Publié par : Memento Mouloud | octobre 25, 2015

Les Trente merdeuses

« Nos enfants nous haïront et ils auront raison. Car nous, les baby-boomeurs, leur avons laissé une société molle, mitée, usée. Nous avons eu tous les atouts en main […] mais nous sommes la première génération qui laissera moins à la suivante que ce qu’elle a reçu de la précédente »

Jusqu’en 1976, la seule station d’épuration d’Achères (Yvelines), inaugurée en 1940, est supposée traiter les eaux usées d’une agglomération parisienne qui a vu son nombre d’habitants tripler. Quant aux usines, qui se sont multipliées en aval de Paris, notamment autour de Rouen, mis aussi en amont, le long de l’Oise, elles rejettent le plus souvent leurs effluents sans aucun traitement. Résultat : au début des années 1970, la Seine (mais aussi le Rhin, la Loire et le Rhône, un peu moins atteints du fait de leurs débits plus importants qui diluent les pollutions) peut être tenue pour un égout à ciel ouvert.

Le taux d’oxygène est quasiment nul en aval de Paris, des montagnes de mousse (liées aux phosphates contenus dans les lessives) s’accumulent aux écluses, et les taux de pollution bactérienne du littoral normand atteignent des sommets mais chabadabada. On trouvait, en 1968, 420 000 Escherichia coli, une bactérie indicatrice d’une contamination fécale potentiellement pathogène, pour 100 ml d’eau de mer au Havre, 66 500 à Grandcamp, et 6 600 au Mont-Saint-Michel. La merde semble être le fanion des trente glorieuses.

En 1954, Londres connaît un épisode de smog particulièrement meurtrier (on estime qu’entre 4 000 et 12 000 personnes ont perdu la vie). L’année suivante, les autorités françaises décident de mettre en place, d’abord à Paris puis dans les principales agglomérations de province, des mesures systématiques du dioxyde de soufre qui s’avèrent alarmantes. En 1970, quelque 250 000 tonnes du polluant, produit en particulier par le chauffage au charbon, planent sur Paris où la vie s’éveille à 5 heures.

En 1972, la France produit 12 mégatonnes d’ordures, 50 % de plus qu’en 1960, de surcroît de moins en moins denses à mesure que se généralisent les emballages. Elles sont entreposées à ciel ouvert. Michel Tournier décrit, dans Les Météores (Gallimard, 1975), ce paysage minéralisé des décharges environnant Marseille où vit l’un des héros de son roman. « À mesure qu’on avance, les arbres – de plus en plus rares, il est vrai – se chargent de frisons, de serpentins, de mousse de verre, de cartons ondulés, de tortillons de paille, de flocons de kapok, de perruques de crin. Ensuite toute végétation disparaît – comme en montagne au-dessus d’une certaine altitude – quand on entre dans le pays des cent collines blanches. Car ici, les gadoues sont blanches […]. Blanches et étincelantes, singulièrement au soleil couchant, en vertu sans doute des tessons de bouteilles, des carcasses de celluloïd, des éclats de galalithe et des lamelles de verre dont elles sont pailletées. Une odeur profonde et fade flotte dans les vallées, mais on s’y habitue en moins d’une heure au point de ne plus la percevoir. »

Dès 1952, Roger Heim, directeur du Muséum national d’histoire naturelle, s’inquiète dans Destruction et protection de la nature du rôle néfaste pour ce que l’on n’appelle pas encore la biodiversité (le terme n’apparaîtra qu’en 1989) de l’urbanisation, des pesticides et des espèces invasives répandues par l’action humaine. « Maintenant que la Vie [les majuscules sont d’époque] est vieille et l’Homme [idem] plus orgueilleux et plus destructeur que jamais, l’extermination de formes animales et végétales revêt la gravité d’une catastrophe », écrit-il. Son collègue l’ornithologue Jean Dorst ne dit pas autre chose dans Avant que la nature ne meurt (1965), qui rencontre un vif succès faisant écho à celui, international, du Printemps silencieux de l’Américaine Rachel Carson. La revue Science et Vie constate dès 1959 que « le charbon que nous brûlons réchauffe la Terre. Conséquence possible : le déluge », le mythe du progrès se mue en mythe apocalyptique, changement dans le récit du futur, l’utopie se parfume au cauchemar. Soleil vert est son emblème.

Pourtant la Seine, qui comptait trois espèces de poissons en 1970, en compte aujourd’hui 32. La teneur en dioxyde de soufre dans la capitale a été divisée par 20 depuis les années 1950, jusqu’à tomber en 2007 sous la limite de détectabilité des capteurs d’Airparif, tous les autres paramètres de la pollution de l’air (sauf l’ozone) étant eux aussi en nette amélioration sauf les microparticules et les radicaux libres, la mort continue son travail mais moins visiblement, le tout a été envoyé en Chine, délocalisé, Paris s’est désindustrialisé.

Nombre d’enfants du baby-boom n’ont pas été désirés. Les travaux du médecin Jean Sutter, à l’Institut national d’études démographiques (Ined), évaluent dans les années 1960 la proportion à 30 %. Or, c’est à partir de la diffusion en France de la pilule contraceptive (1965) puis de son autorisation légale (1967) que le taux de natalité entame son déclin. Premier effet, l’âge moyen de la première maternité ne cesse d’augmenter (de deux mois chaque année) jusqu’aux années 2000. Deuxième effet parallèle et comme accéléré dans le temps, naître devient un appendice des dispositifs techno-scientifiques. Ce qui est désiré est moins l’enfant que l’état de maternité qui, comme l’avait vu Canetti, est un état de puissance. Entre 1945 et 1974, 24 054 106 d’enfants naissent, 38 % de la population française actuelle.

Les générations nées dans les années 1940 et 1950 ont connu une situation exceptionnelle et sans précédent. Pour ne citer qu’un chiffre, le taux de croissance annuel du pouvoir d’achat du salaire moyen ouvrier est supérieur à 3 % de 1945 à 1975, alors qu’il était depuis le début du XXe siècle inférieur à 2 %, et même le plus souvent à 1 %. On a non seulement troqué la gloire pour l’hédonisme mais on a pensé la pauvreté vaincue à jamais, l’histoire effacée. Le retour du bâton fut sans appel. « Aux meilleures périodes, comme la fin des années 1980, 1990 ou autour de 2007, à l’étiage, le chômage transitionnel [dans les douze mois suivant la fin des études] ne descend plus jamais en deçà de 20 %, soit trois fois plus qu’au début des années 1970. […] L’avènement du chômage de masse concentré sur les jeunes est un événement historique moins visible que Mai-1968, mais qui pourrait avoir eu des conséquences bien plus massives. »

A l’âge de quarante ans, 14 % des enfants de cadres supérieurs (catégorie socio-professionnelle inventée dans l’après-guerre) nés entre 1944 et 1948 étaient ouvriers ou employés, contre 24 % pour ceux nés entre 1959 et 1963 mais pour les mêmes classes d’âge, la part d’enfants d’ouvriers qualifiés et employés passant cadres chute de 33 % à 26 %. L’ascension sociale est donc bien présente et s’accompagne dans le même temps de certaines chutes mais là n’est pas le trait qui différencie cette génération de celles qui la précède et la suit. Profitant de la croissance, de l’inflation rendant le crédit bon marché, des faibles prix de l’immobilier, et enfin du plein emploi multipliant les possibilités de carrière, cette génération qui atteint aujourd’hui la retraite a été trentenaire en un temps où, comme l’écrit l’historienne Sabrina Tricaud (Les Années Pompidou, Belin, 2014), « on pouvait [en 1969] devenir propriétaire d’un appartement de trois pièces dans les Yvelines, à proximité du tout nouveau complexe commercial de Parly 2, pour la somme de 90 000 francs », soit, compte tenu de l’évolution du pouvoir d’achat, 100 000 euros actuels. La propriété privée redevenait une sécurité au moment où mai 68 entretenait l’illusion d’une contestation de la société de consommation et parmi les jeunes, d’une société de maîtres jouisseurs fraternels. la France vit aujourd’hui dans une situation inédite où les plus âgés sont les mieux lotis. Les derniers calculs du Conseil d’orientation des retraites montrent que le niveau de vie des retraités est de trois points supérieur à celui des actifs et que leur patrimoine médian (la moitié possède davantage et l’autre moitié moins) s’élève à 176 000 euros, soit 16 % de plus que les actifs.

La génération du baby-boom  a méprisé ses parents au prétexte que ses membres s’étaient faits tous seuls dans un environnement enfin moderne, elle a aussi imposé la règle d’airain de l’héritage matérialiste, au sens vulgaire du terme, à la suivante. Sa moraline spiritualiste désincarnée visant tantôt Pétain et Vichy et en d’autres terrains, l’intolérance, est là pour vaporiser cette vérité très simple qu’elle est la génération la plus patrimoniale, la plus égoïste-hédoniste et partant la plus minable  qui ait traversé l’histoire du pays au XXème siècle.

Les députés nés entre 1940 et 1959 sont devenus majoritaires depuis les législatives de 1993, et le sont depuis largement restés. Dans l’Assemblée nationale élue en 2007, on comptait neuf fois plus de députés âgés de plus de 60 ans que de députés âgés de moins de 40 ans. Au sein de l’Assemblée élue en 2012 : le rapport est d’un peu plus de 10 pour 1.

Dès lors le vote frontiste s’éclaire autrement. Il est la forme érynique du doigt d’honneur que renvoient deux générations bourgeoise et petite-bourgeoise sacrifiées à celle qui tient les leviers de commande en jouant les papas gâteaux sous prétexte d’aider les enfants. Il n’est pas besoin d’en venir à des proverbes fumeux pour savoir que la dépendance génère des ressentiments et des colères sourdes, une volonté de décapiter les testateurs pour prendre leur place et vivre enfin sans tutelle dans le bonheur patrimonial inculte qui fut celui prôné par les baby-boomers car si les baby-boomers ont bien réussi une chose, c’est d’enlever au signifiant France ce qu’il pouvait impliquer d’appels aux libertés réelles et de résistances à l’air du temps.

NICOLAS CHEVASSUS-AU-LOUIS / BAM


Responses

  1. Bonsoir Memento,
    Pour ma part, souvent confronté cette catégorie car paradoxalement, par leur age et le patrimoine accumulé, elles sont plus souvent des cibles que d’autres, elles commencent à me sortir par les yeux.
    Tout leurs est dû et jamais, au grand jamais, leurs problèmes n’est replacé dans un système global.
    Des parvenus qui prennent l’expression « le client est roi » pour une maxime transposable au moindre de leur désir, du moment qu’ils ont à faire a quelqu’un qui, selon eux, devraient être à leur service.

    • Vous décrivez le bourgeois caricatural du XIXème siècle Ag, celui qui ne voit dans les dissemblables qu’un ensemble de domestiques

      • Hé bien malheureusement on est dans le constat…
        Et à la limite, le seuil de richesse où s’exprimait ces comportements à disparu, démocratisé par la « citoyenneté ».
        On pourrait croire que le notaire pété de thunes qui à l’habitude de voir tout le monde se coucher est plus concerné, mais non ! Ca va commencer bien plus tôt.
        Je dirais même des observations hors carde pro ou des témoignages que le rapport est moindre dans le privé ou le commercial. Si beaucoup n’ont pas la « réalité » de leur pouvoir d’achat à l’esprit, pour des prestations ou des biens, le retour au réel est moins difficile.
        La projection est peut-être plus facile.

  2. Analyse intéressante, mais trop connotée à mon goût, sur une base axiomatique de deux causalités de faible véracité à mon avis:

    – il existerait des causalités « croisées » des « boucles d’amplification » entre « déchets » et « déclassement social »; j’aurais au moins aimé que Nicolas Chevassus prenne la peine de métaphoriser le déclassé comme déchet.

    – la causalité unique et spécifiquement française du déclassement patrimonial et professionnel serait le « baby boomer » archétypé.

    Vision d’un biologiste holistique et plutôt vengeur.

    Par contre, la formule:
    « les baby-boomers ont bien réussi une chose, c’est d’enlever au signifiant France ce qu’il pouvait impliquer d’appels aux libertés réelles et de résistances à l’air du temps » me plait

    • Sur le premier point Hippocrate, Nicolas Chevassus en est resté à une thématique des dégâts du progrès, le lien entre productions parallèle de déchets matériels et humain en régime d’abondance ne l’a même pas effleuré

      Sur le second point, il me semble que le terme de baby-boomer ne vaut que pour une certaine bourgeoisie installée des années Mitterrand, pour le reste les quatre mythes de la période précédente (disons celle qui va de la fin de la guerre d’Algérie au tournant mitterrandien de 1982) se sont effondrés : la pauvreté est revenue dans le paysage européen où ¼ de la population de l’UE vit sous le seuil de pauvreté, le sida est venu infirmer l’idée saugrenue d’une maladie vaincue ou terrassée puis l’ambivalence des dispositifs techno-scientifiques a pris la relève, l’expertise a démontré son caractère tyrannique (lutte pour l’austérité, dégradation des savoirs, offensive contre la psychanalyse), le progressisme son ineptie ou ses traits criminels (affaire du sang contaminé)

      La dernière formule m’appartient

      • « Nicolas Chevassus en est resté à une thématique des dégâts du progrès… »

        J’ai l’impression de renifler la fragance vague mais quasi omniprésente d’une imprégnation idéologique « Illichienne » , sous forme laïcisée-technicisée, sorte de néocroyance mobilisatrice de masses

        « La dernière formule m’appartient »

        A tout seigneur, tout honneur

      • Ça sent fort le Tartuffe qu’incarne parfaitement Hollande : austérité, discours ecolo-culpabilisant, charité envers les zotres façon Merkel, foi dans l’Euope des experts et paix avec les dlihadistes de bonne volonté. C’est le programme néo-chrétien d’institution

  3. « …Et à la limite, le seuil de richesse où s’exprimait ces comportements à disparu, démocratisé par la « citoyenneté ». »

    Constat tout à fait identique, avec, en supplément, des tentatives systématiques de « renversement des hiérarchies implicites » liées ou non à l’argent ( le savoir, la connaissance sont également l’objet d’un renversement de « domesticité »): le petit technicien creux – au sens large- tente de prévaloir, de prendre le pouvoir.

  4. « le petit technicien creux – au sens large- tente de prévaloir, de prendre le pouvoir. »

    Exemple type : la ligne internet.
    Obligé à un moment de rappeler que non, vous ne passerez pas ingénieur réseau en cours du soir pour aider à résoudre le problème mais que, comme vous démarrez votre voiture sans aléser le moteur ou raffiner l’essence, vous souhaitez qu’une fois branché correctement, les paramètres rentrés dans le pc sortit du carton, le truc fonctionne.
    Ah mais non, que vous remplissiez votre partie du contrat sans faillir, à savoir payer, est théoriquement insuffisant, indigne que vous êtes de ne pas avoir le niveau.

    On en revient à un sujet précédent.
    Un conflit majeur nécessaire, histoire de rétablir des hiérarchies naturelles.

    • Le petit technicien creux, c’est vraiment l’homme du pouvoir moderne, avec le petit policier statisticien (pas celui qui se prend des bastos et met les mains dans le cambouis, on s’entend), les deux faces de l’expertise. Ce pouvoir n’a pas besoin de tycoons, de savants, d’hommes de l’art et d’inspecteurs sortis d’un roman de Simenon, juste de profils parfaitement agencés.

      Ag, j’aurais une question à vous poser si vous avez le tuyau évidemment, est-il vrai que la femme qui fut sauvée par le policier abattu par l’islamo-délinquant-récidiviste venait de déposer ses enfants et se rendait au travail avant que sa voiture ne reçoive 38 impacts de balles ?

      • Des cameraman maintenant. Et les mecs sont contents !

        A saint ouen ?
        Non, je l’ignore. Je n’ai personne dans le coin.
        Je ne crois pas d’ailleurs qu’un tiers en cause soit « impliqué » dans l’échange. A la société braqué oui, pourquoi pas.
        38 me semble de toutes façons un nombre peu cohérent, même sous stress ou avec un taré qui arrose.

      • Je tiens ça d’un policier adepte de la diffusion de rumeurs Ag


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