Publié par : Memento Mouloud | juin 9, 2015

Détour par le français de souche

Un jour, le français de souche est apparu. Il n’était plus français ou plutôt il était contemporain de la destruction accélérée de la langue française. Ce qui importait, par l’ajout de ce complément de nom, ce n’était plus le substantif mais la souche, le sang. Il y avait bien eu un Monsieur de la souche chez Molière, mais ce Monsieur de la souche était moqué, désormais, il y avait un françois de Souche que les mauvaises langues progressistes déniaient. En même temps qu’elles le déniaient, les langues fourchues du progressisme lui donnaient des synonymes : beauf, franco-français, franchouillard, ringard, dupont la joie, raciste, frontiste, fasciste, maurrassien, catholique zombie. C’était beaucoup pour un ectoplasme.

Or le français de souche est né d’une conjonction. Je ne prétends pas à l’exhaustivité mais je la présente tout de même.

L’abandon de la France par ses élites au profit de l’Europe à laquelle ils auront finalement confié les lois, les frontières, la monnaie et désormais la langue (anglaise, il va de soi). Pour les héritiers de gens qui en 1941-1942 inscrivaient leurs filles aux cours d’allemand (dans sa version Lingua Tertii Imperii), on voit bien que la collaboration à l’ordre existant quel qu’il soit est la seule tradition qu’ils s’autorisent. Comme le disait Maurice Biraud dans un Taxi pour Tobrouk, ces gens ont la légitimité dans le sang ou plutôt dans le sperme et les ovaires, à croire que seuls les perturbateurs endocriniens ont quelque chance de sortir leur progéniture de cette ornière.

L’adoption du parler Coluche tel qu’Alain Borer le définit  : hauteur de voix, rejet du « e » muet et de la double négation, règne du « j’chte », fin de l’équilibre des consonnes et des voyelles, refus de toute liaison, négligence des accords, neutre grammatical généralisé, réduction du lexique, abréviations, bafouillage labial, laminage de l’éloquence, abandon en rase campagne de la rhétorique, mépris de l’écrit

L’entrée en lice d’une néo-langue française qui affirme sa préférence pour l’anglo-américain et sa forclusion du latin, choisit systématiquement une morphologie iambique (ciné, rétro, immo, etc.), adopte l’accent dit « beur » qui modifie les durées des syllabes, se vautre dans le lexique obscène, calligraphie en gothique, ne connaît plus la question indirecte et la structure sujet-verbe-prédicat, ce qu’on pourrait nommer l’époque boobesque ou la période Dieudonné, ces décennies pitoyables dont le chroniqueur attitré est l’impayable Eric Zemmour. Décidément, on a les Michelet qu’on mérite.

La fin des paysans qui, non seulement, ne représentent plus qu’une fraction infime de la population française mais s’emploient à l’empoisonner par tous les moyens à leur disposition en se réfugiant derrière la logistique de l’Union Européenne dont le principal budget consista à subventionner notre poison quotidien à coups de protections douanières puis de dispositifs d’incitation.

Aussi la figure du français de souche est un symptôme mais comme tout symptôme, il renseigne sur le réel de notre maladie qui n’est plus seulement une maladie mais un tournant. Ce tournant concerne la France, il n’indique pas qu’elle va disparaître mais seulement que le projet politique porté par les néo-gaullistes, les centristes de gouvernement et les socialistes, depuis la mort inopinée de Georges Pompidou, a pour objectif la fin de ce qu’ils nomment l’exception française ou plutôt la chienlit permanente, cette manière exquise de tenir la porte avant de tirer une balle dans la tête de l’ennemi, si nécessaire. Cette chose-là disparaît, comme tout le monde, le néo-français lâche un mother-fucker ou un Allah-Akhbar avant d’arroser la position, il ne sait ni converser, ni réfléchir, il poste des vidéos et des commentaires ou envoie un sms puis va rire un bon coup en allant pécho de la meuf s’il est hétérosexuel normal, c’est-à-dire un peu pornographe sur les bords, si on définit la pornographie comme la vie sexuelle moins la littérature.

De là que Le Pen incarna avec soin le caractère tératologique de cette exception jusqu’à rendre commune cette idée que le patriotisme était synonyme de haine et non manifestation de vertu. Aujourd’hui, le vieux s’en va et sa fille ne veut plus endosser le costard, le méchant est incarné par Poutine (qui ne renonce ni à la nation, ni à la volonté politique, ni à la culture russe qui sont ses véritables crimes de lèse-majesté globale), le jumeau par l’islamiste des réseaux sociaux et des égorgements mis en scène, le voisin irritant par l’anglais (qui ne renonce toujours pas à sa nation, à sa volonté politique, ni même à sa culture, autres crimes lèse-europe divine). Le français de souche, de figure émergente, devient une sorte de réalité, un français rabougri et de synthèse qui n’a plus que ses origines à mettre en exergue puisqu’il a perdu sa langue, son pays et son Etat.

François Hollande en appelle à lui lors des visites au CRIF, Sarkozy l’invoque sans le nommer, la gauche d’opposition lui oppose le français républicain (ou l’internationaliste à passeport hexagonal-européen) sorte d’Arlequin métissé qui conjoint le berrichon au chômage et le réfugié syrien rescapé d’un rafiot à l’abandon, le Front National le tient au chaud en référent caché sous la couverture du patriote, Bob Ménard le soustrait de ses listes à prénoms bizarres, il est le manneken pis du monde parlementaire, une sorte de résidu de province, le petit bonhomme en mousse de la chanson de Patrick Sébastien.


Responses

  1. Au moins, Molière, via Arnolphe (Monsieur de la Souche) en l’espèce, met en scène un temps où le bourgeois aspirait à devenir gentilhomme….

    « Décidément, on a les Michelet qu’on mérite »; j’ajouterais volontiers.. »..et les Socrate.. », la « qualité » du pouvoir en place se mesurant aux figures qui leur survivent au delà de leur mort individuelle.

    • Je n’allais pas jusqu’à Socrate, Hippocrate, je ne vois aucune figure qui s’en approche même dans le registre de la caricature. J’ai écouté vos conseils et regardé le premier Sherlock Holmes, une parabole très bien menée sur les ressorts de l’asservissement et des libertés, l’échange en langue française entre Sherlock et la grande brute est d’un humour implacable, j’ai beaucoup aimé aussi son réveil enchaîné, on y percevait non seulement le ressort comique de la situation mais la figure de Prométhée, le Prométhée moderne celui pour lequel les détails et l’erreur sont source de vérité

      • Très heureux que celà vous ait plu, Memento.

        C’est une des raisons pour lesquelles, malgré leur sport national de l’understatement et de codes relationnels difficile à décrypter, je ne peut détester les sujets de Sa Majesté

      • D’autant plus que les mêmes sujets (pas tous évidemment mais passons sur l’aspect quantitatif) sont ceux qui connaissent le mieux notre pays et notre langue

  2. Comme tombant à pic, notre ministre de la Culture elle-même désigne en creux, via la redistribution des aides à la presse, le « Français de souche » (en gros, celui qui lit « le chasseur français » , « auto plus » ou « télé poche »)

    « La ministre de la Culture présentait mardi aux éditeurs de presse la réforme du système d’aides publiques, qu’elle veut mieux ciblées vers les titres participant au débat démocratique et à la diffusion de savoirs. »

    • Fleur Pellerin comme Madame Fioraso sont des militantes de l’illettrisme et de la destruction de la langue française et comme vous le dîtes le débat dans cet idiome, désormais provincial, ne doit pas dépasser le niveau des brèves de télépoche ou celui des séries qu’elle affirme ne jamais manquer, c’est déjà le cas avec François Hollande et Nicolas Sarkozy (visiblement un adepte du « j’aime » et je cris ouiiii et du « j’aime pas » et je crie ouuuuuuh)

      • Je pense qu’il y a malentendu sur mon commentaire, Memento.
        Il semble que notre ministresse (  » qui reste attachée au papier », alors que tous ses actes démontrent que sa conception de la « culture » se réduit à des machines à calculer communiquant par un code Morse) veuille réduire les aides octroyées à la presse de « beaufs de souche », au profit de titres ( Monde diplomatique etc..) labellisés « débat, démocratie, culture » .., titres qui d’ailleurs, dans leur immense majorité, ne véhiculent que très marginalement le « beau parler », leurs commentaires s’avérant rédigés, au mieux, dans une langue de cadre sup se croyant cosmopolite.

        Je me remémore une remarque de Zweig dans « le monde d’hier », constatant que dans celui-ci, quels que soit la violence des conflits, les personnes de pouvoir étaient des « gens du livre », partageant au fond une culture classique commune ( Voir le personnage incarné par Erich von Stroheim, connaissant l’existence de Pindare, dans « la grande illusion »).

      • En effet, Hippocrate, j’ai lu trop vite pourtant le « en creux » était explicite, de plus j’ai fourché sur le syntagme fleur pellerin. Pour l’avoir entendue à la radio, je l’imaginai assez bien en instance de rapprochement avec ce qu’elle prend pour la lie du monde, le français moisi qu’elle oppose au français nomade émancipé, le rêve éveillé de Jacques Attali.
        Je me souviens aussi que dans ce livre testimonial, un adieu à son monde, il opposait une Autriche aux traits français (finesse, art de vivre, goût des muses) à l’Allemagne prussienne qui ressemblait étrangement à un campement bolchévique. Ces pages sur les ravages de l’inflation d’après-guerre en Autriche sont aussi magnifiques, notamment celles où il explique que des cockneys londoniens pouvaient louer la chambre d’un palace parce que la couronne autrichienne ne valait plus rien. Pour ce qui est du personnage de l’agrégé dans la grande illusion, il me semble tirer du voyage de Céline, en moins lyrique. Le décalque d’un certain Princhard. Je vous conseille cet extrait : https://www.youtube.com/watch?v=pJc6hUIaDaE

  3. erratum
    …je ne peux détester…

  4. Bonjour Memento,

    il me semble que vous focalisez un peu trop votre analyse de la « francité » sur la seule langue,
    ce qui aboutit à faire abstraction et des moeurs,
    et des aspects ethniques plus récents (on apprend d’ailleurs plus facilement la langue du prochain que du lointain, en témoignent les 4ème génération d’immigrés maghrébins maîtrisant moins la langue que les deuxièmes génération d’Ibérie),
    cependant que je trouve votre analyse bienvenue.

    J’écris surtout pour vous rappeler une vieille promesse datant d’il y a plusieurs années, faite chez feu PKK ou bien durant les débuts de BAM, je ne sais plus.

    Promesse, un terme un peu trop fort peut-être, mais un teasing d’enfer: vous écriviez qu’un jour ou l’autre, vous vous attelleriez à la description du véritable rôle d’Alain Juppé au sein de (la partie droite de) l’échiquier politique français.

    Passés ses déclarations boisées de la langue, son rôle auprès de Chirac notamment contre les « rénovateurs » du RPR, à la mairie de Paris, et les postes de responsabilité consensuelle (Mairie de Bordeaux, fondation de l’UMP, Affaires étrangères), je n’arrive guère à décrypter son rôle en coulisses.

    Ferez-vous enfin cadeau du portrait profond de cet homme?

    Sinon, merci pour le blog, et bon courage avec le joli monde de l’édition si vous n’avez pas abandonné cette voie.

    • Bonjour Sangle

      Sur d’autres aspects de la « francité »: de mémoire, Zweig, visitant Paris dans les années 1920, constate que c’est la seule capitale qu’il connaisse où nul ne s’indigne de voir un jeune homme noir et une jeune femme blanche franchir ensemble la porte d’un hôtel…

      La « francité » incluerait t’elle donc une résistance à un certain ordre moral issu d’une morale puritaine et endogamique elle même renforcée par le fonctionnalisme de la révolution industrielle.

      Pour le faire plus bref: Alexandre Benoît Bérurier n’est t’il pas un marqueur spécifique de la « francité »

    • Juppé ?
      Mais pourquoi se préoccuper de Juppé ?
      Un kollabo, comme tous les bordelais, n’oublions pas, surtout, Papon….

      • collabo, vous y allez fort Kobus, Bordeaux c’est avant tout une île

    • Bonsoir Sangle. Vous ne pouvez pas détacher la langue des mœurs qu’elle induit, pour le dire vite la langue n’est pas neutre. Pour le reste je trouve que le français fait exception parmi les langues européennes, c’est une langue de cour et de « remarqueurs » à la Vaugelas, le néo-français actuel, en revanche est populaire et qui dit populaire dit fragmentation en multiples chapelles. J’en conclus que ce qui nous arrive est en effet un sous-développement de la langue, son devenir sociologique couplé à son hybridation avec un anglais de cuisine. Prenez Dantec, Booba, Angot ou Houellebecq, au niveau de langue la conclusion s’impose : c’est de la merde. Rajoutez-y le parler-Coluche-Ruquier-BFM ou Dieudonné-Soral de plateau et de conférences-canapé et vous voyez que nous coulons.

      Je n’ai pas abandonné le projet Juppé, j’attends juste qu’il s’actualise en fiasco ou en marche inexorable vers le Château, néanmoins comme le disait la Rochefoucauld, la gloire des « grands » se juge aux moyens qu’ils ont employés pour l’obtenir

  5. Bordeaux, dernier bastion anglais à redevenir français au XVème… brrr.

    • dernier bastion de la fronde et foyer du fédéralisme républicain, enfin refuge des gouvernements durant les deux guerres mondiales, Bordeaux est à part en France, beaucoup plus que ne le sera jamais Marseille

      • Hop hop hop le Memento, comment casez-vous cette singularité de l’île bordelaise dans votre typologie
        des villes inclusives et ouvertes (Paris, Marseille)
        et des villes catho-décentralisatrices (Lille, Strasbourg, Lyon, Nantes, Bordeaux)
        (je ne sais pas où mettre Montpellier, Toulouse et Perpignan),
        typologie livrée il y a quelques mois,
        et dont je soupçonne ce brave Todd de s’être inspiré pour son dernier déglutissement en date.

      • Si on prend Bordeaux, vous obtenez comme lignée d’écrivains, La Boétie, Montaigne, Montesquieu, Mauriac, en résumé une fausse modération catholique et un feu de polémiste qui couve sous l’analyse. De plus, le tissu espagnol et même judéo-espagnol de la ville ne s’exhibe jamais or il est indispensable pour comprendre une ville tournée, sur la longue durée, vers l’espace atlantique. Les intérêts de la bourgeoisie urbaine poussent vers le grand large, la culture du tissu vivant de la ville vers la contre-réforme catholique, aussi l’autonomie urbaine y est indispensable. On ne peut pas gouverner cette ville à partir des lieux du pouvoir central, trop de rhizomes la traversent. D’ailleurs le seul groupe de rock français qui tenait la route, Noir Désir, sort de ce tiraillement, or pour un groupe de rock qui perce vous en avez toujours des centaines au cimetière des illusions perdues

  6. Un « beau parler » français actuel: Alain-Gérard Slama

    • Un ami qui l’a eu en séminaire en compagnie de Michel Winock et Jean-Pierre Azéma le trouvait le plus cultivé, le plus affable et le plus subtil de la bande mais sa voix de tête, je l’avoue, me fatigue quelque peu, simple question d’acoustique

      • Faudrait qu’il prenne des hormones mâles ?
        Ou qu’on lui collagène les cordes vocales ? ( j’ignore si ça se fait, une idée comme ça…. il est vrai que les ORL que je fréquente sont plutôt branchés cancéro….)

      • Le côté tantouze des réacs intelligents, plutôt

    • Pour m’être tapé des dizaines de conférences de types culturo-connus, Slama a une des plus belles langues, une affabilité et une subtilité hors-normes comme dit Memento, ce qui fait du bien; mais les idées ne volent ni haut, ni bas, c’est la moyennité incarnée.

      • C’est la langue gidéo-maurrassienne mais comme vidée, il en reste une forme, au mieux une politesse, au pire une sorte d’écriture automatique. Il suffit de comparer les essais de Slama aux ouvrages de Marc Fumaroli pour saisir la différence


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