Publié par : Memento Mouloud | octobre 10, 2015

Dictionnaire Jeanne d’Arc : lettre A

Ailly Pierre d’ :

« Dieu est l’astrologue suprême » fut sa phrase choc. Il sera considéré à l’instar d’Occam comme un nominaliste et entreprit d’approfondir la dévotion mariale. A l’Eglise comme médiatrice entre le peuple et Dieu, à cette Eglise sacramentelle, d’Ailly substitue une église intérieure, celle des prédestinés guidés par l’Esprit saint, aussi le pape n’est jamais qu’un ministre. Un temps, il fut proche du cénacle dévot de Philippe de Mézières en contact avec Gerson, Louis d’Orléans et les papes d’obédience française. Il fut nommé cardinal par Jean XXIII et joue un rôle essentiel dans les premiers pas du concile de Constance. Evêque de Cambrai, il définit l’Eglise comme « la totalité des hommes fidèles vivant dans un corps mortel » et rédigea en 1380 un manuel pour dépister les faux prophètes : le de falsis prophetibus.

Albert le Grand :

Sa méthode : réunir un corpus homogène (celui d’Aristote par exemple). En tirer la pensée (sententia) qu’enveloppent les livres, fournir les explications (explanationes) voire les démonstrations réclamées par certains passages (probationes). C’est là, la phase de l’explication et de la justification. Aussi il faut creuser dans le sous-texte afin de constituer des problèmes (dubia), voire partir sur des digressions si des lacunes sont constatées. Commentateur de Denys l’Aréopagite, il conçoit la théologie comme accomplie dans la contemplation unitive. On ne connaît Dieu que de manière confuse et non-déterminée parce qu’on ne peut le connaître par les principes, le pourquoi (la causalité), le fait. Notre mode de connaissance de Dieu est une vacuité. Mais Albert a travaillé sur 2 corpus : les Sentences de Pierre Lombard et les écrits du pseudo-Denys

Albret Charles d’ :

Connétable, il est le parrain de Charles VII

Analogie :

 

Wittgenstein distingue quatre types d’usage du langage 1/ L’usage représentatif ou sensé : soit l’ensemble des propositions qui ont une forme logique, donc un sens possible, parce qu’elles sont formées de signes qui ont tous une signification. 2/ L’usage tautologique, analytique ou dépourvu de contenu de sens, soit les propositions logiques elles-mêmes. 3/ L’usage insensé qui engendre des pseudo-propositions. Ainsi la plupart des propositions philosophiques pècheraient contre les lois inflexibles de la grammaire et de la syntaxe logique. Elles comporteraient des signes qui n’ont aucune signification. Elles n’ont ni forme logique, ni sens. 4/ L’usage indicatif. La proposition ne représente rien mais montre quelque chose qu’elle ne peut exprimer.

On voit là, la profonde méchanceté de Wittgenstein et de ses disciples (Bouveresse en France) ainsi que leur grandeur d’âme d’instituteur mélancolique. En instituant l’existence du monde comme seule expérience mystique légitime, Wittgenstein néglige que cette existence est la condition de possibilité de tous les usages possibles du langage. En réservant l’usage indicatif du langage à la poésie version les oiseaux chantent et chaque matin est un nouveau jour, il exclut du domaine de la pensée l’analogie.

Déjà chez Platon, le paradigme, qu’on peut intégrer dans le raisonnement analogique, avait sa place dans la dialectique. En effet, il articule entre l’ordre intelligible et l’ordre sensible une relation au principe de toute connaissance. Aussi cette relation entre ordres peut se concevoir de deux manières : comme un rapport de ressemblance (modèle/copie), comme un rapport de proportion. Il revient à Aristote de clarifier ce mode de raisonnement en le distinguant de l’induction et de la déduction. « Il est clair que le paradigme ne fonctionne pas comme une partie par rapport au Tout, ni comme un Tout par rapport à la partie, mais comme partie par rapport à la partie, si les deux sont sous le même genre et que l’un est plus connu que l’autre ». Il est donc impossible de distinguer dans un exemple sa capacité à valoir pour tous et le fait qu’il est un cas particulier parmi d’autres. Il est l’exemple d’une règle générale qui ne peut être énoncée.

Lors de la fondation des ordres monastiques, la règle désigne le mode de vie des moines d’un monastère donné, en l’occurrence celui du fondateur et, plus en amont comme s’y reflétant, celui de Jésus. Il s’agit donc moins d’une norme générale (ce qu’elle devient à partir de saint Benoît) que d’une communauté de vie. C’est donc l’exemple même du paradigme.

Entre 1924 et 1929, Aby Warburg travaille à son atlas en images qui devait s’appeler Mnémosyne. Constitué d’un ensemble de panneaux sur lesquels sont épinglées des séries hétérogènes d’images, son entreprise a pour sous-titre, « l’entrée du langage des gestes all’antica dans la représentation anthropomorphe de la première Renaissance italienne ». Le concept qui traverse cette entreprise est celui de Pathosformeln (formules de pathos). Pour illustrer ce concept, il s’était appuyé, en 1905, dans un essai sur Dürer, sur une gravure sur bois de l’édition vénitienne des métamorphoses (1497) mettant en scène la mort d’Orphée puis sur la plus ancienne pièce de théâtre italien, l’Orfeo de Politien (jouée à Mantoue en 1471) qui mélangeait langage poétique, musique et danse. On a donc, dans les pathosformeln un hybride d’archétype et de phénomène, d’apparition première (lors des sombres mystères de la légende de Dionysos) et de répétition. Ernst Cassirer définit ainsi la perception de Warburg « son regard ne reposait pas sur les formes de l’art, mais il sentait et voyait derrière les œuvres, les grandes énergies configurantes. Et pour lui ces énergies n’étaient rien d’autre que les formes éternelles de l’expression de l’être de l’homme, de la passion et de la destinée. De la sorte, toute configuration créatrice, où qu’elle se meuve, devenait lisible comme un langage unique dont il cherchait à pénétrer toujours davantage la structure et à déchiffrer le mystère des lois. Là où d’autres avaient vu des formes délimitées, déterminées, il voyait des forces mouvantes, les formes du pathos que l’Antiquité avait laissées en legs à ceux qui suivraient ». Néanmoins, pour Warburg, les grandes énergies configurantes n’étaient pas derrière mais à même l’œuvre, il y cherchait donc une signature.

Paracelse fut un des grands théoriciens des signatures, « rien n’est sans signe puisque la nature ne laisse rien sortir de soi, où elle n’ait signé ce qui s’y trouve ». Si le terme signatura est le fait de marquer, il distingue trois signatores : l’homme, l’Archée et les étoiles. Bien entendu la signature primordiale est celle qu’Adam imposa aux choses, dans la langue de Dieu, l’hébreu. Aussi la signature n’a rien à voir avec la similitude matérielle, c’est la langue qui constitue l’archive des ressemblances immatérielles, c’est encore la langue qui garde l’écrin des signatures. La théorie du signe chez Paracelse n’a pas la simplicité du rapport entre signifiant et signifié mais met en rapport 5 termes. Dans le cas d’une plante médicinale : la figure dans la plante, la partie du corps humain concernée, la vertu thérapeutique, la maladie et in fine, le signator. Jacob Boehme, radicalisant Paracelse, en viendra à considérer le point suivant : la signature est ce qui rend le signe intelligible, un luth silencieux, muet et incompris qui attend qu’on veuille bien jouer pour l’entendre.

Hugues de Saint-Victor sépare le signe et le sacrement. Le signe signifie la chose au moyen d’une institution mais ne peut la conférer. Le sacrement ne signifie pas seulement mais est pourvu d’une efficacité si bien qu’il signifie au moyen de l’Institution, représente au moyen de la ressemblance et confère au moyen de la sanctification. Chez saint Thomas, l’efficacité du sacrement dépend, à la fois, d’une cause instrumentale et cachée, le Christ et de l’intention du ministre du culte et des paroles qu’il prononce. Tout sacrement dépend donc d’un signator, c’est une opération, non un simple signe.

Saint Augustin est le premier à inscrire les sacrements dans la sphère des signes. Polémiquant avec les donatistes, il en vient à considérer l’effet du sacrement en le disjoignant de la Grâce. Le sacrement imprime dans l’âme un caractère (manifestation du monde divin dans la sphère mondaine), non une Grâce, caractère qu’Augustin compare à l’usage militaire des romains consistant à marquer les corps des soldats ou à la frappe d’une monnaie.

En 1320, Jean XXII ordonna une consultation à propos de la pratique courante qui consistait à baptiser les images et talismans. Une telle proximité entre la magie et les sacrements fut tranchée ainsi par le franciscain Enrico del Carretto, évêque de Lucques. Il définit le baptême des images et des talismans comme une forme de consécration et de destination au maléfice dans laquelle la chose même est affectée. C’est donc  la manifestation rituelle d’une appartenance à la secte satanique.

Le lieu privilégié des signatures fut l’astrologie et dans le Picatrix, décans comme planètes ont une figure. Ce texte traduit de l’arabe en castillan puis du castillan en latin (selon les dernières hypothèses par Yehuda Ben Moshe puis Aegidius de Thebaldis) le fut sous l’ordre d’Alphonse le Sage en 1256. L’auteur du livre arabe, intitulé Ghâyat Al-Hakîm (le but du sage et l’une des deux conclusions), est inconnu (il vivait en Espagne au milieu du XIème siècle mais n’est pas identifié), son intention moins. Il s’agit de légitimer la nigromancie du point de vue théorique et moral. L’auteur du traité, qui compila deux cent ouvrages de littérature arabe sur les « sciences ésotériques », conjugue trois traditions connues (grecque, indienne, arabe) et une supposée (la chaldéenne). Il s’appuie essentiellement sur les corpus jabirien (école des IX-Xèmes siècles), les Epîtres des Ihwan al-Safa (Frères de la pureté, néo-platoniciens, chiites et imprégnés de l’héritage hermétique et pythagoricien), l’agriculture nabatéenne (traité syriaque des III-IVèmes siècles ap J-C). A la tradition gréco-latine, il ajoute la notion de significator selon laquelle des planètes influencent de façon dominante tel ou tel secteur ou telle question intéressant la vie et ses péripéties. Parmi les éléments célestes, il ajoute le Dragon (al-geuzahar) qui désigne les points d’intersection de l’orbite lunaire et de l’écliptique. Le nœud nord, la Tête du dragon, est considéré comme bénéfique, le nœud sud, la Queue, comme néfaste. Les astrologues retiennent, généralement, l’horizon et son méridien qu’ils découpent en quatre. Ces quatre cardinaux de géniture correspondent aux nombres 9, 12, 3 et 6 d’une montre. Le 9, étant le point cardinal, correspond, dans l’horoscope, à l’ascendant. Ce cercle est divisé, dans le Picatrix, en 12 lieux appelés maisons.

Dans le Picatrix, la figure des astres et décans a pour fonction la fabrication de talismans appelés Ymagines. Or ces Ymagines ne sont pas des reproductions, ni des signes, mais des opérations par lesquelles les forces célestes sont recueillies et concentrées en un point afin d’influencer les corps terrestres. Ces formes des corps célestes sont donc considérées comme des signatores (ou radices) de l’ Ymago qui recueille et oriente les vertus des astres.

Rapprochant la théorie du pathosformel de Warburg et les Ymagines du Picatrix, Giorgio Agamben conclut que les 79 panneaux d’images de l’atlas Mnémosyne sont l’équivalent des talismans d’antan, la signature des objets qu’elles semblent reproduire. Or si cet atlas a pour vocation de fournir à l’artiste qui vient le registre des signatures où se fond la mémoire occidentale des formes, qu’advient-il quand l’artiste est son propre objet et l’urinoir industriel l’archétype de ses métamorphoses ? Tout simplement le passage de l’artiste à l’Homme divin par la consécration de ses déchets et de ses doubles. A l’instar du Dieu du Kabbaliste Luzzato, « comment pouvons-nous concevoir en lui la multiplicité, la génération et la dérivation des lumières l’une de l’autre ? Nous savons que l’artistocrate béni soit-il est d’une simplicité absolue et qu’aucun accident du corps ne l’atteint ».

Les scolastiques distinguaient parmi les prédicats, les transcendants qui reviennent de droit à tous les êtres du fait même qu’ils existent. Tout être est donc vrai, bon et singulier. Comme être vrai, il est orienté vers la doctrine de la connaissance, comme unique, il est déplacé vers les mathématiques et la théorie de la singularité, comme bon, le voici communicable et désirable. Il revient aux philosophes des Lumières d’avoir destitué le concept de signature en le définissant comme un système extravagant qui n’a que trop régné. Moyennant en quoi, tout fut versé dans le domaine séculier, celui de la Société et de l’Histoire où règnent le progrès et la liberté.

Il revient à Carl Schmitt d’avoir énoncé une thèse forte à propos de la modernité « : « tous les concepts prégnants de la doctrine moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés ». Or, comme catholique, Schmitt estime qu’une deuxième descente du Christ est inéluctable mais qu’un élément la contrecarre et la retarde. L’histoire humaine n’est pas le Règne annoncé, c’est un simple intermède assuré par tous les grands Inquisiteurs qui font office d’empereurs. En 1933, théorisant le nouveau régime national-socialiste, il en vient, hors des catégories du Règne et du Gouvernement, séparés dans l’ordre politique libéral, à analyser le concept de « Führung ». Or les termes Führung, fürhen ou Fürher renvoient à une sphère sémantique assez vaste pour désigner tous les cas de figure dans lesquels quelqu’un guide et oriente le mouvement d’un être vivant, d’un véhicule ou d’un objet. Désignant le peuple comme le troupeau qui croît à l’ombre des décisions politiques, il désigne le Führer comme un berger pris dans une égalité de race inconditionnelle avec ses partisans. De fait, ce qui sépare l’étranger des semblables n’est plus seulement la race d’origine mais une ligne de démarcation entre ami et ennemi. Le Règne comme le gouvernement sont fondus dans le Führertum dont la destinée est la guerre et l’horizon, la parousie. Ce que n’avait pas prévu Schmitt, c’était la destruction totale du nouvel Empire allemand après son ascension spectaculaire, il ne lui restait plus qu’à méditer, en vaincu.

 

Angélologie :

De bas en haut. Anges, archanges, principautés, puissances, vertus, dominations, trônes, chérubins, séraphins. Le genre des anges appartient aux intelligences supra-lunaires, coincé entre l’intelligence motrice des premières sphères qui émanent de Dieu et l’intelligence agente qui, seule, permet à l’homme de penser. Dans les croyances communes, il existe 12 légions angéliques et parallèlement 12 légions démoniaques. Chaque homme a son propre ange gardien et sa propre hiérarchie angélico-démoniaque. On se pose aussi la question de la langue des anges (hébreu, araméen, latin, français ?). Michel, par exemple, est une principauté, porte-étendard de la milice céleste, il préside aux destinées du peuple juif puis de la chrétienté. Enfin, il est le protecteur du royaume de France.

Anjou René d’ :

Gendre du duc de Lorraine et beau-frère de Charles VII. Duc de Bar et de Lorraine, comte de Provence et roi de Naples. Sa mère est Yolande d’Aragon, fille de Jean Ier d’Aragon et de Yolande de Bar. Il eut comme frères et sœurs. Louis III, duc d’Anjou, Marie, reine de France et femme de Charles VII, Yolande, duchesse de Bretagne et deux autres enfants. En 1429, il jure d’observer le traité de Troyes qui consacre la déchéance du soi-disant dauphin et en avril, il soutient le cardinal de Bar, son oncle, quand ce dernier fait serment d’allégeance à Bedford. En août, de la même année, il rompt avec les anglais. Entre juillet 1431 et 1437, il est gardé comme otage après la bataille de Bulgnéville.

Aragon Yolande d’ :

Duchesse douairière d’Anjou et Reine de Sicile. En 1414, elle se saisit du futur Charles VII et le conduit à Angers puis, en 1415, à Tarascon. Elle est veuve en 1417. Son fils aîné quitte la France pour l’Italie en 1420. A la suite de la désastreuse bataille de Verneuil (août 1424), où le duc d’Alençon est fait prisonnier, elle obtient de Bedford une trêve de 4 ans. Dès 1423, elle œuvre pour un renversement d’alliance auprès du duc de Bretagne. Elle mène le nettoyage de la Cour pour y placer les chevilles ouvrières du parti angevin. En 1428, elle s’allie au comte de Richemont qui menace alors Bourges, après avoir extorqué à son beau-fils, Charles VII, plus de 100 mille livres. Elle inspecte Jeanne via deux dames de sa suite, Jeanne de Preuilly et Jeanne de Mortemer. Selon certains, elle appartiendrait au tiers-ordre franciscain si bien que Jeanne, comme elle, seraient imprégnées d’une même spiritualité. Toutefois aucune liste des membres de cet ordre n’étant disponible, on en est réduit à des conjectures qu’appuie la seule autorité de Philippe Erlanger qui a oublié ses preuves en route. De plus, à sa mort, elle reposera dans le chœur de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers et dans le couvent du lieu. La première mention d’un rôle souterrain de Yolande auprès de Charles VII vient sous la plume de Vallet de Viriville en 1862. On prétend qu’elle aurait répondu à Isabeau « femme en puissance d’amant n’a pas besoin d’enfant. Le garde mien ». Seulement, lorsqu’on plonge dans la chronique de Bourdigné qui sert de preuve, on ne trouve aucune trace de cette répartie vengeresse. Il est à noter le rôle de protectrice qui est celle de la maison d’Anjou auprès des franciscains. Aussi, Jean Rafanel, le confesseur de Yolande, appartient à cet ordre et fuira Paris lorsque la ville est reprise par les bourguignons en 1418.

Arc Jeanne d’ :

« Dans mon pays, on m’appelait Jeannette », elle choisit donc pour nom, Jeanne la Pucelle dans la lettre aux anglais du 22 mars 1429. Le pape Callixte III la nomme Jeanne (Johanna) Darc en 1455, enfin l’expression pucelle d’Orléans apparaît au XVIème siècle. Certains jugent utile de signaler qu’elle porte une marque rouge derrière l’oreille droite, histoire de lui trouver un lien avec le symbole du sang royal qui, lui, est juché sur l’épaule.

Elle serait née en 1412 à Domrémy près de Vaucouleurs (10 km de distance), sur la Meuse, donc aux frontières du royaume. Cette frontière est disputée. Outre le roi de France, on y trouve les trois évêques (de Toul, Metz et Verdun), le comte de Bar et le duc de Lorraine, les deux derniers étant vassaux du roi. Si la châtellenie de Vaucouleurs est rattachée au royaume de France en 1365, Neufchâteau au sud de Domrémy (19 km de distance) est une ville-carrefour entre Lyon et Trèves ou Bâle et les foires de Champagne. Entre 1390 et 1412, le conflit devient aigu entre le roi et le duc de Lorraine à propos de la ville. Le village de Domrémy s’est déployé sur la rive gauche de la Meuse, du côté du royaume de France, mais la paroisse  dépend du diocèse de Toul et de l’archevêché de Trèves, deux villes d’Empire. La partie nord du village relève de la châtellenie de Vaucouleurs. C’est un fiel de l’abbaye prémontré de Mureau et les habitants y sont libres. L’essentiel du village dépend du Barrois, bailliage de Chaumont en Bassigny. Le seigneur local y est un Bourlémont. Or toutes les familles, dont celle des Darc, y sont mainmortables donc non-libres.

Jean d’Aulon lui donne 16 ans lors de son arrivée à Chinon (naissance en 1413), au même titre que Jean Girard et Christine de Pisan. Quant au greffier de la ville d’Albi il lui donne 14-15 ans lors de la rencontre avec Charles VII. Dans cette terre de Lorraine, on cause un patois haut meusien étranger au français de l’Ile de France dans lequel Jeanne s’exprimera toujours avec aisance nouant dans des réparties brusques une richesse de vocabulaire assez déconcertante.  Dunois signale qu’elle s’exprimait en « son patois maternel » (suo materno idiomate). Elle est baptisée par le curé Jean Nivet dans l’église paroissiale de Saint-Rémy, entourée de ses parrains (Jean le Langart dit aussi Jean Barré que Colette Beaune dédouble en deux personnes à partir des déclarations de Jeanne d’Arc, Jean Rainguesson, maire de Greux en 1423, et Jean Morel présent lors du procès de réhabilitation) et marraines (Jeannette Roze dite aussi Le Royer et les deux veuves Jeannette, veuve de Thiécelin de Vittel, et Béatrice veuve Estellin mais la Pucelle donne trois personnes : Jeanne Aubry, Sybille et Agnès), tous nés entre 1376 et 1394. Leur nombre dépasse les exigences fixées par les statuts synodaux de Toul (3 personnes au maximum) et forme une exception dans les usages du temps puisque sur les 800 baptêmes conservés par le registre de Porrentruy (Vosges) à la fin du XVème siècle, on ne compte qu’un parrain et une marraine. Elle a souvent écouté les franciscains itinérants. L’anneau que lui offrent ses parents pour ses 12 ans, porte une devise de cet ordre mendiant : Jésus-Marie. C’est sa mère qui lui a appris l’essentiel des prières : le Notre Père, le Je vous salue Marie et le Credo.

Ses premières visions ont lieu dans le jardin de son père alors qu’elle vient d’atteindre ses 13 ans. Comme tous les prophètes, elle commence par en avoir peur puis se décide à suivre les mandements des anges qui sont des intercesseurs de Dieu. Comme d’autres prophètes, elle s’est convaincue de sauver le royaume de France, entre 13 et 17 ans et pour ce faire, elle ne délivre pas seulement une sorte de lettre orale du ciel, elle part en guerrière, comme David. On peut la comparer à Judith libérant Béthulie ou à Déborah levant l’étendard au côté des troupes, mais celles-ci n’avaient pas abandonné leurs habits de femme, sans quoi, elles auraient subi les foudres du Lévitique qui fait du travestissement, un crime. A partir de cette question des voix, on va construire un canevas autour de saint Louis dont la fête tombe le 25 août. En effet, Jeanne aurait commencé à entendre des voix alors que les anglais mettaient le siège devant le Mont Saint-Michel (1425). Saint-Louis inquiet pour sa famille aurait imploré Dieu qui aurait dépêché saint Michel auprès de la jeune fille. Perceval de Boulainvilliers ira jusqu’à prétendre que ses voix lui permettaient d’entrer en lévitation.

Dans une hypothèse plus prosaïque, on constate que la situation du village de Domrémy se détériore. En 1423, le village est contraint d’acheter la protection de Robert de Sarrebrück et c’est Jacques Darc qui joue les émissaires. La même année, un cousin de Jeanne est assassiné par un routier à Sermaize. Henry d’Orly, routier de son état, razzie le bétail des gens de Domrémy et de Dreux. Jeanne de Joinville mande alors son cousin Antoine de Vaudémont afin de le récupérer. En juillet 1428, les troupes d’Antoine de Vergy assiègent Vaucouleurs. Les habitants de Domrémy fuient vers Neufchâteau. Baudricourt signe une composition (capitulation sous conditions) mais les récoltes et l’église de Domrémy sont brûlées. C’est dans ce contexte que Jeanne connaît sa vocation prophétique.

Une autre hypothèse doit être envisagée. Trois des 70 articles d’accusation puis le premier des 12 visés par l’Université de Paris portent sur l’Arbre aux fées, un hêtre situé en lisière du Bois Chenu. Celui-ci visible de la maison des Darc sera visité par Montaigne. On raconte que le premier des Bourlémont y épousa une fée qui lui offrit sa fortune. Mais transgressant l’interdit qui l’engageait à ne pas la voir le lundi (jour où l’on prie pour les trépassés), elle avait disparu, laissant à ses 3 filles, trois objets magiques dont un anneau. Outre les Bourlémont, une légende similaire dont Tallemant des Réaux se fait l’écho s’est fixée autour des Ogeviller/Salm. En effet, la nièce du dernier des Boulémont épouse en 1410, Henry d’Ogeviller bailli des Vosges puis, en 1429, le comte de Salm, tué en 1431.

Le dimanche après la mi-Carême dit dimanche des Fontaines toutes les filles, s’y rassemblent pour une grande fête. C’est une sorte de rite de fertilité (re-baptisé multiplication des pains) qui y est célébré. Jean, son frère, affirme qu’elle y a pris son fait et sa mission, que là sont venues sainte Catherine et sainte Marguerite. Or les parents de Jeanne ont fondé leur messe en ce jour de fête et elle s’est rendue sous cet arbre à plusieurs reprises puisque ce dernier est sensé être habité. La fontaine aurait le pouvoir de guérir les fiévreux, la mandragore pousserait sous l’arbre (octroyant richesse et chance) et sa propre marraine, Jeanne Aubry, est elle aussi une visionnaire sauf que ses visions s’arrêtent aux seules fées.  L’anneau de Jeanne, portant les inscriptions Jésus-Marie, reviendra aussi sur le tapis et les bourguignons en ont assez peur pour s’en emparer, au même titre que son étendard, tandis que Shakespeare évoquera le sommeil de son démon familier.

Elevée comme toutes les filles de paysans aisés, elle connaît les codes de la civilité, sait coudre et filer le lin à tel point qu’elle se dit plus douée que les femmes de Rouen dans ce domaine, assiste un cousine lors d’un accouchement et devient marraine par deux fois avant son départ (de Nicolas fils de son ami Isabelle et de Gérard d’Epinal, seul bourguignon de Domrémy). Elle le sera de nouveau en juillet 1429, à Troyes, et par deux fois à Saint-Denis, en août et septembre de la même année.

C’est le mari d’une nièce de sa mère, un certain Durand Laxart habitant le village voisin de Burey, qui la mène vers Baudricourt par 2 fois (la 1ère le 13 mai 1428, date de l’Ascension, la 2ème, entre la fin janvier et le 13 février 1429, à l’entrée du Carême si l’on en croit Colette Beaune pour la deuxième date). Jeanne a assisté sa femme lors de l’accouchement et a donné à sa fille le prénom de sa sœur morte, Catherine. Ce capitaine Baudricourt est un intime de René d’Anjou coincé entre son serment de fidélité à Bedford via son grand-oncle, le cardinal de Bar, et l’allégeance de son beau-père, Charles II, au duc de Bourgogne. Entre temps Jeanne réside à Neufchâteau suite au siège de Vaucouleurs durant l’été 1428. Les bourguignons prétendent qu’elle sert de meschine (servante) chez une dénommée, La Rousse à la fois aubergiste et tenancière de bordel. Jean de Wavrin et Monstrelet prétendent qu’elle y apprend « à faire de que les jeunes filles n’ont pas l’habitude de faire » soit maquiller leur prétendue virginité par des moyens luxurieux que seul le diable peut nommer. Entre les 2 visites, un jeune homme la poursuit devant le tribunal de Toul pour fausse promesse de mariage. Pour qu’un tel procès ait lieu, il est nécessaire que des paroles de fiançailles (verba de futuro) aient été prononcées en public, ce qui suppose des négociations préalables entre familles menées par le père. Un couple de charrons l’héberge durant son séjour à Vaucouleurs. Curieux de cette femme qui prétend rencontrer le dauphin, le duc de Lorraine la convoque à Nancy où elle se rend en février 1429. Elle lui demande la protection de René d’Anjou. Or ce dernier se démène, à la fois auprès de son beau-père et de Baudricourt auquel il envoie un message. Finalement, Baudricourt cède entre le 12 et le 22 février 1429, non sans avoir commandité un exorcisme.

Jusqu’à Chinon, elle est escortée du courrier Colet, de Jean de Metz (dit aussi de Nouillompont), de Bertrand de Poulengy, de Richard Larcher et deux serviteurs. Une énigme apparaît. Jeanne d’Arc monte parfaitement à cheval or 7 années de formation sont nécessaires pour manier une monture avec dextérité. Aussi  Jean d’Estivet prétend que c’est à Neufchâteau qu’elle apprit « la manière de monter à cheval et à avoir une connaissance des armes ». Jean, bâtard de Wavrin, dans son recueil des chroniques et anciennes histoires de la Grande-Bretagne, à présent nommée Angleterre, s’étonne aussi de sa dextérité. Il lui attribue donc un pygmalion, Robert de Baudricourt qui serait une sorte de grand marionnettiste, Jeanne optant pour le rôle du ventriloque. Les contemporains hostiles à Jeanne entendent donc démontrer deux choses : la première, c’est l’incapacité dans laquelle se trouve une roturière de combattre à cheval avec une hardiesse égale à celle des chevaliers ou assimilés ; la seconde, la nullité de sa mission. Arrivée à Sainte Catherine de Fierbois, elle envoie une lettre à Charles VII dont on ne retrouve pas la trace. Comme toutes ses lettres, on peut supposer qu’elle ne correspond pas au canon des 5 parties : salutation, préambule, narration, demande et conclusion. Matthieu Thomassin dira de son art épistolier qu’il était en « gros et lourd langage mal ordonné ». Elle veut être à Chinon avant la mi-Carême (7 mars 1429).

Le dauphin la reçoit le dimanche 6 mars 1429, en fin d’après-midi et la mention d’un subterfuge auquel il aurait eu recours, tient de la légende. Elle y apparaît en habit de drap noir et gris. Ce qu’ils s’échangent nul ne le sait et, contrairement aux prophéties de Marie Robine, rien ne fut conservé, par écrit, du secret de Jeanne d’Arc. Or Marie Robine, décédée en 1399,  et qui vient d’Avignon, avait annoncé que les armes qu’elle avait vues ne lui étaient pas destinées car une Pucelle viendrait pour « délivrer la France de ses ennemis ». Le bâtard de Wavrin prétend que les princes tenaient Jeanne pour une « folle dévoyée » dont les sentences étaient tournées en dérision puisqu’issues des « paroles et brocards » de la multitude. Toujours est-il que le dauphin est convaincu de la mission divine de Jeanne. Le 7, elle rencontre Jean d’Alençon. Le 10 et 11 mars, elle est interrogée, d’abord à Chinon puis, à Poitiers où le roi l’entraîne afin qu’une Commission l’examine. Les conseillers de Charles VII emprunteront la prophétie annonçant Jeanne à l’Historia Regnum Britaniae de Geoffroy de Monmouth où Merlin annonce : « une vierge (puella) venue de la forêt de chênes chevauchera contre le dos des archers (dorsum sagittarii) et elle tiendra secrète la fleur de sa virginité (et flores virgineos obscultabit) ». La commission de Poitiers en viendra à se référer à Gamaliel si son « entreprise vient des hommes, elle se détruira d’elle-même, mais si elle vient de Dieu vous n’arriverez pas à la détruire. Ne risquez pas de vous trouver en guerre contre Dieu ».

L’écuyer Jean d’Aulon prétendra qu’elle n’est pas réglée. Comme le même avait perçu ses « tétins » et ses jambes nues, en l’armant, son témoignage est largement recevable. Elle est brune, sa taille était fine selon le témoignage du médecin Guillaume de la Chambre qui l’ausculta, ses seins, fermes et bien faits selon Jean d’Alençon. Ce qui est certain c’est que sa dévotion se manifeste par des larmes intempestives et qu’elle communie deux fois par semaine. Sa faim d’hosties se substitue à la faim tout court puisqu’elle est décrite par les contemporains comme anorexique. Dans tous les cas, elle semble refuser la viande sous divers prétextes. Il dira aussi qu’elle était belle et bien formée. Devant la commission, Jeanne affirme 4 choses : le siège d’Orléans va cesser, le Roi sera sacré, Paris retournera dans l’orbite du dauphin enfin Charles d’Orléans reviendra de son exil. La commission, présidée par Régnault de Chartres décide donc de l’envoyer épauler les armées du Roi à Orléans.

Aussi, elle repart à Tours, où on lui confectionne son armure, son étendard (un Christ bénissant une fleur de lys) et son pennon (le 5 avril). De plus, elle fait confectionner, à Blois, une bannière destinée à être portée par des prêtres (21 avril). Celle-ci porte l’image du Christ crucifié dont la présence doit inciter les soldats à une confession régulière. Elle s’en va mander de chercher une épée à Sainte-Catherine de Fierbois et les clercs la découvrent sous terre en lui envoyant deux fourreaux : l’un vermeil, l’autre de drap d’or. La mission consistant à ramener l’épée miraculeuse fut tout de même confiée à un armurier tourangeau (le 2 avril). Le sanctuaire avait été reconstruit après 1375 et le maréchal Boucicaut avait financé l’hôpital après 1400. C’est un lieu de culte pour les gens de guerre fidèles à Charles VII et Jeanne y entendit trois fois la messe en une seule journée lors de sa chevauchée vers Chinon. Comme l’épée se brisa sur le corps d’une femme de mauvaise vie en marge du sacre, on retrouve le même schéma narratif que dans nombre de sagas ou de romans de chevalerie. Ainsi dans cet épisode des Nibelungen où l’épée Balmung fichée par le dieu Wotan dans le tronc d’un hêtre est retirée par le fils du margrave, Nothung, avant de se briser lors de la bataille de Ravenne. Si Nothung meurt, les Walkyries ramassent les restes de l’épée dont se servira Siegfried, l’enfant du héros. Celui-ci tué par traîtrise, Hagen s’en empare avant que Kriemhild se venge en le décapitant avec l’aide de Balmung. On peut lui préférer l’épée aux étranges attaches que Salomon tenait de David et qu’il fit embarquer sur une nef avec Graal et couronne. Cette épée Merveille associe Perceval, sa sœur et Galaad. C’est la sœur qui transmet l’épée à Galaad en sacrifiant ses cheveux et son sang afin de lui confectionner des attaches décentes. C’est avec Merveille que Galaad anéantit la demoiselle lépreuse. Avec l’épée qui se brise et se ressoude, une énième variante associe Perceval qui la reçoit du roi Mehaigné, Galaad qui réussit à lui rendre son lustre d’outre-monde et à sauver le royaume puis Bohort qui a pêché involontairement mais s’est racheté, et a donc reçu des mains de Galaad l’épée divine. Dans le premier cycle l’épée est associée à une série continue de traîtrises et de vengeances tissant la toile du destin. Dans ceux du Graal, il est toujours question de salut et de perdition à propos d’une mission chevaleresque.

On lui constitue une maison militaire dont Jean d’Aulon est l’intendant. Outre ses deux hérauts, ses deux frères, Pierre et Jean, la rejoignent. Elle est équipée comme les chevaliers d’un rang inférieur.

Le 28 avril 1429, elle part pour Orléans qu’elle atteint le 29. Elle fait chasser du cortège les prostituées, interdit tout pillage et blasphème, c’est une armée sainte, une armée de croisés qui remonte les rives de la Loire. Après la libération d’Orléans (8 mai), dont on tient la chronique à la cour de l’empereur Sigismond, à Venise et jusque chez les partisans des Bourguignons, elle rejoint le roi à Tours puis à Loches, qu’elle quitte le 23 mai 1429. Elle tient à rencontrer Jean d’Alençon, sa femme et sa mère. Elle n’en a pas moins loué une maison dans la ville sise sur la Loire avec un bail de 60 ans. Le comte d’Armagnac lui demande par lettre d’intercéder auprès de Jésus afin de savoir qui est le vrai Pape et quelle dévotion, il doit lui vouer (feinte ou publique).

A partir du 8 juin, elle épaule le duc d’Alençon dans son nettoyage des rives de la Loire, prélude au sacre. Le 12 juin, Jargeau est pris, le comte de Suffolk prisonnier. Le duc d’Alençon est persuadé qu’elle lui a sauvé la vie et Jeanne sort indemne alors qu’une pierre vient heurter sa « chapeline ». Le 18 juin, le corps de bataille anglais est anéanti à Patay, Talbot est prisonnier, Falstolf en fuite. Le 25 juin, la garnison de Chien en Poitou vit « un cavalier céleste au milieu d’un grand feu ; il tenait en sa main une épée toute nue et chevauchait l’air en si grand randon qu’il semblait que le chastel en fut tout embrasé ». Un autre témoin affirme « on vit venir de par deça des hommes armés chevauchant en l’air sur un grand cheval blanc et sur leurs armures une bande blanche tirant devers Bretagne ». Début juillet, devant Troyes et sur le chemin du sacre, des témoins affirment que des papillons blancs voletaient autour d’elle, d’autres perçoivent des banderoles qui apparaissent et disparaissent. A la suite du sacre, Christine de Pisan écrit à son propos, « Voici femme simple bergère, plus preux qu’oncques homme fut à Rome ». Le 31 juillet 1429, elle obtient du roi l’exemption d’impôt pour les villes de Domrémy et Greux. Reste qu’elle est inquiète, qu’elle se perçoit comme trahie d’avance.

En août 1429, Bedford évoque publiquement « une femme désordonnée et diffamée étant en habits d’homme et de conduite dissolue », ce qui indique qu’elle tire ses pouvoirs d’une séduction perverse, donc de nature sexuelle. A Henry VI, il dira clairement que tout le désastre vient des « folles idées et peurs déraisonnables inspirés à votre peuple par un disciple et limier du diable appelé la Pucelle, qui a usé de faux enchantements et sorcelleries ». Il lui reconnaît donc un pouvoir. En septembre, devant le refus entêté du roi de prendre d’assaut Paris, elle est blessée lors de l’attaque de la porte Sainte-Honoré.

Elle ne reverra plus le duc d’Alençon. Du 13 septembre au 9 novembre (lettre datée de Moulins où elle signe Jehanne sa requête auprès de la ville de Riom), elle est confiée à la garde du demi-frère de La Trémoïlle, le sire d’Albret, lieutenant général du roi en Berry. A Bourges, elle loge chez René de Bouligny, conseiller général des Finances du Roi et couche dans le même lit que la femme de René, Marguerite La Touroulde. Or Jeanne refusait de dormir avec de vieilles femmes, et la coutume voulait, au XVème siècle, qu’on dorme nu dans le même lit. Elle est métamorphosée, va aux bains et aux étuves, possède des parures et étoffes précieuses. Colette Beaune, un peu gênée, prétend que Jeanne identifiait, comme tout le monde, les sorcières aux seules vieilles femmes sous prétexte de ménopause et de corps vicié par la rétention des menstrues. Or ce genre de raisonnement par les mentalités collectives ne tient pas debout. Les sorcières ne se recrutent pas parmi les seules ménopausées et la tentation du démon traverse tout le corps de la chrétienté. Que Jeanne ait le goût des femmes est une possibilité qu’on ne peut écarter a priori. On lui connaît 5 coursiers, 6 trotteurs dont 2 chevaux offerts par Charles VII pour une valeur de 175 livres. La même année, elle commande une robe rouge et verte d’une valeur de 13 écus à Bruges. Néanmoins, elle affirmera, à l’encontre de ses contemporains, détester les jeux de hasard.

Le 25 décembre 1429, elle est à  Jargeau. Elle est anoblie le 14 janvier 1430 après un échec devant la charité sur Loire d’où opérait le chef de meute, Perrinet Gressart. Ce dernier, en contact avec tous les partis, n’avait pas hésité à kidnapper La Trémoïlle afin d’obtenir 14 mille écus de bon poids. On la nomme du Lys désormais. Le 19 janvier, elle est à Orléans pour un banquet offert par la municipalité mais semble vivre chez La Trémoille à Sully. Au début du mois de mars 1430, Charles VII se rend à Sully. Il semble qu’elle ait envoyée une lettre rédigée en latin aux hussites de Bohême. Le 22 avril, alors qu’elle entend rejoindre Compiègne, on la repère à Melun. En mai, elle est à Compiègne, elle est parée d’un harnais de drap d’or vermeil, chevauche un coursier gris et porte haut son étendard. C’est en protégeant la retraite de ses hommes dans Compiègne qu’elle est capturée.

Enfermée au château de Beaulieu, Isabelle de Portugal, enceinte de 5 mois et femme de Philippe le Bon, obtient un  entretien avec elle. Jeanne apprend rapidement qu’elle sera transférée mais sans la présence de son intendant Jean d’Aulon, ni celle de son frère. Après une tentative d’évasion qui échoue, Jean de Luxembourg, en juin 1430, l’enferme à Beaurevoir où vivent sa femme et sa fille. Quand Cauchon vient la rencontrer, le 14 juillet 1430, après une entrevue avec Jean de Luxembourg et Philippe le Bon, elle se jette dans le vide puis se rétablit. En septembre 1430, une certaine Pierrone la Bretonne est brûlée à Paris après avoir déclaré « elle disait que dame Jeanne qui s’armait avec les Armagnacs était bonne et que ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu » si bien que « Dieu s’apparaissait souvent à elle en son humanité ». Le 24 octobre 1430, le trésorier Thomas Blount a rassemblé les 5 mille livres manquants qui vont servir à payer la livraison de Jeanne. Dans tous les cas, le 6 décembre, l’affaire est close.

On procède à des oraisons dans des villages des Alpes, Tours, Meaux, Melun célèbrent des offices en son honneur, on croit encore à une intervention divine. Elle est détenue à Arras puis transférée à Rouen où 5 anglais sont commis à sa surveillance permanente. Cauchon aurait prévu une cage de fer afin de la tenir enfermée et ferrée au cou, aux mains et aux pieds mais on se contente de la tenir entravée par des fers au pied. Il semble qu’Anne de Bourgogne, la femme de Bedford, ait mené un examen de virginité qui s’est révélé concluant. Elle donne le nom de son père, Jacques et de sa mère Isabeau. La pièce où elle est enfermée, est basse de plafond puisqu’elle est située sous un escalier. Aucune cheminée n’est présente et la nourriture qu’on lui offre provient des cuisines collectives. Elle dort sur une paillasse entourée de ses geôliers qui multiplient les vannes crasseuses et les obscénités.

Elle insiste, dès le 21 février, afin d’être reçue en confession. Le 24 février, elle demande aux juges, qu’on lui donne par écrit les points sur lesquels elle n’a pas répondu. Surpris, ceux-ci usent de l’ironie un peu lourde de celui qui sait en lui demandant si ses voix savent lire. Ils n’en sont pas moins surpris. A partir du 10 mars 1431, elle est interrogée à huis clos. Elle imagine à haute voix, les moyens par lesquels on la délivrera mais aussi l’hypothèse de son martyre. Après ces interrogatoires, Cauchon orientera les débats sur la nécessaire soumission à l’Eglise militante. Du 2 au 7 avril 1431, le libelle d’accusation est réduit à 12 articles. Le 18 avril, elle est malade, vomit et attribue tout ceci à l’ingestion d’une carpe envoyée par Cauchon. Des insultes sont échangées devant les médecins présents entre Jeanne et Jean d’Estivet, celui-ci lui lançant des « putain » et des « paillarde » au visage. Selon les médecins mandatés par Warwick, les anglais la voulaient vivante, jugée et brûlée. Aussi Warwick interdit au rédacteur des 70 articles de l’accusation, le fameux d’Estivet de la revoir. La légende noire veut que d’Estivet ait disparu noyé dans une fosse septique.

Le 10 mai, on la menace de tortures. Le 13 mai, après un repas bien arrosé, Warwick et ses familiers décident de se rendre auprès de Jeanne d’Arc (sa fille, Margaret Beauchamp est mariée à John Talbot prisonnier depuis la bataille de Patay). Le comte de Stafford tente de l’assassiner mais Warwick l’en empêche, le chevalier bourguignon Aimond de Macy tente de lui caresser les seins mais sans succès. Le 24 mai, on lui demande de signer une cédule d’abjuration. C’est le secrétaire du roi d’Angleterre qui la lui tend, elle signe d’un rond puis d’une croix, le tout avec un sourire. Les anglais sont furieux puisque Jeanne n’est pas suppliciée. Le 27, elle reprend l’habit d’homme « reniant » son serment. Elle proteste qu’on ne lui pas retiré les fers, ni soustrait à la garde d’hommes, ni conduit à la Messe.  Lors de son exécution, le 30 mai 1431, on la place sur une charrette accompagnée par les dominicains Martin Ladvenu, qui l’avait confessée, et Isembard de la Pierre. Le notaire Massieu est avec eux. On escamote le procès civil qui devait suivre celui de l’Inquisition, elle demande alors au bourreau de faire son office. Elle se recommande alors à saint Michel. Sur le bûcher, le bourreau ne l’étrangle pas afin de lui épargner les souffrances. Selon Massieu, un anglais lui aurait tendu une croix en bois, puis elle s’éteint en hurlant le nom de Jésus à plusieurs reprises. Le bourreau écarte alors les fagots pour que chacun observe son corps déshabillé. Enfin, il court se confesser au couvent des frères prêcheurs. Warwick ordonne que ses cendres soient jetées dans la Seine. Henry VI écrit de Rouen, le 8 juin 1431 à l’intention de l’empereur et d’autres princes « voilà sa mort, voilà sa fin ». A l‘encontre de Gilles de Rais qui eut une sépulture dans le monastère des Carmes, les restes de Jeanne subirent donc le sort de ceux des domestiques du même Gilles, dispersés aux quatre vents.

Arc Jeanne d’ (déclarations) :

Elle parle le français avec un fort accent lorrain. Lors du procès, les notaires Guillaume Manchon et Guillaume Colles transcrivent mot à mot, les déclarations de Jeanne mais ses réponses sont condensées en des résumés réalisés après coup. De fait toutes les réponses débutent par des phrases prononcées à la première personne puis se poursuivent par d’autres rédigées à la troisième personne du singulier. Enfin le texte est traduit en latin par Thomas de Courcelles au plus tôt en 1435. Néanmoins, le texte de la minute françaises du procès de condamnation débute le 3 mars 1431, après les 5 premières séances. D’autre part, sont irrémédiablement perdus, l’ensemble des messages oraux qui accompagnaient chacune des lettres attribuées à la Pucelle.

« Moi, je ne suis qu’une pauvre fille, je ne sais pas faire la guerre ». « Moi, je ne sais ni A ni B ». Ces déclarations d’humilité la rattachent à la spiritualité franciscaine, mais son confesseur, Pasquerel, est un augustin et son chapelain, un cistercien. Elle n’est donc no de près, ni de loin une tertiaire professant ne savoir que prier et travailler. A propos du Dauphin, « il n’aura secours si ce n’est de moi » ; « je ne durerai qu’un an, guère plus ». Ses trois saints : saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite. Sainte Catherine d’Alexandrie est la vierge pure se détournant des danses, des chants d’amour, des jeux. Sainte Marguerite dont la statue trônait dans l’église de Domrémy quitta en habit d’homme la maison de son mari. Sa lettre aux anglais est datée du 22 mars 1429 et écrite depuis Poitiers. Elle est précédée du Jésus Maria +. Ses voix lui auraient dit « Ne te chaille pas de ton martyre ». « Dieu, premier servi ». « J’aime mieux faire pénitence en une seule fois, c’est à savoir mourir, plutôt que de soutenir peine plus longtemps en prison ». Sur sa bannière le seul nom de Jésus. « Les révélations à moi faites de par Dieu, jamais je n’en ai dit ou révélé, sinon à Charles, mon Roi. Et quand on me voudrait couper la tête, je ne les révélerai, car je sais par mes visions que je les dois tenir secrètes ». Dès le 1er jour de son procès, elle affirme l’existence d’un secret qui la lie au Roi de France, d’une autorité qui peut la conduire à la mort, donc d’une obéissance à sa foi qui la désigne comme martyr. Le 24 février, après avoir découvert le rôle trouble de Nicolas Loiseleur qui l’avait entendue en confession en se faisant passer pour prêtre, elle insiste « je ne dirai point tout ce que je sais ». Quand on lui demande si elle sait ce qu’est la Grâce de Dieu, elle réplique «  si je n’y suis, Dieu m’y mette ». A la question posée le 1er mars, sur la nudité de saint Michel, elle répond « pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? ». Le 12 mars, elle affirme « si j’avais cent pères et cent mères ou si j’étais fille de Roi, je n’en obéirais pas moins à mes voix ». Elle déclare aux juges que ses voix, à partir du 22 avril, lui dirent « de nombreuses fois et presque tous les jours » qu’elle serait prise avant le 24 juin (donc ses voix lui annoncent sa capture durant la semaine sainte et place comme date butoir la Saint-Jean). « Si j’avais su l’heure et que je doive être prise, je n’y serais point allée volontiers. Toutefois, j’aurais fait le commandement des voix quoi qu’il dût advenir ». Elle indique qu’elle serait morte, « n’était la voix qui me réconforte chaque jour ». Des anges, elle dit que, beaucoup de fois, elle les a vus parmi les chrétiens. Sur Dieu et l’Eglise, « pourquoi faîtes-vous difficulté que ce soit tout un ? ». A Warwick qui vient la visiter avec ses amis, le 13 mai, elle répond « même s’il y avait 100 mille godons de plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas ce royaume ». Devant la menace de tortures, elle a cette phrase fulgurante « je dirais toujours que vous me l’auriez fait dire par force ». Lors de la mise en scène du 24 mai dans le cimetière de l’abbaye Saint-Ouen, alors que le prédicateur houspille Jeanne et la maison de France, elle s’écrie « ne parle point de mon Roi, il est bon chrétien ». Après son abjuration, elle déclare « je me damnais pour sauver ma vie ». Quand on lui annonce, le 30 mai, elle évoque ce corps qui ne fut jamais corrompu, c’est sa beauté qu’elle pleure, sa vie donc. A Cauchon, elle lance « évêque, je meurs par vous et en appelle de vous devant Dieu »

Arc Jeanne d’ (Itinéraire vers Chinon) :

De Vaucouleurs à Chinon (650 km). La chevauchée dure 11 jours via Saint-Urbain, Clairvaux, Pothières, Auxerre (où elle entend la messe le 26 février), Mezilles, Viglain, La Ferté, Saint-Aignan, Sainte Catherine de Fierbois (où elle fait écrire, le 3 mars, au dauphin afin qu’il la reçoive), L’Ile Bouchard, Chinon (elle y arrive vers midi le 4 mars).

Arc Jeanne d’ (famille et imposteur) :

On a souvent fait de Jeanne d’Arc, la fille adultérine d’Isabeau de Bavière, qui accoucha d’un fils le 10 novembre 1407, et de Louis d’Orléans, pourtant mort 16 jours plus tard. C’est Pierre Caze, sous-préfet de Bergerac (1805) qui fonde cette sorte d’école bâtardisante. Un certain Pierre Aléonard en fait la même personne que Jeanne d’Orléans, la fille de Charles, née le 13 septembre 1409 et morte le 19 mai 1432.

Dans les textes originaux son nom est orthographié : Darc, Dars, Day (dans une copie certifiée conforme de l’acte d’anoblissement dont il n’existe aucun original), Dai, Darx, Dare, les Tarc, Tard ou Dart. Son nom est cité lors de l’acte d’anoblissement de décembre 1429 et lors des deux procès, Jeanne disant s’appeler Darc ou Romée devant ses juges. Charles du Lys, avocat général à la Cour des aides sous Louis XIII, prétend, au début du XVIIème siècle que les armoiries de la famille Darc portaient un arc bandé de trois flèches. En fait, son blason comporte deux fleurs de lys (elle n’a donc pas les armes de France qui en ont 3) sur fond bleu, encadrant une épée couronnée (symbole des vertus).  Jeanne est la dernière née d’une famille de cinq enfants si bien que sa mère doit avoir dans les 35 ans quand elle accouche d’elle.

De plus, il existe une vraie-fausse Jeanne condamnée en 1440, Claude des Armoises épouse supposée d’un noble chassé de son fief après une décision de René d’Anjou. Selon Colette Beaune, elle serait la fille de Walter d’Ornes et Elizabeth de Pierrepont, donc le rejeton d’une famille de la petite noblesse lorraine. Ce seigneur de Tichémont, Robert des Armoises, n’est autre que le beau-frère de Baudricourt. Que Claude des Armoises apparaisse à Metz peut être lié à la présence dans les parages, en mai 1436, de la troupe de Jean de Blanchefort. Ce dernier est un vassal du duc du Berry et a participé au siège d’Orléans comme lieutenant du maréchal de Sainte-Sévère. Toujours est-il que la dame ne se plie à aucune des règles de l’imposture. Elle n’attend aucune période de latence homologuée (7 ou 30 ans) pour paraître, elle ne sort pas d’une période de pénitence pour une faute commise par Jeanne dans sa courte vie, sa présence n’est pas signalée dans un confins du monde. Comme le Zarathoustra de Nietzsche, elle descend voir l’équilibriste sur son filin, sauf que cet équilibriste, c’est elle. On la trouve à la Grange aux Ormes au sud de Metz, habillée en femme. On lui passe donc un habit d’homme et ses démonstrations équestres plaident pour elle. Nicole Louve lui donne un cheval et un équipement guerrier masculin. Echevin en 1412, il appartient à l’hétairie aristocratique messine de Port-Sailly. Il fit le pèlerinage en terre sainte et assista au sacre de Charles VII qui l’adouba. Diplomate, il obtient de l’empereur la confirmation des privilèges de la ville, en janvier 1435. Très riche, il fait construire autour de la ville, en 1436, un nouveau pont et 5 croix. Il a acquis, parmi d’autres, la seigneurie de Neufchâteau et semble résolu qu’un rapprochement avec le parti de Charles VII est indispensable.

Cette Claude séjourne à Metz où Jean et Pierre sont sensés la reconnaître comme leur soeur. Selon la chronique messine, ils l’auraient emmenée avec eux le 21 mai avant qu’elle ne réapparaisse le 27 dans la ville. En juillet, la duchesse de Luxembourg l’héberge, l’héritier de la dame étant le duc de Bourgogne. Le 6 août 1436, elle est à Cologne. Nider, le dominicain chasseur des sorcières se fait l’écho de cette dame qui entend arbitrer le match archiépiscopal de Trèves entre deux candidats, la fausse Pucelle soutenant le candidat bourguignon. L’inquisiteur de Cologne la cite à comparaître après qu’elle a effectuée des tours de magie avec verres brisés et nappes découpées. Le fils du comte de Virnenbourg la protège et lui offre une cuirasse. En septembre ou octobre, on lui flanque un quinquagénaire désargenté, Robert des Armoises, comme mari. Ce qui lui reste de seigneurie sert de nantissement pour un prêt de 350 francs-or, en novembre (ensuite la trace de Robert disparaît). De 1436 à 1439, malgré plusieurs lettres de Claude aux autorités d’Orléans, la ville continue à faire dire des messes en la mémoire de Jeanne. A l’été 1438, elle quitte Metz. Elle rejoint Gilles de Rais. Si Claude et la dame de Jarville ne font qu’un, elle a bien vu les corps des enfants torturés par Gilles de Rais mais n’a rien dit. Son épopée est assez connue pour que deux habitants d’Arles en viennent à parier sur la véracité de cette réapparition (1437-1438) alors que les troupes de Blanchefort séjournent en Provence. En juillet 1439, Claude est à Orléans où on lui offre un banquet et un cadeau d’une valeur de 210 livres (valeur supérieure à celle offerte à la reine de France lors de sa venue dans la ville en mai 1429 : 165 livres). Elle n’en quitte pas moins la table avant que « le vin fut venu ». Brusquement, elle quitte la ville le 3 août. Elle disparaît, de nouveau. Au printemps 1440, alors qu’éclate la Praguerie, Charles VII la démasque en un tour de main (l’information vient de Pierre Sala dans les hardiesses des rois et empereurs écrit en 1516 qui tient ses confidences du valet et favori de Charles VII, Guillaume Gouffier). Sa carrière se termine à Paris où elle est exposée au pilori. Elle prétend avoir frappé sa mère, s’être rendue en pèlerinage puis avoir combattu, en Italie, dans les troupes du pape Eugène IV (l’épisode se situerait en 1433 si il est véridique). Elle ne serait pas la seule virago des guerres d’Italie puisque des figures telles que Bianca Brunoro ou Maria de Pozzuoli sont attestées.  Toutefois, Charles VII, en 1440, comme René d’Anjou, en 1456, lui pardonnèrent son imposture.

On la retrouve entre 1449 et 1452, dans la village de Sermaize où, en compagnie d’un comparse familier de l’entourage orléanais d’Isabelle Romée, elle tente de convaincre les cousins germains de la Pucelle, Perrinet et Poiresson de Vouthon, qu’elle est bien Jeanne. A cette date, elle vivote en prison sous le nom de Jeanne de Sermaize alors qu’elle est l’épouse d’un certain Jehan Douillet. Il semble que Jean, le frère de Jeanne, la suit du 20 mai au début septembre 1436. Si Régine Pernoud cite cet épisode, Olivier Bouzy n’en fait pas mention même s’il évoque la demande de remboursements de frais faîte par Jean auprès de la ville d’Orléans « pour s’en retourner devers sa sœur », ce qui accrédite la présence de Jean à Metz mais aussi la séduction que Claude des Armoises exerça. Or Jean n’est pas un naïf, à partir de 1452, il est de manière continue capitaine jusqu’après ses 60 ans. Pierre et Jean ne sont pas les seuls qui soient séduits par cette Claude des Armoises. Georges Chastellain, historiographe des ducs de Bourgogne, dans sa recollection des merveilles advenues en notre temps, évoque la « pucelle » et son « revivre » suscité par le deuil inconsolable des « françois » prêts à tout pour ne pas perdre espoir. La chronique normande, sceptique, prétend que les anglais la firent « ardre (brûler) publiquement, ou autre femme en semblable d’elle ». En revanche, Nyder affirme que Pascal Lamy, l’un des juges de Rouen, lui aurait dit que Jeanne « avoua enfin avoir comme familier un ange de Dieu, qui, au jugement des hommes les plus lettrés, fut jugé un esprit mauvais » si bien qu’elle fut brûlée comme sorcière et non échangée contre une femme quelconque.

L’ensemble de la famille fut anoblie par Charles VII  qui leur octroyait le privilège de transmettre la qualité de noble, en ligne féminine de « sorte qu’illustrée par la grâce divine, elle laisse à sa race un souvenir précieux de notre libéralité, et que la gloire de Dieu ainsi que la renommée de tant de bienfaits se perpétue et s’accroisse dans tous les siècles ». Il est à noter que cette lettre mentionne au passage que personne ne sait s’ils sont de condition libre. Lors du procès en nullité, on qualifie sa famille de bons laboureurs. Jacques Darc loue avec cinq autres personnes au seigneur de Bourlémont, pour une somme de 14 livres par an, le « château » et le domaine (jardin et prés) de l’Isle. Le contrat le nomme Jacob Dart. Il est, donc, une sorte de coq d’un village qui compte une quarantaine de familles et connaît Baudricourt  depuis le printemps 1423 où, procureur du village, il devait soutenir un procès devant le capitaine de Vaucouleurs. Mais il n’occupe pas la fonction de « maire » dévolu à Aubry Fauvel, représentant du seigneur de Bourlemont, mais seulement celle de doyen (1425-1427). La seigneurie est, quant à elle, partagée entre l’abbaye de Mureau et les seigneurs de Gondrecourt. Les Darc possèderaient 20 ha de terre dont 12 couchées en herbe. Ils avaient constitué pour leur prêtre une rente en nature contre des messes à réciter durant les anniversaires. Leur maison sise près de l’église, est en pierre, signe indubitable d’aisance, et possède un étage et une cheminée. Jeanne, depuis le départ de sa sœur Catherine, possède donc son propre lit. Sa mère est nommée dans les textes Isabelle Romée, surnom qui lui viendrait d’un pèlerinage, Jeanne l’appelle Isabellette. Elle a été élevée à Vouthon, à quelques kilomètres de Domrémy. l’un de se frères est couvreur et charpentier, un parent prêtre à Sermaize, un neveu, moine dans une abbaye cistercienne de Cheminon. Jacques Darc est né à Ceffonds près d’Arc-en-Barrois. Il s’oppose à sa vocation prophétique. Il tient son désir de suivre des soldats sur les routes pour une tâche sur l’honneur familial et propose à ses frères de la noyer si nécessaire.

Son frère Pierre est présent lors de la marche sur Compiègne mais aussi lors de sa captivité au château de Beaulieu (à 10 km au nord de Noyon), Jean et son cousin le moine cistercien Nicolas de Vouthon la rejoindront. Elle a pour autre frère, Jacquemin dont on sait qu’il s’installa à Vouthon sur des terres appartenant à sa mère et loua des terres à l’hôpital de Neufchâteau, et sa sœur, marié au fils du maire de Greux, mourra en couches.

Jeanne fut une bonne affaire pour sa famille. Ainsi, lorsque le père se rend à Reims, il reçoit 60 livres et ses frères sont couverts de bienfaits. En 1443, revenu d’exil, Charles d’Orléans octroie à Pierre du Lys, le domaine de l’Ile aux Bœufs, tandis que le Roi lui offre une pension de 120 livres (versement attesté en 1454). Isabelle Romée est pensionnée par la ville d’Orléans et finit sa vie en dame Ysabelot.

Armagnacs et Bourguignons :

En août 1405, Jean sans Peur tente un véritable coup d’Etat en marchant sur Paris. Lui s’adresse à tous, donc à l’opinion, du moins son embryon. Légaliste, le duc d’Orléans s’adresse au Parlement. Il réunit lui-même une armée en septembre 1405. Les deux ducs se réconcilient en octobre. En mars 1408, Jean Petit, théologien, justifie le meurtre du duc d’Orléans désigné comme traître à son Roi et à la respublica. En septembre, Thomas du Bourg, attaché à la maison d’Orléans, le réfute. Le 7 octobre 1409, Jean Sans Peur ordonne l’arrestation et l’exécution de Jean de Montaigu (conseiller du Roi et lié au parti des Orléans), premier signe spectaculaire d’une épuration des institutions royales. Le 20 octobre 1409, il met sur pied une Commission de réformation qui vise les offices de finance. En 1410, le duc du Berry réunit à Gien le parti hostile au duc bourguignon. Ce parti est formé par Charles (16 ans), duc d’Orléans, Jean V (duc de Bretagne), Jean de Bourbon (comte de Clermont), Jean, comte d’Alençon, et Bernard, gendre du duc de Berry et comte d’Armagnac. Il compte un certain nombre de textes qui vont du discours de l’abbé de Cerisy au manifeste des capitaines Armagnacs. Au centre, le caractère fallacieux des serments et paroles proférés par les bourguignons (c’est le thème de la falsa Burgundia). De leur côté, les bourguignons prétendent que la politique des Orléans consiste à accabler le peuple d’impôts afin de financer des fêtes et des orgies. La bande blanche est le signe de ralliement des Armagnacs, la croix Saint-André sert de signe parallèle pour les Bourguignons.

Au printemps 1412, le parti des Orléans contacte les anglais alors que les troupes bourguignonnes ont mis le siège devant Bourges. Le siège est levé un mois plus tard. En août une énième prestation de serment est sensée garantir une paix éternelle. En 1413, profitant de la tenue des Etats Généraux de langue d’Oïl à Paris, Jean Sans Peur pousse à l’agitation urbaine dont Simon Caboche sera la figure de proue. En mai de cette année, une grande réformation est entérinée sous la menace des couteaux et hachoirs des insurgés. L’ancien prévôt de Paris, Pierre des Essarts est pris et exécuté, le duc de Bar et le frère de la Reine, Louis de Bavière, internés. Dépassé par ce qu’il a déclenché, le Duc de Bourgogne livre aux enragés des prisonniers. Le dauphin est menacé physiquement, la maison de Gerson, pillée. Exaspérés par la menace, la cour et les notables de la ville semblent avoir soutenu le parti des Orléans qui prend le contrôle de la capitale au cours du mois d’août. Au printemps 1414, Jean sans Peur est déclaré rebelle. Toutefois, l’échec du siège d’Arras, en août 1414, conduit à une nouvelle prestation de serments. Profitant du désastre d’Azincourt, Jean sans Peur tente de s’emparer de Paris mais échoue. Le duc de Berry, épuisé, en appelle alors à son gendre, Bernard VII, comte d’Armagnac, afin d’assurer la défense de la ville. En 1418, le massacre parisien des Armagnacs est contemporain d’une épidémie de peste. Bien entendu, Jean sans Peur, roi sans titre, promet aux villes du royaume la fin de la tonte fiscale et accuse les Armagnacs d’avoir liquidé les 2 précédents dauphins. Tous sont si persuadés de sa régence sans le titre que les cardinaux, en 1417, snobent le dauphin et envoient directement une ambassade au duc de Bourgogne.

La complète liquidation des Armagnacs est accomplie par Henry V et Bedford lorsque ces derniers redistribuent à leurs capitaines l’ensemble des fiefs leur appartenant. Il est à noter que le parti Armagnac est animé par l’idéal d’une concorde entre princes de sang. Idéal que reprend Jeanne d’Arc, quand elle lance au duc d’Alençon, « quanto plures erunt de sanguine regis Franciae insimul, tanto melius », ce qui peut se traduire par « plus il y aura de princes du sang ensemble, mieux cela sera ».  Néanmoins, le terme, après 1420, est l’équivalent d’une insulte si bien que le parti armagnac s’il subsiste n’est plus nommé dans par ce terme.

Athéisme (généalogie)

Entre le début du XIIIème et le début du XIVème siècle, le traité des trois imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet) écrit en langue latine, se diffuse. On lui attribue successivement trois auteurs, Frédéric II de Hohenstaufen, le théologien Simon de Tournay et le franciscain Thomas Scottus. Ce dernier traduit devant les tribunaux de l’Inquisition affirma sa croyance en l’éternité du monde et en la primauté d’Aristote sur tous les prophètes, Jésus compris. On voit là une première apparition de l’athéisme au sein même de la chrétienté.

Cet athéisme fut partagé, en partie, par les humanistes et les libertins. Ainsi, selon Machiavel les mythes et les religions sont toujours créés par des sages, législateurs ou philosophes, parce que les hommes sont dominés par leurs passions et l’ignorance et qu’il s’agit de leur tenir la bride. Ainsi Machiavel, s’appuie sur l’exemple du premier roi romain, Numa qui prétendit tirer les premières lois de la cité italiote des confidences de la nymphe Egérie. Radicalisant le propos, Cesare Cremoni, confiait un siècle plus tard à Gabriel Naudé qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au Diable mais qu’il avait élevé son valet dans le plus strict catholicisme de peur qu’il ne l’égorge au petit matin. Cet athéisme était si bien passé dans le peuple, qu’un ancien bouffon de la cour des Médicis, distillateur de son état et juif converti fut condamné par l’Inquisition vénitienne moins pour son incrédulité que pour son affirmation selon laquelle « le colombier avait ouvert les yeux »

En 1632-33, La Mothe le Vayer prétend sous le nom d’Horace Tubère qu’« écrire des fables pour des vérités, donner des contes à la postérité pour des histoires, c’est le fait d’un imposteur ou d’un auteur léger et de nulle considération. Ecrire des caprices pour des révélations divines et des rêveries pour des lois venues du ciel, c’est être grands prophètes et les propres fils de Jupiter ». Le libertin est donc celui qui a levé toutes les superstitions, l’usage du terme renvoyant au caprice souverain, à une licence indépendante et affranchie, à une recherche des vérités et vraisemblances qui ne connaît que la limite des initiés, ceux qui savent lire entre les lignes et mentir pieusement en public.

Bayle, réfugié en Hollande est le premier à affirmer l’idée que la tolérance illimitée assure la stabilité de la société civile, principe que reprendront les constituants américains en la limitant aux religions chrétiennes et aux judaïsmes. Or il semble bien que Bayle ait largement inspiré un traité philosophique clandestin conçu et rédigé dans les Provinces-Unies, l’Esprit de Monsieur Benoit de Spinosa ou traité des trois imposteurs qui n’a aucun rapport avec le précédent médiéval. Ce texte est le plus influent des manuscrits philosophiques clandestins et on en trouve la trace dans toute l’Europe. Ainsi, on ne dénombre pas moins de 172 manuscrits conservés en langue française. S’il semble avoir été écrit dans les années 1680, le principal auteur du texte aurait été un certain Johan Vroesen, diplomate et homme d’Etat issu d’une famille régente de Rotterdam et foncièrement anti-orangiste. On l’a aussi attribué au huguenot spinoziste Jean-Maximilien Lucas. Dans tous les cas, il fut réagencé par un groupe de huguenots radicaux de la Haye gravitant autour de Charles Levier, éditeur et figure des Chevaliers de la Jubilation. En effet, Levier aurait emprunté un exemplaire du traité au quaker érudit anglais Benjamin Furly, un ami de Locke, en 1711 puis il aurait introduit, à côté du corps du texte qui comprend des traductions françaises des traités de Spinoza, les passages empruntés à Charron et Naudé ainsi que l’évocation du premier roi romain Numa. On trouve aussi dans ce collage des extraits déformés des ouvrages de Hobbes, de La Mothe Le Vayer et de Vanini

En outre, ce traité est à mettre en relation avec le vaste rassemblement diplomatique à Utrecht, 1712-1713, qui clôt la guerre de succession d’Espagne sur une victoire sans pareille des anglais qui s’emparent littéralement de l’Amérique espagnole et portugaise sans avoir à l’administrer. Le Prince Eugène et son aide de camp, le baron Hohendorf ainsi que Peter Friedrich Arpe, membre de la délégation danoise, prennent part aux discussions autour de la confection de l’ouvrage. Le cher baron, grand espion, épousa une aristocrate hollandaise et fit souche à Bergen op zoom. On sait aussi qu’en 1712, le prince Eugène confia sa version du manuscrit pour qu’il soit imprimé. En 1716, un mystérieux JLR, répondant à l’érudit français La Monnoye affirme l’existence du traité qui, jusque là, relevait de la rumeur et des circuits parallèles. L’auteur prétend avoir découvert en 1706, un ancien texte latin dans les bagages d’un officier allemand. En mars 1716, Leibniz identifie faussement JLR à Peter Friedrich Arpe qui ne savait pas écrire le français. Au printemps 1717, la police écume les librairies de Dresde et Leipzig afin d’en chercher des exemplaires hypothétiques. La réputation subversive du livre est faite

On y trouve déjà tous les poncifs de ce qui ne s’appelait pas le progressisme mais qui ressemblait fortement à l’esprit des Loges maçonniques en formation. L’ouvrage n’est pas clairement athée et ménage une sorte de compromis avec le déisme pour ne pas froisser les susceptibilités d’alliés nécessaires dans l’inhibition des censures ecclésiastiques. Ainsi, les démons y deviennent des fantasmes soutenus par l’imagination. Il n’y a donc ni ciel, ni enfer, ni âme, ni dieux, ni diables comme entendu « communément » et les théologiens, gens de mauvaise foi, débitent des sornettes afin d’abuser de la crédulité du peuple. Le tout se termine par cette apostrophe au genre humain : « si le peuple pouvait comprendre dans quel abîme l’ignorance le précipite, il secouerait bien vite le joug sous lequel le tiennent ces âmes vénales qui le conservent dans l’ignorance pour leurs propres intérêts. Il suffirait pour cela qu’il use de sa raison. Il est impossible que, la laissant agir, il ne découvre pas la vérité »

Comme ne l’avaient vu aucun de ces hommes, se levait ce que Novalis allait appeler l’ère des prédicateurs du patriotisme. Il fallait donc compter sur les masses sans s’en laisser compter. Les subjuguer tout en les séduisant. Leur ressembler tout en les guidant. Couvrir d’un nouveau mythe le maintien de la sujétion, nécessité impérieuse de toute civilisation. La bourgeoisie pouvait bien proclamer la dignité de l’homme et du travail, il avait fallu fusiller une semaine durant les insurgés de la Commune dans la capitale du XIXème siècle. La classe prolétarienne exigeait la réparation du tort qu’elle avait subi, non devant le tribunal des droits de l’Homme mais devant la guillotine de l’Histoire.

Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte accéda au pouvoir, la gauche socialiste comme républicaine sut l’évènement comme une catastrophe advenue dans le tissu de la modernité. Baudelaire tira le rideau sur les Républiques marchandes et les sociétés philanthropiques, comme sur la mystique du peuple. Comme il l’affirma, sans fards, le peuple veut des coups de pine et des jeux politiques, le poète en sortit physiquement « dépolitiqué ». Il ne pensait même plus que 1848 était charmant par excès de ridicule puisqu’il avait traversé la Révolution avec ce plaisir naturel de la destruction qui habite chacun et ne satisfait qu’un instant. Napoléon III prouvait que le premier venu pouvait gouverner une grande nation en s’emparant du télégraphe et de l’Imprimerie nationale, que le quelconque, cet accomplissement de la démocratie, ravalait la gloire du jour à son accord de ton avec la sottise nationale et que du théâtre des coups d’Etat, il ne restait qu’une fonction ancillaire. Le président, les empereurs étaient les domestiques en livrée d’un peuple, après avoir été des chefs de bande et des imposteurs.

Marx accabla de ses sarcasmes Napoléon III. Il souligna la médiocrité de l’homme, son talent de showman, son autoritarisme et la rouerie du plébiscite. Comme une telle mixture ne pouvait être attribuée au progrès, il accusa les français moisis du temps, les paysans, d’être des sacs de pomme de terre dépourvus de toute conscience. A contrario, Engels y perçut une forme normale de pouvoir, un césarisme en charge des intérêts de la bourgeoisie et du développement du capitalisme, cette épopée où le Crédit Mobilier terrassait Hermès, le paratonnerre, Jupiter, et Robertson et Company les forges de Vulcain.

Poussant, plus loin, un opposant républicain au régime, Maurice Joly, fit paraître à Bruxelles, en 1864, un dialogue aux enfers entre Montesquieu et Machiavel. Il eut cette conclusion désabusée « le despotisme est l’unique forme de gouvernement véritablement adaptée aux conditions sociales des peuples modernes ».

Condamné à 15 mois de prison pour propos séditieux et offensants à l’encontre de Napoléon III, Maurice Joly, avocat sans succès, se donna la mort en 1878. Son ouvrage tombé dans l’anonymat, retrouva une nouvelle renommée, lorsqu’en 1921, on en fit l’une des sources des Protocoles des sages de Sion, traité politique dont le succès éditorial n’a d’égal que celui de la Bible.

Dans son ouvrage, Maurice Joly introduit la notion de césarisme inventée par Auguste Romieu en 1850 et qu’il distingue de la royauté, de l’empire, du despotisme et de la tyrannie pour la ramener à une sorte de magistrature de salut public, rendue nécessaire par l’extrême civilisation des peuples. En bon républicain, Joly rabat le césarisme sur le despotisme mais innove en trouvant cette formule annonciatrice des théories de Guy Débord « puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue, parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti, agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau, marcheront sous le mien ».

Mais, Joly, et c’est là sa complication, est un lecteur de Joseph de Maistre, lui-même lecteur de Machiavel. Comme l’a dit de Maistre paraphrasant Machiavel, une assemblée quelconque d’hommes ne peut constituer une nation, il faut donc qu’une seule personne donne la manière et c’est de son esprit que doit dépendre tout ordre de ce genre.

Joly en vient donc à ce paradoxe : la forme moderne du despotisme inclut les élections libres et la liberté de la presse.

Les Protocoles des sages de Sion sont publiés pour la première fois en Russie en 1903 mais ne connaissent leur véritable succès qu’après la Révolution bolchévique. Ils sont traduits en allemand en 1919 et cités comme un document digne de foi par le Times en 1920, avant qu’un correspondant du journal à Istanbul, Philip Graves ne démontre en trois articles qu’il s’agissait d’un faux. Cela n’eut aucune importance et Mgr Jouin, héritier d’une longue tradition d’accréditation des faux dans le monde catholique, proclama : « peu importe que les protocoles soient authentiques ; il suffit qu’ils soient vrais ».

Le premier véritable analyste des Protocoles fut un membre des services de renseignement français, Henri Rollin. Il est le premier à découvrir la collaboration de Joly au journal la Liberté où officiait le jeune Edouard Drumont. Or dans l’ambiance enflammée des années 1898-1899, Drumont, comme Gyp, font le détour par le genre du dialogue des morts (dont les deux figures tutélaires sont Lucien de Samosate et Fontenelle) et la défense du faux patriotique chargé de donner la réplique « à tous les moyens infâmes que les juifs ont employés pour s’enrichir et devenir nos maîtres ».

Il est à noter que Joly fut, comme bon nombre d’hommes de gauche, teinté d’antisémitisme puisque le judaïsme se réduisait à ses yeux aux jouissances matérielles, au culte de l’or, à l’indifférence en tout. Le judaïsme n’était plus que le nom générique pour désigner les mœurs mercantiles de sociétés désabusées, les fameuses eaux glacées du calcul égoïste conspuées par Karl Marx.

C’est dans cette désillusion de la gauche que prit corps cette idée d’un complot permanent occulte de l’Etat moderne pour maintenir indéfiniment la servitude.

Néanmoins, les théories du complot ont ceci de particulier, qu’elles désignent, en ratant leur cible, une mutation de l’Etat moderne. Le 31 mars 1917, un folliculaire de The Economist écrivait « nous étions sur le seuil d’un très grave désordre industriel quand la guerre nous a sauvés en obligeant patrons et ouvriers à un patriotisme commun ». L’Etat découvrait la mobilisation et la propagande, il n’allait plus s’en défaire. Le libéralisme classique avait proclamé la nécessité d’un espace public où arguments et propositions devaient se confronter, le post-libéralisme eut pour postulat qu’un tel espace ne pouvait être laissé sans surveillance, ni direction, sans verser dans un style paranoïde et offrir un tremplin à la subversion. La guerre avait peut être évité une révolution en Angleterre mais elle en avait déclenché une autre en Russie. Surtout, elle avait laissé, dans les pays défaits ou frustrés de leur victoire, des hommes jeunes et aguerris, des survivants ou des réprouvés qui entendaient renvoyer au musée, les anciennes classes dirigeantes. Aussi l’Italie fasciste fut un modèle pour tous. Elle était dirigée par un grand journaliste qui proposait une idée par jour, des concours, des sensations, une adroite et insistante orientation du public vers certains aspects de la vie sociale démesurément grossis, une déformation systématique de l’entendement pour certaines fins que seul le groupe dirigeant connaissait, laissant aux exécutants le soin de mener à bien l’action jusque dans ses moindres détails. Il s’agissait du premier régime spectaculaire et son mode était tout aussi bien concentré que diffus, tout à fait intégré à une vision délirante affranchie du principe de réalité si bien qu’il s’effondra laissant aux concurrents victorieux le soin de tirer la leçon d’une telle débâcle.


Responses

  1. Et quel film préférez-vous ? J’avoue n’avoir vu que celui de Besson. Avec ses décadrages ratés sur un Jésus silencieux. ça ressemble à de la prise de drogue. Sinon il y a des jolis moments de bataille.
    Pas vu le Dreyer dont on parle souvent quand on parle de Jeanne.
    http://chroniquescinephile.blogspot.fr/2011/11/jeanne-darc-au-cinema_15.html

    • Je suis un inconditionnel de Robert Bresson le procès de Jeanne d’Arc et j’ai trouvé très subtil le récit cinématographique de Rivette avec Sandrine Bonnaire. Dans le genre incongru vous avez l’industrie porno-puritaine des Etats-Unis où Jeanne d’Arc dans le droit fil de Shakespeare est une délurée, une sorcière, une créature perverse

  2. Bonjour memento, bonjour à tous

    Textes très riches; quelques fleurs ou bouteilles glanées au vol:

    « tous les concepts prégnants de la doctrine moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés »

    Je dirais plutôt « ……..sont la République de Platon revisitée par la Physique d’Aristote et le providentialisme de Sénèque, sous la houlette de Sade »

    « Napoléon III prouvait que le premier venu pouvait gouverner une grande nation en s’emparant du télégraphe et de l’Imprimerie nationale »
    ….Trostsky avant l’heure..

    • Sade pour les Institutions comme systèmes d’action et les trois autres pour le discours, ça se tient

      Très juste, d’ailleurs Trotsky était un conspirateur dans la droite lignée du brave Louis-Napoléon


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