Publié par : Memento Mouloud | novembre 7, 2015

Il y a 10 ans, les émeutes, une série française (3) : le cercle de feu

Vraiment ma raison voulait prendre la barre ;

La tempête en jouant déroutait ses efforts,

Et mon âme dansait vieille gabarre

Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Qu’une émeute révèle de vieilles lignes de tension relève de l’évidence c’est tout un jeu de failles qui se met à dériver et bruire. Des visages nouveaux apparaissent et disparaissent et la gangue d’un vieux langage de conflits et de mépris se mêle. Dans le pitoyable lexique qui se prétend celui de tous les français parce qu’il est le vocabulaire des quelques milliers qui s’abreuvent de mots et de rapports, d’entretiens et de déclarations, qui pensent comme on pisse, en se soulageant, au sein de ce lexique donc, une figure sourde de l’ennemi, volatile et fragmentée mais dont on devine qu’il servait de refuge à de vieux simulacres de guerre civile.

Le pen n’est pas né par hasard puisqu’il s’agit de lui, il n’a pas surgi par la seule grâce d’un président rongé par sa prostate, Le pen est une honte, un chancre bien français qui écorne la civilisation et rappelle à intervalle régulier que nous n’avons pas besoin des traditions et de la République mais d’un devenir qui soit autre chose que le pourrissement dans lequel tout un chacun se noie en agitant le chéquier et le numéro de code d’une carte bleue.

Vichy avait révélé que des hommes, des Papon, des Bousquet, des Touvier, des anonymes, pouvaient s’il le fallait se transformer en criminels de bureaux et parfois de plain pied, qu’ils trouveraient bien des refuges et bien des abris, qu’ils échapperaient au destin des voleurs de voiture, et des criminels d’inadvertance et qu’ils récidiveraient le moment venu parce que l’histoire n’a pas de leçons mais des fragments et des morts avec lesquels nous parlons n’en déplaise aux contemporains. On ne ressuscite pas Pétain et Laval en causant de Vichy, on n’ouvre pas le placard de Massu et de Bigeard en évoquant l’Algérie, on dénombre dans le fouillis des archives des séries de gestes, d’actes, de mots qui forment la trame meurtrière dans laquelle s’engagent ceux qui ne voulaient pas en entendre parler. Alors, quelques justes se lèvent sans doute mais ils sont seuls et à la fin quand la guerre civile est en place, ils peuplent les cimetières. La tragédie est ainsi faite depuis la Révolution qui porte le nom de la France qu’elle est politique et qu’elle le restera. C’est bien cela le déplacement des lignes de faille et la venue de nouveaux agencements, l’éclatement d’un évènement qui fouille dans les strates anciennes et en tire un langage et des positions nouvelles, il suffit de se rappeler Vichy et ses reclassements.

Une frontière

La France est un artefact, une fiction dont on ne peut dire si elle est utile ou non, ce qui la parcourt est une frontière intérieure qui cisaille son territoire à toutes les échelles. Rien de commun ne semble lier ces Frances sinon le voyage de ceux qui échappent à cette francité de misère avec pour la plupart l’oubli comme viatique quand ce n’est pas le ressentiment. Il n’est pas certain que les fêlures qui orchestrent la ronde des exilés proviennent de tels êtres qui ont à cœur d’effacer jusqu’à la trace d’une macule infâmante et qui ne cessent de se justifier de quelque manière qu’ils le proclament. Qu’ils se disent fidèles, rebelles ou renégats, ce qui importe est le paradis qui est le leur, empavillonné et de guingois avec la famille échappée en trophée dans un recoin lumineux où s’embrase la cheminée. De tels êtres, il faudrait rayer toutes les paroles qu’ils prononcent puisqu’ils ne parlent que leur pauvre histoire sur laquelle on ne peut se prononcer sans avoir la sensation d’y avoir été invité en toute obscénité. Il faut avoir tout à fait perdu son peuple, tout à fait perdu sa langue et le voir, le toucher tout de même, pour concevoir une longue maladie qui est aussi la gestation d’une création qui creuse dans la langue de ceux qui se croient des maîtres une spatule bien faite pour les détruire et les enterrer. Dans cinquante ans, d’Ormesson, Moix, Houellebecq, Darrieussecq, Enard, seront les noms qu’on épluche dans un doctorat, on les aura déterrés de leurs antres bien frais et au grand air, on les mettra en notes et on dira on les lisait et même il y avait Marc Lévy, quels succès, c’est-à-dire des œuvres qui ne témoignent de rien sinon de la bêtise. C’est à de tels faits qu’on touche la béance des failles qui déchirent la France. Les pauvretés ne sont pas toutes statistiques et je plains ceux qui préfèrent penser que les arabes et les africains sont des hommes et des femmes vivant de trafics louches et d’allocations, traînant des ribambelles d’enfants geignards qui insultent les professeurs en criant Allah Akbar un kebab dans la bouche tandis que des chinois vigilants colonisent les commerces en travaillant comme des fourmis dans le silence d’une pièce où ils s’entassent avec leurs nouilles frelatées, sans doute à trente, je les plains parce qu’ils sont des volatiles sereins qui creusent la tombe d’un pays qui est aussi le mien.

Deux polices

Le ministre de l’Intérieur a lu son Carl Schmitt, il sait que la politique s’affirme dans le couple ami-ennemi. D’ailleurs, Il n’a pas commis une seule entorse à la théologie politique du juriste nazi puisque l’ennemi ne peut être que celui qui menace l’Etat et qu’il peut bien se révéler aussi bien un groupe (si possible racial) qu’un parti. Aussi Carl Schmitt n’a jamais émis ne serait-ce qu’une mince protestation sur le statut des juifs promulgué en 1935, statut qui les plaçait au banc de la communauté allemande, ni sur la proclamation de l’état d’urgence qui suivit l’incendie du Reichstag et plongea la République de Weimar dans le noir épais de la dictature et des camps. Or il est bien connu qu’un camp échappe à la législation commune et relève de l’administration, le plus souvent de la police. Le traitement par l’homme de la place Beauvau du point de fixation qu’était Sangatte  indique que les dimensions du camp ou sa clôture n’ont jamais gêné un tel démocrate et président de parti. La chasse à l’homme est permanente, on peut les enfumer, les frapper, les insulter, les maudire, le silence s’obtient en sus puisque ceux qui ont l’idée de les défendre sont des criminels envers l’Etat, de sinistres complices, qu’il faut dès lors clairement éduquer. On peut aussi brûler des résidents sans qu’une enquête sérieuse soit diligentée, l’Etat par la bouche du même ministre ou de ses affidés en conclura qu’il faut vider les logements insalubres et si possible expulser ceux qui profitent de l’hospitalité d’un pays qu’il prétend sien. Souveraineté oblige selon le principe du même Carl Schmitt qui la définit par la décision, cet homoncule décide de mener une entreprise de nettoyage de la présence indésirable en émettant le souhait que ces hommes qui sont des clandestins ne soient plus soignés, peut-être plus payés mais dénoncés quand ils ont fini leur tâche parce que la délation dans le royaume de cet attristant est le premier des devoirs du citoyen. Que ces étranges immigrés périssent étouffés lors du voyage de retour ne lui paraît que le témoignage d’une résistance fautive aux lois d’humanité d’un pays qui en sait long sur les droits de l’homme puisqu’il attendit 1945 afin d’abolir le travail forcé dans certaines de ses possessions.

Les oppositions sommaires entre prévention / répression et proximité / x ? tentent d’établir les connexions nécessaires à la grille, on y lit un vieux grimoire tout raturé avec sur la marge les mentions gauche et droite qui inhalent le parfum de la conversation. Mais le chef de parti n’entend pas cantonner la police à son rôle de maintien du désordre établi comme l’appelait Emmanuel Mounier. Ce qu’il attend de la police c’est qu’elle émerge comme la phalange extrême du nouvel ordre, sa milice.

En juin 2002, le voici décrétant « la guerre à l’insécurité », sous le prétexte que « l’impunité a progressivement été considérée comme allant de soi et le délinquant comme une victime sociale.», il s’en suit que la guerre a pour cible le dit délinquant. Le 30 octobre 2005, affolé par les blondeurs diaphanes de Laurence F, il précise ses cibles : « un certain nombre de bandes, un certain nombre de trafiquants, qui vivent de l’économie souterraine, du trafic de drogue, qui considèrent que des quartiers sont interdits aux forces républicaines, et qui rendent la vie impossible des gens », « les GIR, les nouvelles structures que nous avons mises en place, vont s’intéresser au patrimoine d’un certain nombre de tous ces gens. C’est curieux quand même, tous ces gens qui ne travaillent pas, et qui ont du patrimoine, eh bien ils vont devoir s’expliquer. », « qu’est-ce que c’est que cette affaire que maintenant toutes les nuits on a 20 à 40 véhicules, depuis 10 à 15 ans, qui brûlent ? Mais ces voyous qui brûlent les véhicules, moi j’aimerais qu’ils brûlent leur véhicule, et pas le véhicule du voisin, qui ne demande qu’une seule chose, c’est à vivre tranquillement et qui se lève tôt le matin. ».

D’un côté donc les gens qui se lèvent tôt, ont une voiture, un travail, de l’autre des voyous, trafiquants, dealers, à patrimoine qui ne font rien, entre les deux « 17 compagnies de CRS, et 7 escadrons de gendarmes mobiles, des centaines de gendarmes et de policiers, au lieu de faire de l’ordre public et de l’encadrement de manifestations, ils ont reçu une nouvelle formation, et ils vont maintenant être à la disposition des habitants de ces quartiers pour qu’ils aient droit à la paix et au calme. », le couvre feu, l’inquisition et la délation donc. Or le discours spongieux, dérivant par grumeaux du professeur nimbus de l’ordre public est relayé par Alliance, le syndicat ministériel, qui qualifie très tôt les émeutes de « guerilla urbaine » et en identifie les acteurs, des « groupes structurés », un ton en deça d’Action police-CFTC qui y voyait une « guerre civile ». Pourtant le même syndicat Alliance finira par lâcher le substantif islamiste ainsi que les termes de paix et de sécession, indiquant bien le caractère politique de la répression et dès lors de l’Etat qui en est l’ordonnateur. Une politique où les ennemis portent un nom et s’épuisent en quelques figures dont on sait qu’elles n’obtiendront que des soutiens sans voix et sans forces.

Un lexique

Le lexique des émeutes puise dans tous les registres et tous les champs lexicaux, il s’accroche à la guerre, à la romance, au vocabulaire policier et administratif et s’épuise par prolifération indéfinie et va et vient indécents. Tout d’un coup le duel passe de la rue aux sommets de l’Etat, sans qu’il y ait d’autres morts que ceux des premiers jours et la geste est convenue avant que l’embrasement ne vienne défaire les assignations réclamées. Vérité, colère, justice parmi les clichois en deuil emmenés par leur maire qui réclame une enquête, bien entendu impartiale, observation des rumeurs, compte rendu des faits et appréhension des zones d’ombre parmi l’auxiliaire de la vérité qui tient son calepin sous les gravats et les insultes, dramatisation parmi les forces de police qui s’adonnent à la métaphore du « volcan éteint », valse des pantins au sommet où la nuit d’émeute de trop sert d’écho au terrible drame humain avec lequel on compatit, marche silencieuse et appels au calme des fidèles qui brandissent le livre comme borne de civilisation, toutes ces variations volent en éclat lorsque décroche la place vide de la prolifération qui entraîne dans son sillage la stratégie de « rupture » de celui qui a l’exception comme règle d’action.

Notre monde, Aulnay

Dans la nuit des 2-3 novembre, l’embrasement gagne Aulnay « concession automobile incendiée, poste de police saccagé, caserne des pompiers attaquée, deux salles de classe d’une école primaire vandalisées, incendies de dizaines de voitures, jets de pierre et de cocktails Molotov contre les CRS […] un incendie était en cours vers 03h00 dans un entrepôt de moquettes de 1.000 m2 dans le secteur de Garonor, sur la commune d’Aulnay-sous-bois […] une voiture en feu a été projetée contre la « maison des associations ». Il y a bien soulèvement, peut être ceux qui avaient lu Blanqui s’étonneront que deux cent jeunes, comme disent maire et policiers, ne puissent concevoir la prise d’assaut de l’hôtel de ville et l’organisation d’un fort Chabrol au sein de la poste centrale, mais l’ensemble indique un univers dont on ne veut plus parce qu’on ne le connaît que trop et parce que la gangue alors qu’on a juste commencé de vivre étouffe jusqu’aux respirations. Des tutelles qu’on vomit et dans la foulée les leçons de morale et la bienséance, tandis qu’à l’horizon se démasque déjà le pire. Une vieille qui réclame le « couvre feu », des adolescents qui approuvent mais qui se reprennent pourquoi brûler nos caisses et bombarder les pompiers, une directrice d’association qui pointe déjà l’insuffisante autorité des « parents » et un adjoint à la sécurité qui entend assécher l’auréole de la révolte « S’ils ne sont plus deux cents mais qu’il n’en reste qu’une trentaine, particulièrement motivée, la police pourra les interpeller.» Enfin on bat le rappel des notables, « Gérard G a rassemblé hier ses troupes en mairie. Elus, chefs d’entreprise, commerçants, membres associatifs, responsables cultuels et culturels, tout ce que l’hôtel de ville compte comme relais a été convoqué. Manière de manifester que, en face des casseurs, il y aura du répondant. ». Aussi l’autorité n’est pas clivée, elle fait corps, elle ne se divise en rien, brisant les vaguelettes de violence dont on craint juste qu’elles ne se propagent trop loin, le cordon est coupé, les émeutiers voués à la matraque ardente de la police, à la justice sommaire, voyous on vous dit, voyous, rien ne viendra, pas la moindre grève, pas le moindre engagement des aînés, on laissera l’étreinte saisir de son poing, juste le temps des yeux écarquillés par l’incendie, puis refermés bien vite sur une gifle et un crachat, et tous ceux dont on attend plus que l’exposition courent encore sous les projecteurs, le temps que la battue se mette en place.

L’agrément du ministre

A en croire ceux qui peu ou prou comprenaient de leurs langues déliés, les feux de joie on aurait pu dessiner le portrait terrifiant d’un diable omnipotent dans ce ministre dont la parole et les actes avaient le pouvoir de les transpercer de sa langue de feu. La première des puissances du ministre tient dans le défi qu’il lance par les seuls mots kärcher et racaille à ceux qui s’en trouveraient mal, comme suffoqués, «Le prétexte, c’est la solidarité avec Clichy. Mais maintenant c’est d’en découdre avec les forces de l’ordre, si ce n’est avec S. Les jeunes disent : « On va voir s’il va passer le Kärcher… » […] C’est trop facile d’aller exciter les jeunes et après d’aller se coucher», Ces mots ne sont pas faits pour apaiser le monde. Il faut arrêter de monter en vrille les jeunes des quartiers ». Ces propos d’un responsable policier traînaient dans tous les éditoriaux, ils indiquent une croyance dans la vertu des mots qui laissent pantois. En effet, de cet homme dont on dit qu’il vit dans le « luxe », qu’il ne réfléchit que peu mais qu’il ment en protégeant par dessus tout une police qu’il a libérée de la tutelle judiciaire, de cet homme on dit proprement n’importe quoi, il est le faisceau des légendes qui virent au noir et il ne m’étonne qu’à peine qu’il apparaisse un jour les pieds fourchus.

En quelques années celui qui était un perdant permanent qui n’avait qu’avec peine dépassé la circonscription de Neuilly, se voit attribuer des pouvoirs qui touchent à la divinité quand il n’a fait que ressaisir en un tout cohérent les métastases que la lutte acharnée contre les étrangers, les apatrides et la drogue, décrétés fléaux majeurs, ont déchaîné dans l’ensemble d’un corps social dont la bêtise ne cesse de grimper. Qu’un tel bouffon s’octroie la confiance de la majorité de ceux qui ont la télévision et la radio comme compagnes, qu’un tel benêt prospère sur l’enflure des égos dont les circonférences s’étoffent à mesure de leur inanité, devrait non pas surprendre mais susciter larmes et rires tout à la fois. Il ne reste à la France que quelques îlots créateurs et solitaires presque étouffés de médiocrités consommés et de conformismes d’écoles, elle enfante donc d’un démon à sa convenance, nain, cocu, laid, sordide et usant d’un langage désarticulé et blême de tristesse morale. Cet homme est une camisole grise glissant sur un pays qui entend s’asphyxier comme ses pendus qui éjaculent une fois le garrot pris.

Il est tout simplement étonnant que personne n’ait relevé que les émeutiers frappaient là où les magistrats distillent ce qui leur reste de nuisances, dans ce pouvoir milicien qui surgit d’une police qui a renoncé à la neutralité de l’Etat libéral pour cet Etat partisan qu’évoquait Giovanni Gentile quand il chantait les louanges du statto totalitario, et Mussolini lui-même s’était convaincu, en 1921, qu’il fallait à tout prix libérer les initiatives patronales que les grèves, les syndicats et un Etat à la fois ventripotent et faible entravaient.

En conséquence, ce n’est pas la puissance diabolique d’un homme éructant des formules idiotes qui a engendré les émeutes mais la conjonction d’un énième dérapage policier sur lequel il n’y a pas à s’étendre, avec la sensation d’une profanation qui indiquait clairement les cibles d’un Etat partisan en formation.


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