Publié par : Memento Mouloud | juin 11, 2015

Onfray Inc : une entreprise française (suivi de la mort d’un piposophe)

De l’entreprise Onfray Inc s’écoulent, depuis un quart de siècle, des flux de prose : sur les cinq dernières années, un peu plus de quatre mille pages, sans négliger les préfaces et postfaces, les tribunes et chroniques. Michel Onfray est un opérateur appliqué, il usine. Depuis treize ans, son cours de philosophie du lundi soir à l’université populaire de Caen fait invariablement salle comble. Les enregistrements qui forment une Contre-histoire de la philosophie (trois cents heures de palabres diffusées chaque été sur les ondes de France Culture) approchent les neuf cent mille ventes de CD. Les piratages sont innombrables. Dans le domaine quantitatif, Onfray Inc n’a pas de concurrent, il est la pop philosophie à lui tout seul.

En 1988, Michel Onfray n’est pas une usine et jouit comme un calorifère vaporeux. Professeur de philosophie au lycée technique privé Sainte-Ursule où il rumine sa condition de pion fin de siècle, il vient de soutenir un doctorat de troisième cycle en philosophie – Les implications éthiques et politiques des pensées négatives de Schopenhauer à Spengler (1818 à 1918). Il habite alors Argentan, fuyant le littoral touristique et kitsch. Encore timide, il envoie son premier article à L’Orne littéraire. Paris, il la craint autant qu’il la conchie, il sait bien qu’il n’est pas du sérail, qu’il doit accomplir un détour. Chaque ligne qu’il écrit est un crédit ouvert sur le bégaiement car tous les enfants de lignées pauvres sont bègues, ils savent bien que rien ne leur appartient, pas même leur langue. Son premier livre, une étude consacrée à la figure oubliée du philosophe nietzschéen « de gauche » Georges Palante. Il la confie à un éditeur d’Ille-et-Vilaine, il fait le lien entre Bretagne et Normandie, le grand ouest contre la Babylone putassière d’Île de France. Pendant ce temps, BHL dialogue avec Botul.

Michel Onfray  naît à l’écriture au cœur d’un paradoxe. De gauche, il est plombé par un idéal faisandé, « l’homme de gauche », une éthique progressiste en toc et une grégarité, celle des valeurs et de leurs troupeaux. Il aspire donc à la prêtrise. Nietzschéen, il voudrait se défaire des oripeaux du saint (le grand homme mais rugueux, maigre et borné), car souvent le nietzschéen standard est un fils-fille qui veut jouir, effaçant de sa gomme les arrière-mondes (vulvaires ?) peuplés de papas vengeurs (-jouisseurs).

Deuxième ouvrage, le Ventre des philosophes. Critique de la raison diététique, un essai qui relie les positions philosophiques d’auteurs classiques à leurs préférences alimentaires et leurs flatulences diverses. Il envoie le manuscrit à trois éditeurs parisiens. Chez Grasset, Jean-Paul Enthoven signe immédiatement un contrat. Il lui donne aussi un conseil qui se résume en un mot d’ordre, exhibe-toi, fais l’histrion Michel.

Michel Onfray met donc en scène ses origines, il sténographie en sociologue : son père ouvrier agricole, sa mère femme de ménage, l’expérience vécue de la pauvreté et des fins de mois difficiles, le placement dans un pensionnat catholique, l’infarctus qui le frappe à vingt-sept ans. Du presque rien à la porte entrouverte de la mort, il a parcouru un premier chemin (glorieux). Quand on le lit on se dit cet homme est fils de la pauvreté comme d’autres sont autochtones, il n’est pas né entre les cuisses d’une femme, Michel Onfray est une allégorie vivante, une statue de stuc mais en marche (vers le succès, straight to the top). La machine Grasset se met en route : passages à la télévision, articles de presse élogieux. La méthode rodée qui porta les « nouveaux philosophes » sur les sommets du « Moi-Je en tant que… ». Ses deux livres suivants – Cynisme. Portrait du philosophe en chien, en 1990, puis L’Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste,en 1991 – sont sélectionnés pour le prix Médicis de l’essai, qu’il finit par obtenir en 1993 pour La Sculpture de soi. La morale esthétique.

Michel Onfray participe, au début des années 1990, à La Règle du jeu, revue que vient de créer BHL, et fait son entrée au comité de rédaction en 1991. Il en restera membre jusqu’en 1998. « Je n’y suis allé que deux fois, et j’ai vite vu comment fonctionnait le milieu intellectuel parisien. Je ne m’y sentais pas du tout à ma place », assure-t-il aujourd’hui résumant ce fameux milieu par un acronyme. Cela ne l’empêche pas d’y publier six articles. Il ne manque pas de se prévaloir d’avoir publié des articles « dans la revue de Bernard-Henri Lévy » lorsque, sur le plateau de Ciel mon mardi (19 mai 1992), il étrille Antoine Waechter, Dominique Voynet et Brice Lalonde, les trois dirigeants écologistes d’alors, qu’il accuse avec véhémence de « prêcher une nouvelle religion culpabilisante » interdisant de jouir.

Lorsque la très poussiéreuse Revue des deux mondes lui propose de tenir un bloc-notes, en 1994, il accepte volontiers. Mais le rédacteur en chef, Jean Bothorel, n’est guère convaincu par les vingt feuillets qu’il reçoit chaque mois : « Textes confus, touffus, d’un graphomane. Sa plume courait à perdre haleine derrière ses “maîtres”, une plume qui copiait, recopiait », dégageant « une impression de fricot relevé par une sauce pseudo-philosophique ». D’une part, Michel Onfray ne s’est jamais reconnu de maître. De l’autre, la mention du fricot indique assez l’estime dans lequel Bothorel, dont la plume est d’une lourdeur de basse boucherie, tient le graphomane qu’il avait appelé à ses côtés pour reverdir une revue qui sentait le formol. La rupture se produit en janvier 1995. « Il s’avisa de nous offrir une variation de ce qu’il nomma “libertinages solaires”, et de nous dispenser des cours de maintien sexuel sur un ton doctoral ». Car Bothorel est libre, on ne lui dispense rien sauf des conseils fiscaux. Michel Onfray publie son texte refusé dans L’Infini, la revue de Philippe Sollers. Durant cette période, on le voit publier une Théorie du Sauternes (Mollat, 1996), fréquenter assidûment les domaines bordelais, y obtenir le prix de l’Académie du vin pour La Raison gourmande (Grasset, 1995), préfacer le Guide Hachette des vins.

Sartre avait son garçon de café, Michel Onfray a déplacé le curseur, il ne se prétend pas œnologue, il tente sa théorie des sensations qu’il juge nettement supérieure.

Il publie sa Politique du rebelle en 1997, on lui oppose le représentant éternel du joli mois de mai, Daniel Cohn-Bendit dont la faconde surjouée sert aussi bien à soutenir le libéralisme que l’OTAN. En 2002, Michel Onfray vote Olivier Besancenot. « Les inquiétudes d’un Auguste Blanqui sur la pertinence du principe du suffrage universel dans le cas, en son temps, d’un peuple illettré, inculte […] mais appelé à donner son avis lors d’une consultation électorale, se retrouvaient, à mon avis, dans la configuration postmoderne d’un peuple illettré, inculte, entretenu dans l’obscurantisme par le système économique libéral présenté comme l’horizon indépassable par la droite et la gauche de gouvernement ». Il sera donc prêtre et se propose de rectifier les hommes. Il entre dans la carrière du ridicule où nombre d’aînés l’ont précédé. À la fin de l’année scolaire 2002, il démissionne de l’Éducation nationale et annonce son intention de créer une université populaire à Caen.

Les principes de l’université populaire de Caen (qui a depuis fait des émules à Lyon, Avignon, Grenoble ou Roubaix, pour ne citer que celles qui fonctionnent toujours) sont simples : bénévolat des enseignants – qui ne sont que défrayés de leurs éventuels frais de transport –, gratuité totale, absence d’examens comme d’inscriptions, et cours de deux heures, la première pour l’exposé, la seconde pour la discussion. L’affluence est immédiatement au rendez-vous : dix mille personnes dès la première année.  Avant la fondation de l’université populaire de Caen en 2002, Michel Onfray n’apparaissait sur les ondes qu’une vingtaine de fois par an, au plus. Depuis, on peut le voir et l’entendre au moins une fois par semaine, et même deux fois (cent neuf apparitions) en 2012. Il décolle.

D’année en année, les cours de l’université populaire de Caen s’étoffent : à la philosophie, enseignement dispensé par Michel Onfray, se sont ajoutés des cours sur le jazz, l’architecture, les mathématiques, le cinéma, la musique, l’art contemporain. Cinq séminaires, l’année de lancement, quinze durant l’année 2014-2015. « Le public est engagé, investi, ponctuel, sans retard ni interruption inopinée. C’est un auditoire attachant », relève Myriam Illouz, qui tient un séminaire de psychanalyse. Et de préciser : « Michel Onfray est devenu hostile à la psychanalyse, pour autant, jamais l’idée de supprimer ce séminaire ne s’est posée. Plus encore, il est soucieux de protéger l’ouverture et la pluralité propre à l’université populaire. »

Les acteurs de la vie culturelle caennaise ne tarissent pas d’éloges sur l’université populaire. « Une vraie belle dynamique », pour Emmanuelle Dormoy, adjointe à la culture de la ville qui souligne que « Michel Onfray agit en citoyen et penseur, ancré dans son territoire et donnant son avis sur ses problématiques, comme la question de la fusion des régions de Haute et Basse-Normandie ». La municipalité de Caen est passée à droite en 2014 et la nouvelle équipe se montre des plus désireuses d’aider l’université populaire : subvention annuelle de 10 000 euros, mise à disposition gratuite du musée des Beaux-Arts, où se tiennent certains cours.

En froid avec la précédente municipalité, l’université populaire s’était un temps installée dans l’université de Caen. « Michel Onfray m’a demandé un amphi car il ne trouvait aucun lieu pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes. Je n’avais aucune raison de le lui refuser. Je trouvais intéressant qu’une université accueille en son sein un courant de pensée différent, et de nouveaux publics », raconte Nicole Le Querer, ancienne présidente de l’université de Caen. Même enthousiasme de Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial de Caen : « Nous avons accueilli une série de séminaires sur la guerre organisés par l’université populaire de Caen et j’ai été très agréablement surpris de voir arriver des publics nouveaux que nous n’avions jamais pu capter. »

Légalement, l’université est organisée par l’association loi de 1901 Diogène & Co. Mais cette dernière n’a aucun adhérent. Et ne souhaite pas en avoir. Son bureau (Micheline Hervieu, ancienne libraire d’Argentan et vieille amie de Onfray, comme présidente et François Doubin, qui fut ministre radical de gauche de François Mitterand et ancien maire d’Argentan, comme trésorier) est le même depuis 2002 et ne joue aucun rôle dans le fonctionnement de l’association. De fait, seul Michel Onfray et ce qu’il appelle « sa garde rapprochée » formée de vieux amis normands, dirigent l’université populaire de Caen (en particulier dans le choix, par cooptation, des nouveaux enseignants), hors de toute procédure formalisée.

Les comptes de l’association Diogène & Co sont certifiés chaque année par un expert-comptable. Le budget de l’association tourne, bon an mal an, autour de 80 000 euros, provenant jusqu’aux derniers exercices uniquement de subventions publiques. « Le Conseil régional nous a fait savoir que l’équilibre de l’association ne devrait pas reposer que sur les subventions et qu’il faudrait que nous ayons aussi nos ressources propres », explique Dorothée Schwartz, unique salariée de l’association, par ailleurs compagne de Michel Onfray. Diogène & Co a donc développé les ventes de produits dérivés : tasses, maillots ou clés USB aux couleurs de l’université populaire de Caen, qui ont rapporté quelque treize mille euros lors de l’exercice 2013.

Il lance, à Argentan, en 2006, l’université populaire du goût (UPG). Dès l’été 2006, de grands chefs défilent dans la salle des fêtes pour y donner des cours de cuisine devant plus de huit cents personnes. Une association, Épicure & Co, est constituée l’année suivante. Laquelle achète un chapiteau de cirque, pour donner à l’UPG son lieu propre, au centre d’un vaste terrain communal de potagers et de vergers exploités par Jardins dans la ville, une association d’insertion locale. Un partenariat se noue entre les deux associations, qui ont le même trésorier (Jean-Marie Leveau) et, pour l’essentiel, les mêmes militants. Jardins dans la ville assure la maintenance du chapiteau et l’intendance des évènements, moyennant cinq mille euros annuels versés par Épicure & Co, qui bénéficie d’une subvention de soixante-quinze mille euros du Conseil régional de Basse-Normandie. Cinq à six événements sont organisés chaque année : dégustations gastronomiques, concerts de musique classique, rencontres avec des artistes. On se croirait avec l’ancienne vichyste de gauche Jeanne Laurent, sur la route de la culture pour tous qu’avait défendue Jeune France.

« Progressivement, le public a changé. Il n’y avait presque plus de gens d’Argentan ou des environs. Il suffisait de regarder les immatriculations des voitures pour voir que l’on venait de loin pour assister aux séances de cette université populaire qui n’avait plus rien de populaire », raconte Jean-Marie Leveau. Les personnes accompagnées par Jardins dans la ville désertent les événements de l’UPG. Une chronique de Michel Onfray – qualifiant « les bras cassés de l’association » d’« anciens alcooliques, drogués repentis, propriétaires de longs casiers judiciaires, ici un pédophile ayant effectué sa peine, là un tatoué ayant renoncé aux coups et blessures »– rompt le cousinage. On est en 2012.

La quasi-totalité du bureau de Épicure & Co démissionne (dont Jean-Marie Leveau), laissant Michel Onfray, qui en est président, quasiment seul. L’activité de l’UPG se transforme : rencontre avec Guy Bedos, débat sur le journalisme avec Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin et Jean-François Kahn. « Le plus grave, à mon sens, c’est que Michel Onfray a détourné l’UPG de sa vocation associative initiale pour l’utiliser au profit de sa carrière, de son image, de l’entretien de ses relations… et de ses propres affaires », regrette Jean-Marie Leveau, qui a refusé, en qualité de trésorier d’Épicure & Co, de rembourser à Michel Onfray des frais relevant à l’évidence de dépenses personnelles. Comme si Jean-Marie Leveau était quelque chose, comme si cette association aurait pu exister sans le nom tirelire d’Onfray. Le prosateur découvre que les valets ne sont pas contents quand ils sont congédiés. Le valet que le maître est méchant. Support de la lumière le maître a trahi, porteur de torches, le valet est plongé dans le noir. On rejoue l’épisode de la caverne en plus bouffon.

En novembre 2013, Michel Onfray annonce qu’il quitte Argentan, emmenant avec lui son université populaire, qu’il entend réinstaller dans son village natal de Chambois. Une de ses dernières initiatives, le 28 mars, a été d’y recevoir Michel Drucker « Michel Drucker voulait réfléchir sur le temps, sur la cruauté de la télévision, sur l’éphémérité de ses vedettes », se justifie Michel Onfray qui commence à causer comme un phénoménologue semi-illettré, « éphémérité », on attend l’intentionnalité druckérienne. En attendant, Michel Drucker s’est empressé d’inviter Onfray à Vivement Dimanche où Michel Onfray a pu expérimenter la canapéité de l’invitation au sur-place.

En matière d’occupation des tréteaux, Michel Onfray fait aujourd’hui jeu égal avec son vieux rival Bernard-Henri Lévy : 381 apparitions contre 398 à BHL depuis 2010. Dans la catégorie des têtes de gondole de son gabarit, seuls Alain Finkielkraut (407 apparitions) et Luc Ferry (1 036 apparitions) les dépassent. C’est une vedette, il appartient au quarteron des pontifes de l’Opinion, ce n’est pas rien.

Comme penseur honoraire de l’Opinion française il expulse d’une tribune sous les huées le philosophe Michael Paraire, invité aux Rencontres du livre et du vin de Balma (Haute-Garonne) en avril 2013. Michel Paraire, en vengeur subtil de Sigmund Freud avait qualifié la prose du géant de Chambois d’imposture ; Il en voulait aussi aux inculpés de Tarnac, une « bande de rigolos qui croit contribuer à l’avènement du grand soir en stoppant cent soixante TGV». En attendant les rigolos en question sont toujours inculpés et, si l’on s’en tient aux écrits du comité invisible, certains de ces rigolos ont un sens de la formule plus acéré que l’autodidacte d’Argentan. Désormais géopoliticien il entrevoit « un choc des civilisations entre l’Occident localisé et moribond et l’Islam déterritorialisé en pleine santé». Devenu pontife, le prêtre voudrait occuper le poste de Guide suprême de la République française, il a des choses à dire et à faire mais toujours sur le même mode, « Moi-Je en tant que… ».

« La gauche doit parler des pauvres, c’est en cela que je défends toujours une gauche antilibérale. Je n’ai pas changé, mais j’ai modifié mes combats à mesure que la gauche libérale, qui a pris comme chevaux de bataille la théorie du genre ou la location des utérus, a changé les siens ». Saint Martin ne parlait pas des pauvres, il avait perçu puis coupé son manteau en deux. Point final. Il avait tenu le pauvre dans le même espace, il avait fait le pas qui le conduisait lui-même vers cette place où rien ne tient en place. Il n’était pas chrétien impérial ou chrétien bagaude ou Chrétien dissident, il avait agi. Michel Onfray discourt, le prêtre annonce la bonne nouvelle, il existe une église vraie, véritable, une église sans tâches, l’église de la gauche antilibérale des pauvres.

Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset, 2010) compte six cents erreurs factuelles, il s’est vendu à cent cinquante-huit mille exemplaires. Il ne dit rien sur Michel Onfray mais beaucoup sur son public, le prêtre est le miroir, il ne guide personne, il est porté. « Tout le monde m’est tombé dessus. On m’a traité de nazi, de pédophile… J’ai été peu défendu par Grasset, si ce n’est par Jean-Paul Enthoven. J’avais des problèmes avec mon attachée de presse qui avait autre chose à faire que s’occuper de moi. BHL, qui fait partie de la maison Grasset, m’a attaqué dans Le Point. C’est alors que j’ai constaté que Grasset préférait ne pas choisir entre BHL et moi ». Une querelle entre pontifes au sein de l’Empire du rien, une signature d’époque.

Revue du Crieur / BAM

La mort d’un piposophe

Le philosophe Michel Onfray, auteur prolifique et inventeur de la piposophie, est atteint depuis ce matin d’un Ictus amnésique prolongé, ses adeptes l’ont retrouvé errant vêtu d’un pagne dans sa résidence de Varengeville, dans l’Edrom (Espace de développement régional Ouest-Manche, ex-Normandie). BHL aurait déclaré « c’était un fasciste sincère », Najat (prononcez Najet) Vallaud-Belkacem « un être vous manque et tout est détartré ».

Élevé dans un milieu provincial peu favorisé, sodomisé à de multiples reprises par des moines pédophiles et corrompus, victime d’un ostracisme de classe, il rompit le sort en étudiant Proudhon, la philosophie, et les manuels d’éducation sexuelle reichien. Grand thuriféraire du toucher acentré, membre fondateur de l’Union pour une jouissance panorgasmique, il créait au cours des années 1990 la future Université MOI de Caen (Michel Onfray Imperator), avant de devenir au début des années 2010 le fer de lance du MELEV.sdnm, le Mouvement éonophile de libération des énergies de vie sans Dieu ni Maître.

Le MOI décerna des diplômes de piposophie appliquée après avoir obtenu le soutien à parité de l’État et du groupe Lagardère (on dit que le philosophe aurait refusé le mécénat de BNP-Paribas, à cause, confiait-il, d’un « vieux contentieux avec Kant et sa troisième critique »). Au tournant du siècle, il écrivit quelques essais radicaux prônant un athéisme compensatoire et un hédonisme subtil à base de quelques exercices tantriques et de bonnes bouffes conviviales entre amis de la sagesse .

Mais ces injonctions audacieuses à se libérer de Dieu et des carcans moraux judéo-christiano-fascistes ne furent que les jalons d’une œuvre plus ambitieuse, qui révéla bientôt au grand public les supercheries dont est tissée l’histoire de la pensée, de la science et des arts, qui sont comme chacun sait les vessies et les lanternes de l’âme qui n’existe pas. C’est en parcourant au pas de charge les impasses de la psychanalyse (thérapie logocentriste élitiste inventée en Autriche, 1910-2015) plombée par les petitesses et obsessions fécales de son fondateur viennois, Sigismond Freud – mandarin-escroc de l’analyse et réactionnaire antisémite –, que l’intrépide Michel, véritable archange sans auréole, accéda à la gloire immédiate du grand penseur (le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Grasset, 2010).

Là où les nostalgiques du monde des clochers et des synagogues l’accusèrent d’avoir inventé une « police des vespasiennes » dans l’univers de la pensée, il bouleversa surtout les hiérarchies iniques imposées au fil du second millénaire dans l’ordre des savoirs, à mesure qu’il débusquait les impostures des supposés « génies » de la culture occidentale (terme popularisé au XVIIIe siècle, désignant un leader d’opinion programmé pour influencer la postérité). Après Freud, il porta l’estocade contre le maître de la philosophie moderne, le philosophe prussien Georg Wilhelm Friedrich Hegel, dévoilant son ignoble pulsion totalitaire et sa collaboration avec l’empire criminel de l’ogre napoléonien (la Chute de la maison Hegel. Le dialecticien qui regardait l’empereur passer sous ses fenêtres, Warner Books, 2010).

Sans s’arrêter une seconde, penché sur son bureau normand, il disséqua la physique moderne et les représentations du monde qu’elle imposa au XXe siècle à des masses apeurées, traçant un parallèle décisif entre la vie chaotique d’Albert Einstein, adepte de l’onanisme et tenté un temps par le sionisme, et sa théorie des espaces-temps, et plus précisément entre ambiguïté sexuelle et relativité des univers de référence (Einstein et à vapeur. Les motifs sexuels cachés de la relativité, Presses populaires de Pékin, 2010). Mais le grand pourfendeur ne connaissait plus de limites, souscrivant à l’axiome du philosophe de Weimar, pourquoi j’écris de si bons livres.

Alors que le père du marxisme connaissait un retour de flammèches à la faveur des foucades libérales, Onfray divulguait, grâce à des archives inédites publiées en français, les connexions profondes entre le matérialisme historique et la personnalité sadique de Karl Marx qui imposa comme mari à sa fille, un antillais adepte du farniente et ne se fit pas prier pour piller son ami Engels et engrosser sa bonne (Marx attacks. Portrait du penseur révolutionnaire en roquet, Europe 4.0, 2010).

Petite chose abolie dans l’inanité sonore, la littérature se croyait à l’abri, mais elle reçut le coup de grâce en la personne de son plus célèbre représentant en langue française, Marcel Proust, Céline ayant déclaré forfait pour cause de racisme patenté : abordant la mondanité comme un pourrissement aristocratique, et son grand œuvre lui-même (À la recherche du temps merdu, 15 millions de signes en première édition) comme le symptôme de cette décadence tantouzarde et nationaliste, Onfray mit symboliquement au pilori ce monument de l’érudition inutile qu’il qualifia d’ampoulée et de pouet-pouet monothéiste (l’Imposteur de salon : Proust écrivain mondain, Éditions du Temps neuf, 2010).

Mais c’est surtout avec Shakespeare qu’il renvoya à leur contrefaçon cinq siècles de littérature, démasquant l’homme du compromis monarchique derrière l’auteur d’Hamlet et du Roi Lear (le Roi et son bouffon. Shakespeare valet du monarchisme, World.txt, 2010), reste le portrait inoubliable du tragédien en suce-boule obscène de Jacques Ier.

L’apothéose d’un tel parcours, double bombe et véritable testament salué par des millions d’adeptes, consista en une prise en tenailles de l’histoire de la philosophie, pour en démonter l’alpha et l’omega, la scène inaugurale et « l’éjaculation finale » : Platon et Deleuze. Onfray fit du philosophe grec le premier plagiaire de l’histoire, pour avoir bâti sur les mots de Socrate une réputation cruellement usurpée d’ami de la sagesse alors qu’il fut le conseiller des tyrans et le contempteur du peuple et de la démocratie (la Parole confisquée. Comment Platon a pillé Socrate, La Pensée épanouie 3.0, 2010).

Quant à Gilles Deleuze il fut qualifié de penseur poubelle et de sac à foutre, tant le philosophe des « devenirs » animaux et des « lignes de fuite » schizoïde avait du mal à tenir une érection convenable, vieilles lunes que l’écologie citoyenne et la bio-gestion eurent vite fait de renvoyer aux oubliettes (la France du rhizome et du Minitel. Essai sur le conservatisme de Deleuze, World.txt, 2010).

Pareil déblayage, au nom du principe nietzschéen que la note chez le teinturier et les problèmes intestinaux en disent plus long que mille concepts fit naturellement reconnaître son auteur en ultime Pythagore soulevant le voile de la Nature : Onfray était le philosophe qui les résumait tous, l’authentique en béton armé, le testament et la serrure, l’énigme vivante d’une aventure qui s’achevait avec lui. Comme il le dit lui-même en recevant le Trickster Prize pour l’ensemble de son œuvre : « Le globe est divisé désormais en ennemis de Michel Onfray et en usagers épanouis des quelques concepts qu’ils pourront y trouver en savourant. Quoique disent les salauds, le monde est définitivement onfrayien»


Responses

  1. Proprement excellent. De toutes façons, désormais, quand quelqu’un est exposé, et avec celui-ci, on est au delà de ça, il faut se méfier.

    • Ce type est une mine mais son cas s’inscrit dans le club des Cinq Pontifes : Luc Ferry (qui débat avec Séguéla c’est tout dire), BHL (qu’on ne présente plus, n’échange qu’avec lui-même si possible face à la mer, a déjà prononcé sa propre oraison funèbre : « entre ici Bernard-Henri avec ton risible cortège… »), Jacques Attali (dit le sherpa, annonce une prophétie par jour de présence sur un plateau), Alain Finkielkraut (dit Ronchonou le réac sympa) et Onfray lui-même (le dernier des hommes de gauche tristes car être de gauche c’est avant tout un déchirement, il a sa variation mineure avec Michéa). Ces types-là qui interviennent à propos de tout et sur n’importe quel sujet avec une assurance sans pareille sont le symptôme de l’absence de toute vie intellectuelle dans ce pays. Qui lit les cinq mousquetaires à l’étranger ? La réponse est simple, personne.

  2. Et ça, cette spécificité du génie inexportable, c’est un état, une approche que vous n’arrivez pas à modifier chez les gens. Ces types, malgré leurs bilans réels -attali-ou leurs casseroles -bhl-etc restent des standards. La révérence au statut est vraiment pénible. Une mentalité de serfs.

    • Un orgueil mal placé, le genre à scander « on est les meilleurs, on est les meilleurs, toutoutoutoutoutla »

  3. Drôlissime, Memento.
    Ce « ????sophe », comme ses acolytes « les cinq mousses queues terrent » , se voudrait la synthèse entre le libertin aristocrate et le propagandiste universaliste de néo lumières (???).

    Mais il manque de l’habileté « politique » qui aurait pu le faire adouber par les pouvoirs, même en temps que bouffon officiel.

    Petite note: c’est un grand disrupteur de couples dans les terres normandes, mais principalement du côté d’Argentan. Que voulez-vous,en matière de femmes, tout le monde ne peut pas être Chateaubriand ou Sartre

    • Le modèle est en vogue, je côtoie (enfin c’est beaucoup dire) un « artiste », le genre à ne pas céder sur sa bêtise vociférante (de fils éternel qui veut jouir comme un volcan) qu’il résume du terme « vous êtes tous des cons » ou « vous ne comprendrez jamais », sa dernière œuvre, quitter sa femme qui vient d’accoucher. Ce qu’Onfray définirait comme une sorte de solarium hédoniste. Visiblement le statut de père l’a tué.

      Pour son manque d’habilité, vous visez juste, il a voulu jouer au plus fin, il n’avait pas toutes les cartes

      • « quitter sa femme qui vient d’accoucher »……
        …un avorton avatar de Rousseau?

      • Plutôt Feydeau, sinon j’imaginais (les journalistes étant des plus puritains quand ils enquêtent sur un personnage public qui affiche sa jouissance en gros plan) un titre : pas dans le cul aujourd’hui, ou la face obscure de Michel Onfray

  4. erratum
    …même en tant que…

    Vite, un café calva bien tassé!

    • Incipit de roman, la suite « Michel pensa mamelles et se dirigea vers la laiterie où l’attendait Solange, ils allaient parler de Platon puis il aviserait… »

  5. Je me suis bien marré l’autre jour en lisant ce billet dans le train pour mon boulot. Bravo et merci. Cela étant, s’il le fallait, je placerai quand même le Nonfray et le Finkie bien au dessus des trois autres mousses-queue-taire et à commencer par le Béchamel et l’Attila (deux beaux speci-men de mouches à merde se prenant pour des aigles impériaux, voire impérissables).
    Vous avez oublié Alinc Main… (Un autre sacré charlatan celui-là, mais beaucoup plus discret et surtout plus profiteur de la niaiserie institutionnelle ambiante)
    Quant au Kon-Bandit, si vous ne l’avez pas déjà fait, ce serait bien de lui consacrer un billet aussi karcheurisé que celui-là ! (Et pour Béchamel itou).
    Enfin, je vous cite (d’un de vos commentaires plus haut) : « Ces types-là qui interviennent à propos de tout et sur n’importe quel sujet avec une assurance sans pareille sont le symptôme de l’absence de toute vie intellectuelle dans ce pays. Qui lit les cinq mousquetaires à l’étranger ?  »
    L’effrayant effectivement, c’est que ce vide s’installe doucement, mais sûrement dans tous les domaines (et pas seulement français hein) : de la philosophie aux mathématiques et autres sciences dures, en passant par la politique et je ne vous cause pas du Droit (public et privé), de l’Histoire et encore moins de l’économie ou enfin de l’écologie (la vraie science hein, pas la nouvelle religion festive & crypto-fasciste vingteurisée)
    Un vrai trou noir.
    Mais je m’énerve, je m’énerve…

    • Heureux que vous me lisiez dans le train, Martin-Lothar. Ça ressemble de plus en plus à une déchetterie qui masquerait la porte du fond derrière laquelle se passent les choses sérieuses. Les têtes de gondole du moment sont dans le goût de la multitude qui a souvent, il faut bien le dire, un goût de chiotte. Elles occupent donc la scène démocratique qui est devenue notre voile qui ne se soulève qu’à la dérobée, on s’y occupe de questions fumeuses et de songes creux, de « problèmes » brûlés et d’inquiétudes usinées, il faut donc sortir du collecteur pour commencer à respirer

  6. En trois mots ce type est :  » Une belle ordure. »


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