Publié par : Memento Mouloud | novembre 5, 2015

Comment naît une émeute

Le 9.3 est bien le seul département de cette Ile de France qui a vu dans les dernières décennies le revenu par habitant baisser tandis que se poursuivait à toutes les échelles le processus de ségrégation spatiale et sociale si bien que ce département de plus d’un million d’habitants a fini par se mouvoir dans une dimension qui en fait le point d’arrivée de toutes les vagues migratoires qui ont pour destin tout de mansuétude capitaliste d’occuper les échelles inférieures des processus de production des biens comme des services. Il n’est pas d’exemple d’un être qui lassé de telles offres n’ait fui ou négligé, s’il le pouvait, cette portion d’hexagone où rayonne de son soleil noir le tombeau des rois de France.

La pauvreté, une dynamique du mal ?

La pauvreté n’est ni un état, ni une expérience mystique où s’anéantit la gloriole pour mieux communier en Dieu, la pauvreté relève de la pathologie sociale et plus exactement de son nexus, la famille. Pas un discours qui ne reviendra sur la famille, trop ample, à mères multiples, sans père, sans mère, livré à l’alcoolisme, au fouet, à la promiscuité, dépravée, d’une violence blanche, d’une saleté ignoble, il convient donc de mettre sous tutelle ces familles de pauvres qui fabriquent des délinquants à la pelle et tarissent la belle ingénuité de la race eugénique qui use des contraceptifs et de l’avortement car il s’agit de choyer et de choyer continûment. Aussi les mêmes qui rempilent dans les conseils de parents d’élèves et organisent la bonne éducation de leurs progénitures dans les antres ammoniaqués du secteur privé n’ont plus de mots pour s’émouvoir de ces hordes qui gambadent à toutes heures en proférant les menaces les plus indignes. Car il est d’une évidence toute de lumière incandescente que le pauvre n’a que le fouet et l’amour de ses chastes tutelles pour s’élever, car le pauvre n’est jamais qu’un damné. Le mal est donc lié à la pauvreté si possible délinquante et Jean Genet en a éprouvé le romantisme noir, en pompes funèbres quand Céline en traçait le portrait tout de race avachie et promise à la destruction biologique, car le pauvre est la croisée de ses deux destins, entre ses pôles que sont la perversité et la dégénérescence. Pervers, il refuse les lois communes et s’embourbe dans des relations interdites, des montages meurtriers et les dispositifs funestes du gangstérisme. Homosexuel, homicide, immoraliste ce sont là les trois vecteurs de son ignominie qui refuse en bloc femme et enfants, travail et morale, pétrie des lois infimes qui font les assujettis, qui avaient leur spectacle silencieux et muet, le clap de fin de la guillotine, au bout d’une joie sordide de voir de ses yeux une tête tomber. Dégénéré, il est inclus dans la thématique de la race, une race en souffrance dans la France malthusienne, une race différente vous dis-je, une race qui ne peut, qui ne veut s’assimiler, une race sordide, qui ne sait, qui ne peut, travailler, une race lascive, oisive, hédoniste, à discipliner. L’alcoolique et l’arabe en duos indistincts au regard de cette race qui protège, s’épure et se confie au ventre solitaire des femmes qui annoncent la venue de la race française avec ses filiations assurées, une race moderne en ce qu’elle s’impose eugénique sans jamais y voir que de la liberté. Il faut défendre la famille, défendre les enfants, les désirer vous dis-je et le désir c’est bien connu quand il est propre, amidonné, le désir c’est la maternité, il n’y a pas à transiger, la race française confie son devenir au ventre des femmes émancipées de ces paroissiens redoutables qui entendent imposer, turban en avant, la fiction divine d’une anthropologie du verbe incarné, dans un livre, dans un homme, peu importe. L’homme a peu à faire dans ces histoires de race, juste distribuer du sperme, de l’argent, de l’attention, juste soliloquer sur le nom du père, toujours absent, qui revient solitaire de ses longues chevauchées diurnes, le dernier aventurier du siècle avait dit Péguy, le dernier Ulysse assurément. Le pauvre, lui, n’a pas de père, déjà détruit par l’alcool, la maladie, l’exil et cette parole inopportune qui trébuche sur le lexique et triture la syntaxe, mal à propos, bien sûr, la mère, débordée, impuissante, criant, gesticulant, avec ses amants quand elle est seule, livrée à la débauche coutumière des femmes sans libertés et puis Gavroche s’appelle Pierrot ou Ahmed, Gavroche est un problème qui s’engage à tâtons dans les rets puissants de la justice pénale qui veille, parfois cajole, parfois incarcère et trace l’ornière qui fera de lui un être brisé, immature et délinquant, la figure d’un mal que les lecteurs pressés jugent banal parce que qu’ils ne voient jamais le visage hideux du monde poupon qui les escorte et dans lequel le hasard de la vie les a placés tout près de la norme sordide qui fait les conflits oedipiens et les passants pressés.

La zone

Économie parallèle, travail au noir, un rapiéçage noirâtre qui virevolte, zones de non-droit, c’est ainsi que des hommes, policiers, politiques, journalistes, sociologues, juges qualifient ces territoires où le spleen n’en finit pas de planer. Pourtant c’est en Corse que les meurtres anonymes, les ratonnades avérées, les plastiquages, répétés, se produisent d’année en année, c’est en Corse qu’un préfet fut exécuté, c’est en Corse qu’un stade a pu s’effondrer et tuer, c’est en Corse que des joueurs sont insultés sur les gradins quand ils ne savent plus trouver ces filets sans nom qui tiennent les samedis soirs éveillés. Mais rien n’y fait, on n’en finit plus de tirer sur ses territoires perdus d’une République dont il faudrait dire en quoi elle est retrouvée. Une République qui organise l’irresponsabilité de son plus haut magistrat, l’immunité de sa tête, une République dont on pourrait dire, à la fin tu es las de ce monde ancien. Tout s’emberlificote de naphtaline, il faut voir, oui il faut voir d’un travelling automobile, la cuisante laideur des faubourgs étagés en horizons de tôles, avec des lucioles où gambadent des rocades, un centre commercial qui s’étiole, déjà trop vieux, la vraie vie, des villes dont il ne reste que des palais de cire, des devantures de lumière sans âge, une atmosphère de moisi, on, vient ici parce que bon vin, bonne chère, bon répit, bon rien, on vient ici pour se reposer de la vie, même les automobiles ont l’air de sortir de pages fumantes, d’utopies passées, l’antiquité future, c’est cela ce pays qui bouillonne dans les cubes de béton car seules les dunes, seules les landes, seuls les escarpements solitaires sont respirables, tout fuit dans la vieillerie, tout s’encrasse dans la célébration vide du nom français qui ne couvre rien, et toi que les fenêtres observent, une honte secrète, douce de vivre ainsi entre deux effusions diaprées, entre deux senteurs évadées, dis moi que connais tu des pavés, c’est un beau pays, un musée, un naufrage d’un biais de fond de bouteille, encapuchonné dans ton taffetas, tu prends une latte, déglutis une bière, assis entre les rires, les crachats, dans la volute envolée, tu ne verras rien du ciel étoilé, juste une chape rougeoyante de ciel qui s’évade en oxyde, derrière la colline, là tout en haut, oui derrière le stade, arrête de rêver des fois, la mer dodelinante, si bleue mazout qu’elle roule sur la ville blanche, j’en rêve tant, Marseille, qui sais ? Les affiches et le cri des MP3, la dérive hargneuse des images embouteillées, villes en feu et détruites, des soldats qui pataugent, un enfant tombe, la prose du monde et nos histoires ont pour héros des truands fatigués et vulgaires qui se vident les couilles en hurlant, une rafale et puis c’est tout, on n’en parle plus. J’ai vu ce matin la blanche corolle des cerisiers en bacs, j’ai vu ce matin le bourgeonnement rosé qui suintait des arbres et ce léger duvet qui s’abattait sur la terre dure du stade dénudé et noirci, une estafilade de beauté dans le creux, et maintenant tu cours après la danse verte d’un bus qui se faufile hagard dans la cohorte des bolides ronflants, c’est un matin, le matin, ah le jour, je la voyais ourlée d’un jean, le carmin de ses lèvres empanaché d’éclats, de ses yeux des étincelles douceâtres comme une amande pilée et des uniformes bleu pétrole, bleu pactole, un cauchemar de soie, circulez, circulez, tu es à Paris chez le juge d’instruction, comme un criminel on te met en état d’arrestation, douloureux et joyeux voyage, vécu comme un fou et perdu du temps, c’est ainsi que s’immerge la zone dans le déferlement de ses vagues qui frappent la grève écarlate qui rougit des mille foyers qui la trouent, c’est ainsi que s’étire la zone dans le cahotement de ses trains lancés et penché sur cette vitre, opaque, défilent toutes les nuits passées à s’émouvoir d’un mot pendu, la zone, ils t’appellent cités, quartiers, c’est à pleurer, la zone, c’est le nom retrouvé, immuable du train d’enfer des choses quand elles glissent portées par les flots, le fleuve me laissera bien descendre où je voulais.

Spectres

C’est un monde de spectres celui qui s’enfile d’écrans en écrans, un monde de vengeances inentamées et de colères rentrées, words, words, words, il faudra bien tirer l’épée va, il faudra et on mourra trop tard, trop tôt, pas grave. Des silhouettes, juste des silhouettes, ça ressemble à tous les émeutiers du monde qui se donneraient rendez-vous, on confond tous les rougeoiements dans la dimension plate de l’écran, seuls les uniformes renseignent, ah CRS, ah Police, ah le French cancan, pas un plan, pas une photo qui ne soit sale, les spectres accourent de leur pénombre, des zombies maquillées, un vieux clip, thriller ou le retour des morts vivants, un budget fauché, les spectres sont là avec leurs gravats, essence et white spirit et zuit tout brûle, rouge, rouge, un vieux clip, rap, intifada, riots, tout fulmine du déjà vu, compris, capire c’est l’essentiel, l’amalgame, tout ce qui nuit, tout ce qui est indistinct, tout ce qui est homogène, tout est ramené à la dimension de l’incube surgi de ses habits nocturnes contre feux des anges de lumière qui se tirent des écrans, de l’incube, fantassin des cohortes de satan, prends pitié, dit il de ma longue misère mais déjà une épaule s’apprête, une détonation, les incubes disparaissent du cadre, enfouis sous l’ourlet délicat des ombres protectrices alors que brûlent et se disloquent les réverbères en feu, arbres métalliques couinant et fondus.

La procession des autorités

L’émeute s’engendre à partir des mots en vrac qui parsèment parfois les notes éparses des journaux, tapis et crachant l’évènement qui est leur chose, leur enfant. Il suffit d’entendre blêmir les ministres et le premier d’entre eux qui le 28 octobre 2005 au matin déclare du bureau de la place Beauvau où flotte l’ombre de Pasqua, « Lors d’une tentative de cambriolage, lorsque la police est arrivée, un certain nombre de jeunes sont partis en courant. Trois d’entre eux, qui n’étaient pas poursuivis physiquement par la police, sont allés se cacher en escaladant un mur d’enceinte de trois mètres de haut qui abritait un transformateur.». Le premier en dignité devant ce récit où de jeunes cambrioleurs semblent se suicider gaiement à l’assaut d’un transformateur, ajoute, Ponce Pilate en diable, « il s’agit, selon les indications qui m’ont été données, de cambrioleurs qui étaient à l’oeuvre.». Bien sûr on n’ajoute pas bien fait mais le cœur s’y résout. Rumeurs, appel du maire, remontée d’acide des associations, relais quelconque, on ne sait mais en fin de matinée, le secrétaire général de la préfecture de Seine-Saint-Denis réplique au maire de Clichy qui réclamait « une enquête neutre, indépendante et irréprochable», « il n’y a pas eu de course-poursuite et les policiers n’étaient pas aux trousses des jeunes avant qu’ils arrivent au transformateur. Il n’y a également aucun lien établi entre un contrôle policier survenu plus tôt à propos d’un vol de chantier.». Dès lors les cambrioleurs se dissolvent et la police disparaît, reste la thèse de la folie suicidaire, la bêtise quoi, le pas de chance. Mais le ministre de l’intérieur comme on dit des chiottes n’y tient plus, sa rage de qualifier est trop forte, il s’enferre, « aucun policier ne poursuivait ces jeunes gens, il n’y a aucune polémique à entretenir. Six jeunes gens avaient déjà été interpellés après avoir dégradé une cabane de chantier.». Non plus des cambrioleurs mais des vandales devenus par la grâce six et non plus trois, le ministre multiplie la piétaille suspecte. Mais le procureur de Bobigny, les deux morts et un blessé grave sur les bras rétablit les acteurs et la scène, le lendemain, samedi 29 octobre « les trois adolescents ont pris la fuite à la vue d’un contrôle d’identité à Livry-Gargan. Ils se sont mis à courir parce d’autres jeunes couraient. Ils se sont crus poursuivis alors qu’ils ne l’étaient pas ». Il a fallu deux soirs d’émeute pour en arriver là.

L’émeute « prend »

« Une fois connue, la nouvelle de ce double décès a jeté dans la rue plusieurs dizaines de jeunes, environ 200 selon la place Beauvau. “On vu les jeunes se masser progressivement et venir au contact ”, indique un secouriste. Ils s’en sont d’abord pris aux pompiers venus tenter de secourir les trois jeunes réfugiés dans le transformateur. Après avoir médicalisé le blessé sur place, les pompiers sont obligés de le transporter au centre de secours de Clichy-sous-Bois pour échapper aux caillassages. Vers 23h, ils déclenchent le plan de secours “troubles urbains” tandis que des “bandes incontrôlées de plusieurs dizaines de jeunes”, selon les termes de l’état-major des sapeurs-pompiers de Paris, s’en prennent aux engins en intervention et au centre de secours de Clichy-sous-Bois et à d’autres bâtiments. Vingt-trois voitures brûlées, les vitres d’un centre commercial brisées, des abribus vandalisés, une école, la poste et la mairie de Clichy-sous-Bois font l’objet de caillassages. Face à ces jeunes, jusqu’à 300 policiers ont répliqué jusqu’à 2h du matin. »

Le cocktail démarre par l’éreintement des secouristes qui immanquablement entraîne l’intervention des forces de police, puis les cibles se précisent, équipements publics, voitures, peu ou pas de vols, peu ou pas de pillages, ce sont les fondations de l’Etat qui sont prises pour cible, sous la matraque pondérée des forces de l’ordre.

« Une ville de banlieue parisienne, un lendemain d’“insurrection”. Samedi matin, à Clichy-sous-Bois, les voitures zigzaguent sur l’avenue principale pour éviter les carcasses de voitures renversées et calcinées. Restes de barricades de la nuit passée. Ici et là, des piles de briques à lancer ». Le vocabulaire tangue, insurrection d’un côté et mention de barricades tandis que de l’autre on préfère invoquer les  « nouvelles violences urbaines [qui] ont éclaté tard dans la soirée de vendredi à Clichy-sous-Bois entre des jeunes des quartiers “sensibles” et les forces de l’ordre. Selon la préfecture, une balle réelle aurait même été tirée sur un véhicule de CRS. On dénombrait, vers 22 h 30, dix-sept feux de véhicule ou de poubelle ». Il n’ y manque même pas la balle perdue et le décompte commun de poubelles et de véhicules, lapsus étranglé d’un journaliste aux abois.

Le samedi 29 octobre, le maire de Clichy a renoncé sans tambours ni trompettes, sans les effets d’annonce que propagent, gueulardes, les colonnes vespérales du journal à présentoir, le maire a renoncé à rétablir ce qui se nomme l’ordre avec le concours de la police, cent cinquante peut être ceux cents ensurvêtés le toisent et l’écoutent, tendus, recueillis, avec dans le dos le regard, à canon scié, des CRS en embuscade, c’est un tel jour que choisit le syndicat ministériel Alliance pour pérorer contre « la répétition » des violences à Clichy-sous-Bois qui « peut très vite dégénérer, le pire pouvant aussi vite arriver ». Le surlendemain, en proie au délire paranoïaque de leur chef, ils intimeront aux élus le silence, ce qu’ils nomment le respect du pacte républicain.

Une reconstitution

« Un parc de Livry-Gargan à la frontière de Clichy-sous-Bois. De jolis arbres, une pelouse entretenue et de petits immeubles proprets, en cours de ravalement. “Ils étaient là, en troupeau, ils revenaient d’un match de foot”, raconte un jeune. Jeudi, ils avaient décidé d’aller taper le ballon sur un terrain de Livry-Gargan, situé en contrebas. “C’est plus tranquille qu’à Clichy, là-bas”. Ils étaient une dizaine. Les déclarations officielles ont initialement mentionné “un vol de chantier” puis la “dégradation d’une cabane de chantier” comme ayant été à l’origine de l’intervention policière. “Ce chantier, il est où ?” demande l’avocat. “C’est même pas un chantier ! C’est des échafaudages, posés par terre”, explique un cousin de M, montrant des piles de tuyaux stockés près d’un immeuble. Aucune cabane en vue, mais un container. “Ils m’ont dit qu’ils n’avaient rien touché. Il n’y a rien à prendre là-dedans de toute façon”. S’ils interviennent en réalité pour un simple “contrôle d’identité”, comme l’a admis samedi le procureur de Bobigny, les policiers provoquent la panique chez les jeunes. Six d’entre eux sont arrêtés en cherchant à quitter le parc. “Il y en a un qui s’est enfui vers le gymnase. Les quatre autres sont sortis et ont traversé la rue”. De l’autre côté de la rue, c’est Clichy-sous-Bois. Une porte en tôle s’ouvre sur un vaste terrain vague arboré, qui conduit à la centrale électrique. “Mon petit frère a été arrêté dans le bois”, raconte un jeune. S, lui, s’est caché dans une épave de voiture, entourée de tôle. En continuant, on traverse une clairière, d’autres amas de tôle sous les arbres. Très vite, à trente mètres tout au plus, la centrale apparaît, en contrebas, noyée sous les arbustes. “Ils sont entrés dans le truc rouge, là”, montre un jeune. Entre quatre murs, une bobine rouge, de trois mètres de hauteur, apparaît. “Un générateur”, dit quelqu’un. “On est poursuivis dans une clairière. On glisse, on trébuche, on se relève, on repart, et on arrive devant un grand mur. Il y avait une grande panique. Parce que ce mur, il est vraiment haut. Et il a des barbelés. Si on l’a grimpé, c’est qu’on avait vraiment la peur, qu’on était vraiment poursuivis. Même un fou ne ferait pas ça !” Le visage grave, la voix sourde, S refait, comme s’il y était, le parcours de Bouna, son jeune frère, mort électrocuté à Clichy-sous-Bois, jeudi soir. »

La mosquée

« Nous sortions de la mosquée, et la police nous a encerclés, flash ball aux poings. Ils nous ont pris à partie, mais ce qui nous a le plus choqué c’est quand ils ont mis en joue des mères de famille qui sortaient de la prière et qu’ils se sont mis à les insulter : “Cassez-vous bande de putes et surveillez mieux vos enfants ! ”. « Pendant la prière au sein de la mosquée Bilel de Clichy -sous- bois, alors que les fidèles étaient en prosternation, des CRS ont tiré une grenade lacrymogène dans la salle de prière au milieu de l’assemblée. En fait, les CRS voulaient passer près de la mosquée, mais apparemment une voiture sembler gêner leur passage. Ces derniers ont donc ouvert la portière de la voiture pour desserrer le frein à main. Le propriétaire de la voiture qui a été prévenu par d’autres fidèles que sa voiture gênait, est alors sorti en courant pour présenter ses excuses aux policiers. L’un d’entre eux a baissé son casque et lui a mis sans aucune raison un violent coup de tête. Un fidèle situé à l’entrée de la mosquée, et d’autres habitants du quartier qui étaient dans leurs balcons ont vu cette scène, et ont protesté contre cette injustice et cette violence gratuite. C’est à ce moment là, que les CRS ont envoyé cette grenade en direction de la mosquée ». « Les gens ont paniqué, on entendait des cris et des pleurs de toutes parts, des personnes âgées et des femmes se sont évanouies. Les gens craignaient de sortir du lieu de culte, de peur d’être pris pour cibles. ».

Témoignages vrais ou faux importent peu à moins de confondre les paroles et les procès verbaux d’inquisition, c’est tout un jeu de profanation qui s’étire et se met en place, tout un jeu en vertu duquel le sacré, simulacre radical sorti des cuisines théologiques d’Allah, s’invite incongru dans le rouage d’une émeute dite urbaine. Que suit-on, des mères que la langue policière transforme en catins à marmailles pullulantes, un tir alors que les fidèles prosternés sont confondus dans l’adoration du nom divin, un homme miséricordieux abattu d’un coup de tête, la panique des ancêtres et de nouveau celle des femmes, tout le répertoire de la faiblesse que la maîtrise virile des hommes de dieu protège des souillures mécréantes, le lieu de culte qui n’est plus refuge mais piège dont on ne peut sortir, c’est de ce tambour qui suit la mort des deux adolescents que naît la colère, qu’on dit sacrée, parce qu’enfin l’ordre du monde, qui est celui de Dieu, est renversé.

Le Ministre emmêlé d’impiété bafouille, il indique vouloir rencontrer le responsable de la mosquée pour examiner avec lui «comment et pourquoi» une telle grenade aurait pu être lancée, puisqu’à l’évidence il s’agit d’un acte démoniaque et magique qui ne peut être attribué à la virginale police mais il ne peut nier que le modèle de grenade lacrymogène est en « dotation » chez les CRS et il finit par asséner que la «volonté de blesser ou violer» est absente d’un tel geste. Une telle série d’assertions, dépourvue de toute logique, permet de concevoir la tactique d’un homme qui n’avouera jamais les manquements de ses subordonnés, cela rappelle l’attitude de Mussolini lors de l’assassinat de Matteotti mais de tels souvenirs qui encombrent les livres d’histoire n’ont plus de sens. A la lumière de la profanation, il ne s’agit pas de composer mais de gagner du temps, transférer l’épithète de barbare et traiter ce qui adviendra de désordre, à tous les coups on en sort pétri d’opinions favorables qui tiennent debout de telles figures de démagogues. Le frère de Bouna T, dans cette même mosquée, enceinte probable de Dieu, aura beau le désigner comme un « incompétent », donc viser son efficience, qualifier l’acte d’« irrespectueux » et demander l’arbitrage du premier des ministres, il ne s’adresse plus à personne.

Mais les hommes de Dieu ne renoncent pas à la démonstration de virilité et de maîtrise de soi : Les imams ont dit d’arrêter, Il y a des barbus aussi Ils sont là pour ça. On est là pour ça. Pour la paix quoi. Les barbus sont respectés. Heureusement qu’ils sont là : ils représentent le droit chemin. Faute pardonnée Allah Akbar frères restez tranquilles. Nous avons une fonction d’ordre public, qui signifie que nous devons dialoguer avec les jeunes.

L’insistance mise sur ces jeunes avec lesquels on dialogue en lorgnant sur l’ordre public témoigne de la civilisation, de la culture de pacification dont sont porteurs ces hommes, ce n’est plus la République qui dévoile les oripeaux de la paix civile mais l’islam, baume et vecteur d’une vie juste et droite. Fouad A, membre de l’UOIF le susurre avec une clarté absolue, « On ne peut exclure la religion du champ social. Elle peut être un facteur d’apaisement. Si toutes les lois et les réglementations. ne parviennent pas à cadrer les hommes, la religion peut jouer tout son rôle», car il est bien connu que les religions monothéistes parlent au cœur des hommes, du moins à cette volonté de purification, de mortification et d’obéissance pour lesquelles se creuser jusqu’au vide est la marque la plus intime du lien avec Dieu et ceux qui ne comprennent rien aux religions devraient méditer la phrase de Péguy qui indiquait qu’on ne juge pas l’Eglise à ses évêques, à ses prêtres ou à ses fidèles mais à ses saints, or face à ces saints quels sont les penseurs et les artistes de cette République ?

Le communiqué du 2 novembre reprendra l’ensemble de la thématique en une synthèse enlevée dont la réponse ne viendra jamais, « … un lieu de culte musulman a été la cible des forces de l’ordre pendant le mois sacré du Ramadan et aucune déclaration officielle de nos plus hautes instances n’a été faite pour condamner avec fermeté cet acte ignoble et contraire aux valeurs de la république qui nous lient. Nous attendons, de la part des pouvoirs publics, des positions claires et signifiantes par rapport à l’attaque de la mosquée. Il est important de préciser que ce sont les fidèles de la mosquée Bilal de Clichy-sous-bois, victimes (personnes âgées, femmes et enfants) de l’agression par gaz lacrymogène, qui ont œuvré avec l’aide de toutes les personnes se sentant concerné pour le retour au calme et nous condamnons toutes violences »

Les procès

Toute émeute a son lot d’interpellés et de déférés que des entretiens hâtifs se chargent de réduire en poussière de flagrants délits, mais le ministre qui tend à centraliser l’ensemble du processus répressif n’a pas négligé d’accélérer et d’aggraver l’efficience comptable de la machine qui ne touche que peu ses amis. Ainsi le dimanche 30 octobre la police annonce que 11 jeunes sont au main du parquet de Bobigny donc du procureur dont le fantomatique garde des sceaux est le supérieur hiérarchique. Mais le nain de la place Beauvau ajuste le tir dès le lendemain en lâchant qu’il ne faudrait pas « se tromper: ceux qui ont été agressés, ce sont les forces de l’ordre, pas les voyous. Les CRS ont essuyé des tirs de gros calibres». L’homme ne cesse pas de mentir, c’est son rôle, et il en connaît l’exercice insignifiant. Rendre des comptes n’est pas de sa charge, aussi il distille sciemment  les substantifs douteux et celui qui bafouillait des excuses revient à la charge, des voyous, dans son vocabulaire imagé, de la vermine, un reste à piétiner. Cet homme, il le démontre est l’adepte du double bind, je tends la main à mes frères seigneur, puis je tire, à tous les coups la position d’autorité plonge dans l’abjection ou la sottise, merci mon Dieu, ils sont là, réunis, subjugués. C’est un théâtre à couvert et le soir même les 11 déférés sont 21.

“Trois hommes sur les huit jugés lundi en comparution immédiate à Bobigny, après les émeutes de Clichy-sous-Bois, ont été condamnés à deux mois de prison ferme. Les trois hommes – un âgé de 25 et deux de 27 ans – étaient poursuivis pour “violences volontaires en réunion avec armes sur agent de la force publique”. Il leur était reproché d’avoir envoyé des projectiles contre des policiers vendredi soir au cours des échauffourées qui ont suivi la mort, la veille, de deux adolescents électrocutés dans un local transformateur EDF. La représentante du parquet avait requis quatre mois d’emprisonnement, avec mandat de dépôt, en parlant de “faits totalement établis d’une gravité exceptionnelle” ». Que les trois hommes condamnés n’aient pas d’armes est l’évidence, que lancer des projectiles soit moins grave et moins exceptionnel que d’entraîner par une poursuite inutile la mort de deux adolescents, nous en laissons l’appréciation à cette dame du parquet qui, en matière de morale est d’un discernement impayable puisqu’elle ajoutera dans un autre procès qu’une telle « attitude ne rendra pas la vie à ces deux jeunes gens ».

L’embrasement

A partir du 31 octobre, le souffle de la déflagration se propage à partir de l’épicentre, des véhicules brûlent à Sevran, Bondy, Neuilly sur Marne, la police est prise pour cible à Aulnay, le garage de la police municipale flambe à Montfermeil. Pourtant la préfecture vers 23 heures annonce que la situation est calme tandis que des centaines de départ de feu sont recensés. La brigade des sapeurs pompiers de Paris en dresse le constat, une multitude de flambées sans affrontement, les acteurs en déshérence attendent le lever de rideau. Le 1er novembre, c’est l’ensemble des départements de la région parisienne qui sont touchés, des noms circulent, autant de simulacres urbains cité des 3000, des Beaudottes, on dirait le bataillon de Thèbes avec ses étendards. Cette fois-ci des petits groupes harcèlent les forces de police, le nom des villes virevolte sans topographies, bulles de savon dans la bouche, flotille de la révolte avec ses poubelles flambées, Blanc-Mesnil, la Courneuve, Clichy, Tremblay en France, Livry-Gargan, Sevran. Devant la préfecture, une voiture flambe, ailleurs un gymnase, mais mille policiers sont déployés autour du stade de France, épicentre des regards tandis que cinq cent autres s’égayent ahuris sous les flots de mépris qui ont goût de pierre. La statistique qui ne ressemble à rien, livre alors ses augures, 228 véhicules incendiés, ouaouhhh dont 153 dans le seul département maudit, mais pourquoi Bondy et son score à 65 ?

L’évènement c’est dès lors le show roulant des chiffres défilant de la ferraille en fusion, la masse amorphe des carcasses amoncelées, à portée de phrasé, dix, cent, mille, du chiffre coco, du chiffre, la mesure d’un ordre qui se disloquerait, tu parles, juste l’amoncellement comme une benne qui se charge des épaves abandonnées. On ne parlera plus corps et profanation, on attendra la mort, la preuve ultime de barbarie, parce que cela est nécessaire, parce que cela justifie, parce que cela ordonne.

A l’enclos sacré du temple enfumé, au noyau des fidèles, à la mort inutile de deux jeunes hommes, on opposera la masse agglutinée, la masse virtuellement infinie du décompte des voitures de série, la masse ouverte qui emporte dans son calcul, un vecteur de panique qui n’attend que le geste déliant d’un homme, d’un chef, sa parole protectrice.

La règle du jeu

Le jeu n’a que quelques acteurs, les imams, les fidèles, les familles, les ci après jeunes de Clichy avec leurs visages basanés de colère ont cru s’inviter au jeu qui partage les chefs et les renouvelle sur la grille glauque et perfide des élections dont la bêtise à rendez-vous revient comme la guerre tous les cinq ans. Cela s’appelle la démocratie en langage convenu de politiste. Dans la grille française qui a ses particularités, il existe deux dyades décalées qui sont tout ce qu’un stratège en démagogie calcule sans se tromper. La dyade droite / gauche qui a son rythme convenu et ses divisions internes et la dyade propre au parti gaulliste qui prétend détenir un droit d’aînesse sur la cinquième république et qui affiche deux noms de chefs, deux styles, un duel, de quoi susciter le vide aventureux des commentaires, toujours infinis, soliloques qui se répondent d’élections en élections.

Comme il se doit la première passe d’armes intervient entre le premier des ministres et le premier du parti, il a pour jouets la famille et un ministre dont la particularité essentielle est de s’appeler Azouz B, on le dit sociologue, il œuvre aussi dans le mélodrame, la chronique larmoyante et les scenarii sponsorisés par la ligue des droits de l’homme.

“31 octobre Lundi, S avait essuyé une rebuffade quand les familles de Bouna et Zyed, les deux jeunes décédés, ont décliné sa proposition de les recevoir. Pis : le frère de Bouna demandait à rencontrer le Premier ministre. Finalement, hier à 18 heures, les proches ont été reçus par Dominique de V flanqué de son ministre d’Etat. L’entretien a duré deux heures et le Premier ministre a “témoigné sa profonde sympathie et son appui dans cette terrible épreuve”, en assurant les familles “que toute la lumière serait faite sur les circonstances de cet accident”. Dans le même communiqué, l’hôtel Matignon a annoncé la tenue d’une réunion, tard dans la soirée, place Beauvau “sous la présidence” de S “afin d’ouvrir le dialogue dans un esprit de respect mutuel”. Message implicite : désormais, dans ce dossier, c’est le Premier ministre qui décide et S qui exécute. »

Accident, épreuve, lumière, le lexique des déclarations est apaisant et écarte la recherche en responsabilité, c’est alors qu’un ministre jusqu’ici silencieux sort de l’ombre dans les colonnes d’un journal que la grille classe à gauche, L. Le monsieur de l’Intérieur « se laisse déborder par une sémantique guerrière, imprécise », « je regrette de ne pas être associé quand il y a un dialogue difficile avec des jeunes. A chaque fois que mon collègue intervient en banlieue, même quand il s’agit d’égalité des chances, je ne suis jamais contacté. Quand on nomme un préfet musulman, quand on dit vouloir donner le droit de vote aux étrangers et qu’on envoie des CRS contre les jeunes de banlieue, il y a un décalage ». Outre l’énormité du propos puisque Azouz B se veut le ministre des jeunes qui sont aussi musulmans et étrangers, une sorte de consul banlieusard si ce n’est maghrébin au sein du gouvernement, le constat s’impose le collègue en question travaille seul et ne maîtrise qu’à peine les messages qu’il distille, il aime en découdre, peut être a-t-il perdu les pédales ? On ne sait, mais le soupçon se dégage, l’homme n’a pas toute sa lucidité, il surchauffe.

La gauche joue alors sa partition, on l’accuse de « manquer de sang-froid », de s’embourber dans des « effets d’annonce », d’être télégénique en somme, la vieille opposition de l’être et du paraître, c’est l’adversaire qu’on étrille, ce sont les problèmes qu’on escamote. Et ces hommes et femmes qui ont cessé à jamais de réfléchir pour occuper de vagues strapontins sont rappelés à l’ordre le 2 novembre par celui qui se prétend leur chef et dont on ferait un joyeux représentant en assurances, François H qui « refuse de « rentrer dans la polémique » à propos des « émeutes » dans les banlieues car il sait « à quel point la situation est difficile et complexe » et qu’il n’y a « pas de solution facile » ».

Le chef s’est rappelé qu’il est un homme de gouvernement, qu’à ce titre il pourrait siéger place Beauvau et couvrir de son séant une telle situation, une telle police qui impose ses règles et ses enjeux, il signe le blanc-seing sans ciller, il sait bien que le calme reviendra et que l’autre s’il l’emporte, en 2007, lui en saura gré.


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