Publié par : Memento Mouloud | avril 27, 2015

Journal du Frankistan (1) : avril 2015, au détour de l’Hérault

Dans la vallée, 14 commerces disparaissent, les autres suivront la déconnexion entre l’économie marchande mondialisée et la territorialisation poursuit son cours. Il n’y a plus de territoires mais des points d’ancrage transitoires, des pôles qui s’allument et s’éteignent au gré des flux.

Devant un Lidl, deux homoncules, deux poivrots comme un couple délavé. Même plus des punks à chiens, juste des petits déchets consuméristes adossés à une porte-tourniquet. Le plus jeune, une tête de boxeur débulbé tape dans un carton publicitaire, le défait puis le remet entre deux bières. Ils vivent sans doute du RSA qu’ils reversent directement aux brasseries et aux actionnaires de la chaîne germanique de supermarchés, le cycle de valorisation est donc respecté, il ne connaît pas de rupture.

Sur la place, deux jeunes arabes, l’un, un téléphone sur l’oreille, l’autre sur un vélo-nain, leurs oreilles-choux fleurs et leurs fronts bande rugueuse se déploient dans l’irradiation d’un regard plus terne que torve. Ils attendent l’ondée.

On n’entendait même plus les cris des enfants, le village n’en finissait plus de mourir.

Il vend ses salades et ses légumes, il les vend au noir comme il se dit, les jardins, le cannabis et sa culture l’ont dérouté du café et des bières en promotion. Sa noyade alcoolique lui paraît un horizon lointain ou plutôt un paysage abandonné, un marais dont il serait sorti non pas indemne mais vivant. Chez lui, on meurt tôt, les maisons se délabrent et la cheminée ne s’alimente pas toujours. Le RSA lui sert d’épargne et d’investissement, mobylette hors d’âge, outils, sécateurs, il est devenu entrepreneur même s’il ne se sert pas de ce substantif moderne, dans sa famille, on est de gauche, parce qu’on a rien et que ceux qui ont rien, sont de gauche surtout quand ils ne votent pas ou plus. C’est comme ça. Il ne va plus à la ville, la ville est trop lointaine, il suit ça d’un écran, et encore, ça l’emmerde les écrans. Il ne suit plus du tout. Il attend.

Il avait mis du super dans le réservoir. Il s’était dit merde et il avait arrêté à temps. 10 litres, c’était pas la cata, on pouvait rouler, on s’arrêterait tous les 100 kilomètres et on irait jusqu’au bout sans heurts. Derrière le comptoir il y avait une grosse et un type vieux et maigre. Ils avaient dû téter pas mal. Du distillé et du pressuré. Ils ne s’adressaient plus la parole ou plutôt ils se disaient un mot par-ci, un mot par-là, des onomatopées. Le bourg était quelconque, nimbé d’un gris automnal et pourtant, on était au printemps. C’était toujours l’automne dans ce foutu pays. La radio crachait Caracas, la vieille rombière sifflotait l’air, elle avait l’air d’aimer. Comme aurait dit un publicitaire, le cœur de cible de Booba s’élargissait, bientôt il reprendrait Michel Sardou.

Quand j’étais gosse, une vanne raciste circulait parmi les antillais et les portugais, elle énonçait ceci, « c’est quoi un arabe entre deux poubelles ? », la réponse était un portrait de famille. A Béziers, en 2015, on dirait mon paysage urbain.

Ici les décharges ont pour petit nom Déméter et les piscines, Poséidon. Entre les vignes, la garrigue et la voie rapide, serpentent les pistes cyclables. A la sortie des usines ou à l’embouchure des forêts domaniales qui jouxtent un étang qui pue, un chapelet de putes africaines dont la queue du serpent proxénète est formée de quelques balkaniques à gros seins siliconés qui n’auront pas porté plainte au jour du cancer mammaire prothéique.

Quand il prononce « Je suis biterrois », j’entends « je suis bite et roi », un drôle de bonhomme.

La ville a quelque chose d’une beauté patinée et décatie, une cité toute espagnole avec des façades lépreuses et des balcons rouillés. Dans les ruelles, beaucoup d’arabes, de mendiants et de défoncés, ça sent la pisse et d’autres senteurs, nous sommes encore en avril. Des arabes, il faut bien admettre qu’ils auront introduit deux silhouettes dans le paysage urbain français, le salafiste et la doudou sapée de couvertures qui éructe en patois maghrébin au milieu d’enfants dépenaillés.

Partout des centres historiques à l’abandon ou muséifiés bordés de zones pavillonnaires qui n’en finissent plus de s’étendre, un rêve californien fauché qui vient s’engouffrer en entonnoir sur les parkings des centres commerciaux.

Pour la moindre baguette à acheter, prendre sa voiture est une nécessité, les pistes cyclables sont vides ou à peu près, juste une fantaisie.

La télévision s’allume, il paraît que l’Europe est responsable des centaines de milliers d’émigrants qui s’embarquent sur des rafiots pourris affrétés par des passeurs très croyants en Allah qui les envoient à la mort dans une proportion non négligeable. La télévision s’éteint.

A quoi ressemble une ville tenue par le Front National ? Ben, à une autre ville tenue par quelque cacique corrompu et ventripotent. Dans cette région, les édiles frontistes sont parmi les plus minces tandis que des enfants pour beaucoup trop gras retournent leurs casquettes en agitant un smartphone. Si Perrault revenait, il devinerait que l’Ogre n’a plus qu’à se pencher pour ramasser son repas en silence.

Les églises d’ici avec leur piété toute baroque, leur beauté rutilante, leurs reliquaires qui scintillent, leurs Christs aux rayons dorés, leur encaustique, leurs retables de bois ou de marbres, leur ascension vers un dehors maniéré et sinueux annoncent un parfum d’athéisme, un effondrement du catholicisme sociologique dont il ne reste que les chapelles de pénitents transformées en garages ou en chais improvisés.

Il avait ouvert le retable de saint Aphrodise et lâché le chameau dans la ville. Des animations médiévales se balançaient sur les places, il voulait ressusciter la fête votive comme on réanime les morts en sonnant de l’oliphant. J’aurais voulu le voir déguisé en chamelier, l’entendre dire, « je suis bite et roi ». A quelques kilomètres de là dans une ville à l’église toute noire, il n’y avait plus que des tabacs pour ouvrir leurs portes. A croire que le déclin se consume mieux en volutes.

Partout c’est beaufland-plage avec son lot de gitans convertis dans le forain. On reconnaît l’enfant gitan à son obésité presque générale et à sa vulgarité impavide. Les mêmes boutiques, les mêmes ritournelles débiles, les mêmes couleurs délavés du cordicole triste avec des familles suspendues en grappes autour des jeux d’enfants et des adulescents qui gangrènent les trottoirs suspendus à des sortes de trottinettes à moteur. Le nabilisme se porte bien, même si sa prophétesse a gagné le domaine provisoire de l’oubli. Elle a accompli son œuvre à l’instar de Sarkozy. L’un avait décomplexé la beaufitude masculine, la seconde, la connerie féminine. Ce couple déphasé c’est la France moderne.

Du pinard et des chevaux, c’est la devise du coin, la petite ivresse, pas de quoi fouetter un Dionysos.

Quarante années de spéculations immobilières et de politiques dites de la ville auront réussi à dévaster la quasi-totalité des petites villes ou des bourgs du littoral et de l’arrière-pays. On rachète les vignes et les parcelles de garrigues à bon prix, on viabilise pour rien, on découpe en tranches et on bâtit la culture post-urbaine de l’entre-soi méfiant. On inonde à coups d’allocations-logement, de RSA et d’allocations familiales les centres urbains peuplés de maghrébins et de traîne-savates paupérisés. Les propriétaires de taudis reçoivent leur rente, certains maghrébins organisent une sorte d’accumulation d’épargne en vue d’un achat au bled. Ils exportent le rêve français pavillonnaire au Maroc, en Algérie, en Tunisie et leur rêve est fait de cette étoffe où se conjoignent l’évitement méticuleux des français et la pauvreté endémique et comme irrémédiable des épaves de bidonvilles qu’ils feront semblant de ne pas voir quand ils retourneront au « pays ».

Immondice balnéaire en tous lieux. Puis, derrière un chenal, une magnifique grève blanche, presque immaculée qui s’étend à perte de vue, quatre ou cinq silhouettes loin de la fête continue et désolée où personne ne vient, pas même un enfant égaré pour abattre les quilles perdues au fond d’une piste de bowling.

Dans la pharmacie, il prend un produit, le repose. Il se retourne « c’est une habitude de suivre vos clients ou c’est un traitement réservé aux essetrangés ? », elle s’excuse, elle est bite et reine.

Petite escapade. Les embarcations doivent bien mettre ½ heure à parcourir les neuf écluses du canal du Midi, il n’y aura pas de neuvième porte, ni même de 36ème chandelle. Au volant, un gras rugbyman déformé par l’abandon des salles de musculation, derrière une blonde filiforme à l’ombre astrale presque héroïnomane, à la proue, trois enfants obèses et blonds qui s’agitent. Sur les bancs qui les regardent quand leurs yeux quittent l’écran du smartphone, trois maghrébines adolescentes obèses. On a presque envie de leur lancer un panier de kebabs sauce blanche pour voir qui l’attraperait en premier des têtes blondes et des têtes frisées pour le déchiqueter en s’essoufflant.

Il passe et repasse, là il réclame 20 centimes pour ses allumettes. L’homme lui tend des allumettes et s’esclaffe. Il s’éloigne en marmonnant.

Après que Klaus Barbie avait regardé Max et nettoyé les derniers instruments, il poursuivit la question : « d’où es-tu ? », Jean Moulin le regarda avec négligence et lâcha, « je suis bite et roi »

Rond-point, un énième. Sur l’esplanade ensoleillée, deux djellabistes à barbe et une calfeutrée. La radio annonce, attentat contre une église déjouée.

Quand on jette un coup d’œil sur les registres fiscaux des revenus déclarés, il est clair que cette terre est celle de la triche. Les paysans trichent, les artisans trichent, les commerçants trichent, les entrepreneurs du BTP trichent, les dealers trichent, les paumés trichent, l’Etat triche. Comme tous ont besoin de morale. Certains ont rejoint la religion, d’autres votent front national, les derniers défendent la République, ils font le coup de l’honnête homme, à la fois Orgon et Tartuffe.

Dans les livres pour enfants, les méchants s’appellent Manuel ou François, Bernard ou Frankie mais jamais Aziz ou Boubacar.

Le muscat de Lunel, le muscat des djihadistes.


Responses

  1. Vos vacances ont été sympa on dirait…:)

    • Pas des vacances Ag, un exode, j’ai l’impression non pas de déménager mais de changer de pays en quittant l’Île de France, c’est très étrange

  2. Ouhla…Ca va etre long alors.

    • Je suis comme les légionnaires en avril 1961, Ag, je ne regrette rien en tirant la chasse sur l’île de France

  3. Je connais très vaguement Bézier.
    Mon impression est celle d’une ville ( comme beaucoup d’autres en France, d’ailleurs) où ne règne pas d’atmosphère « civilisationnelle », ni la civilisation romaine, ni la renaissance française ne s’y étant vraiment implantée.
    (Mais j’ai une vision très « compartimentée » du terme « civilisation » sous nos latitudes).

    • C’est une ville façonnée par la contre-réforme catholique et la culture du vignoble, Hippocrate, son problème c’est que rien ne vient prendre la relève et que le souci esthétique nécessaire à ce qu’une ville soit autre chose qu’un dortoir n’est plus qu’un décorum publicitaire accueilli avec indifférence

  4. j’ignorais que jean moulin était bitterois
    c’est pour le coup qu’il était accompagné d’un terrrrrrible cortège , convenez en

    • J’en conviens parfaitement Kobus

  5. Alors bon courage Memento…

    Sinon, pour revenir par soucis d’exactitude sur le LSD, j’ai trouvé récemment par hasard que l’étymologie viendrait du grec, à savoir lys- « délier » et « -erg « travail, action,oeuvre… ».
    Ca se tient. Mais c’est peu poétique.

    • travail de déliaison, c’est pas mal, non ?

  6. « le souci esthétique nécessaire à ce qu’une ville soit autre chose qu’un dortoir n’est plus qu’un décorum publicitaire accueilli avec indifférence »

    Fréquemment applicable au tourisme en Chine (à cette nuance près que l’indifférence, là bas, ne s’applique pas à la seule divinité survivante : l’Argent)

  7. http://www.bfmtv.com/societe/robert-menard-va-tester-des-patchs-anti-ondes-sur-des-employes-de-beziers-892275.html

    Désormais, cette ville est façonnée par un « fou ordinaire »… mais il va sans dire qu’il n’est pas le seul; c’en est plutôt une variété clinique.

    Si vous êtes en exil là bas, Memnto, préservez vous mentalement; l’influence des « Schreber », mêmes « minis », est torpide et durable..

    • Mon métier me conduit à fréquenter un nombre assez élevé de Schreber miniatures, de psychopathes en puissance, d’hystériques de tout genre et de pervers tranquilles, Hippocrate, mais vous avez raison c’est assez éreintant


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