Publié par : Memento Mouloud | octobre 22, 2015

Alexandre Allard, le Qatar, le sarkozysme réellement existant et l’affaire du Royal Monceau

Il fut, à la fin des années 2000, un patron vedette. Millionnaire du marketing reconverti dans l’immobilier, Alexandre Allard, né à Washington, grandi à Abidjan, parfumé comme Fouché par les oratoriens, s’est fait connaître en octobre 2008 avec la « démolition party » du palace parisien Royal Monceau, une soirée  où mannequins et people, coupe de champagne et marteau à la main, ont ravagé l’établissement qu’Allard venait – officiellement – d’acheter avant de le refiler au Qatar. Il a ensuite tenté sans succès de transformer un autre fleuron du patrimoine parisien, l’hôtel de la Marine, en temple de l’art et de l’immobilier de luxe.

Une des branches familiales venait d’Ecosse. Elle a fait fortune dans le commerce des esclaves ou plus précisément dans la spéculation sur les denrées tropicales dont elle était l’occasion. Elle a développé la biscuiterie nantaise. Lui vit à Sperone et paie l’impôt révolutionnaire. il s’est aussi acheté un bout d’île, à Saint-Kitts-et-Nevis, dans les Antilles. Son coup, la revente de Consodata, sa boîte de données marketing en l’an 2000, des bulles, du vent, du champomy.

Le principe est simple : envoyer dans les foyers européens des questionnaires, sur tous les sujets possibles. Curieusement, les gens répondent. « On s’est développé dans le monde entier, raconte Alexandre Allard, on a eu jusqu’à 580 millions de foyers dans nos bases de données, qu’on revendait à nos clients. » Le concept gros comme une dent creuse fait un tabac, ses meilleurs collaborateurs se voient récompensés d’une Porsche. Marc Henon, cofondateur de la société, se souvient d’un Alexandre Allard « extrêmement créatif », un « type doté d’un certain génie pour le marketing, mais aussi doué pour le raisonnement économique ». Ce que ces gens nomment création est décidément du plus haut comique. Les Big Data ont balayé tout ça. Allard a commencé comme concierge et collecteur planétaire, voyeur aussi. Il a donc réussi dans le plus vieil exercice humain, la rumeur. Cela lui rapporta 500 millions d’euros selon le Monde, 40 selon Mediapart, sa force de frappe est donc l’esbrouffe.

À peine Consodata revendue, il s’exile fiscalement en Grande-Bretagne. Il loge ses avoirs dans un trust baptisé Wings Settlement, immatriculé à Jersey en juin 2000 puis transféré dans l’île voisine de Guernesey. Le trust présidé par Jean-Marie Bettinger, l’un des cadres de Reyl Private Office, le département de gestion de fortune de la banque, détient plusieurs comptes bancaires en Belgique, ainsi qu’une holding immatriculée aux îles Vierges britanniques, un autre paradis fiscal allergique. « En France, les gens comme nous sont considérés comme des parias, disait-il. J’étais obligé de m’endetter pour payer mes impôts. » Pour le reste, fidèle à ses ancêtres, il investit au Brésil et en Chine. Il a voté Sarkozy en 2007 et embauché Renaud Donnedieu de Vabres, ancien ministre de la Culture subventionnée et tenue en laisse. De fait, il aime Basquiat. Il affirmait, « au-delà de 50 millions d’euros, l’argent ne sert plus à rien ».

Un point de vue de fraudeur et de m’as-tu vu, comme tous les gars de son engeance, du pur snobisme. L’argent est la seule chose qui le fasse bander et qui le tienne en un seul morceau. Pour le reste, flatus vocis. Jacques Séguéla, fondateur de RSCG, se souvient de lui : « Je l’ai connu très jeune, il était très brillant, il avait tout compris des nouvelles technologies. » Un homme vulgaire en adoube un autre, c’est dans l’ordre des choses et des rolex.

Officiellement, tout s’est passé ainsi, le Royal Monceau coule. Alexandre Allard sort le carnet de chèques, amadoue le docteur Osmane Aïdi, l’un des propriétaires syrien de l’établissement et avance 200 millions d’euros, le voici président de la SA Royal Monceau.

Alexandre Allard n’a en fait jamais racheté ce palace, mais a servi de prête-nom à un fonds souverain du Qatar, qui lui a versé une gigantesque commission de 67,8 millions d’euros. C’est ce pactole qu’Allard est soupçonné d’avoir dissimulé au fisc, évitant ainsi de payer l’impôt sur le revenu et l’ISF, grâce à un montage financier , mis en œuvre par la banque Reyl.

À l’époque, deux hommes d’affaires, Osmane Aïdi, très proche du clan Assad, et Xavier Guerrand-Hermès, l’un des héritiers de la maison de luxe, se disputent la propriété du Royal Monceau devant les tribunaux. Ils veulent du cash. Allard parvient à négocier un contrat qu’ils ne pourront pas refuser. Il leur rachète l’hôtel pour un euro symbolique. En échange, il doit rembourser les quelque 200 millions d’euros de dettes, dont la majorité doit revenir aux deux actionnaires, Aïdi et Guerrand-Hermès.

Allard sollicite le Crédit suisse pour financer la majorité des fonds nécessaires. Pour obtenir le solde, il s’adresse à Ghanim bin Saad al-Saad, patron de Qatari Diar. L’homme accepte d’investir comme actionnaire minoritaire, à condition que le deal passe par la société qui lui servait d’intermédiaire à l’époque : Centuria, fondée par le financier Emmanuel Limido, récemment décédé d’un arrêt cardiaque (ce qui semble avoir inquiété Jérôme Lavrilleux), qui fut par ailleurs le président de l’AJ Auxerre et le financier de Bygmalion. Le Crédit suisse refuse de financer l’opération. Allard, consentant, accepte de céder l’affaire aux Qataris.

L’accord secret passé le 25 septembre est explicite. Il prévoit que Centuria paie, avec l’argent du Qatar, l’intégralité des créances du Royal Monceau et les travaux de rénovation, soit environ 240 millions. Pourtant, c’est Alexandre Allard qui achète l’hôtel pour l’euro symbolique, alors qu’il n’a rien investi. Le français doit apparaître jusqu’à l’été 2008 comme l’actionnaire majoritaire, et superviser la rénovation de l’hôtel. En échange de cette opération de portage, l’accord secret prévoit une très généreuse commission pour Allard, via le rachat de 49 % de ses parts en 2007, et le solde l’année suivante. L’homme d’affaires, qui a payé ses actions 1 euro, les a revendues pour 54,7 millions d’euros.

Dans la foulée, Alexandre Allard joue les intermédiaires pour une seconde affaire : l’immeuble du 41, avenue Hoche, mitoyen du Royal Monceau, qu’il veut transformer en suites de luxe bénéficiant des services de l’hôtel. L’opération est un simulacre de la précédente : Allard achète grâce à un crédit souscrit à 100 % par Qatari Diar. Puis il revend l’immeuble au même Qatari Diar, avec une plus-value brute de 28,9 millions d’euros. Cerise sur le gâteau, Allard obtient en plus de racheter à prix d’ami les 6e et 7eétages de l’immeuble, afin de s’y aménager un somptueux penthouse de 461 m2 avec terrasse panoramique. C’est ce que ses collaborateurs appellent sa créativité et son sens de l’économie ou de la meilleure manière de vivre en parasite.

Au total, grâce au Royal Monceau et au 41 de l’avenue Hoche, Alexandre Allard a touché la bagatelle de 83,6 millions d’euros entre 2007 et 2009. Une fois les divers frais déduits, il a pu se verser un dividende de 67,8 millions en net au Luxembourg.

Lorsqu’il signe le rachat du Royal Monceau, Alexandre Allard agit via la société luxembourgeoise Dreadnought Investments, détenue, via une cascade de holdings, par une coquille nommée Garnerin, immatriculée aux îles Vierges britanniques. Mais le 25 juillet 2007, quelques heures à peine avant que le Qatar ne lui rachète la première tranche de ses actions dans le Royal Monceau, Allard revend Dreadnought pour 4 millions d’euros à Lombard, une compagnie d’assurance luxembourgeoise. Laquelle a effectué la transaction pour le compte du contrat d’assurance-vie n°20200, qui appartient au trust d’Alexandre Allard à Guernesey !

En clair, Alexandre Allard s’est revendu Dreadnought à lui-même. Mais il ne semble pas avoir déclaré qu’il était propriétaire du contrat 20200 de chez Lombard. Résultat : il aurait été taxé seulement sur la base de 4 millions d’euros – le prix de vente de Dreadnought. Tandis que les 67,8 millions issus des commissions liées au Royal Monceau et au 41 de l’avenue Hoche ont atterri dans le contrat d’assurance-vie détenu par son trust, et auraient ainsi échappé au fisc.

L’opération, très bien pensée, s’appuie sur un vide juridique. En effet, jusqu’en 2012, il n’y avait aucune obligation de déclarer les trusts à l’étranger.

En 2013, l’année des accusations de Condamin-Gerbier et de la plainte du fisc contre lui, Alexandre Allard choisit de s’exiler au Brésil où il a racheté un ancien hôpital de São Paulo. Sans protections occultes, les affaires tournent à régime réduit. Me Veil obtiendra bien la relaxe de son client et ce dernier saura se taire et ne pas évoquer les véritables donneurs d’ordre, voire les autres bénéficiaires. « Pour Alexandre, c’était énormément de travail, même s’il a été très bien traité, le défend un de ses amis. Il est normal qu’il ait réalisé une plus-value, et je préfère que ce soit un entrepreneur français qui ait touché cet argent des Qataris plutôt qu’un financier à Londres. »

Patriotisme d’opérette, cupidité et corruption, les trois ingrédients du sarkozysme réellement existant truffent l’affaire Allard d’un air de déjà-vu.

Mediapart / Libération / Le Monde/ BAM


Responses

  1. Très intéressant.
    Juste un petit détail, Qatar Diar est en réalité la propriété à 100 % de QIA (Qatar Investment Authority), c’est-à-dire l’Etat / Cheikh (même chose) régnant du Qatar

    Et le lien sur Emmanuel Limido est payant donc on trouve aussi cela
    http://www.zincmagazine.fr/2015/07/19/letrange-emmanuel-limido-entre-fric-et-politique/

    • Je savais que ça vous plairait Cliff, j’ai glané ces quelques informations sur Mediapart

      1/ Le Point révèle également que la société Bygmalion serait directement liée à une SARL sise au Luxembourg, derrière laquelle se dissimulerait le holding familial d’Emmanuel Limido, un gestionnaire de fonds lié au Qatar. Seulement, en 2006 et 2007, Jean-François Copé, alors ministre du budget, avait donné son feu vert pour la vente au Qatar de deux biens immobiliers de l’Etat. « Dans ces deux transactions, l’intermédiaire n’était autre que le fonds d’investissement dirigé par Emmanuel Limido », rapporteLe Point.

      2/ Pour mémoire, la société Bygmalion était gérée depuis sa création en 2008, par une présidence et une direction générale tournantes entre les deux cofondateurs, Bastien Millot et Guy Alves, tous deux anciens collaborateurs de Jean-François Copé (la gouvernance a évolué ces derniers mois). Mais Bygmalion n’aurait pas pu exister non plus sans son principal actionnaire, Emmanuel Limido. Avant d’investir dans Bygmalion en 2008, Limido avait recruté Alves dans sa société, Financière Centuria, en 2006, au moment où celui-ci quittait le cabinet Copé au ministère du budget.

      Jean-François Copé, qui plaide aujourd’hui l’ignorance, se faisait à l’époque le champion d’une politique immobilière très volontariste. Et la loi l’obligeait à valider les ventes les plus importantes. Comme celles de l’hôtel Kinski, un hôtel particulier cédé pour 28 millions d’euros en 2006, et, surtout, l’année suivante, du centre de conférences internationales Kléber, pour 404 millions. Chargé aussi de lutter contre l’évasion fiscale, le ministre aurait également tout ignoré des montages financiers passant par le Luxembourg et le Panama.

      Derrière ces ventes, les mêmes intermédiaires : Centuria et son patron, Emmanuel Limido. En 2006, peu avant la vente de l’hôtel Kinski, la société avait recruté Guy Alves, chef de cabinet de Jean-François Copé et trésorier du micro-parti qu’il venait de créer, Génération France. Deux ans plus tard, lorsque Guy Alves et Bastien Millot créeront Bygmalion, c’est Emmanuel Limido qui les financera, leur apportant près de 1,5 million d’euros. La Commission de déontologie de la fonction publique confirme qu’elle avait accordé à Guy Alves un« avis de compatibilité simple » : elle n’avait identifié aucun risque de conflit d’intérêts. Ce qui autorisait Guy Alves, par exemple, à entretenir des relations professionnelles avec ses anciens collègues du budget. Au registre du commerce luxembourgeois, le nom de Guy Alves ne figure pas dans les montages élaborés par les Qataris pour racheter l’hôtel Kinski et le centre Kléber, mais l’ex-chef de cabinet était directement impliqué dans leurs autres opérations. Le 1er mai 2007, il était ainsi désigné cogérant d’Al Rayyan Luxembourg 2, une des sociétés-écrans utilisées par la Qatari Islamic Bank pour racheter des immeubles privés à Bagneux, Ivry ou La Défense.

      En 2006, la vente de l’hôtel Kinski démontre pourtant l’intérêt du ministre pour ces dossiers. Ce bâtiment du XVIIIe siècle, évalué à 57 millions d’euros, est occupé par des services du ministère de la culture, qui tardent à quitter les lieux. La commission des finances de l’Assemblée nationale force la main du ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres : un amendement au projet de loi de finances impose la mise en vente de l’hôtel. Le rapporteur général du budget, l’UMP Gilles Carrez, salue dans son rapport « une implication personnelle forte du ministre du budget », dans ce dossier « qui présentait un caractère emblématique ».

      « Emblématique », cette vente l’est pour d’autres raisons. Le nouveau propriétaire en titre est une société luxembourgeoise, Kinski Properties, créée pour l’occasion. Ses statuts ne sont officiellement déposés que le 11 décembre 2006, un mois après la clôture de l’appel d’offres. Derrière Kinski Properties, une société-écran domiciliée au Panama, Global Services Overseas, déjà utilisée par les Qataris pour d’autres investissements en Europe. Il faut attendre le 9 janvier 2007 pour que le véritable acquéreur dévoile son identité : Hamad ben Jassem al-Thani devient le nouveau gérant de la société. Ministre des affaires étrangères du Qatar, il sera nommé peu après premier ministre de l’émirat.

      Suit la vente, en 2007, du centre de conférences internationales Kléber, dans le XVIe arrondissement. Le bâtiment, l’ancien hôtel Majestic, est occupé par les affaires étrangères. L’immeuble avait été valorisé à 155 millions d’euros en 2005, mais les offres dépassent les espérances. La plus basse s’élève à 225 millions d’euros. La plus haute, à 404 millions : le 26 avril, la Barwa Real Estate Company, un groupe gérant une partie des investissements immobiliers du Qatar à l’étranger, devient le nouveau propriétaire. À lui seul, le centre Kléber représente la moitié des ventes réalisées par l’État en 2007.

      Le 17 avril 2007, à peine plus d’une semaine avant la conclusion de la vente, la Barwa Real Estate Company crée une société au Luxembourg, Barwa Majestic. Selon le registre du commerce luxembourgeois, elle en confie la gestion au patron de Centuria, Emmanuel Limido, et à l’un de ses cadres, Cédric Bauer. Ceux-ci quittent leurs fonctions le 26 novembre, lorsque Barwa Majestic revendra l’immeuble à un autre fonds, Qatari Diar Real Estate Investment – avec une plus-value de 52 millions d’euros.

  2. Ces montages mes font penser, peut-être à tord je n’ai pas les détails, au magouilles africaines de l’ère mitterandienne. Ou la période précédente, c’est pareil. On remplace les figures emblématiques par les représentants principaux des clans. Sorte de respect des coutumes locales. Mais dans le fond même siphonnage politico-financier.
    Je verrai donc bien le même coup de torchon bien pratique passé un certain temps, au nom des droits de l’homme, sur les émirats concernés.

    • Je vais défendre l’hypothèse suivante : tout le monde sait que les socialistes sont des intérimaires or si l’ump passe seule, la même politique d’alliance avec les saoudiens sera reconduite. La fuite venant de l’administration fiscale et de ceux qui craignent les crises cardiaques soudaines, j’en déduis que certains envisagent la venue aux affaires des frontistes donc un infléchissement de ce nouvel avatar de la politique arabe. J’ai bien dit infléchissement pas changement comme en témoignent les risettes de Marine le pen destinées à la junte égyptienne

      • Oui, peut-être aussi des règlements de comptes internes avant la redistribution des cartes…

      • Bien vu du côté de Fillon dit le poutinien ou de Juppé qui se souvient avec douleur des joies des tribunaux

  3. …A torT et non pas à tord. Bien sur.


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