Publié par : Memento Mouloud | avril 15, 2015

Liao Yiwu : de la prison à l’exil, du dentifrice dans le cul à la croix, un itinéraire

« La musique, c’est comme la poésie, c’est une manière de laver son âme. Et lorsqu’on a traversé comme moi autant de cauchemars dans sa vie, on est obligé de laver son âme. Quand j’aurais tout lavé, je pourrais peut-être me remettre à la poésie… »

« Il y a toutes sortes de façons de faire parler des gens. Il faut d’abord avoir de bonnes oreilles, parce que les gens disent beaucoup de choses inutiles, et il faut capter les détails intéressants. Quelquefois, on passe toute une soirée, ils disent rien d’intéressant, et il faut attendre, un peu comme un chasseur très patient qui attend que le lièvre sorte du bois. Et quand le lièvre sort, alors ce moment-là, il faut pas perdre de temps, parce que ça, c’est la parole qui sort et qui est la vérité.»

Liao Yiwu

Il existe en Chine ce que l’on appelle la “littérature de reportage”, même si elle n’a pas donné lieu à une grande tradition. En revanche, écrire la grande histoire est une tradition typiquement chinoise, mais personne n’a jamais rendu compte de la façon dont les individus ont vécu les événements. Dans les années 1980, la littérature de reportage a été marquée par une figure hors pair, celle de Liu Binyan, qui écrivait pour Le Quotidien de la jeunesse de Chine [l’organe de la Ligue de la jeunesse communiste chinoise]. Sa méthode consistait le plus souvent à analyser une affaire passée et à mener l’enquête sur son contexte. Il est mort en exil à Princeton, aux Etats-Unis, en 2005. Ensuite, il faut citer Su Xiaokang, l’auteur de la série documentaire Heshang [L’élégie du fleuve], en 1987-1988. A partir de là vient une suite ininterrompue de textes de littérature de reportage qui va jusqu’à Lu Yuegang et au livre de Chen Guidi et Wu Chuntao Les Paysans chinois aujourd’hui [Bourin, 2007], une enquête opiniâtre qui montre la paysannerie de l’intérieur.

Peu avant mon premier séjour en Allemagne, un homme est venu me voir, c’était le fils de Liu Wencai. Pour les Chinois, Liu Wencai est l’incarnation du mal. Il était, comme tout le monde l’apprend enfant, l’un de ces sales grands propriétaires terriens qui exploitaient impitoyablement les pauvres paysans, et il a été liquidé pendant la réforme agraire [en 1949]. Le fils me raconte que, lorsqu’il avait un an et demi – il était trop petit pour s’en souvenir, il l’a appris plus tard –, sa mère s’est pendue dans l’appartement et personne ne s’est occupé de lui. Il a franchi trois portes à quatre pattes et il est arrivé jusqu’à une rizière, dans laquelle il est tombé. Il s’est mis à crier, les voisins l’ont entendu, mais personne n’a osé se porter à son secours, parce qu’il était le fils d’un sale propriétaire terrien. Jusqu’à ce qu’une villageoise, qui faisait partie du Comité des femmes, tranche :“Mais c’est un enfant, sauvons-le !” Elle a pris le bébé chez elle, après avoir reçu l’aval de son unité. Juste au moment où le petit garçon était sauvé, on a entendu le coup de feu qui allait tuer son père.

Lao Wei : Je vais raconter tes antécédents familiaux d’après mes souvenirs : Liu Shengshi, dont les ancêtres étaient du Hebei, vient d’une famille de cadres révolutionnaires. Fin 1950, son père, en tant que chef d’une équipe de propagande du quartier général d’une division, accompagne l’Armée populaire de libération vers le sud, afin de détruire les dernières lignes de défense de l’ancien pouvoir sur le continent chinois et entre dans Chengdu. La guerre territoriale de grande ampleur étant terminée, son père, ainsi que de nombreux militaires ayant connu l’épreuve du feu, est démobilisé. Il s’investit alors dans l’édification du nouveau pouvoir politique à l’échelon local. Conformément aux directives de l’organisation, il participe au démantèlement de la Ligue de la jeunesse des trois principes du peuple, appartenant au Kuomintang, et à leur remplacement par la Ligue de la jeunesse communiste, relevant du parti communiste, et il devient secrétaire général du comité municipal de la nouvelle Ligue.

La mère de Liu est d’origine ouvrière. Elle fait la connaissance de son conjoint lors de la vague de fusion privé-public. Après la « campagne de réforme des capitalistes », elle intègre la première équipe de membres du parti des ouvrières d’une filature. La relation de travail entre elle et lui se transforme de manière logique en une relation amoureuse, puis familiale. Au printemps de 1961, Liu Shengshi vient au monde. Elle grandit et devient une fille vigoureuse, ce qui est alors un phénomène rare, car c’est justement la période des prétendues « trois années de catastrophes naturelles », les cadavres des gens morts de faim jonchent tout le Sichuan et le taux de natalité de la nation chinoise atteint presque son niveau le plus bas depuis plus d’un millier d’années…

Liu Shengshi : Mon vieux Wei, arrête ! Tu pourrais faire un parfait espion, ton cerveau fonctionne comme un magnétophone, qui enregistre tout et n’importe quoi, que ce soit utile ou non. Cependant, sans le vouloir, tu as évoqué le péché originel, mon péché originel. Par la suite, j’ai accepté les dispositions de Dieu et j’ai emprunté la voie de la propagation de l’Évangile, qui était sans doute liée à ma famille et à mon éveil à la conscience de la rédemption.

Lao Wei : Continue, s’il te plaît.

Liu Shengshi : Je suis la rebelle d’une famille révolutionnaire, et je n’avais pas le moindre langage commun avec mes parents.

A un an et demi, j’ai été placée dans une crèche, puis dans un jardin d’enfants réservé aux hauts dirigeants. Par la suite, j’ai reçu une éducation communiste, sur le mode du gavage de cerveau, jusqu’à ce que je sois reçue à l’examen d’entrée à l’université. Mes parents étaient totalement investis dans leur travail et ils avaient contaminé la maison avec cet enthousiasme ; c’est pourquoi chaque occasion de côtoyer leurs enfants était très formelle, comme on rend une visite à des prisonniers. Par la suite, ils ont été mis à la retraite avec maintien de leur salaire (2) et le Parti ne leur demanda même pas de fournir leur « chaleur résiduelle » (3). Brusquement, ils se rendirent compte qu’humainement, ils avaient vécu dans un extrême dénuement, sans violon d’Ingres ni même la possibilité de connaître une vie familiale. Âgés de plus de soixante-dix ans tous les deux, ils passaient leurs journées à se disputer, de manière totalement déraisonnable, attaquant l’autre comme si c’était un ennemi.

Lao Wei : Et leurs croyances ?

Liu Shengshi : Leurs croyances, c’était de la roupie de sansonnet. Le parti communiste leur avait fait des promesses en l’air, qui ont rendu folles plusieurs générations. Actuellement, beaucoup de vieux cadres se sont entichés du Falungong (4) et on ne peut plus les en arracher. La raison de cela est qu’ils n’avaient plus de cœur à l’ouvrage, l’idéal auquel ils avaient consacré leur jeunesse et leur ardeur juvénile était resté hors d’atteinte.

Dès qu’on prononçait le nom de Jiang Zemin, mon père se mettait à jurer comme un charretier. Toute cette bande de vieux révolutionnaires entretenait même des liens secrets, prévoyant de se rassembler à telle heure, tel jour, tel mois et telle année sur la place Tian’anmen, en uniforme, avec toutes leurs décorations, pour y faire un sit-in afin de protester contre la trahison de la tradition révolutionnaire par le pouvoir actuel. Ils flanquaient une peur bleue à l’armée et au gouvernement. Il y a quelque temps, les autorités envoyaient chaque jour des gens à la maison pour « s’informer de la santé » de mon père et faire avec lui un travail idéologique. Mon père, la nuque raidie, discutait avec eux. Mon père, ce héros, pouvait enfin livrer bataille.

Lao Wei : Ton père et toi étiez devenus des ennemis du pouvoir.

Liu Shengshi : J’étais née par erreur dans ce genre de famille. Quand j’ai été baptisée, j’ai supplié le prêtre Zhang de me donner le nom que je porte aujourd’hui, car dans les années 1980 j’avais écrit de la poésie moderne et j’étais devenue ce qu’on pourrait appeler une poétesse du célèbre courant X. J’ai été mariée et j’ai fait un assez long détour avant que mon destin prenne meilleure tournure et me conduise à trouver Dieu.

Lao Wei : Je suis un ami de ton ancien mari.

Liu Shengshi : Je sais. Quand nous habitions la ruelle du Samsara, tu es venu à la maison. Tu as oublié ? Nous nous étions même essayés ensemble à l’écriture automatique. Quand nous étions ivres morts, nous avons allumé le magnétophone : toute notre bande s’est accrochée pour débiter, chacun à son tour, des propos incohérents ; nous croyions tous que nous allions donner naissance à une « poésie remarquable ». Avec, pour tout résultat, une seule phrase acceptable : « Dans l’alcool le loup rouge bave. »

Jusqu’en 1986, pendant la période où les courants poétiques faisaient le plus parler d’eux, ma maison est devenue une véritable auberge espagnole ; l’un après l’autre, les groupes de fous arrivaient et repartaient, mangeant, buvant, pissant, chiant et dormant par terre. Mon unique travail consistait à acheter toutes sortes d’alcools et de plats cuisinés. Par la suite, je me suis enfermée une nuit dans la cuisine et j’ai ouvert le gaz pour me suicider.

Lao Wei : Pourquoi ?

Liu Shengshi : Ces gars et ces filles avaient fini par faire l’amour à plusieurs chez moi ! X s’était même allongé au milieu, c’était horrible. Le but et le degré de leur art, c’était ça ! J’étais tellement furieuse que j’étais incapable de me concentrer et il m’arrivait d’avoir des hallucinations visuelles et auditives. Bon, ça suffit ! Je n’ai plus envie d’en parler.

Lorsque je suis arrivé en prison, j’ai rencontré Li Bifeng qui avait été incarcéré quelques mois avant moi. Lorsqu’il m’a raconté les conditions de détention, je lui ai demandé moi aussi, “comment fait-on pour tenir ?” Il avait haussé les épaules et m’avait répondu : “Je ne sais pas, on tient. » Même les rats éprouvent des sentiments l’un pour l’autre quand ils grandissent dans le même trou, alors les humains…»

Après trois mois au secret dans le sinistre centre d’investigation de Chongqing, au Sichuan, Liao Yiwu est placé officiellement en état d’arrestation le 13 juin 1990. Il avait écrit, Rentrez filles aux lèvres pâles, rentrez mes sœurs, mes frères blessés, tachés de sang et de cerveaux éclatés.

Qu’est-ce qu’un centre d’investigation ? Un lieu de garde à vue éternelle (les 45 jours de principe sont une fiction, il y restera des mois), une zone de disparition où les officiers, les surveillants délèguent tantôt aux « rouquins » (détenus ayant fini leur peine, sorte de kapos) et surtout aux truands la bonne gestion tortionnaire du lieu. Il en résulte des chefs de cellule, des sous-chefs, des classes supérieures de détenus et des sous-classes. 12 m2, 18 détenus les bons jours. Et surtout, ce « Cent huit herbes rares de la montagne des pins », suivi de 38 intitulés souvent poétiques. Il s’agit d’un « menu » de tortures variées

« L’épaisse porte métallique de la cellule 10 s’ouvrit dans un bruit sourd. Les nombreuses têtes rasées et luisantes saluèrent mon arrivée. Deux détenus se tenaient nus dans un coin, leurs pieds et poings enchaînés – signe que j’avais devant moi des condamnés à mort. C’était la première fois que je voyais de si près des hommes promis à la peine capitale.Je gardai mon sang-froid, mais une scène profondément enfouie dans mes souvenirs d’enfance refit surface. J’ai grandi dans une petite ville. Dans les années 1960, les exécutions de criminels étaient des manifestations publiques de première importance. J’avais neuf ans. Un jour, une exécution fut annoncée et la ville entière vint assister à l’événement. Des milliers de personnes avaient envahi le stade où devait se tenir un procès public. Un criminel, menotté et bâillonné, fut hissé sur le côté de l’estrade ; un panneau pendait à son cou, sur lequel le mot “contre-révolutionnaire” était barré d’un grand X.Je m’étais joint à un groupe de gamins intrépides et nous nous frayâmes un chemin jusqu’aux avant-postes, glissant comme des anguilles entre les jambes des adultes, ignorant le risque de nous faire piétiner par la foule. Nous étions prêts à ramper jusqu’au premier rang pour voir l’ennemi condamné et lui jeter des pierres et des détritus. Autour de moi, les gens hurlaient : “Tuez-le !” Le juge présidait le procès depuis son podium et faisait entendre sa voix grâce à un haut-parleur ; ses paroles frappaient la foule comme des roulements de tonnerre. L’ennemi avait le corps couvert d’ecchymoses et de coupures, sa tête saignait et elle était déformée par les jets de pierres qu’il subissait. Bizarrement, j’éprouvai de l’excitation à la vue de ce spectacle d’un homme entravé, submergé par la peur, dont le corps flasque était soutenu par des policiers.  Le châtiment eut lieu, en fait, dans une zone montagneuse accidentée, quelque part le long de la rivière. Après l’exécution, le corps du défunt fut enveloppé dans des ballots de paille et envoyé à la crémation. La Chine exécute sans doute plus de condamnés qu’aucun autre pays au monde. Un ami de mon frère, qui a travaillé au tribunal municipal de Chengdu, m’a dit un jour que dans les années 1990 cela concernait entre dix et quinze mille personnes chaque année. La peine était en général appliquée assez rapidement, entre deux semaines et trois mois après avoir été prononcée. Vue la corruption généralisée du système judiciaire, on ne peut que penser qu’un grand nombre de ces condamnés l’ont été à tort.»

« Au centre d’investigation de Songshan, chaque cellule était équipée d’un seau qui faisait office de tinette. Ici, au moins, nous disposions de vraies toilettes – un urinoir en forme d’auge et des chiottes à la turque ouvertes dans un coin. La passoire qui couvrait la cour et la fenêtre équipée de barreaux de fer dans la salle du fond offraient une bonne luminosité et une circulation de l’air correcte. Tous les recoins de la cellule, bien entendu, étaient exposés aux yeux fureteurs des gardiens. Ils effectuaient consciencieusement leurs patrouilles, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à l’extérieur et sur le toit où une passerelle protégée leur avait été construite.Les détenus recevaient leur nourriture à travers une petite ouverture percée dans le côté droit du mur latéral, qui ressemblait à une meurtrière dans un château fort. Un gros œilleton rond, placé sur la porte d’entrée, permettait de contrôler les activités autour de cette embrasure aux heures de repas. Aucun point de la cellule ne pouvait donc échapper à la surveillance.“Cette disposition est importée de Tchécoslovaquie”, fanfaronna le chef.Si je n’avais jamais vu de prison tchèque, j’étais familier des cages des animaux, dans les zoos qui exposaient deux ou trois tigres, lions ou chimpanzés dans un enclos grillagé, avec un aménagement similaire. Et une chose était claire : l’entassement de dix-sept Homo sapiens dans un local si exigu nous obligeait forcément à la plus grande des promiscuités.Il y a quelques années, j’ai lu Ecrit sous la potence, un essai rédigé par le journaliste tchèque Julius Fučík.

Je me souviens d’une phrase dans laquelle il décrivait sa cellule dans une prison nazie : “Sept pas de la porte à la fenêtre, sept pas de la fenêtre à la porte.” Les nazis semblaient faire preuve de générosité, vu la taille de cette cellule, attribuée à un journaliste qu’ils venaient de condamner à mort. Dans la nôtre, dix-sept prisonniers dormaient côte à côte sur le grand lit en ciment. Etant nouveau venu, j’aurais dû hériter, me dit-on, de l’emplacement le plus proche du trou des toilettes. Mais, compte tenu de mon “statut d’intellectuel”, le chef décida de me placer au milieu du lit, entre les deux morts-vivants. Je m’inclinai devant tant de générosité. »

Mon récit porte sur une période donnée [1990-1994]. Ce genre de témoignages est rare, et il est donc difficile de faire des comparaisons.Ce que j’écris concerne la situation d’il y a vingt ans. Y a-t-il eu tellement de progrès que cela, en vingt ans ? A l’époque, il n’y avait guère de différence entre la situation que nous connaissions et celle qui prévalait vingt ans auparavant, dans les années 1960, ou même 1950 [plusieurs des codétenus de Liao Yiwu étaient incarcérés depuis très longtemps]. Les progrès sont infimes. A Chongqing, il y a vingt ans, les règles étaient celles qui avaient toujours été. Considérant que cette dictature ne change pas, il n’y a pas de raison pour que la prison change. Et puis, quand un régime est en crise, la prison est d’autant plus dure.

A son arrivée au centre de détention, on lui présente donc le « menu », c’est-à-dire une liste de plats qui sont autant de tortures auxquelles il sera soumis s’il rencontre l’arbitraire.

Menton de cochon rôti, on se contente de briser les dents d’un uppercut, ragoût de groin de cochon : l’exécutant écrase les lèvres du détenu entre deux baguettes jusqu’à ce qu’elles enflent. Mapo Tufu : l’exécutant introduit une douzaine de grains de poivre dans l’anus du détenu et l’empêche de les en faire sortir, quand bien même cela serait douloureux. Il existe «la bouillie de tortue molle» (le détenu doit tremper ses fesses dans une bassine d’eau bouillante), « côtelettes de porc grillées» (le prisonnier passe entre deux rangées de collègues qui lui frappent les côtes), crachoir humain, bouche ouverte auprès du chef pour recevoir déjections, cendres, crachats.. Quand le chef de la cellule décide de «commander un plat», toute la cellule s’exécute, liguée contre le fautif. «La raison de cette déshumanisation, c’est l’Etat lui-même qui emploie des détenus pour administrer d’autres détenus.» « Chaque fois que ce châtiment était pratiqué le détenu s’évanouissait », ou « durant mon séjour à Songshan, plusieurs prisonniers sont morts à la suite de ce genre de torture »

Un chapitre est consacré à Wan Li, 20 ans, dit «l’Epileptique», tombé entre les mains du gardien «Liu le Pervers». Celui-ci ne supporte pas que Wan Li ne réagisse pas à sa matraque électrique, qu’il lui fait «lécher comme une glace». Il ordonne à des sbires de le déshabiller et de lui «enfoncer la matraque dans le cul». Aucune réaction. Il le fait alors enchaîner à un autre détenu. «Ainsi un couple de Siamois vit le jour dans notre cellule. Liés par les mains, ils devaient tout faire ensemble. Quand l’un d’eux s’accroupissait au-dessus de la fosse des toilettes, l’autre restait en face de lui… Ils servaient de divertissement aux codétenus, n’importe qui pouvait leur filer des coups de pied dans les fesses.» Quand «Liu le Pervers» attache un troisième malheureux aux Siamois, Wan Li pique une crise que le médecin de la prison soigne en lui administrant une gifle.

Plus tard, le chef de cellule, mafieux dans le civil, fait de Wan Li son protégé, et lui assigne sept subordonnés, dont cet orphelin fait immédiatement «sa famille», l’un jouant l’épouse, l’autre le fils ou le grand-père… Il les tyrannise bientôt, les frappant et les privant de nourriture.

Les tortionnaires eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Le retour de manivelle institutionnalisé est part de l’angoisse générale. Deux fois l’an au moins, ici comme dans la prison ordinaire, sont lancées des « campagnes hystériques de confessions-dénonciations », avec coups, fers de vingt livres, thamzing (séance autocritique), qui peuvent soudain s’abattre sur le tyran cellulaire d’hier. Dans les boyaux aveugles et puants du centre d’investigation, il n’y a pas de gagnants. Un condamné à mort appelé par erreur (un problème d’homonymie) revient presque vidé de son sang (les condamnés à mort sont les principaux fournisseurs d’organes en Chine), traînant à nouveau ses fers.

Tant que la dictature durera, le cycle sera immortel.

Il y a une dizaine d’années, il y a eu un incident, que l’on a appellé l’affaire « Sun Zhigang ». Un migrant a été assassiné par des vigiles au moment où il allait être emmené dans un « centre de détention et d’investigation« , c’est-à-dire un centre de rétention destiné aux personnes qui ne sont pas originaires de la ville dans laquelle elles se trouvent. L’affaire a fait un tel scandale que le système chinois a annulé ces centres de rétention très critiqués. À l’époque, cet incident a suscité un espoir immense : tous mes amis affirmaient que le système chinois était en train de changer. Or  après la suppression de « centres de rétention » sont apparues les « prisons noires », dans un contexte encore plus barbare que ces centres.

Liao Yiwu a tenté par deux fois de se suicider, lors de son parcours carcéral. « Les tortures les plus rudes peuvent offrir à un poète une cure d’hallucinations ». J’ai commencé à écrire en sortant de prison. J’avais pris l’habitude de griffonner des poèmes en tout petit car on ne nous fournissait crayon et papier que deux heures par mois. La première fois, ça m’a pris un peu plus d’une année. J’avais plus de 300 000 caractères ! Le 4 avril 1995, la police est venue me confisquer mon manuscrit. A l’époque, je n’utilisais pas d’ordinateur, j’écrivais tout à la main. Ensuite, j’ai eu le choix : je devais oublier ou tout récrire. J’ai mis deux ans à tout récrire. Cela a été un formidable exercice de mémoire. Et, paradoxalement, cela m’a beaucoup aidé sur le plan littéraire ainsi que pour mes reportages sur les bas-fonds de la société chinoise ; j’étais capable de tout enregistrer dans les moindres détails… Puis la police est revenue. J’avais écrit encore plus petit pour cacher les pages, mais on m’a tout volé à nouveau. La troisième fois, j’avais un ordinateur, une grosse machine, et j’ai pris la précaution de faire des copies. Bien sûr, chacun de mes manuscrits était différent. Seule la police peut vous dire lequel était le meilleur.

Un policier m’a proposé de vendre des pantalons et de les vendre avec de fausses étiquettes de marque. En cas de problème, je serai là, m’a-t-il dit. Et quelques temps plus tard, c’est le même qui m’a confisqué le manuscrit que j’étais en train d’écrire, m’obligeant à tout recommencer Les policiers sont mes meilleurs lecteurs. A force de saisir mes écrits et de les disséquer pour trouver des raisons de me poursuivre, ils sont devenus de vrais spécialistes de mon œuvre.

Aujourd’hui, les Chinois ne respectent ni le ciel ni la terre. Cet athéisme signifie la destruction des esprits et de l’esprit. Les Chinois brûlent de nouveau de l’encens et vénèrent Bouddha, certes, mais en réalité ils ne respectent plus rien. Au fond, les Chinois sont pragmatiques : s’ils n’aiment pas quelqu’un, s’ils le détestent, ils veulent sa mort. J’estime que cet état d’esprit exerce une très grande influence, même parmi les catégories sociales instruites – la mort de l’autre devient la solution à mes problèmes. En Occident, où le système permet de destituer un dirigeant politique, les choses sont plus simples.

La Chine a changé, tout le monde semble préoccupé par l’argent. Autrefois, lors des enterrements, un joueur de suona [flûte traditionnelle à bout évasé] jouait de la musique funéraire. Aujourd’hui, dans les villes, cela ne se fait plus. Ce qu’on fait à la place est parfaitement ridicule. Avant, un enterrement avait quelque chose de noble et de mystérieux ; de nos jours, c’est un événement terre à terre : lorsqu’une personne meurt, on conserve son corps dans une salle funéraire. De plus, de notre vivant, on nous demande de choisir le type de cérémonie : à l’occidentale ou à la chinoise, ou bien les deux – ceux qui ont de l’argent choisissent les deux. Et puisque toutes les bonnes choses vont par trois, on se dit : “Allez hop ! On va se trouver trois faux moines bouddhistes qui liront les sutras, puis trois faux maîtres taoïstes, puis on posera une croix sur le cercueil, qui sera précédé par un faux prêtre.” On aime aussi envoyer quelques types habillés en gardes du corps, avec des gants blancs, pour que ça ait l’air de l’enterrement d’un membre du Comité central. C’est aberrant d’être ridiculisé à ce point et avec une telle vulgarité. En bref, ceux qui ont de l’argent aujourd’hui peuvent se payer toutes les religions. A l’heure du matérialisme triomphant à la sauce communiste, ceux qui avaient bravé le pouvoir en défilant pour la démocratie se revendiquent désormais apolitiques. Cet automne, juste avant de quitter la Chine pour aller en Europe, un patron de restaurant en pleine faillite m’a raconté ses déboires. En me racontant ses malheurs, il m’a expliqué les secrets de fabrication de l’huile frelatée, davantage composée d’huile de vidange que d’huile végétale, qu’il utilisait dans ses cuisines. Mais ce qui m’a horrifié, c’est qu’il ne m’aurait pas dit cela s’il n’avait pas fait faillite ! On en apprend tous les jours… Et je viens récemment de m’apercevoir qu’un poisson très prisé à Chengdu a été nourri avec de la fiente de poulet puis, à présent, avec de la matière fécale humaine. Mais on ne dit pas cela aux visiteurs occidentaux venus y faire des affaires.

La Chine vit dans une bulle spéculative très bien déguisée. Ceux qui en ont le plus profité sont ceux qui ont le plus placé d’argent à l’étranger et qui sauront partir lorsque le système explosera. Ils préfèrent naturellement tirer les bénéfices de cette bulle plutôt que la faire connaître et continuer à propager l’idée de grands succès économiques. Or tout le système est basé sur une escroquerie.

Prenons l’immobilier, par exemple. Le ciment, les parpaings ou l’acier sont de très mauvaise qualité. D’ici douze, quatorze ans, tout cela va s’effondrer, au sens propre comme au figuré. Mais les spéculateurs couleront leurs vieux jours sur la Riviera ou à Vancouver. Si, un jour, je devais me retrouver en exil, je ne voudrais certainement pas les avoir comme voisins !

Je dirais qu’il y a deux grandes catégories de figures du petit peuple. La première vit dans la souffrance car elle subit les sévices, l’autre est plongée dans la honte. L’histoire de la Chine est dans un cercle vicieux, parce que pour sortir de la misère, il vous faut devenir sans vergogne – et commettre le vol, le viol ou pratiquer la prostitution -, et donc vous augmentez la souffrance ambiante. Du fond de ma prison, j’ai oublié ma posture d’écrivain et de prisonnier politique car seule la survie prime. Mais cette carapace m’a aidé. Nous autres intellectuels pouvons utiliser notre plume ou notre notoriété pour subsister. Les gens de peu sont bloqués dans leur misère, sans véritables moyens d’expression, car il n’y a jamais eu de passerelle entre l’élite et les bas-fonds.

J’ai calculé : il faudrait plusieurs générations aux ouvriers migrants qui construisent les tours des nouvelles métropoles pour pouvoir s’y acheter ne serait-ce qu’une salle de bains. Les paysans comptent aussi parmi les principales victimes du développement actuel. À cause du caractère très spéculatif du marché de l’immobilier, tout le monde essaie d’accaparer leurs terres, les potentats locaux et les hommes d’affaires. Une fois acquises, on y met encore plus d’immeubles, de terrains de golfs et d’aéroports.

Dans la conception traditionnelle chinoise de la vie et de la mort, la mort constitue une sorte de renversement du rapport entre le yin et le yang. Le yin est le monde de la mort. Le yang le monde du vivant, notre monde. La vie et la mort, l’obscurité et la clarté sont voisins et s’entremêlent. Dans le monde paysan, les métiers spirituels, comme celui de maître feng shui ou de devin, qui sont censés être capables de transcender les limites de notre condition, ont quelque chose à voir avec la mort. A la campagne, on voit partout des tombes. Lorsqu’un membre d’une famille meurt, on l’enterre aussitôt devant la maison ou derrière ; la cohabitation avec les morts est naturelle et ­paisible. Selon la croyance ­traditionnelle, la vie et la mort ne sont pas éloignées. Je ne parle pas de la religion, mais de la croyance aux esprits. Or le Parti communiste a violenté non seulement les vivants, mais aussi les morts. Il a ouvert les tombes et profané les sépultures. Des gens ordinaires participent à ces atrocités, ils outragent les morts, ils mettent d’autres personnes dans les tombes. Le fils d’un propriétaire terrien a été contraint de traîner la dépouille de sa grand-mère, qui avait appartenu au Kuomintang ; la défunte et lui-même ont été critiqués et humiliés en public.

A une époque, les histoires de ce genre étaient monnaie courante en Chine – à partir de la réforme agraire jusqu’à la campagne antidroitière [1957] et aux trois années de famine [1958-1961], durant lesquelles certains en ont été réduits à manger leurs enfants. Et ceux qui ne pouvaient pas se résigner à manger leurs propres enfants les échangeaient avec ceux des voisins. Ce ne sont pas des cas isolés. Depuis la Révolution culturelle jusqu’à nos jours, s’alimenter est resté un réel problème en Chine – pensons simplement au scandale du lait en poudre contaminé à la mélamine [en 2008].

Lorsque les missionnaires protestants et catholiques, venant d’Amérique, d’Europe ou d’Australie se sont installés chez nous vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les Chinois ont été tout d’abord surpris par ces étrangers qui venaient de si loin pour les aider et partager leur misère. Nous n’avions pas l’habitude d’un tel altruisme en Chine. Puis, cette surprise s’est muée en respect.

Prenez le pasteur anglais George Clark et son épouse, une jeune Suissesse prénommée Fanny. Ils ont été les premiers Occidentaux à s’installer dans la région de Dali. Le couple a appris le chinois pour évangéliser, ouvert une école, un internat et se sont démenés pour aider les gens. Mais ils n’ont fait que quelques adeptes, jusqu’au moment où Fanny Clark est tombée gravement malade après avoir mis au monde son fils Samuel. Son agonie a duré longtemps et tous ceux – de plus en plus nombreux – qui lui ont rendu visite, ont été frappés par sa sérénité, son optimisme et sa volonté de partager sa foi malgré les douleurs et l’imminence de sa mort.  Le comportement digne et aimant du pasteur Clark a aussi impressionné le voisinage. Après le trépas de Fanny Clark, des centaines de Chinois, portés par ce modèle, ont choisi le christianisme. D’autres missionnaires ont eux aussi, par leur exemplarité, semés des graines d’espoir dans le cœur des Chinois qui n’avaient pas l’habitude de voir quelqu’un se soucier d’eux sans rien attendre en retour.

La volonté, dès le début, est d’extirper de l’esprit des Chinois la religion et, en particulier, ses éléments étrangers. Le Parti communiste chinois (PCC) déteste les missionnaires encore présents, français, italiens, norvégiens, américains… parce qu’il perçoit, peut-être intuitivement, qu’ils ne figurent pas sur la même longueur d’ondes que le régime. Il expulse tous les missionnaires encore en Chine et réprime tous ceux qui ont été convertis parce qu’il les croit susceptibles d’être des espions à la solde de l’étranger. Considérés comme des ennemis de la République populaire de Chine, ils ont le choix entre renoncer à leur foi et intégrer l’Eglise officielle dite des trois autonomies (autosuffisance économique, spirituelle – par la rupture avec le Vatican -, et identitaire) sous la tutelle du parti ou l’internement en camp de travail pour y subir un lavage de cerveau et, faute de renoncement, être exécuté.

« Pendant les années de calamités naturelles, les années d’atrocités de la soldatesque, il n’était pas rare que les gens d’ici abandonnent leurs enfants. Ceux qui avaient un peu d’humanité attendaient qu’ils fassent beau (…) pour les déposer discrètement devant le portail de l’église. Le lendemain à l’aube, les sœurs les découvraient en ouvrant la porte et, naturellement, les recueillaient; qu’ils soient en bonne santé ou malades, elles dépensaient toute leur énergie à les choyer. (…) J’ai vue de mes yeux, plusieurs fois, des bébés filles, pas encore sevrées, qu’on avait jetées sur les pentes des collines ou au bord du lac, abandonnés au griffes des bêtes sauvages et des chiens errants. Les bébés garçons qui étaient malades et qui, à vue de nez, ne survivraient pas, étaient traités comme les filles: jetés n’importe où. Quand les sœurs sortaient et en trouvaient, elles les ramassaient et les ramenaient à l’église pour que les prêtres tentent de les sauver.  Tous avaient quelques notions de médecine »

Il y a des Églises un peu partout en Chine, clandestines ou officielles. Et certains de mes amis sont devenus chrétiens. Au début du XXIe beaucoup de chinois se sont convertis au catholicisme ou au protestantisme. Se convertir, c’est une façon de chercher un secours spirituel. Yu Jie, un écrivain devenu célèbre au début des années 90, épuisé par les menaces du régime, a fini par se convertir, tout comme mon ami Wang Yi. Leurs femmes aussi. C’était pour eux une barrière contre la peur. D’ailleurs, quand ils me rencontraient, mes amis fraîchement convertis m’incitaient à le faire. Mais ça ne résonnait pas du tout en moi. Il y a eu aussi à cette époque une très forte influence des DVD clandestins venus directement des États-Unis. On y voyait des célébrations religieuses avec des milliers de personnes, où l’un des participants témoignait de sa rencontre avec Jésus et fondait en larmes devant l’assistance qui levait les mains et chantait « hallelujah » ! J’ai assisté à des scènes identiques en Chine, pas seulement sur DVD. Je trouvais ça plutôt comique.

« J’ai connu Liu Shengshi il y a une dizaine d’années. C’était l’époque où la révolution littéraire faisait rage. Les fous avaient surgi en grand nombre et, véritable chef de guerre à la tête d’un courant poétique d’avant-garde, dans la fleur de l’âge, elle mettait tous ses adversaires en déroute grâce à sa langue acérée. Par la suite, elle abandonna la poésie, se consacra au catholicisme et, dès lors, mena une vie de vagabonde et perdit toute sa beauté.

Je me souviens vaguement l’avoir vue une première fois, après le 4 juin 1989 (1). Vêtue d’une veste et d’une jupe noires, elle avait surgi d’un angle du mur et m’avait fait bondir de frayeur. Elle m’a raconté qu’elle était allée voir les étudiants protestataires lors d’un sit-in sur la place Renmin-Nanlu et qu’elle avait donné de l’eau sucrée aux grévistes de la faim qui s’étaient évanouis : « Les pauvres, ce sont tous des enfants de Dieu ! », avait-elle dit.

La seconde fois, ce fut par un après-midi de la fin de l’automne 2001, alors que je prenais le thé avec des amis à la librairie 3-1, dans la ruelle Ximen Zhazi de Chengdu. Il faisait un temps splendide, il y avait beaucoup de monde dehors, quand, toujours vêtue de ses habits noirs, elle avait surgi devant nous, me laissant pantois. Elle dit d’une voix extrêmement grave : « Tu as des combines, mon vieux Wei ? » Et sans attendre ma réponse, elle ajouta : « Je ne supporte plus de vivre dans ce pays. Il faut que je prenne la tangente. »

J’eus un frisson et je chuchotai à son oreille. J’ignore pourquoi mais elle se mit à sangloter sans pouvoir articuler une parole. Les amis assis à ma table me regardèrent fixement, interloqués. Heureusement, il y a beaucoup d’artistes qui fréquentent la libraire 3-1 et qui ne s’étonnent de rien.

La dernière fois que je l’ai vue, c’était le troisième jour du Nouvel An 2002. Je lui avais donné rendez-vous au salon de thé en plein air de X. pour qu’elle vienne nous prêcher la bonne parole. Y., bouquiniste sous le manteau, venu de Pékin, était aussi présent. « Comme je prie tous les jours, me dit-elle, je me suis beaucoup calmée. » Puis, sur un ton posé, elle me raconta l’histoire d’un saint, le prêtre Zhang. »

Au cours des dernières décennies, du fait de l’oppression et des persécutions par l’État, il y a eu beaucoup de saints qui sont devenus des martyrs sans que personne ne le sache, c’est pourquoi il y a peu le Vatican a célébré leur canonisation afin de faire connaître au monde entier les missionnaires qui, à notre grand regret, étaient morts pour leur foi en Chine au cours des cent dernières années. Le cardinal Gong a eu les « honneurs » du Quotidien du peuple, et il est devenu à cette occasion « un exemple négatif servant de leçon ».

Ce qui me gêne avec le christianisme, c’est une forme d’intransigeance liée au salut : on vous dit que si vous croyez en Dieu, alors vous serez sauvé, mais que si vous êtes athée ou si vous avez une autre religion, alors vous ne le serez pas. C’est d’ailleurs ce que m’expliquaient mes amis pour me convaincre : « Vois-tu, Liao, au moment du jugement final, on montera au Paradis, tandis que toi, tu resteras à traîner en Enfer. » Je trouve cela un peu excessif.

Les auteurs chinois ont surtout appris de la littérature française le talent de raconter une histoire, à travers des écrivains classiques comme Hugo ou Balzac. Et de ce côté- là, ils ont plutôt pas mal réussi. Mais pour ce qui est de s’emparer des outils de lutte contre la dictature, non, ils ne l’ont pas fait… Il faut dire que la lutte est rude. Si vous résistez trop au pouvoir, vous avez trois issues possibles : soit vous êtes obligé de vous exiler, soit vous allez en prison, soit vous mourez.

Mo Yan parle d’introspection, mais ce qu’il dit me fait penser aux réactions officielles chinoises après l’attentat contre Charlie Hebdo : « Regardez les dégâts commis par l’absence de censure ou d’autocensure dans la presse et la littérature. À force d’offenser les autres, on finit par s’exposer au terrorisme. » Lors du prix Nobel de littérature en Suède, un journaliste lui a demandé s’il y avait encore des prisonniers politiques en Chine aujourd’hui. Mo Yan a expliqué qu’il n’existait plus de prisonniers politiques, ni littéraires dans le pays. Puis il a ajouté qu’il avait bien un ami emprisonné, mais que « c’était parce qu’il avait commis un vol ». C’est donc comme voleur qu’un intellectuel est emprisonné aujourd’hui, même s’il n’a commis aucun délit bien sûr. Les autorités donnent évidemment ce genre de prétexte pour condamner des écrivains.

Mes éditeurs taïwanais et allemand repoussaient sans cesse la date de parution de mon livre sur mes années de prison. Depuis les récits du massacre de 1989, personne n’avait ainsi décrit les conditions carcérales. Les autorités chinoises m’ont averti : s’il paraissait, je devrais en subir les conséquences ; la peine pourrait atteindre 10 ans de prison, voire plus. J’avais déjà 50 ans. Ce fut une décision déchirante. Je savais que si je quittais la Chine, c’était pour toujours. J’ai pris contact avec les mafias locales au Yunnan. J’ai payé une somme énorme pour franchir à pied la frontière du Vietnam et arriver à Hanoi. Avec moi, je n’avais emporté qu’un sac contenant mes instruments de musique, mon ordinateur, deux livres et quelques vêtements. Mon témoignage a été publié presque au moment où j’ai mis les pieds sur le sol allemand. Et, deux semaines après, lorsque j’ai fait la une du “Spiegel”, 20 000 exemplaires s’étaient déjà vendus.

J’ai reçu la visite d’un émissaire d’Angela Merkel, car l’Allemagne entretient d’étroites relations culturelles avec la Chine. Il est venu me transmettre les salutations de la chancelière, sachant que je cherchais à venir en Allemagne, notamment afin de participer à des rencontres littéraires et musicales. J’avais préparé un cadeau destiné à Angela Merkel, un DVD piraté de La Vie des autres (2006), le film de Florian Henckel von Donnersmarck qui met en scène le travail de renseignement et les tourments d’un agent de la Stasi, et dont la pochette était joliment dessinée par un artiste chinois représentant l’espion avec des écouteurs sur les oreilles. Cela fut un déclic et Mme Merkel obtint que je sois autorisé à quitter mon pays pour la première fois de ma vie. Les journalistes allemands en ont d’ailleurs profité pour ironiser sur la contrefaçon chinoise et l’acceptation par la chancelière d’un produit de contrebande ! Lors de sa dernière visite en Chine, Angela Merkel a négocié à peu près 4 milliards de dollars (2,88 milliards d’euros) de contrats. Je pense que cette tractation a évidemment pesé dans cette autorisation.

A Berlin, j’ai tout de suite remarqué les traces du XXe siècle des extrêmes, du nazisme et du communisme. J’ai eu l’impression d’être à la croisée des chemins entre l’Est et l’Ouest. Ces marques de la mémoire et ces croisements de l’histoire contemporaine m’ont donné une bouffée d’adrénaline. A Paris, j’ai rencontré des amis opposants qui luttent comme moi pour les droits de l’homme et avec qui je ne peux jamais communiquer. L’un d’entre eux m’a conduit vers les zones touristiques que visitent les Chinois à Paris. Ce qui m’a amusé, c’est que les Galeries Lafayette se traduisent en chinois par « le lieu du vieux Bouddha ». Mais on est loin de la sagesse ! J’y ai vu des légions de Chinois envahir Paris… Des hordes de touristes, c’est mieux que l’Armée de libération populaire !

La vie d’exilé m’apporte constamment de nouvelles surprises. Il y a un mois, je me suis rendu au Mexique et lorsque je suis descendu de l’avion, j’ai été très surpris : j’ai été accueilli par le ministre de la Sécurité publique et le ministre de la Culture. Il y avait des policiers partout ! Je me suis dit « Mon Dieu, ils vont encore m’arrêter ou quoi ?« . Les éditeurs qui m’accueillaient m’ont raconté avoir reçu des menaces de la Chine qui les accusait d’accueillir un ennemi du pays, et qu’ils devaient supprimer toutes les réceptions, car ils ne pouvaient pas mettre en avant un individu aussi néfaste. Alors, le Mexique a fait du zèle, car ils avaient peur qu’il m’arrive quelque chose et je me suis retrouvé escorté en permanence par des policiers chargés de ma protection.

La plupart des sinologues du monde entier ont joué un rôle néfaste dans la compréhension de la Chine dans le reste du monde, n’insistant que sur le « formidable développement économique » de cette puissance. Le sommet du déshonneur a été pour moi atteint à la Foire du livre de Francfort qui, en 2009, a reçu tous les officiels en empêchant les écrivains non soumis et alignés de s’exprimer. Certains sont certes devenus des docteurs d’Etat, des académiciens, des fonctionnaires du pouvoir, mais ils sont sortis de l’Histoire. Les sinologues dominants ont érigé une muraille d’opacité entre la réalité de la Chine et la fiction qu’ils réservent à l’étranger.

Le monde occidental est de plus en plus contaminé par les valeurs de la dictature chinoise. Avec le temps, la mémoire des Occidentaux s’est émoussée au fur et à mesure qu’ils ont commercé. Personne n’y réfléchit à deux fois avant de serrer la main des bouchers de Tian’anmen. En Occident, l’enrichissement est progressif, contrôlé, surveillé. Ici, on a dit aux hommes d’affaires : il y a deux conditions à votre activité : ne parlez pas de politique et ne parlez pas des droits de l’homme. Tout le reste est ok. Vous pouvez corrompre les agents de l’État et du parti, vous pouvez exploiter la population. Et ils ont gagné beaucoup d’argent. Et cette pollution mentale s’étend dans le monde. Récemment en Suède, Mo Yan (le romancier officiel de la Chine à qui l’Académie Nobel a décerné le Nobel de la littérature) a déclaré qu’il était normal que les publications soient soumises à censure. « Comme lorsqu’on monte dans un avion, on vérifie que les passagers ne sont pas armés : c’est aussi une forme de contrôle, de censure, et cela préserve la sécurité des passagers« , a estimé Mo Yan. En écoutant cette déclaration, je me suis dit : « Comment l’Occident peut-il donner le prix Nobel à quelqu’un tenant de tels propos et acceptant cette vision de la censure ?« .  J’ai eu alors l’impression que la Chine envahissait un peu plus l’espace occidental. Qu’elle s’infiltrait au sein de la culture, qu’elle se rendait « fréquentable ». La Chine est devenue la plus grande poubelle du monde. Les cours d’eau, l’air, la terre, tout y est pollué. Un de leurs derniers slogans, c’était sur ‘les 8 dignités et les 8 hontes’. Ils colportent la laideur partout.

Quand je suis allé rencontrer la ministre de la culture Aurélie Filipetti et que la rencontre a été annulée à la dernière minute. J’ai rencontré, par hasard, aux alentours du ministère, un de mes amis que je n’avais pas vu depuis des années. C’était un des leaders étudiants de la révolte de 1989.  A cette époque-là, il avait réussi à se sauver jusqu’en France. Je ne l’avais pas reconnu et lui non plus d’ailleurs, il est devenu fou. Il m’a montré ses dents qu’il n’avait plus, n’avait pas dormi depuis dix jours et nous a demandé de l’argent. Il l’a pris et est parti, en titubant. A ce moment-là j’ai vu le ministère de la culture, son architecture et son côté très riche. Quel contraste ! Mais finalement, le fait que la ministre annule mon rendez-vous et que je tombe sur cet homme, ça se lie, et ça me renforce.

« Vous autres Français avez été les plus ardents défenseurs de la pensée de Mao Zedong (1893-1976) durant votre mouvement de Mai 68, et vous avez admiré de loin cette marée de drapeaux rouges qui ondulaient sur la place Tiananmen. La distance vous a empêchés de constater que cette couleur rouge, si pittoresque, n’était en fait qu’un bain de sang. Les catastrophes provoquées par Mao, l’un des plus grands dictateurs du XXe siècle, ont laissé des blessures tellement profondes dans notre société que personne ne sait si la Chine s’en remettra jamais.

Il y a les morts provoquées par la famine liée au Grand Bond en avant de 1959 à 1962, par les massacres de la Révolution culturelle, les innombrables fusillés innocents, et tous ceux qui ont préféré se donner la mort plutôt que de subir déshonneur ou tortures, ceux qui ont trouvé la mort en tentant de fuir à la nage vers Hongkong, ou à travers les forêts tropicales vers le Vietnam ou la Birmanie, et tant d’autres cas… Et pourtant, aujourd’hui encore, le personnage de Mao Zedong reste plaisant dans la mémoire de nombreux contemporains. Son image se vend comme des petits pains sur tous les marchés chinois, sous forme de tee-shirts, de statuettes, de pendentifs, et le fameux Petit Livre rouge fait maintenant partie des objets à la mode. Qui oserait agir de la sorte avec Staline ou Hitler ? Qui oserait arborer un tee-shirt à leur effigie ? Qui envisagerait de reproduire, de façon laudative, les discours de Mussolini ou de Franco ? Pourquoi Mao a-t-il échappé à l’opprobre mondial ?

Le 21 avril, à l’occasion d’un discours prononcé dans une conférence organisée par le pouvoir chinois, le Prix Nobel de littérature 2012, Mo Yan, a déclaré, jouant sur deux tableaux : « Utiliser la distorsion, la caricature, la diabolisation envers un personnage historique aussi grandiose que Mao Zedong n’est pas bien intelligent. En fait, ceux qui souhaitent encore parler positivement de Mao de nos jours risquent bien des ennuis. » Sauf que le portrait de Mao reste sur tous nos billets de banque, que Mo Yan peut s’exprimer positivement sur l’un des plus grands criminels du siècle et que, non seulement il n’est pas jeté en prison, mais qu’on lui a attribué une voiture de fonction, un logement princier, le rang de vice-ministre, le salaire qui va avec, et que son village natal a été transformé en parc d’attractions sur lequel il touche de confortables dividendes. Tout cela avec le soutien de qui ? Du pouvoir chinois actuel. »

Wang Lijun servait le Parti communiste. [Cet ancien chef de la police de Chongqing a été condamné en 2012 à quinze ans de prison pour défection après s’être réfugié au consulat des Etats-Unis pour fuir la colère de son ancien patron Bo Xilai, dont la femme a elle-même été condamnée pour meurtre.] Il avait lui même souvent ordonné la torture pratiquée par ses subordonnés. S’il était arrêté, il allait être incarcéré dans les mêmes lieux de détention que moi. Au Centre de détention de Sibanpo, au centre-ville, il n’allait pas échapper à la matraque électrique et aux menottes. C’était inévitable.

Pas un de ceux qu’il avait arrêtés n’y a résisté, et pourtant ils étaient tous de la mafia ; c’étaient des durs, mais ils se sont pourtant tous fait ouvrir la bouche de force. Si Wang Lijun a essayé de fuir, c’est qu’il craignait que Bo Xilai ne l’enferme dans les endroits mêmes où j’ai été détenu. C’est terrifiant. Au point de se réfugier au consulat américain.

Songshan est un centre d’investigation, datant du Kuomintang. Sibanpo est un kanshousuo [centre de détention], au centre-ville. On y est détenu avant la condamnation. Les condamnés sont envoyés en laogai. Les personnes poursuivies pour crimes graves, avant leur condamnation, sont en kanshousuo. Ce sont les endroits les plus sombres de l’humanité.

 En général, quand des juristes étrangers visitent des prisons chinoises, ils vont voir des camps de laogai, des prisons où le traitement des prisonniers est un peu moins strict. Mais ils n’approchent pas les kanshousuo, là où les détenus attendent leur condamnation ou le résultat de leur procès en appel. Ce sont des endroits secrets, aucun étranger ne peut les visiter. Ce sont les endroits les plus sinistres. C’est même là que sont gardés les condamnés à mort, qui y attendent le résultat de leur appel [systématique dans le cas de la peine capitale]. Li Bifeng [ancien codétenu de Liao Yiwu arrêté après la fuite de celui-ci] a été arrêté en septembre 2011. Si son appel n’a toujours pas reçu de réponse, alors il est encore en kanshousuo. C’est une expérience terrifiante.

Dans l’histoire de la Chine, il y a eu une alternance de longues périodes d’unité et de périodes de dislocation. Les régions ont déjà des identités fortes aujourd’hui. Si elle se morcelait en une vingtaine de pays, chacun serait fier et un vrai patriote, fier de sa terre. Ce serait vraiment notre pays

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