Publié par : Memento Mouloud | avril 3, 2015

1973 : Et Robert Paxton vint

Il existe deux sortes d’historiens, les archéologues et les narrateurs. Les premiers découvrent des archives ou des traces jusqu’ici laissées de côté, les seconds offrent un récit qui réinterprète les données jusque-là disponibles. Les plus grands des historiens sont à la fois des archéologues et des narrateurs. C’est ce qui différencie Edward Gibbon de Voltaire. Le premier est un historien, le second, un essayiste. Michelet n’était ni l’un, ni l’autre, Michelet était un écrivain romantique qui a pris l’histoire comme flux sémiotique brut et y a greffé ses fantasmes autour de la personne-France.  Chez lui, même les chevaux pleurent et sont tristes lorsque l’aube se lève sur Azincourt.

Que dire de Robert Paxton ? Il a exploité des fonds d’archives allemands et introduit cette idée que la politique de collaboration ne fut pas imposée par l’Occupant mais choisie par Vichy. Il s’agissait d’une découverte. Lors de ses premiers travaux, il s’était intéressé à l’armée de Vichy et avait constaté que le maréchal Pétain et le général Weygand n’avaient pu imposer leur régime qu’en négociant le ralliement des généraux Noguès et Mittelhauser à une politique qui se voulait réaliste. Il s’arrête là et dénoue la mythologie gaulliste. De Gaulle ne fut pas l’alter-ego de Churchill, il fut le seul pion de l’échiquier qui restait entre les mains de l’Angleterre en guerre. Une carte jouée faute de mieux et qui semblait caduque lors de l’échec de Dakar, en septembre 1940.

Le premier pas du régime de Vichy consista à abattre la République et c’est dans ce cadre que furent promulguées les lois sur le statut des juifs et celles prohibant la franc-maçonnerie. Vichy n’a pas eu à criminaliser les partisans du communisme puisque la IIIème République s’en était chargé. Le régime n’avait pas à déclarer les étrangers indésirables, une loi de 1938 portait cette mention. Il n’avait pas à mentionner la pseudo-menace ashkénaze pesant sur la France puisque Giraudoux l’avait énoncée dans Pleins Pouvoirs.

Dès lors la Révolution dite nationale et la Collaboration instituée comme politique d’Etat lors de l’entrevue de Montoire forment un diptyque indissociable. Les plus clairvoyants parmi ceux qui pensaient Vichy comme un autre Iena comprirent qu’il fallait quitter le navire au plus vite. Le régime entérinait la défaite, il ne cherchait pas à la surmonter, encore moins à préparer la revanche. Paxton décrit le pluralisme du régime, il ne dit rien des conditions de son établissement, la véritable liquéfaction du pays lors de l’offensive allemande avec ses millions de fuyards, ni même des liens du régime avec la politique vaticane, ni n’envisage la manière dont un tel régime peut établir un consensus à l’instar des régimes fascistes historiques ou des dictatures ibériques ou balkaniques. Il se contente de pointer l’agencement entre la politique de collaboration et le projet politique incarné par Pétain.

La France de Vichy se voyait comme un trait d’union entre le futur empire continental nazi et le monde atlantique, les juifs français, pensait-on, pouvait servir de monnaie d’échange ou, pour certains, des sortes de juifs d’honneur, de liens vivants, il était donc inutile de les chasser du pays puisque l’aryanisation accomplirait son œuvre, les retrancher de la supposée communauté nationale, les contraindre au choix aliénant entre l’exil forcé ou la mort par clochardisation, comme on laissait mourir, dans les faits, les malades des hôpitaux psychiatriques. Quant aux autres, ils étaient un fardeau, au même titre que les réfugiés espagnols. Les livrer aux allemands, à l’instar d’autres allemands, des politiques ceux-là, n’était pas une question pour Vichy, mais une solution. Qu’ils aillent au diable auraient pu répondre les antisémites d’Etat qui avaient pris les commandes.

Encore une fois, Robert Paxton n’avait rien écrit de cela, plus tard, il traitera du rapport entre le régime et les juifs, mais ce ne sera pas seul, mais à quatre mains en compagnie de l’historien canadien Michaël Marrus. Aussi Robert Paxton dont la présence fut fantomatique lors d’une émission des Dossiers de l’Ecran, plus tard brocardée dans Papy fait de la Résistance, fut un historien à la fois archéologue et narrateur, un homme qu’il est impossible de contourner, non pas parce que la doxa ou l’Etat l’imposent mais parce que sa lecture de l’évènement est un point de départ, au même titre que la question de la décadence de l’Empire romain sous la plume d’Edward Gibbon.


Responses

  1. Et juste pour rire, benjamin stora est donc un…

    • …baltringue ?

      • Nooooon….. quel taquin vous faites, franch’ment !


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