Publié par : Memento Mouloud | mars 31, 2015

1973 le mythe colbertiste se déchire

Colbert est une figure de la mythologie française au même titre que la poule au pot et la douceur hexagonale. Ses ordonnances à propos du rivage ont mieux résisté que son code noir et sa politique mercantiliste. A moins d’être saisi par une myopie du jugement historique, on ne peut que constater la longue durée du libéralisme français amorcé par la Régence, expérimenté sous Louis XV, remis au goût du jour par Turgot et consacré par la loi le Chapelier et le code civil.

L’Etat français ne prend de l’embonpoint qu’entre 1914 et 1918 où les nécessités de l’économie de guerre établissent l’union sacrée conjoncturelle entre Clémentel et Albert Thomas mais cette passade ne survit pas au retour à la normale. Il faudra la crise de langueur de l’économie française dans les années 1930 puis la déroute de l’été 1940 et l’Occupation allemande pour que l’Etat se fasse entrepreneur et régulateur d’une économie devenue par la force des choses néo-libérale, non pas dans le sens actuel mais à l’unisson de celui qui parcourt les écrits de nombre de libéraux critiques des années 1930. L’Etat interventionniste accomplit l’entrée de la France dans l’ère des masses et de la « nationalisation » de la population. Il faut débloquer les freins à la croissance, la cible est donc le supposé malthusianisme français.

Quand Jean-François Gravier rédige son Paris et le désert français, l’offensive est en marche qui va décimer l’économie rurale et, dès lors, les traditions et particularismes fort vivaces d’un pays qui ne s’unissait qu’à la faveur des mobilisations successives. L’Etat n’a pas pour tâche de construire une économie socialiste mais de redresser une nation touchée dans son orgueil et humiliée. Dès lors, le général de Gaulle a énoncé le programme : nationalisation des banques de dépôt et des sociétés d’assurances mais maintien des banques d’affaires hors du giron de l’Etat, création de la sécurité sociale mais pour les seuls salariés, maintien du statut des SARL donc de l’irresponsabilité patronale, nationalisations limitées aux secteurs stratégiques et quelque peu monopolistiques (sur le modèle de la SNCF), création d’un aiguillon avec le commissariat au Plan confié au très atlantiste Jean Monnet, soutien au corporatisme syndical paysan, réforme monétaire bancale qui entérine les profits et les ascensions sociales de la période dite sombre. Georges Pompidou y ajoutera le pilotage de la spéculation immobilière, le retour des OPA en Bourse et le financement de l’Etat sur les marchés. Dès lors, le soutien à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun s’interprète non seulement comme un coup de main au grand frère des années noires mais aussi comme un ralliement symbolique au néo-libéralisme actuel.

Tandis que la gauche parlementaire (dite du programme commun) dénonce l’autoritarisme pompidolien et son archaïsme pénal et culturel (ce qui se traduit en novlangue gauchiste par la nouvelle Résistance contre le néo-fascisme de l’UDR), la Direction de la Prévision du ministère des Finances et les « experts » de l’INSEE entérinent la critique de Lucas. L’Etat régulateur est un super-monstre froid et inefficace qu’il faut démanteler. Le nouveau credo est le suivant : il est impossible d’arbitrer entre chômage et inflation, le réglage fin de la conjoncture est un leurre, l’offre détermine la croissance.

On notera que la défense du franc, l’austérité salariale et la maîtrise des finances publiques ne figurent pas au menu. Il faudra la splendide politique de relance des socialistes en 1981-1982 pour que ce nouveau trépied s’y ajoute. Dès 1986, Malinvaud, qui n’est pas exactement un révolutionnaire, constate que cette politique dite de désinflation compétitive aboutira à une répartition des revenus défavorables aux salariés. Les socialistes n’y voient aucun inconvénient, ils entérinent l’Acte unique, prélude au traité de Maastricht et la création du MATIF qui place la France dans le fuseau spéculatif de l’innovation financière.

Si les élites françaises ont rallié un tel dispositif, si la population française l’a largement intégré, il y faut des raisons autres que conjoncturelles. La France se perçoit comme la première nation moderne et démocratique, dès lors elle n’a pas besoin de révolution mais d’un cadre qui assure la maintenance d’un ordre des propriétaires. Si ce cadre n’est plus national, il sera européen car l’important n’est pas le régime politique (les français en ont vu passer un certain nombre depuis 1789) mais le soutien à un idéal où l’hexagone serait la patrie universelle du bien vivre, du bien manger, du bien converser et du sens commun mais distingué. Un îlot de libertés naturelles dans un océan de miasmes divers.


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