La confiance entre les citoyens et le gouvernement va-t-elle être restaurée parce qu’on sait combien de litres d’eau contient la piscine de tel ou tel homme politique ? C’est de la chirurgie cosmétique pour une crise politique colossale.

J’ai longtemps pensé que la Belgique était la « partitocratie » par excellence, au sens d’une démocratie que se partagent les principaux partis politiques. Cela se marque notamment par la politisation de l’administration et la quasi-nécessité, pour avoir poste au sein de la haute administration, d’avoir la carte d’un parti. Mais je constate qu’en France, au niveau national en tout cas, cela fonctionne de la même façon, peut-être même pire. L’ensemble du pouvoir public est entre les mains de partis politiques qui ne représentent qu’une petite fraction du pays.

L’autre spécificité française, qui continue à me surprendre, est l’aristocratie des hautes écoles et le système de reproduction d’inégalités très important d’un pays qui a pourtant mis l’égalité au cœur de sa devise républicaine. J’ai lu Bourdieu, mais je ne pensais pas que le système qu’il décrivait était aussi puissant et durable dans le temps.

Quand je regarde la France, j’ai l’impression d’une grandeur qui est devenu une hystérie. La France incarne cette détestation pour les élus couplée à une vénération des élections que j’analyse dans mon ouvrage, et qui crée des frustrations de toutes parts. Ceux qui votent FN sont frustrés par la politique traditionnelle, mais ceux qui votent encore pour les partis dits de gouvernement ont l’air tout aussi insatisfaits de la classe politique, et incapables d’envisager un remède à la crise démocratique que la France et l’Europe traversent.

L’Allemagne est un exemple de vraie démocratie parlementaire – avec toutes ses limites. La défiance vis-à-vis de la classe politique est très forte, l’abstention est considérable, le nombre d’adhérents des partis politiques a été divisé par deux depuis la réunification. Mais le Parlement joue pleinement son rôle de contrôle, de contrepoids et de proposition. En France, on a un Parlement croupion, qui n’est pas lié à la majorité actuelle, mais à la Ve République.

En Allemagne, l’existence de ce contrôle joue un rôle non négligeable pour assurer une vraie cohérence aux politiques menées. On peut être en désaccord avec les politiques menées par Merkel, mais on ne peut nier qu’elles ont une vraie continuité. C’est ce que les Allemands appellent la Sachlichkeit, l’objectivité, qui n’est pas la neutralité, mais désigne une certaine cohérence entre les paroles d’abord, puis entre les paroles et les actes, enfin entre les actes et les choses qu’on peut établir ensuite, par les statistiques par exemple.

Une partie du succès de l’Allemagne vient de cette obligation pour les gouvernants de devoir répondre à des critiques qui ne sont pas de pure forme. L’absence de ce schéma, en France, contribue à favoriser une politique du coup par coup, un président du moment qui fait ce qui lui plaît, au rythme qui lui plaît, au service des intérêts qu’il lui plaît de défendre.

Yves Sintomer /David van Reybrouck


Responses

  1. j’ai bien aimé votre texte
    les experts ? « un expert est quelqu’un qui saura demain pourquoi ce qu’il a prédit hier ne s’est pas réalisé aujourd’hui »
    « j’aurais horreur d’une france ou d’une belgique où le ministre du budget serait tiré au sort »….c’est sûr qu’avec la cahuze, puis le petit veau mosco , puis le gros sapin on a touché le gros lot
    dans l’ordre
    une ripouille , une anguille , une brique

    • Excellent triptyque Kobus, vous vous souvenez des précédents, Francis Mer, Sarkozy, Breton, c’était pas mal, non plus. Des têtes, des péninsules, des Atlantides, ces gars. Sinon, le texte n’est pas de moi, j’ai juste monté les propos d’Yves Sintomer et de David van Reybrouck, le belge de l’étape (toujours intéressant d’ailleurs les belges, comme les suisses d’ailleurs)

      • Francis Mer n’était pas si mal
        Défaut majeur, il fut un grand industriel, donc incompatible avec l’administration qu’il devait diriger
        Sarko, on aura la charité de n’en point parler, non pas par égards pour lui, mais pour le lecteur ! ( malheureux lecteur, il le sait, que ce type est plutôt pire que les autres)
        Breton, lui, est l’illustration d’un certain kapitalizm, de connivence

        Avec ça, tiercé dans le désordre
        Et moins doté qu’avec les trois autres évoqués au dessus

      • Polytechnicien, je veux bien, mais grand industriel, il faudrait que vous me donniez vos critères

      • polytechnichien , j’ignorais
        n’a-t-il pas tenté de fédérer la sidérurgie vronzaise , lorsque l’europe voulait sa peau?
        sidérurgie vronzaise depuis passée sous pavillon estranger
        c’est qu’elle le valait/voulait bien !
        vive le 21ème siècle et l’avènement des services/sévices !

      • En quoi « l’Europe » aurait-elle voulu la peau de la sidérurgie française ? Ce sont nos élites (hauts-fonctionnaires et grandes familles, à commencer par les Wendel, en pleine lune de fiel) qui ont décidé qu’elle n’était plus un secteur stratégique mais un facteur d’archaïsme et cela date des années 1960


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :