Publié par : Memento Mouloud | octobre 13, 2015

France 1944

Dès le 11 novembre 1940, Lucien Rebatet avait réclamé une bonne police aux oreilles innombrables, une police supplétive, une milice d’Etat, des camps de repentir, des arrestations à tout va, la délation généralisée. L’année 1943, exauça ses vœux. Outre les trente deux mille français rétribués par les services de police allemands, le régime de Vichy venait d’ajouter la Milice.

Et La Milice, c’est encore le Jean Genet de Pompes funèbres qui en parle le mieux. Un collecteur de vieilles tantes vengeresses, de jeunes hommes apeurés qui attendaient qu’un beau viking les enculât en utilisant le ceinturon et le costard Waffen-SS rutilant, un masochisme permanent qui éclatait en de brusques embardées sadiques et dans une cupidité sans frein. Le discours collectif des collaborationnistes, à peine caricaturés, donnerait ceci,

Si Hitler a une main qui s’étend vers les masses de la façon que l’on sait, son autre main, dans l’invisible, ne cesse d’étreindre fidèlement le sexe de celui qui s’appelle Dieu. Beaucoup de gens, lisant ma phrase, la mettront entre les deux pointes du compas et souriront. Mais Hitler éjaculera face à la race maudite qui trouve dans l’horreur de la guerre la joie sauvage de défoncer le popo de la femme chrétienne. D’ailleurs, les français, des deux sexes, quelque peu têtes de linottes se seront plus ou moins faits défoncés la rondelle par l’Allemagne, non sans préventions, et le souvenir en restera très mitigé.

Mais comment pourrait-on s’empêcher de sucer ces Siegfried qui surgissent d’une fermeture éclair, piétinant les parapluies, vomissant leur whisky et conchiant les petits bazardiers circoncis de Londres et New-York. Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits, l’humanité est ici d’accord avec la sagesse mais les brutalités  sont le fait de policiers provocateurs qui veulent apitoyer ces pauvres idiots d’aryens. Aussi, la jean-foutrerie française atteint en ce moment son summum historique. Souffrance peau de lapin, abominable jérémiade, évidence de la pourriture de l’âme de cette nation devenue si sournoise et si vile, qui ne peut être récurée que par le grand moyen chirurgical : l’ablation du capital individuel.

On aura reconnu Rebatet, Ferdonnet, Chateaubriant, Brasillach, Céline. Ecoutant ce dernier, Jünger dira « il est surpris, stupéfait, que nous soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n’exterminions pas les juifs. Il est stupéfait que quelqu’un disposant d’une baïonnette n’en fasse pas un usage illimité. Si je portais une baïonnette, je saurais ce que j’ai à faire. J’ai appris quelque chose, à l’écouter ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Comme l’a bien observé Jean Genet, la Milice comme les brigades noires du dernier Mussolini, agissaient en voyous ou en enfants cruels couverts par l’autorité légale, occupant les trois places du juge, de l’ennemi irréductible et du bourreau.

Ce sentiment exalté d’exercer une sorte de vengeance souveraine sans limites, se retrouve dans une lettre d’une brave infirmière de la Croix-Rouge passée au service des débris de la République de Salo « Tu sais, quand ils sortent pour les ratissages, j’essaie toujours de m’y faufiler, moi aussi. L’autre jour, j’y suis allée avec papa, qui avait demandé de s’engager dans la SS, j’étais si heureuse, tu sais. Les militaires me disent toujours que je ne devrais pas parce que je porte la poisse, mais, moi, tu sais, quand je peux, j’y vais ».

En face, les résistants, les antifascistes. Des types pas drôles qui croient à la morale, qui vont à la mort presque sereinement ne sachant pas d’où viendront les balles et les tortures qui les achèveront, des catholiques qui glissent au communisme parce qu’ils y voient la seule Eglise encore debout, une alliance étrange entre ceux qui pissaient sur le drapeau et la Gueuse avant guerre et ceux qui vivaient drapés dans une rigueur tempérée d’un humour un peu vache, les voici les troupes de l’antifascisme, une virilité qui oscillait entre Humphrey Bogart et Albert Camus. On peut reprocher aux français d’avoir été peu nombreux à finir entre les mains de la Gestapo ou de la Milice ou collés contre un mur, déportés et pour finir assassinés mais Jean Paulhan avait posé le dilemme, « songez un peu que si la France s’était battue de 40 à 45 comme elle l’avait fait de 14 à 18, il ne resterait rien aujourd’hui que l’on pût appeler France ou français ». Les français s’étaient conservés comme peuple, ils pouvaient repartir, ils pouvaient se remettre en marche, puisqu’ils avaient chuté sans fin pendant quatre années d’assujettissement, de mépris et de pillages.

Marcel Aymé écrivait à propos d’un indifférent, « tour à l’heure, je rentrerai chez moi. Je ne penserai ni aux malheurs de la France, ni aux malheurs de l’Europe. Je resterai enfermé avec mon obsession comme avec un rat dégoûtant dont il faut subir le contact et les morsures ». Le pays comptait, en décembre 1943, cent à deux cent mille réfractaires au STO. Dès le printemps suivant dix sept des vingt six cantons de la Corrèze échappaient aux forces de maintien de l’ordre. A la fin du mois de juin 1944, plus du quart des gendarmes avaient déserté. L’Etat français partait en quenouille et l’OKW, l’état-major de la Wehrmacht, intimait l’ordre aux troupes d’occupation d’écraser par tous les moyens les foyers de résistance dans le Massif central, incluant des mesures contre la population civile. La France glissait vers la guerre avec un grand G et la Milice y jouait le contrepoint de la Wehrmacht comme de la SS.


Responses

  1. « ……Un collecteur de vieilles tantes vengeresses, de jeunes hommes apeurés qui attendaient qu’un beau viking les enculât en utilisant le ceinturon et le costard Waffen-SS rutilant… »

    « Les Damnés »?

    • Je n’avais pas songé à Visconti mais ça devait traîner dans mes neurones comme une empreinte indélébile

  2. Une énigme pour moi, Memento.
    L’origine historique (ou préhistorique !) des comportements « collaborationistes » de divers gouvernements français ( je classifie le « couple franco allemand » actuel dans cette catégorie), cet esprit de subordination envers le plus puissant.
    Avez vous des lumières là dessus?

    • Sartre s’était posé maladroitement la même question et avait abouti à cette idée qu’une sorte de désir homosexuel de soumission (avec son versant actif/passif) animait les collabos, Guillemin y voyait la trahison continue des élites, mais je crois que ce sont de fausses pistes. Il y a dans les élites françaises cette idée que le véritable mal politique, c’est l’intrusion des classes populaires dans la politique. Il suffit d’observer la réaction paniquée de Manuel Valls lors de l’affaire de la chemise déchirée d’Air France pour s’en rendre compte. D’autre part la bourgeoisie et petite-bourgeoisie française sont persuadées que la société française post-napoléonienne est inoxydable, que le partage des patrimoines est une affaire entendue qu’on ne doit retoucher qu’à la marge et avec une extrême prudence et qu’il est donc préférable de favoriser l’ascension des histrions, sportifs et autres chanteurs plutôt que la constitution d’une petite-bourgeoisie intellectuelle toujours trop remuante, qu’enfin la pseudo-culture française (les petites pépés, les nuits parisiennes, le luxe de pacotille, le raffinement pour magazine, le patrimoine et la french touch) fera de la France un phare éternel

      • « La grande illusion » pour l’action et l’opprobre jetée sur « l’esprit de jouissance » pour l’idéologie?

        Une chimère Mounier-Bernanos comme demoiselle d’honneur d’une bourgeoisie affairiste- collaborationiste ?

      • Vous tapez dans le mille Hippocrate. D’ailleurs vous noterez la géniale intuition de Renoir, portraiturer le grand seigneur libertin du XVIIIe en juif d’affaires des années 1930. Pour ce qui est de l’ignoble esprit de sacrifice de Vichy il s’est mué en discours économique austeritaire porté par les mêmes experts, on suit donc une pente usitée

  3. Erratum: je pensais à « la règle du jeu » ( et non à « la grande illusion »)

  4. « …. il s’est mué en discours économique austeritaire porté par les mêmes experts  »

    Il me souviens que vous avez employé, dans un post antérieur, l’excellente expression de  » pétainisme transcendental » qualifiant les propos d’un petit « néo libéral austéritaire »

    Quitte à associer-délirer sur ce thème (avant un bon café remettant les idées en place,) Moïse se faisant reprocher par les hébreux de leur avoir fait quitter le pays « du lait et du miel », et découvrant le veau d’or ( formation réactionnelle) , n’était t’il pas dans cette veine de l’esprit de sacrifice?

    Selon moi (pure hypothèse, bien entendu) celà lui a pu lui valoir d’être assassiné, sinon comment expliquer un telle obéissance rétrospective des juifs aux commandements?

    • Je crois le contraire. Vous avez d’un côté le pays du lait et du miel, en résumé l’âge d’or; de l’autre le veau d’or soit le sacrifice permanent à une idole. Ce que rompt Moïse avec les lois, c’est le va et vient du désir entre ces deux pôles

      • C’est bien ainsi que l’entendais en réalité.

        S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir, c’est
        « tu ne vénèreras point d’idoles » que je choisirais.

        L’idole ( comme l’avait souligné Lucien Israël) ne se réduit évidemment pas à une représentation sculptée ou iconographique.

        Mais au fond, n’est ce pas le terme « vénérer » qui constitue l’essence du message?

      • En effet, ironie de l’argot, en verlan être vénér c’est être énervé, soumis à ses nerfs, à une passion haineuse, au ressentiment pur et simple

  5. Il y a également, dans le mot vénérer, la conotation « vénérienne » , rélative aux relations sexuelles, et à ce qui ce transmet par leur intermédiaire.

    Au fond, Narcisse se branle avec sa propre image, indifférent d’ailleurs à l’importante activité érotique dont il est l’objet ou le catalyseur.

    Ainsi, cette malheureuse nymphe Echo, condamnée à une éternelle répétition de ce que ses oreilles percoivent ( répétition = pulsion de mort), vénérant Narcisse sans espoir de le baiser, punie par Hera pour avoir couvert les frasques sexuelles de Zeus……

    La vénération serait elle une forme de Mort, le mutisme ( sous couvert de psittacisme skinerien répétitif) servant à préserver l’illusion du Désir?
    Position littéralement indécidable, me semble t’il.

    • Si on excepte la phrase de Tirésias, Narcisse (rejeton d’un viol celui de sa mère par Céphise) vivra longtemps s’il ne se connaît pas, tout le récit s’inscrit dans une succession de parties de chasse. Zeus chasse des nymphes, Narcisse est à la fois chasseur et proie du désir des autres, Echo le poursuit avant d’y perdre son corps (chez elle la métamorphose est comme bloquée) enfin Narcisse, au cours d’une chasse où il est la proie d’un sortilège s’éprend de lui-même, du moins de son reflet spéculaire jusqu’à se laisser mourir de faim. Seulement là où Echo s’était délestée de son corps désirant, Narcisse devient fleur, j’en viens donc à ma question, où est la vénération dans ce récit ?

      PS J’utilise Ovide

  6.  » …où est la vénération dans ce récit ? »

    Dans la facette « vénérienne » , accomplie sexuellement ou non;
    le thème de la chasse, si fréquent dans les mythes ( et les métamorphoses) étant consubstantiel au désir sexuel et à la mort.

    Je pense au mythe de Diane/ Artemis, par exemple, divinité sylvestre, « frontalière » entre sauvagerie et civilisation, « elfe » chaste sacrifiant l’homme qui la convoite , princesse Mononoke incapable d’aimer un jeune homme

    La « vénération » serait aussi une tentative,illusoire, de rétablir une continuité ( non sexuée?) perdue, quitte à être cannibalisé par l’Idole

    • Si on en revient à Diane, elle punit Acteon de lui dérober sa nudité et le transforme en proie, e revanche elle transforme Oenée qui a manqué à la piété en sanglier destructeur, on pourrait en déduire que l’idolâtrie doit être tenue à bonne distance, dans un intervalle, c’est-à-dire qu’il ne faut rien dévoiler publiquement (et Diane dit à Acteon, va donc si tu en es capable dire que tu m’as vu nue) et s’en tenir aux gestes hérités (comme Roi, Oenée s’est révélé impie en ne garnissant pas l’autel de Diane) sans quoi la fureur se manifeste toute nue comme appétit de destruction, c’est-à-dire sacrifice d’un individu à l’ordre du monde (donc de la Cité). Dans les deux cas, ce sont deux individus qui sont sacrifiés, deux solitudes, on en revient à l’homo sacer, ce personnage sacrifiable du droit archaïque romain.


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