Publié par : Memento Mouloud | mai 22, 2015

Le djihadiste et le militant socialiste : un conte de notre temps

Le djihadiste fuit le monde occidental dévitalisé, il cherche, il se demande si le combat qui se déroule dans les lointains est le sien, il hésite. Le socialiste fuit le monde réel trop étriqué, il fuit parmi les signes d’un autre monde qui serait plus égal, meilleur, pacifique. Il s’interroge sur le sens de ce songe éveillé, s’il est bien utile après tout puisqu’ici-bas, il vit en sécurité, dans un confort relatif mais un confort tout de même, égratigné de ci, de là.

Le djihadiste découvre qu’un califat s’est ouvert dans le tissu du monde, Dieu a pointé son doigt et séparé ce qui devait l’être. Le drapeau noir signale cette terre lointaine où des hommes meurent et tuent en récitant des versets. Un leader s’avance, il parle d’égalité, il annonce que les pauvres seront rédimés, que le futur s’approche et qu’il en détient les clés. Le socialiste s’engage.

Le djihadiste se rend en Turquie, à la frontière de la nouvelle province, il est aux confins mais aussi au début du monde. Il est à l’an 0 de l’hégire, il fuit et l’araignée le poursuit, sa grotte sera un camp d’entraînement, ses prières se feront au sabre et auront le goût du sang, pour le moment, il brûle son passeport et se voit baptiser d’un nouveau nom. Il peut réciter la shahada, il est libre. Le socialiste prend sa carte du parti, il scrute les différentes motions mais par devers lui, le leader scintille au firmament de son idéal, il est le père rêvé, celui qui sans sexe indique le chemin où tous sont frères et sœurs, militants.

Le djihadiste découvre les ennemis dans les ruines fumantes des combats et les vociférations des bombardiers alliés qui lâchent leur tapis de bombes. Des combattants sont déchiquetés, les amas, les poussières soulèvent le sol, il tient, crispé son fusil, bientôt il abattra son premier ennemi, celui dont il verra le visage, jusqu’ici il n’avait qu’un nom ou plusieurs mais là, il faudra l’achever ou apporter sa tête en trophée.

Le militant socialiste sait bien le nom des méchants, ils sont de droite et lui est de gauche. Ils ont non seulement tort mais ils n’arrivent pas à concevoir leur existence. Comment peut-on être de droite, comment peut-on fanger à ce point et croupir dans les marécages de la bête blonde et borgne. Il rote un soupçon de guerre civile qu’il balaie d’un geste, il est démocrate. Tuer c’est mal. D’autres militants du Bien sont aussi de gauche mais ils ne sont pas modernes, ils sont ringards ou angéliques, écologistes ou communistes. Le militant socialiste parle transition et réalisme, il faudra des étapes, il faudra conquérir l’opinion, ce sera long car les forces du capital veillent et le capital est retors. D’autres viennent et lui disent, le contraire de la gauche, ce n’est pas la droite, c’est la Révolution. Il consulte son dictionnaire, il lit, « tel un astre mort », il le referme. Le leader sait bien ce qu’il faut faire, il est tout de même plus malin qu’il n’y paraît.

Le djihadiste est dans la citadelle, les derniers défenseurs tentent une percée, ils se ruent, en désordre, sur le cercle des combattants au drapeau noir. Il observe flotter la bannière, il voudrait que ce temps soit éternel, il regarde à droite, à gauche et il se met à siffler puis chanter. Il avale deux cachets et hurle. Debout, il soutient le regard de la faucheuse et arrose la position ennemie, il ne voit plus les balles et les corps qui tombent, il avance, sourire aux lèvres, dans quelques minutes, il sera un survivant et dans les décombres, il sentira cette odeur de tambouille et de merde qui est l’ordinaire des bivouacs.

C’est jour d’élection, le militant socialiste vit sa première défaite comme une petite mort, il pleure, le leader se fait attendre, il se tait, il se mure dans l’aboulie et s’il n’était pas le bon ? Du tout, il prépare la contre-attaque, les français n’ont pas encore compris leur véritable intérêt, la droite les embrouille.

Ses yeux sont en amande, l’émir la lui présente, elle est à toi, c’est ton butin. Le djihadiste respire profondément comme un Brad Pitt dans Troie, tout n’est que 3D dans ce monde. Ce soir, elle aura peur et il la déshabillera, il ne lui demandera rien, il prendra, il ne faut pas d’obstacle car le Calife attend ses holocaustes et la femme n’est jamais qu’un support de chair frémissante sur la voie de Dieu, elle est parfum de paradis mais ici le paradis prend les atours de la suie. Ce soir, il jouira d’elle, demain, un autre combattant aura droit à son mariage d’une nuit.

Le militant socialiste est dans une position délicate. La jeune femme lui demande s’il est à ce point coincé qu’il refuse qu’une femme l’encule, ne serait-ce pas un dernier pavé de misogynie dans la marre de l’émancipation. Il éprouve une étrange sensation mais bon, la liberté n’attend pas, l’avenir est à ce prix.

Le djihadiste est devenu chef de la police du marché. On lui offre des présents, on le salue. Il est quelqu’un, il a enfin sa place. Ce pays, ce gouvernement, ce peuple sont les siens, le bonheur est à l’unisson du chant du muezzin, il déploie son tapis de prières.

Le militant socialiste a joui contre toute attente. Il se demande s’il ne serait pas un peu bi. Il évoque entre amis de gauche l’attentat de Charlie-Hebdo et le dernier livre d’Emmanuel Todd qu’il trouve « pas mal » car il pense que « les musulmans sont menacés par les salauds du Front et la xénophobie qui monte ». Quelqu’un ajoute « Béziers », ah oui Béziers. Ils savent que le monstre n’est pas encore terrassé. Pour l’heure, il est « hollando-vallsiste ».

Un envoyé du calife demande au djihadiste s’il ne voudrait pas former des frères français qui ne sauront jamais se battre mais qu’on pourrait employer de manière plus efficace. Il scrute l’émissaire, silencieux. Il le dévisage, il annonce « ma place est ici, si je dois mourir en martyr ce sera sur cette Terre, pas chez les kafirs ».

Le militant socialiste est chez son oncle. Il est haut-fonctionnaire au ministère de la défense, il pourrait bien l’introduire pour un stage. La réalité le rattrape, le meilleur des mondes peut encore attendre, il faut bien gagner sa vie, en attendant. Le militant se dit que c’est trop con d’abandonner pour si peu ses opinions auxquels il tient et qui le tiennent. Le leader a bien fait HEC.

Le djihadiste est sur un piton, seul, les rochers dénudés l’entourent, il entend la voix d’Abu Bakr, le compagnon du prophète, il n’en croit pas ses oreilles, Abu cause en français.

Le militant socialiste commence à connaître du monde, des gens « très intéressants » et « cultivés » qui lui expliquent comment ça marche. Il se dit que la République l’appelle et qu’on ne peut refuser quand on est de gauche. Il va passer de l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité, il a lu ça dans un résumé de Max Weber, il trouve que ça sonne bien, d’ailleurs quand il évoque la formule, les gens approuvent, il se voit bien ministre.


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