Publié par : Memento Mouloud | juin 9, 2015

Monsieur Tomi, Bernard Squarcini et l’Afrique francophone

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Un lieutenant de l’homme d’affaires corse Michel Tomi, Valentin R., à la fois chauffeur de luxe et convoyeur d’espèces, aurait affirmé, en juin 2014, sur procès-verbal à la police judiciaire remettre régulièrement de fortes sommes d’argent en espèces à Paul-Antoine Tomi, frère de Michel et commissaire à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). « Il lui donne environ 20 000 à 25 000 euros par an en espèces répartis tous les trois mois environ. » Les policiers lui demandent si le commissaire communique des informations récoltées par la police. Valentin R. est catégorique : « Pas du tout. ». Juste une affaire familiale, on n’est pas riche dans la police et Monsieur Michel le sait.

D’après le journaliste Pierre Péan, auteur d’un récent ouvrage sur la mafia corse, Compromissions (Éd. Fayard), Paul-Antoine Tomi n’aurait jamais dû obtenir son habilitation secret-défense en raison de sa vulnérabilité. On se demande parfois dans quel monde vit Pierre Péan, celui des fiches d’éducation civique ?

Cela fait des années que le nom de Monsieur frère apparaît dans des procédures policières visant Monsieur Tomi, installé depuis plusieurs décennies en Afrique – au Gabon, au Cameroun et au Mali – où il a bâti un empire sur les jeux, les paris sportifs, le PMU, l’aviation et l’immobilier. On est patriote et légaliste chez les Tomi, d’ailleurs une sœur fut, jusqu’en 2011, substitut du procureur au tribunal des armées.

Les liens entre Michel Tomi et le monde policier français ne datent pas d’aujourd’hui. Ils remontent aux années 1990, lorsque Charles Pasqua, l’un de ses proches, était ministre de l’intérieur. Et ils ne se sont jamais taris depuis. L’homme qui incarne le mieux ces entrelacs d’affaires et de services, qui se nouent entre Paris, la Corse et l’Afrique, est sans conteste Bernard Squarcini. L’ancien patron de la DCRI sous Nicolas Sarkozy, n’est jamais très disert lorsqu’il s’agit d’évoquer, dans un français approximatif, sa connaissance : « Michel Tomi, c’est quelqu’un qui connaît mieux que quiconque les dessous de l’Afrique et qui a un relationnel particulier aux chefs d’État avec laquelle la France doit opérer… Il travaille pour le drapeau ». Or le drapeau chez les sarkozystes c’est d’abord de la maille.

« C’est un “parrain”, vous n’approchez pas un mec comme ça, il y a toujours 3-4 mecs autour. C’est, comme on dit en Afrique, un grand monsieur. » Philippe Belin souhaitait que les enquêteurs comprennent bien à quel genre de personnage ils s’attaquaient. Il insista : « Encore une fois, Michel Tomi n’est pas quelqu’un que vous interpellez comme ça, il impose un certain respect, c’est une telle figure en Afrique. »

Avec son groupe Kabi, dont il est l’actionnaire à 66 %, l’homme d’affaires brasse officiellement chaque année plus de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec des marges bénéficiaires allant de 10 à 50 % selon les activités.

Recensés dans deux rapports de synthèse du 20 juin 2014 de la police judiciaire, tous ces nouveaux marchés, qu’il s’agisse de mines d’or, de construction de chemins de fer ou de la vente de navires militaires, dessinent une autre facette de Monsieur Tomi. Celle d’un « intermédiaire » intervenant régulièrement pour le compte de sociétés commerciales françaises et chinoises auprès des « décideurs publics de plusieurs pays (Tchad, Mali, Gabon…) »« organisant par exemple des rendez-vous ou étant intéressé financièrement aux projets », selon les conclusions de l’Office anti-corruption de la PJ, basé à Nanterre qui ne comprend rien aux rentes d’intermédiation.

Au Mali, il est devenu le principal interlocuteur du président Keita. Au printemps 2014, l’homme d’affaires s’intéresse de près au contrat de concession de la raffinerie malienne d’or : « 100 tonnes d’or, ça représente à peu près 2 000 milliards de francs CFA, c’est-à-dire 4 milliards de dollars », estime-t-il. Pour ce marché, monsieur Michel a jeté son dévolu sur F-Scott, une holding basée en Suisse, qui opère, notamment, dans le secteur du ciment et du béton. L’affaire se règle à coups de textos avec le ministre des mines, Boubou Cissé, que Tomi appelle affectueusement « mon neveu ». L’homme d’affaires organise une rencontre entre les représentants de F-Scott et son neveu. « Dès le début, il était sous-entendu que nous laisserions la porte ouverte à Michel Tomi pour investir si le projet venait à se concrétiser », déclare Paul Albrecht, le président de la holding, aux enquêteurs.

Dans le système mis en place par Monsieur Tomi, le dispositif don-contre-don est central. Ainsi Michel Tomi, préoccupé par le reclassement des sans-papiers, a demandé au sieur Albrecht d’embaucher Rebiha H, une « très bonne amie »« Nous avons compris que sans réponse positive de notre part nous aurions eu peu de chance d’entrer dans ce projet », confie Frédéric Albrecht, le fils de Paul, patron d’une filiale française de F-Scott, qui a fourni une attestation d’embauche et des bulletins de salaires à la jeune femme afin que celle-ci obtienne la naturalisation française et puisse justifier de ses ressources. De plus, il eut le goût de lui demander le montant de son salaire. On est « social » chez F-Scott.

Il n’y a pas que le Mali dans la vie de Monsieur Tomi. Il y a le Gabon, aussi. Les policiers ont découvert que l’homme d’affaires y a réalisé une très belle opération en marge de la vente, en août 2010, de quatre vedettes de surveillance à la marine gabonaise par la société française Raidco Marine Internationale. Un contrat d’un montant total de 16 millions d’euros, qui a engendré « des difficultés de trésorerie et des versements anormaux de fonds vers la “sphère” de Michel Tomi », selon l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière, co-saisi des investigations policières, qui ne comprend rien à l’expression « huiller les rouages » ou « mettre du beurre dans les épinards ».

Sur ce contrat, Monsieur Tomi a touché double. D’abord 1,6 million d’euros de commissions sur la vente des navires, qui atterriront pour partie sur le compte d’une filiale du groupe Kabi, la bien nommée Corsi Kasbah, propriétaire d’une ferme au Maroc car l’homme n’est pas raciste et puis la nostalgie coloniale, camarade, la nostalgie du Moko. Ce à quoi il faut ajouter la rétrocession d’un contrat de maintenance de Raidco au groupe Kabi pour un montant de 1,9 million d’euros. Pour les juges, cela s’appelle juridiquement une« complicité et recel d’abus de biens sociaux », pour Monsieur Tomi, un futur non-lieu.

En 2012, il acquiert pour 3,4 millions d’euros un appartement de 280 m2 boulevard Haussmann, car Monsieur Tomi est patriote. Avec sa compagne, il emploie sur place des domestiques et des femmes de ménages (non déclarées jusqu’en 2013). Deux chauffeurs se relaient également pour assurer les déplacements du couple et des enfants, à bord de Bentley ou de limousines. Côté vêtements, bijoux ou décorations, les Tomi dépensent sans compter chez Chanel, Dior, Prada, Valentino ou Hermès. Comme le veut la théorie libérale, l’état de riche est ruisselant, il alimente les canaux de la prospérité. Le couple Tomi s’est par ailleurs constitué un important patrimoine au Maroc, constitué de six biens immobiliers pour une valeur globale d’environ 2,5 millions d’euros. D’autre part, une perquisition menée au domicile des Tomi a permis de découvrir plus de 400 000 euros en liquide, des bijoux de luxe et une trentaine de sacs à main Chanel, Vuitton ou Hermès. Son fils, lui, s’est installé dans les émirats. Là-bas les perquisitions sont inconnues.

Dirigée par Frédéric Gallois, un ancien du GIGN, Gallice Sécurité a, comme bien d’autres entreprises, bénéficié d’un « coup de main » de Monsieur Tomi pour signer un contrat portant sur la protection rapprochée du président malien, Ibrahim Boubakar Keïta. Le contrat souffre, selon la police, d’irrégularités (prestations « artificiellement gonflées », transferts d’argent sur une obscure SCI…). Encore une fois, la police est constituée de pauvres diplômés revanchards, leur connaissance des affaires est partiale, être riche est un travail qu’ils ne peuvent connaître, ni apprécier.

« J’ai été mis en relation avec M. Michel Tomi en septembre 2013 suite à un conseil de l’ancien chef de la DCRI, M. Bernard Squarcini, qui a prétendu me présenter une personne de confiance », raconte-t-il au juge Tournaire, le 20 juin 2014. À l’époque, celui que l’on surnomme le “Squale” s’est reconverti dans le privé. Avec sa société Kyrnos Conseil – le premier nom donné à la Corse par les Grecs –, il travaille depuis quelques mois pour le compte de Gallice Sécurité qu’il aide à « décrypter le fonctionnement de l’appareil d’État gabonais ». Lors d’une perquisition, deux factures,« liées à du “lobbying” au Mali et au Gabon », ainsi qu’un contrat de consultant avec Kyrnos Conseil, sont d’ailleurs retrouvés au siège de l’entreprise.

Aux dires de l’ancien gendarme du GIGN, Squarcini connaît parfaitement les arcanes du Gabon. C’est d’ailleurs dans ce pays qu’il a décidé de créer, en 2011, une antenne de la DCRI à la tête de laquelle il avait projeté un temps d’installer Paul-Antoine Tomi, rapporte Pierre Péan. C’est aussi au Gabon que le fils du “Squale”, Jean-Baptiste, s’est exilé après des mésaventures marseillaises en marge de l’affaire Guérini. Il y occupe aujourd’hui encore le poste de chef de service à l’Agence nationale des parcs nationaux car on est écolo chez les Squarcini. « Je ne fais pas d’affaires avec Tomi ! Ce n’est pas un ami », martelait le “Squale” au Monde en mars 2014. Il aurait pu dire, tout le monde se connaît en Corse, vous savez. Et puis un ancien de la DCRI a quelques dossiers, non ?

Monsieur Tomi ne ménage pas ses efforts pour permettre au président malien de bénéficier des meilleurs soins en France. Le 3 décembre 2013, après s’être assuré qu’IBK a bien réceptionné le manteau qu’il vient de lui faire livrer (« comme ça demain vous vous couvrez bien »), Tomi se lance dans une sorte de traité politique sur le socialisme moderne. Au bout du fil, celui qui fut élu vice-président de l’Internationale socialiste en 1999 apprécie.

—   Tomi : « Vous savez la dernière pour un socialiste ? On va casser la grève demain, parce qu’il y a grève dans les hôpitaux à Marseille mais pour vous on va ouvrir l’IRM. »
—   IBK : « Ouuuh mon frère. »
—   Tomi : « Hein… »
—   IBK : « Tu fais de moi un briseur de grève ! »
—   Tomi : « Voilà ! Briseur de grève ! J’ai déjà préparé le panneau “IBK contre la grève”. »

Grâce à Monsieur Michel, IBK profite lors de ses séjours en France, officiels ou non, de nuitées dans les plus beaux palaces de Paris et de Marseille : le Royal-Monceau, La Réserve, le Meurice, le Sofitel, l’Intercontinental. C’est un employé de Tomi, Valentin, qui règle la facture à chaque fois, toujours en espèces : 14 005 € par-ci, 32 950 € par-là. Mais c’est Monsieur Tomi en personne qui fait les réservations. Le 5 février 2014, il appelle le Sofitel de la cité phocéenne « pour le président Keita ». Il veut « la grande suite». Il répète l’exercice avec Le Royal Monceau de Paris. Il lui faut sept chambres. Dont la plus grande.

Tout doit être au mieux pour IBK. Monsieur Tomi va même jusqu’à s’occuper des films qui doivent être téléchargés dans l’I-Pad du président malien. La liste qu’il dicte à l’un de ses obligés, lors d’une conversation téléphonique du 8 février, à 14 h 26, illustre le caractère cinéphilique de cet échange  : « Les trois “Parrains”, “Les Affranchis”, “Ultimo Padrino”, mets la série “Corleone”, elle est belle, mets-lui la série – elle est pas très belle – “Mafiosa”, sur la Corse. Ça va lui plaire. »

Parallèlement, l’homme d’affaires s’enorgueillit des « relations familiales » qu’il entretient avec l’actuel président du Gabon. « J’étais le “frère” de son père, dans la coutume gabonaise. J’avais la chance d’avoir son affection. […] Il disait de moi que je ne lui avais jamais menti. » Par conséquent, Ali Bongo le considère comme son « oncle… tout le Gabon me considère comme son “oncle” … J’ai toujours été un homme de parole, jusqu’à son dernier souffle, j’ai accompagné le pèreAujourd’hui, je vois Ali Bongo sous un angle familial et non protocolaire. […] Les liens avec un président en Afrique ne sont pas forcément basés sur l’argent comme le pensent la plupart des gens. »

Lors de ses séjours parisiens, l’oncle gâte son neveu ou son frère, aujourd’hui disparu « divers cadeaux luxueux pour récompenser ses amis et collaborateurs, en offrant de nombreuses montres de luxe (Rolex, Breitling, etc.) ou véhicules de marques prestigieuses », notent les oreilles jalouses des policiers qui aiment tant la vie des autres. Une Porsche Cayenne pour Omar, des voyages en jets privés pour la famille et les ministres, des frais d’hospitalisation, Monsieur Tomi c’est à la fois la nounou et gentil organisateur.

Monsieur Michel possède le Graziadiu, un luxueux yacht de 43 mètres acheté 13,5 millions d’euros et géré par la société Harmill Limited, domiciliée aux Seychelles. Le 20 juillet 2013, le bateau navigue au large de Corfou. À son bord, le président du Gabon et sa femme, Sylvia. Ali s’endort devant le Tour de France quand le capitaine lui tend un téléphone. C’est Monsieur Tomi. Il veut savoir si tout se passe bien. « Oui ! Ça va, on est content ! »

—   « Bonne continuation, profitez bien du… j’avais une belle hôtesse, une Bulgare…. mais je l’ai pas mise… »
—   Gloussements d’Ali Bongo : « Eh, ehe !!! »
—   Tomi : « Parce que dit Maman… hein elle était vraiment belle »
—   Bongo : « Eh eh eh »
—   Tomi : « Surtout pour le petit massage, eh ehe ehe !!!! hein »
—   Bongo : « Ah oui oui oui ! tout à fait ! »
—   Tomi : « J’ai dit quand même, je l’ai enlevée pour moi et pour vous, celle-là je la garde pour septembre, si des fois en septembre y a un petit saut tout seul… heu… c’est pas mal… y a ce qui faut. »

Mediapart / BAM


Responses

  1. 16 myons d’euros pour 4 vedettes de pouliss’, ça met la vedette à 4 myons ?
    Et les n’haigres se sont laissé refiler cette arnaque ?
    Méritent bien ce qui leur arrive….

    • Et les rétrocommissions Kobus !


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