Publié par : Memento Mouloud | octobre 19, 2015

L’affaire du collier de la Reine et l’improbable Monsieur Meusnier

L’Ancien Régime était hanté par le problème des subsistances. Que les blés poussent, que la farine soit moulue, que les marchés soient approvisionnés, c’était là, le pivot du pacte qui unissait gouvernants et gouvernés, c’était là, le centre névralgique où la souveraineté affirmait sa sollicitude envers le peuple et son rôle de guide et de protecteur.

De ce problème central, Quesnay et les physiocrates firent une équation, « Laissez faire, laissez passer » et dans la France des disettes réelles et des disettes d’opinion, ce libéralisme originaire ne devint fatum et évidence qu’avec la force destructrice de la Révolution.

Les jacobins liquidés avec leur spectre des complots de famine, des accapareurs et du maximum, les spéculateurs et les littérateurs purent renouer une alliance que des gouvernants corrompus et citoyens appuyaient avec la verve des déclarations des droits et le caractère sacré de la propriété, même assise sur la spoliation des biens d’Eglise et de ceux des émigrés.

C’est sur cet horizon que surgit en août 1785, l’affaire du collier de la Reine, où s’agite, comme dans une pièce de Beaumarchais, des nobliaux libertins et des valets dégourdis, la reine Marie-Antoinette, le cardinal de Rohan, Jeanne de la Motte, descendante d’un bâtard des Valois, un joailler juif du nom de Charles-Auguste Böhmer, le fantôme de Madame du Barry, l’abbé Georgel vicaire strasbourgeois, le comte de Cagliostro, maçon et spirite, soit un monde de spectres lustrant le parquet d’une salle de ballet. En coulisses, les ombres du complot, Lenoir, le baron de Breteuil, Sartine et le génial et très perfide flic Jean-Baptiste Meusnier,

En août 1785, la reine a 30 ans, elle règne depuis mai 1774, obtenant, incontinente, la tête du duc d’Aiguillon, alors ministre des affaires étrangères et celle du prince de Rohan, ambassadeur à Vienne. Celle qui disait n’aimer que les jeunes, s’entoure d’hétaïres choisies dans la petite et la moyenne noblesse, brise la règle de l’étiquette qui était une garantie de respect pour tous les courtisans. A ce titre, la noblesse avait pour tâche de servir, de distraire, de contrôler le Roi qui, en échange, octroyait charges et honneurs. Pour que ce système perdure, il fallait au souverain de la virilité et à la Reine un effacement et une hauteur symbolique qui la tenait à l’écart des lois changeantes de la mode et de l’opinion. Avec Marie-Antoinette, le roi perdit sa virilité pour des parties de chasse muettes qui ressemblaient à des hécatombes et les courtisans apprirent la trahison à la faveur des escapades de l’Autrichienne avec son beau-frère le comte d’Artois, futur Charles X dont la maîtresse, Louise Contat, dit la dédaigneuse, joua le rôle de Suzanne dans la Mariage de Figaro.

La Reine avait le goût putréfié des actrices et la morgue des Habsbourg, l’opinion lui répondit par l’arasement égalitaire de la pornographie et cette réputation de lesbienne que Madame de la Motte résuma parfaitement dans ses mémoires d’exil londonien où elle accusait la Reine de l’avoir pervertie par ses « impures caresses », lui enseignant « la pratique de ces plaisirs obscènes et révoltants » puis la récompensant « d’avoir partagé ses brûlants transports en la faisant punir ». On ne sait que peu de choses des mœurs véritables de la Reine mais ce qui est sûr, c’est que ses favorites eurent à faire à Madame de la Motte, l’une, Madame de Polignac, la visitant dans sa cellule de la Salpêtrière, l’autre, la princesse de Lamballe, tentant d’acheter son silence avec 200 mille livres dans ses bagages.

Cette Reine qui avait pu imposer à son mari le ridicule de laisser Beaumarchais triompher sur la scène du Théâtre français après l’avoir embastillé, cette femme qui obtint de vivre dans le Petit Trianon conçu à la demande de la Pompadour puis d’acheter en pleine propriété le château de Saint-Cloud jusqu’alors possession du duc d’Orléans, cette femme qui jouait la simplicité en robe de mousseline et en chapeau de paille, après s’être produite dans les accoutrements les plus délirants sur le pavé parisien, cette femme avait littéralement castré Louis XVI, incapable de prodiguer sa faveur, ni de résister au caprice d’une épouse qui passa directement de la femme-enfant à la Virago sans jamais daigner adresser la parole au grand aumônier du Royaume, ce cardinal de Rohan qu’avait excommunié et honni de lettre en lettre, l’impératrice Marie-Thérèse.

Ce dernier avait 50 ans, joyau d’une famille qui avait pour devise, Roy ne puis, prince ne daigne, Rohan suis. Cet homme qui croyait en tout sauf en Dieu, qui avait pu se montrer perspicace lors de son ambassade de Vienne, qui vivait en prince de l’Eglise dans son évêché de Strasbourg, dépêchant ses émissaires auprès des usuriers juifs qui avançaient par là-même les sommes nécessaires à la grandiloquente réfection du château de Saverne, cet homme donc avait un protecteur auprès de son vicaire, l’abbé Georgel, et rencontra son point de bêtise, chez Cagliostro, alias Giuseppe Balsamo.

De cet histrion sicilien acoquiné avec la très belle Serafina, alchimiste et versé dans les mystères égyptiens et spirites, on peut se faire une idée précise à l’occasion de cette déclaration qu’il fit aux juges du Parlement, « je ne suis d’aucune époque, ni d’aucun lieu, en dehors du temps, de l’espace, mon être spirituel vit son éternelle existence, et si je plonge dans ma pensée en remontant le cours des âges, si j’étends mon esprit vers un mode d’existence éloigné de celui que vous percevez, je deviens celui que je désire ». Et ce je, avait su reconnaître son alter-ego dans la charmante Madame de la Motte. En revanche, il n’avait pas vu venir Jean-Baptiste Meusnier, alias le comte de Précourt, alias le secrétaire de Lenoir sous le pseudonyme de Martin, un homme officiellement mort depuis 1757, soit l’année de l’attentat de Damiens contre Louis XV que Choiseul décrivait comme sans âme et sans esprit, « ayant tous les défauts de l’âme la plus vile et la moins éclairée ». Un roi avec une vanité de valet. La perquisition chez Cagliostro vira donc au pillage et le mage dut s’asseoir sur cent mille livres tournois avec les remerciements de la police française.

Descendante du baron de Saint-Rémy, bâtard d’Henri II, établie à Fontenette (Champagne), elle avait connu la misère et la mendicité puis le couvent lorsque la marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt de Paris, la prit en pitié. Placée comme camériste auprès d’une grande dame, elle apprit les usages du monde mais aussi la volonté de le rejoindre à sa place, celle des grands. En 1780, elle avait épousé un officier sans le sou qui lui donna son nom, puis à l’automne 1781, elle rencontre et circonvient par ses charmes certains le libertin superstitieux en soutane. Elle s’était faufilé dans le monde et le siècle n’avait pas seulement les couleurs des filles d’Opéra mais une prégnante odeur de foutre, ce que le policier Meusnier avait résumé comme suit « tous nos sens conspirent contre nous, et à proprement parler ils sont nos assassins »

La comtesse embarqua son mari et son amant, Rétaux de Villette, dans la supercherie puis une certaine Marie-Nicole Leguay qui vendait son joli corps, à l’occasion, dans les jardins du Palais-Royal. On comptait aussi parmi eux un certain Bette d’Etienville qui rédigea les lettres de la pseudo-reine au cardinal. Ce quintet entra en action lorsque la cupidité des associés Böhmer-Bessanges mit en branle le mécanisme.

Ces derniers avaient conçu pour la Du Barry un pectoral de 2800 carats, sorte de monstruosité d’une valeur d’1,8 millions de livres. Louis XV ad patres et Marie-Antoinette dédaigneuse contraignirent les deux associés à chercher avec une avidité craintive toutes les solutions possibles afin d’éviter la banqueroute.

Il fallait vendre à tout prix, Jeanne de la Motte leur offrit sa médiation.

Rohan, comme les joaillers, s’oublièrent devant un contrat d’achat signé Marie-Antoinette de France, ce qui était contre tous les usages, les reines signant de leur nom de baptême. Un financier, Baudard de Saint-James promit d’avancer la première traite. Pendant ce temps, le collier dépecé, Monsieur de la Motte, signalé à la police par un joailler juif, partit pour Londres où il obtint 600 mille livres des pierres vendues à l’unité. La richesse souriait aux audacieux, le sourire allait durer trois semaines.

Ce furent les joaillers Böhmer et Bessanges inquiets pour leurs traites qui avertirent Marie-Antoinette. Ce fut elle qui voulut y voir une machination du cardinal de Rohan pour se renflouer sur son dos. Même Joseph II, son frère, n’y croyait pas, mais qu’importe. Il était clair qu’on visait aussi son illustre cousin, le prince de Soubise, Charles de Rohan. On attendait de cette partie de maître-chanteur le carton plein : de l’argent et l’élimination d’un clan honni.

Louis XVI désinformé par sa propre police qui poursuivait d’autres intérêts, trouva opportun d’arrêter le grand aumônier de France en habit sacerdotal, un 15 août, dans les couloirs de Versailles, la noblesse prit feu, l’opinion suivit. Le cardinal écarta toute clémence du Roi et demanda un procès devant le Parlement. L’abbé Georgel se démena pour sauver son évêque en négociant avec les joaillers et en lançant des poursuites contre les complices évadés de la comtesse Jeanne. Auparavant, le cardinal avait eu la bonne idée de brûler les lettres de Marie-Antoinette.

On estime qu’entre le 15 août 1785 et le 31 mai 1786, 100 mille lecteurs suivirent le déroulement du procès. Le mémoire d’avocat en défense de Cagliostro se vendit à 10 mille exemplaires, celui de la petite Leguay, dite baronne d’Oliva, à 20 mille. On ne comptait plus les feuilles volantes, les satires, les faux mémoires, les chroniques vaguement pornographiques, toute cette industrie clandestine de la haine et du chantage mise en musique qui permit à un prélat hautain, irresponsable et corrompu de se présenter aux yeux du tribunal de la Raison des Lumières comme la victime expiatoire de l’arbitraire royal.

Le pouvoir souverain ne bégayait même plus, il était aphasique. Necker l’avait réduit à une liste de prébendiers. De la Cléron, une célèbre courtisane on pouvait écrire l’épigramme suivant : Le prix d’un con ne gît que dans l’idée/ Jadis Cléron suppliait les passants / de vouloir bien la baiser pour 3 francs / Mais aujourd’hui qu’elle fait du fracas, / Et sur la scène étale ses appas / Tel autrefois qui l’avait méprisée, / Lorsqu’il pouvait choisir pour un écu, / De caresser ou son con ou son cul / En donnerait, présentement, je gage / 30 fois et même davantage / Pour la tenir une nuit dans ses bras / Et ne croirait employer ses ducats / Mal à propos, tant vraie est ma pensée / Le prix d’un con ne gît que dans l’idée »

Le 21 juin 1786, Jeanne de la Motte qui avait loué chèrement son con et son cul fut fouettée et marquée au fer rouge de la lettre V. Les enquêtes avaient évité d’approfondir les véritables agissements de la comtesse, comme elles ne disaient rien de cette kyrielle de juifs d’argent qui gravitaient autour du cardinal et que nomme Stefan Zweig dans sa biographie de Marie-Antoinette, comme elles avaient tenu à l’écart l’aimable comte de Cagliostro dont la loge parisienne attirait les grandes dames. Reste que le 5 juin 1787, Jeanne s’évadait en Angleterre sans aucune mention de complicités, une voiture à sa disposition et de l’argent dans la besace, elle se suicidera le 12 juin 1791, se jetant par la fenêtre de sa mansarde londonienne alors que Mirabeau venait de lui envoyer un émissaire.

Goethe, comme d’autres, pensait que c’était là le début de la fin de la monarchie absolue, on y voit juste la preuve de l’absence de virilité du Roi et la nature capricieuse d’une Reine qui pleura le jour du verdict acquittant Rohan.

La Reine comme le Roi ne réussirent qu’une seule chose, mourir dignement.

Pour le reste ils avaient assisté en spectateurs à la corruption complète d’un régime qui pourrissait sur pied, à la défection de la haute noblesse de France, à l’humiliation de l’Eglise gallicane perçue comme un immense lupanar, au goût de la « société » pour les tarés, les perclus, l’occultisme et la philanthropie des cimes, au triomphe des folliculaires et des spéculateurs, petits agioteurs en opinion et en billets à ordre dont Beaumarchais incarne pour la postérité la face de Janus rigolarde et opulente parce qu’il avait compris que la féminité dort au creux des mandolines et les faveurs dans les boudoirs des marionnettistes. Du moins, Beaumarchais n’était pas dupe de sa partition et avait assez d’esprit pour concevoir la chère illusion du bonheur qui le fuyait quand il n’était plus qu’un lourd dépôt au fond d’une cervelle. Comme il le fait dire à Figaro, qu’est-ce que ce moi ?.

La monarchie absolue trébucha sur cette coalition qui croyait tenir sa Glorious Revolution un jour de juin 1789 et découvrit avec effarement en octobre qu’elle avait accouché d’un incendie, l’entrée du nombre sur la scène politique, qu’on allait appeler masses ou foules un siècle plus tard. La souveraineté royale détrônée, on sut bientôt qu’il n’y avait que le Nombre, l’esprit de corps, l’humour et la morgue hautaine des artistes pour résister au règne ploutocratique des niveleurs poussés sur le fumier des assignats.

Contrairement à ce qu’avance Marx dans son opuscule sur le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, la farce avait ouvert la tragédie et celle-ci eut un nom qui était bien au-dessus des Louis XVI, Marie-Antoinette, Rohan et Polignac, bien au-dessus de ce vieil obsédé de bon roi Henri dont les sectionnaires gardaient la moustache en relique, les noms propres qui allaient émailler l’époque étaient ceux d’inconnus, phénomène que saisit parfaitement un autre autrichien, Metternich, quand il déclara « j’ai dû affronter le plus grand condottiere ; je suis parvenu à mettre d’accord des empereurs, un roi, un tsar, un sultan et un pape. Mais personne sur la Terre ne m’a donné de plus grandes peines qu’une canaille d’Italien, émacié, pâle, miséreux, mais tumultueux comme un ouragan, fervent comme un apôtre, fourbe comme un voleur, effronté comme un comédien, infatigable comme un amoureux : son nom est Giuseppe Mazzini ».

Jean-Baptiste Meusnier avait vu clair dès le milieu du XVIIIème siècle, Voltaire était un mauvais tragédien et la plupart des vedettes du jour avaient moins de talent que de protections mais dans tous les cas, le « peuple est le nerf de l’Etat »


Responses

  1. « …il fallait au souverain de la virilité »

    Un esprit malin, disons mon daemon français, me glisse à l’oreille que, perdus pour perdus, et constatant que le mythique est beaucoup plus agissant que le réel dans l’âme des humains, DSK ferait un « bon monarque ».

    Finalement, je préfère de loin les époques pré-romantiques….

    • Je crois d’ailleurs qu’il plaît particulièrement aux français d’où l’opiniâtreté à prolonger le feuilleton


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