Publié par : Memento Mouloud | avril 17, 2015

Booba, comme un rêve francilien

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A 11 ans, Elie Yaffa quitte l’Ile-de-France pour aller vivre dans le Sud avec sa mère blanche divorcée. Direction Cagnes-sur-Mer et La Colle-sur-Loup. “Là-bas au moins, c’était franc, direct, sans ambiguïté.” «Je ne fréquentais que des Arabes et on nous prenait pour des sauvages. Je ne pouvais pas rester longtemps dans un endroit pareil.» S’ensuivent les premières conneries: «On traînait à la gare, on brûlait des palmiers.» On jouait donc au sauvage.

« En tant que métis, je cherche à explorer mon côté noir», le côté mineur. Les deux premiers chocs de sa vie interviendraient à la faveur de deux voyages. D’abord au Sénégal, lorsque sa mère l’emmène découvrir le pays d’origine de son père et l’île de Gorée : “J’avais entendu des choses sur l’esclavage et la colonisation, mais quand j’ai visité les lieux, quand j’ai vu les chaînes, quand j’ai constaté l’état du pays… je me suis dit qu’on s’était bien fait niquer. En Afrique, j’ai vu des Noirs qui n’avaient rien. Quand j’ai découvert les Etats-Unis quelques années plus tard, j’en ai vu d’autres qui osaient parler, se rebeller et vivre leur vie.” Visiblement, Booba a oublié que cette maison des esclaves qui l’a tant marqué est une fabrique coloniale, un artefact à la gloire de l’émancipation française. Booba continue donc la série des touristes coloniaux, on n’échappe pas si facilement à son côté blanc.

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« C’est grâce au communautarisme que les Noirs ont gagné leurs droits aux Etats-Unis. Comment Martin Luther King aurait pu remporter ses combats sans sa communauté ? En France, on perçoit toujours le communautarisme de manière très négative. Mais tu crois que les Portugais ne sont pas contents quand ils se retrouvent au bar d’en bas pour causer de baccala et de maçonnerie ? Ben si, ils kiffent, mon frère ! Les politiques veulent faire croire qu’être communautaire, c’est rejeter les autres, ce n’est pas ça. Dans la jungle, chacun vit séparé mais au final, tout le monde se retrouve autour du même point d’eau…Je suis un renoi, on aime quand ça brille. C’est ma vengeance, ne pas regarder les prix, acheter ce que je veux. Avoir du fric et m’en fiche. “ Tous les euros que l’on a brûlés, au fond ce n’est que du papier”»

Le renoi comme prédateur, l’impensé colonial toujours, peut-être biblique, les écrits vétéro-testamentaires percent la carapace coranique et rappellent le bon souvenir de Noé, Cham est de retour. Sauf que la malédiction est devenue épreuve qualifiante. Le petit renoi comme héros qui brûle.

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A Carrefour, « J’étais en binôme avec un daron de soixante ans dans les rayons. Je l’ai vu comme une mauvaise projection de ma vie quarante ans plus tard. Je suis allé voir le patron et je lui ai remis ma démission direct ! Je me rappelle, c’était un Antillais. Il m’a dit: “Ce sont des gars comme toi qui foutent la merde”. A ce moment-là, je suis parti et j’ai filé à Ticaret. »

« Le rap français en tant que véritable culture n’existe toujours pas. Dans les années 90, des groupes comme IAM ou NTM allaient aux Etats-Unis et ils comprenaient forcément mieux l’essence de la culture que les rappeurs actuels. Je me rappelle qu’au début de Lunatic, je vivais ça à fond. J’étais un rat, j’allais dans tous les clubs. Avec Ali, on se rendait dans des soirées jamaïcaines dans le Bronx. Ca dealait de la beuh dans les toilettes. Le genre d’endroits où il n’y aura jamais d’enquête si tu te fais buter. On vivait vraiment le son à fond. C’est pour ça que je vis le truc différemment des autres rappeurs français. Si tu kiffes la salsa et que tu restes au Barrio Latino à Bastille, tu ne ressentiras jamais la même chose qu’un mec qui est à La Havane avec plein de Cubaines qui dansent autour de lui avec des bouls de ouf ! C’est pareil pour le rap, il faut venir le vivre ici. »

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Lunatic enregistre rapidement un premier album (Sortis de l’ombre) dans l’appartement de Zoxea. Une bière à la main, le regard perdu dans la baie de Miami, Booba en garde un souvenir contrasté : “Avec Ali, on kiffait bien le disque mais on avait travaillé dans des conditions rudimentaires, dans un cagibi. Peu après l’enregistrement, on est tous parti à New York pour visiter des studios. A notre retour, on a eu envie de tout réenregistrer avec un vrai son mais Zoxea n’était pas d’accord.”

Déterminé, Booba déboule en bas du domicile de son producteur qui ne veut rien entendre. La discussion s’envenime, il repart furieux. Dans la soirée, les deux hommes se croisent par hasard sur la ligne 9 du métro entre les stations Billancourt et Marcel-Sembat. “On s’est regardés méchamment. Quand le train a marqué l’arrêt, nous sommes descendus pour régler ça sur le quai, se souvient Zoxea. Un pote m’a filé une lacrymo, je l’ai gazé.” Une bagarre éclate. Les rappeurs finissent par terre dans les escaliers du métro. C’est la rupture définitive avec le Beat De Boul. Le premier album de Lunatic ne sortira pas.

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«Une grosse capuche recouvre ma tête grillée, pour deux-trois billets le chrome je fais briller.» Il se contentera de tabasser un chauffeur de taxi. Il dira, plus tard, pour donner le change, « faire de la prison pour avoir braqué un taxi, ce n’est pas glorieux. Je ne comptais pas construire ma vie avec ce larcin. C’était un sale délire. La jeunesse, on veut tout, trop vite et n’importe comment.» Ce qui importe dans cette phrase tient moins au mea culpa final qu’à la première partie. On peut construire sa vie sur un braquage qui rapporte des millions, pas sur un truc minable. Booba a donc poursuivi son braquage.

Lors de l’audience à Nanterre, Booba montre un visage fermé. “Quand il est arrivé dans le prétoire avec les menottes, il y a eu des cris, toute la cité s’était déplacée, se remémore Zoxea. On était restés sur une embrouille mais je suis venu le soutenir.  Il avait un visage fier et ne laissait paraître aucune émotion. C’est là que j’ai constaté son changement de personnalité, il était dur. Ce n’était plus le même homme.”

Crédit : WestImage-Art Digital Studio/Sotheby’s

Booba ne manifeste aucun remords après son témoignage. Menton levé, il toise le juge. “Soit il ne se rendait pas compte des enjeux, soit il était déjà rattrapé par son image de rappeur hardcore qui était en train de se dessiner”. Il est condamné à quatre ans de prison, il fera 18 mois. Dans sa cellule de Bois-d’Arcy, il empile les textes. «Je suis un sportif. C’est en prison que j’ai commencé à soulever de la fonte. Après, c’est un cercle vicieux. On gonfle, il faut entretenir.» Quant aux tatouages qui couvrent son torse, ses bras, ses mains et même son visage (un sept à l’envers sous l’œil gauche), il les considère comme «des décorations : tu en fais un et après, tu ne peux plus t’arrêter, il faut couvrir les trous entre les dessins». Comme un dessin schizo ou un gribouillis de primate. L’ensauvagement est un trait naturel de l’homme.

« L’être humain est méchant par nature. Il faut le forcer à être gentil, qu’il te craigne, sinon tu n’obtiens rien. » Du saint Augustin dans le texte, à l’époque Booba préférait le discours féministe du plafond de verre appliqué aux minorités, question de tactique, car chez Booba, comme chez tout banlieusard, tout est calculé, tout est dans l’effet recherché, rien n’est sincère. Même la grégarité est un leurre. Le frère qu’on lâche du bout des lèvres, on lui plantera un couteau dans la plèvre si nécessaire et il dégonflera comme un ballon, bye bye frérot. Le banlieusard est un lascar qui s’adresse à des baltringues. Il sert la soupe qu’on lui demande de goûter et puis il reprend ses affaires et ressort l’attirail. «Enfant métis élevé par ma mère blanche, j’ai entendu beaucoup de choses. Quand il fallait me réinscrire dans un collège, ma mère me disait : « Te montre pas. » La France, avec tous ses défauts, c’est pas le tiers monde. Mais ce n’est pas pour ça qu’on n’a pas le droit de se plaindre. Ils veulent que tu t’intègres en te faisant te sentir mal partout. T’as une belle voiture, tu te fais contrôler deux fois par jour. Il y a toujours ce plafond qu’on n’arrive pas à percer.»

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Mauvais œil devient le premier album de rap français produit en indépendant à décrocher un disque d’or. Une réussite commerciale qui surfe sur le soutien relatif de la première radio rap du pays. Inquiète de certains passages comme “J’aime voir des CRS morts”, qui peut lui valoir un aller-retour devant les tribunaux mais flattant ses auditeurs, Skyrock diffuse quelques titres du disque, hors des heures de grande écoute.

Les relations entre la radio et le label 45 Scientific débutent dans l’électricité, comme le raconte Jean-Pierre Seck, quinze ans plus tard : “Lorsque nous sommes entrés dans son bureau, Laurent Bouneau nous a pris de haut en paraphrasant un passage du disque : ‘Désolé pour vous les gars mais moi je n’habite pas au XVIe sans ascenseur’.” Pour le patron de Skyrock, “certaines paroles étaient trop violentes, trop communautaristes. Je leur ai dit que ces punchlines empêcheraient Booba de grandir.”

« Il n’y a aucune découverte sur Skyrock. Ils passent ce qui explose aux Etats-Unis avec deux mois de retard. Et surtout, ils ne font rien émerger ». Juste, Skyrock est un collecteur mais toute l’écriture l’est. Le tout c’est de savoir ce qu’on en fait, de l’industrie manufacturée, de l’art, des ratages. On peut faire les trois mais la conjonction est rare.

Booba explique : “je voulais surtout faire un album solo. J’avais trop d’énergie, trop d’idées, trop de sons à faire. A deux, il faut faire des concessions. Les différences avec Ali existaient dès le début, elles se sont accentuées quand il est entré à fond dans la religion. A partir de là, ça ne voulait plus rien dire.”

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Temps mort, le premier album solo de Booba, arrive en 2002. La prose de Booba fourche la plume de l’écrivant Thomas Ravier qui analyse ses textes jusqu’à leur consacrer un article dans la Nouvelle Revue française. Pris de vertige, il y compare le rappeur à Céline ou Antonin Artaud et invente le jeu de mots “métagore” pour qualifier les instantanés boobiens. Morceau choisi parmi tant d’autres : “J’ai roté mon poulet rôti et recraché deux îlotiers.” «Je veux peser comme Depardieu», «J’ai plus de flow qu’une femme fontaine», «T’as un portefeuille à damier mais t’as rien à damer», « enfance insalubre, comme un fœtus avec un calibre ». Jean Birnbaum, parasite de plateau chez France-Culture et officier de la culture artistocrate d’Etat au Monde des Livres le classe parmi ses auteurs de référence.

« Lorsqu’on cite successivement La Nouvelle Revue française puis mes pires punchlines, je sais qu’on veut me faire passer pour un con ». Booba se trompe, le substantif en question ne lui est pas destiné. «Il faut remettre les choses dans leur contexte. Ce n’est pas toujours très malin, mais j’utilise les mots de la rue. Et puis on ne va pas me dire que je suis drôle, que j’écris bien, et ensuite, sur un sujet qui fâche, me reprocher mon style. Ce que je rappe n’est pas totalement la réalité non plus.»

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Un soir d’avril 2002, Booba s’apprête à quitter le Studio 287 (un club d’Aubervilliers tenu par Jean-Luc Lahaye et monté par des membres de HDC Desperado qui avait obtenu le soutien de Jean-Louis Voirain ­ procureur adjoint à Bobigny). Jacques Chirac vient d’y tenir un meeting.  Selon le Parisien, « Vers 6 heures du matin, Booba et l’un de ses amis se disputent avec deux clients. Les esprits s’échauffent et la sécurité de l’établissement, qui accueille tous les soirs des centaines de danseurs, expulse les quatre garçons. Mais la querelle n’en reste pas là. Sur le parking VIP, les choses dégénèrent. Plusieurs coups de feu retentissent. L’un des deux adversaires du rappeur et de son copain s’écroule, atteint d’une balle à l’abdomen. ». Durant cette période, une jeune fille, qui l’a connu, déclare : « Quand Booba est sorti de prison, il ne supportait plus les femmes et il est devenu super agressif. » Certains témoins accusent la star du rap d’avoir tiré. Conseillé par ses amis, Booba finit par se rendre afin de clamer son innocence mais il est incarcéré à la prison de la Santé dans l’attente de son jugement pour tentative d’homicide.

Selon la famille du rappeur, tout a commencé dans le club lorsqu’une des deux jeunes filles qui accompagnaient Booba et ses trois copains a été importunée par un jeune homme. « Le gars a essayé de l’embrasser et lui a dit qu’il fallait qu’elle reparte avec lui. La jeune fille lui a répondu qu’elle rentrerait avec Booba », raconte ainsi le grand frère du chanteur. « Mais le dragueur a saisi la jeune fille par le bras et Booba s’est interposé », poursuit-il. Une bagarre éclate alors entre le rappeur, ses trois copains et une bande de jeunes gens originaires d’Epinay-sur-Seine, la ville où on assassine les photographes amateurs quand des dealers sont dans le point de mire.

Pour assurer sa défense, sa mère et ses amis engagent un jeune loup des prétoires. Maître Lebras qui défend aussi les victimes du Cref ou un militaire antisémite prénommé Foued entre en scène : “Je connaissais le dossier sur le bout des doigts. On a réussi à prouver son innocence parce qu’une partie des témoins oculaires excluait qu’Elie puisse être le tireur. A la fin de ma plaidoirie, il avait des étoiles dans les yeux. Il est sorti au bout de quatre mois et il m’a ensuite demandé de gratter le meilleur contrat pour la suite de sa carrière. On a cassé l’accord avec 45 Scientific puis on a signé un pont d’or. Les montants étaient énormes. Au-dessus de Booba, il n’y avait plus que Jean-Jacques Goldman et Mylène Farmer.”

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“L’année suivante, Booba retourne en prison pour vol de voiture. Je le fais sortir au bout de quinze jours. Il parle de moi sur le morceau Batiment C, s’amuse l’avocat. J’étais au studio lors de l’enregistrement et je lui ai conseillé de bipper ‘Madame la juge, sale pute’. Il a été beaucoup plus malin, et il a bippé ‘juge’ plutôt que ‘pute.” En 2004, Booba ne se contente pas de sortir son deuxième album. Il lance également son label (Tallac Records) ainsi que sa propre ligne de vêtements. La marque Ünkut commence à habiller ses clips qui font office de vidéos promotionnelles.

Ünkut appartient à une société du nom de Izi Trading, basée sur les Champs Elysée et au capital social de 100 000 euros. Son gérant est un certain Laurent Abiteboul, ce qui est confirmé par son profil Linkedin. Il aurait affirmé avoir repris totalement le contrôle de la marque avec son frère, soit une répartition du capital de l’ordre 26% pour Jérôme Abiteboul tandis que Laurent Abiteboul possède 25%. Le chiffre d’affaires de la boîte serait de 10 millions d’euros. Ünkut sous-traite  en Chine et emploie une cinquantaine de salariés. «Je suis un entrepreneur. Quel que soit le domaine, le rap ou les fringues.» De fait, Booba promeut la beauferie biftonnée, Ünkut est donc partenaire actif de nombreux matchs de foot et de l’Equipe du Dimanche sur Canal+.

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Deux ans plus tard, l’album Ouest Side devient son plus gros succès commercial. Ecoulé à plus de 300 000 exemplaires, le disque lui ouvre les portes d’une audience plus large. Avec le single Boulbi, le rap français fait une entrée remarquée dans les clubs et les clients des boîtes parisiennes dansent majeur en l’air sur la piste en se prenant pour des rebelles.

« Je note toujours des punchlines (mots d’ordre, phrases passe-partout, vanne courte) dans un coin. Je les garde et je pioche dedans pour relever les textes que j’écris à part. Je me nourris aussi de mes discussions et de mon environnement culturel. Lorsque je vais au ciné, que je lis un truc, je le note. J’emmagasine beaucoup de choses. »

L’année 2008 est aussi cruciale que 2002. 0.9, son quatrième album, se vend trois fois moins bien que Ouest Side, et le rappeur consomme son divorce avec Skyrock lors du concert Urban Peace 2 organisé par la radio. Excédé par les insultes, crachats et autres projectiles lancés par une partie de la foule, Booba jette une bouteille de whisky dans la fosse du Stade de France. La même année, sa mère et son frère son kidnappés par deux jeunes de vingt ans, Guillaume et Ahmed, armés d’une bombe lacrymogène et d’un fusil flash-ball. Ils demandent une rançon. Booba travaille alors avec la police pour obtenir leur libération avant de déménager à Miami. Il se justifiera sur sa collaboration avec la police en expliquant qu’il connaissait les codes de la banlieue et qu’enlever une mère n’en faisait pas partie alors que torturer un jeune homme dans une cave ou cramer une fille, oui. On a la morale qu’on peut.

« Je n’ai pas choisi la France, je ne suis pas amoureux de ce pays. J’aime les gens qui s’y trouvent mais pas l’endroit. Je n’y suis pas attaché. Je ne crache pas sur la France mais je ne me sens pas patriote ou nostalgique. Je ne me lève pas le matin en me disant : “Putain, ça me manque, le camembert”. La seule chose qui me manque, ce sont mes amis ou ma famille et c’est la raison pour laquelle, je retourne en France tous les deux mois. J’ai toujours un pied-à-terre là-bas. »

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Internet lui permet de renouer avec le succès grâce aux clips de l’album Lunatic (2010) et d’entretenir son potentiel de fascination auprès d’un public toujours plus arrimés aux fantasmes qu’il véhicule : “Je suis un cliché, je fais tout ce que les gens ont envie de faire quand ils sont enfants. Petit, je jouais avec une Ferrari en Majorette, aujourd’hui je suis au volant.”

Après avoir croisé le fer et la plume avec Sinik, Rohff ou La Fouine, Booba est en guerre avec Kaaris. Booba raconte les circonstances de l’embrouille : “Quand j’étais en clash avec Rohff et La Fouine, Kaaris n’est pas intervenu. Nous avions organisé une interview pour qu’il marque son soutien, mais il flippait. Ce mec, je l’ai fait, je l’ai modelé et il a refusé de se mouiller. Tout le monde le voit comme un caïd avec une kalash mais c’est une baltringue ! Si tu tapes du pied, il s’enfuit en courant. Avec Kaaris j’ai joué aux échecs, je l’ai attaqué jusqu’à ce qu’il soit dans une impasse. Il était obligé de répondre.”

Rencontré début mars à l’endroit où la fameuse vidéo a été tournée, Kaaris réplique : “J’ai fait la pire vidéo qui a été faite dans le rap français et c’était pour lui. Le clasheur a été clashé. Booba est le dénominateur commun de toutes les embrouilles qui ont affecté le rap français. Quand j’échangeais des messages avec lui, il se contentait de se moquer des clips sortis par les autres rappeurs. C’est là que je me suis rendu compte qu’il suivait tout. Il n’y a pas un seul artiste qui lui échappe, même depuis Miami.” Entre deux taffes tirées sur son joint, le rappeur de Sevran ajoute qu’il n’avait “pas envie de le suivre aveuglément car dans sa carrière, Booba a lâché tout le monde”.

“Vivre de la musique n’a jamais été un rêve. Je me suis tout de suite dit que c’était un business. Si je suis solitaire c’est malgré moi et sans doute parce que je suis attaché à ma vision des choses. Tout le monde ne peut pas me suivre. Ça aurait été cool d’être à Miami avec les mecs du label 45 Scientific, mais je préfère être ici tout seul que dans le trou avec eux. Je n’ai jamais mis de croix sur les gens, mais si j’essaie de te donner un conseil et que tu ne m’écoutes pas, la croix se dessine toute seule.”

« Aujourd’hui je parle de ma Lambo, par le passé je racontais que je prenais le métro et que je vivais dans la cité. Certains mecs vieillissent mal car financièrement ils ne font rêver personne. Quand tu vois des rappeurs de quarante piges faire des clips avec des jeunes du quartier, c’est triste. Ils ne font rêver personne. Quand tu es petit, tu ne veux pas rester au quartier toute ta vie. »

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“Dès mes premiers textes, je parlais d’argent et de limousines. Aujourd’hui, j’ai encore plus que ce sur quoi je fantasmais quand j’étais ado. Je ne respecte pas tellement la thune ; mes billets, je ne les lèche pas. L’argent est un instrument. A l’époque de Lunatic, si l’album avait été un échec, j’aurais fait autre chose. Il n’y aurait pas eu de Booba, je ne me serais pas forcé.”

« Je ne serai jamais le porte-parole des banlieues. Les politiques parlent tout le temps d’intégration dans leurs discours mais tu penses vraiment que dans le XVIe arrondissement de Paris, les gens ont envie d’avoir une famille de Maliens sur leur palier ? »

« Sinik ? Il ne traverse pas le désert, il est carrément mort dedans. Il a eu le malheur de parler de ma mère et j’aime pas ça. Dans un titre qui s’appelait Le Duc, je disais “Les négros sont déclassés par Pokora, Diam’s et Sinik”. Ce n’était pas méchant. C’était une petit pique mais ça ne méritait pas des insultes. Sur son titre L’homme à abattre, il a dit “un vrai voyou n’appelle jamais les keufs” alors que ma mère, âgée de plus de 60 ans à l’époque, avait été victime d’un kidnapping. Ca m’a rendu fou. Je vivais encore à Paname à ce moment-là. C’était une période où j’étais d’humeur sombre et je n’ai pas du tout kiffé. Après, Tefa qui s’occupait de lui, a essayé de m’intimider pour que je ne réplique pas. Il a contacté des voyous et des grands de la cité pour essayer de m’effrayer mais ça n’a pas marché. Ca m’a simplement motivé deux fois plus. J’ai donc sorti mon Carton rose et j’ai insulté toute leur équipe. Dans le morceau, je cite Tefa Masta, Six-O-Nine et toute leur “équipe de lâches”. Je les ai tous mis dans le même panier et j’ai prévenu Sinik : “Si tu répliques en sortant ton carton rouge, j’ai mon carton noir qui est prêt et ça ne sera pas de la musique”. »

« Dans un clash, il y a toujours un gagnant et un perdant. Si tu restes dans ta ligne d’eau, personne ne vient te faire chier. Regarde, un mec comme Soprano. Il ne fait pas d’histoire, il a son public et il poursuit son business tranquille. Mais si tu viens te frotter à moi, tu prends le risque de tout perdre. Quand tes fans te voient perdre, ils t’abandonnent. »

“Couille de Bois” a décidé de faire son clash, je me suis rendu compte en réécoutant Wesh Morray qu’il pourrait prendre ça comme une réponse. Comme si j’avais un coup d’avance. J’étais persuadé qu’il allait le prendre pour lui. C’est vraiment un golmon bas du front. Je le savais débile mais aussi lâche et débile en même temps, ça m’a surpris. Qu’il s’attaque à un jeune vendeur qui n’avait rien fait, c’est stupéfiant de bêtise. Pourquoi s’en prendre à lui ? Rohff pensait quoi ? Que j’étais vendeur et que faisais faire les essayages ? Il est consternant.

La Fouine, je n’aime pas ce qu’il fait mais il est cent fois plus fort que Rohff. D’ailleurs, il suffit de regarder les chiffres pour s’en apercevoir. Les deux sont mauvais mais parfois La Fouine a de l’esprit, il a des punchlines. Rohff est nul. On ne fait même plus attention à ses flops, tellement il y en a. Sa carrière est jalonnée d’échecs et de clips pourris. Il est sous assistance respiratoire mais à un moment donné, faut le débrancher, ça sert plus à rien de continuer.

JoeyStarr, il est acteur. MC Solaar, que j’adorais, est aux Enfoirés. Et IAM, ils font un album hommage à Enzo (sic) Morricone! Ils ne méritent pas le respect.» Il admet donc le mauvais goût intrinsèque et cyclique du public. Il peut aussi adorer et brûler, tomber juste et par hasard, le style unique, le public ne le voit jamais, ce qu’il veut ce sont des noms, des idoles, des maîtres et des fétiches, du fouet et du rêve, des pelures de billets dans les yeux comme autant de feux clignotants.

La vulgarité, il s’en repaît : «C’est comme raconter une énorme vanne, certains comprennent. D’autres, non. Il y a des univers irréconciliables. Si j’amenais un député UMP dans un strip-club où je vais souvent à Litlle Haïti, il ferait une syncope.» Ce type ne doit pas connaître DSK.

Libé / Les Inrocks / Le Parisien / Artjuice / BAM


Responses

  1. Un charlot…
    C’est types sont des produits. Ils me font penser au Joueur de flûte de Hamelin mais cette fois serait payé pour le boulot, dans un certains sens.
    Bon, au moins avec les clips du 113 vous consultiez le canonge plus rapidement, ils figuraient sur la même image, on gagnait du temps avec les victimes, mais à part çà…
    J’aime beaucoup cette hypocrisie, la fierté des origines pures de banlieue ou d’une lignée nègre mais bon dés qu’on peut, on s’installe ailleurs ou on fraye avec l’Autre.
    D’ailleurs j’imagine qu’il ne va pas tarder à investir massivement dans un continent éternellement plein d’avenir, histoire de briser la malédiction du pillage colonial, hein ?!

    • Dans ce genre de compétition, comme dans d’autres qui repose sur la même esbroufe, le gagnant rafle la mise. Mitterrand avait gagné chez les socialistes, Hollande aussi, Sarkozy idem, Chirac avant, dans le rap quoiqu’en dise Booba, Joey Starr s’est imposé dans sa génération. Ce qui me fait marrer c’est la comparaison avec Céline. On discutera de Céline dans 200 ans quand Booba ne sera plus qu’un petit chapitre d’une thèse d’anthropologie négro-atlantique de l’Université Paris Saint-Denis. Il me semble que le type s’en doute, ça prouve qu’il a cette forme d’intelligence qui lui permet de déclencher dans son petit milieu des ondes de choc qui tiennent son rafiot en marche. La machine à cash fonctionne, après que les benêts achètent ses albums, trippent sur lui, le comparent à je ne sais qui, ça en dit plus sur eux que sur le personnage. La banlieue francilienne génère des chacals, des lascars, des apeurés et des abrutis semi-analphabètes à tire-larigot, c’est donc un emblème. Certains voudraient bien remplacer le fanal, ça fait partie du jeu. J’essaie juste d’en exposer les cartes biseautées.

  2. Alors, dans un premier temps, je vais tout de suite présenter mes excuses pour la faute qui m’a fait saigner les yeux, le genre que l’on ne voit pas à la relecture mais qui frappe seulement, fatalement, une fois publiée : lire « CES types… » et non l’horreur supra. Voila, on va passer à l’échange.

    Je ne vous reproche rien.
    Déjà je ne me le permettrai pas, ensuite mon commentaire était, et est toujours, biaisé par la vision « brute », sans fard, professionnelle, de ce genre de personnage. Le terme est bien choisi. Eux et d’autres d’ailleurs dans d’autres segments.
    Au contraire. Quand on expose çà à des quidams en fleurtant avec la limite du secret professionnel quand ce ne sont pas des proches, vous avez l’ébahissement, le déni, la négation, la défense du rêve ou de l’illusion.
    Que ce soit l’autre batard (rohff) qui à embrassé un capot à Joinville ou le mythomane de Saint-Maur (La fouine), le fait qu’ils crachent des conneries ou des banalités dans un micro ne les élève en rien des autres crevures. Morville…l’escroc artistique. Il a tapiné un maximum : sortit les bons commentaires sur les plateaux aux bons moments, travaillé avec la bonne communauté (Com8, ses fringues « rebelles »…). Dire qu’il a failli passer sous les roues de mon car sur les Champs cet enculé…j’aurai pas du freiner.
    Un regret de plus.
    Peut-être, je dis bien peut-être que parmi les fans, certains sont conscients de l’arnaque globale et rêvent également de tirer un ticket pour en être…
    Mais la grande majorité croient au cirque.
    Que de plus en plus de personnes démontent la construction est toujours une bonne chose.

    Par contre je ne crois pas que le parallèle soit possible avec la politique. D’accord ils sont creux, mais ces gens sont placés.
    Elus pour le folklore,soit, mais l’ascension est trop balisée.

    • Vous ne pensez pas qu’il est toujours, comment dire, fructueux, de couvrir l’ascension de types qui ont des choses à se reprocher parce que dès le moment où ils sont installés, ils craignent pour leur bien-être. Morville ou Yaffa, ce sont les mêmes, non ? Ils servent de petits lampadaires au fond du tunnel commun et ils ne bousculent rien, de bons totous dressés à la subvertitude

  3. @ Memento : Je ne comprends pas votre passage sur la beauferie biftonée. Sinon pour rajouter à votre article : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/04/20/booba-vu-par-luz-ou-comment-remporter-un-clash/

    • la beauferie qu’on peut tondre Daredevil, elle est omniprésente, Booba n’en est qu’un petit mécanisme, sinon merci pour l’article, j’apprécie toujours l’hypocrisie structurelle de nos édiles umépistes

  4. Booba est un surhomme nietzschéen dans un contexte de mondialisation financière. Il s’est fait tout seul et en totale indépendance. Il ne s’est pas contenté de rêver une vie, il se l’ait construite sur mesure. Comme le sous-entend Mémento, il a compris qu’un braquage ne se fait plus dans une banque, mais dans la tête des gens.
    Il applique, certainement sans le savoir, les méthodes d’Anton Lavey pour fasciner les plus faibles d’esprit (ceux qui se contenteront de fantasmer une vie) : le terrorisme esthétique.
    Il a aussi une grande intelligence tactique, plutôt qu’une intelligence de savoir, comme s’il avait lu Sun Tzu et l’avait appliqué.
    Admettez qu’il fascine autant qu’il répugne, au même titre qu’un milliardaire, un mafieux ou un tueur en série.
    Aujourd’hui, il a bien plus un public de bobo que de mecs de cités (ce n’est pas pour rien qu’il fait des shows case chez Colette). C’est là aussi qu’on voit tout le paradoxe hypocrite des bobos : ils tiennent des discours moralistes et égalitaristes, mais sont fascinés par le spectacle de la dominance.
    Booba est un excellent miroir de cette dominance. Sans le vouloir, il dévoile et montre cette dominance (sa mentalité, ses croyances et ses pratiques) à son niveau (strate plus faible que les grands dominants), là où les échelons supérieurs de notre échelle hiérarchique de dominance la taisent et la cachent par la communication.
    Il est PEUT-ÊTRE un mal nécessaire.

    • Qui est cet Anton Lavey, Paracelse ?

    • Paracelse, je songe à cette phrase de Nietzsche à propos du surhomme, il écrit en substance l’homme sera aux yeux du surhomme comme le singe aux yeux de l’homme, un objet de risée. Honnêtement, pas besoin d’être un surhomme pour percevoir le côté ridicule des postures de Booba mais aussi sa stratégie utilitariste qui suspend la question du partage entre bien et mal, beauté et laideur, savoir et ignorance pour se concentrer sur la réussite parce que s’il n’y a pas de critères a priori ni de questions, celui qui rassemble le plus de suffrages dit le beau, le bien et la sagesse du moment

      • Je parle de son parcours personnel. Déjà, c’était un psychorigide pire que Juppé. C’est flagrant dans les quelques vidéos de lui dans les années 90. Or pour vaincre sa psychorigidité, ça demande un travail sur soi immense et ça demande de se surmonter soi-même.
        Booba est un objet de risée chez bien plus de monde qu’il est une star aux yeux d’autres.
        Pour le reste, je te suis. C’est pour ça que je disais qu’il répugne autant qu’il fascine.

      • Pire que Juppé, je pense que le trait est impossible à relever, KO debout. J’avais bien saisi l’ironie sur le surhomme mais en même temps, on vit une période libérale donc utilitariste et le genre de héros de l’époque ressemble à Sarkozy période faste ou à Booba, un beauf vainqueur, une figure qu’Alexandre Dumas n’aurait pas pu trouver, ni même les créateurs de Superman. Si on devait en faire une série on découvrirait que Clark Kent est toujours Clark Kent

  5. Un beau taré. Un gourou de l’athéisme radical sous couvert de pseudo-occultisme très connu dans le milieu du métal.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_Szandor_LaVey

    • Il compta parmi ses admirateurs les plus célèbres: Jayne Mansfield, Elton John, Kenneth Anger, Boyd Rice, Ron Hubbard, Roman Polanski, Robert Fuest, Elliot Silverstein, Van Halen, Crispin Glover, King Diamond, Jacques Vallée, Aime Michel, les Rolling Stones, les Eagles, Kurt Cobain et Marilyn Manson.

      • Etrange cocktail entre l’histrionisme de Crowley et l’hystérie libertarienne d’Ayn Rand, Booba est tout de même moins baroque, son style est résolument beauf parfumé


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