Publié par : Memento Mouloud | novembre 8, 2015

Il y a 10 ans, les émeutes, une série française (4) : Pratiques de l’émeute

L’émeute est inconsistante, éphémère, comme un simulacre d’histoire, le jeu des moments figés, la scène des souvenirs avec ses clichés en noir et blanc, ses ombres sur fond rougeoyant, ses pierres qu’on lance et ses visières baissées. Les acteurs ne sont pas seulement sur la scène des rues et celle des ministères entre bureaux, rapports, tactiques et décisions, un troisième larron protéiforme s’invite sous le nom commun d’opinion qui édicte clairement ses règles et exclut l’insurrection, les mots et les morts de la révolution, un déplacement donc dans les pratiques du pouvoir et celles de la contestation. Presque trois moments juxtaposés, trois dynamiques se découpant dans l’azur et qui ne s’ajustent qu’à la lueur vague du mouvement télévisuel qui clôt les périodes sur du dénouement. Du mauvais cinéma fait de plans indigestes, de voix off tronquées, de commentaires médiocres, faussets si l’on veut, du mauvais cinéma, qualité France disait Truffaut du temps où l’on rêvait de brûler tout l’héritage et de recommencer mais rien ne s’envole dans ce pays, rien ne disparaît, cela se conjugue et s’enfle. Dès le départ l’émeute a son parallèle d’Epinay dont on vocifère qu’il s’agit de l’œuvre de quelques sauvages, de quelques barbares, jeunes, si jeunes qu’ils ressemblent aux deux cadavres du transformateur, alors, vous voyez c’est un contre un, non ? Et puis on servira la vieille aspergée d’essence, le vieux battu, à mort, vous savez, oui à mort, on leur tracera un parallèle, la civilisation contre la barbarie, c’est indéniable.

Trois moments imbriqués qui forment une pratique singulière de l’émeute, l’indécision du pouvoir et de ses agents, la panique qui s’empare de cette opinion tant vantée pour ses vertus, la tactique émeutière.

Une inconduite ?

L’impuissance si ce n’est la négligence du gouvernement et de sa police devant l’émeute est une donnée évidente dans la dynamique de cette flambée de gestes et d’attitudes de défi qui ne sut s’en prendre qu’à quelques façades et de vieilles et moins vieilles carcasses métalliques. En effet, le ministre qui ne cesse de se pavaner de plateau en plateau, gominé, huilé, le teint hâlé, joyeux drille et pétroleur en diable, qui sollicite à quelque moment que ce soit un micro, un petit carnet, de quoi astiquer salive et langue qu’il tient pendue comme ses chiens lâchés le jour de la battue, le ministre donc ne réunit que le 3 novembre dans la soirée, soit le jeudi, sans doute en vue de la fin de semaine qu’il devine proche, le centre opérationnel Beauvau au sein de la Direction Générale de la police, chargée de la coordination des moyens dans la lutte contre ce que ces hommes nomment les violences urbaines. A cette date, il semble que tout ce que ces ministères comptent de hauts fonctionnaires parient sur une violence localisée à quelques enclaves de banlieue qu’il faudra bien éteindre sans précipitation, mais la nuit du 4-5 novembre vint.

On envoie alors un pauvre hélicoptère survoler le 9.3 dont la formule chiffrée semble indiquer un centre de pentagramme maléfique, une gestuelle satanique, qui sait, et le faisceau éclaire les façades, les palles balaient la nuit, tandis que la province s’embrase si bien que le gouvernement toujours en avance d’une anticipation ordonne aux brigades de pompiers de rejoindre la capitale car il faut bien répondre aux critiques enragées des correspondants étrangers qui hurlent à l’insurrection islamique, ethnique, Paris is burning, so much fun, un délire de papiers chiottes enroulés sur tous les chauvinismes.

L’absence de profondeur de champ, la litanie rituelle des comptes de véhicules incendiés, la soudaine irruption de la presse étrangère à deux pas de Roissy indique clairement que les temps ont basculé. Il ne s’agit plus d’indiquer un cas d’école dont l’épaisseur sociale et politique charrie la dramaturgie des commentaires et des actions mais d’ancrer dans l’éternel présent des catastrophes naturelles, industrielles, émeutières, qu’importe, la capacité opérationnelle qui se charge de plonger l’opinion dans le sommeil léthargique de la confiance tandis qu’on vide l’abcès par les dispositifs les plus divers. Il n’y a plus de stratégie et l’hôte de l’intérieur avec ses manières de liftier d’école de commerce, se charge de distiller la leçon, les lendemains ne chantent plus, ils ont la gueule de Poujade et l’avenir, les gars, appartient aux abrutis capricieux qui croient aux vertus d’un évangile de la richesse qui a l’opportunisme et la corruption comme compères. Aussi le langage qui se tient est celui de la paranoïa et de la morale, le complot et les méchants c’est tout un. Il ne s’agit plus de croire, de s’inscrire dans un continuum d’expériences mais de se conformer aux usages qui sont les seules preuves tangibles d’une morale que détruit la vertu des petits guichetiers du capital.

Le versant de la panique

La télévision a ceci de singulier qu’elle offre à cette opinion que la lecture des livres indispose et rend malade des raccourcis singuliers et des agencements dont la particularité est d’instituer un amalgame permanent où tout peut se dire si bien qu’elle ne produit que deux choses, un scepticisme radical, on nous ment, c’est ignoble et une adhésion amusée puis forcenée aux campagnes de haine par lesquelles se maintiennent des gouvernements qui n’ont plus que des signes extérieurs de moralité à imposer. Multipliant les scènes de rue policière, embarqués dans le dispositif de contrôle et de répression, ces hommes et ces femmes qui font profession de salir et d’abêtir, ont bien deux points de vue : celui d’une opinion qu’ils scrutent et qui flotte dans un rapport incertain entre constatatif (voici ce qui se passe) et performatif (il s’agit bien d’une guérilla, de violences inacceptables etc…) ; celui du pouvoir gardien de la moralité et des institutions, ils en sont donc un appendice évident et monstrueux en ce qu’ils sont incapables de poser la seule question qui ait un efficace, celle de leur place. Ils préfèrent anôner qu’ils font leur métier, qu’ils ont des contraintes, que le public, il en veut, tout un tourniquet de phrases toutes faites trempées dans l’abjection de celui qui n’a rien, jamais rien à se reprocher.

Dès le 3 novembre la courageuse C, directrice de l’information de France 2 annonce un tournant dans la manière de rendre compte des évènements, sans doute a-t-on jugé que la servilité antérieure n’était pas assez accentuée qu’il fallait de l’exemple, de la retenue, une leçon de civisme à réciter au pays dans ce qui ne ressemble pas par inadvertance à Vichy, l’Espagne franquiste ou l’Italie de Mussolini, en ce sens que tous ces régimes se sont toujours présentés comme définitifs.

Mais les reportages répétés, avec zoom derrière la visière d’un CRS sur quelques poubelles et voitures en feu dans une rue déserte ont convaincu l’opinion, alors que les noms de villes s’enflent, que le territoire, du moins sa carte, se lézarde à grands renforts de braseros improvisés, vous vous rendez compte a bien dû se prononcer des millions de fois dans un tel malstrom de juxtapositions avec son complément mais que font ils ?

« les jugements sur l’action gouvernementale en matière d’insécurité s’effondrent: seuls 34 % des personnes interrogées considèrent qu’elle va dans le bon sens, soit 21 points de moins que le mois dernier. Le niveau le plus bas depuis 2002 alors que la lutte contre l’insécurité était le domaine de prédilection de la droite depuis la réélection de Jacques C. Et aux yeux de l’opinion, le gouvernement n’est, bien sûr, pas davantage crédible pour contrôler la “situation dans les banlieues”: seuls 20% des Français considèrent que le gouvernement va “dans le bon sens” contre 71% d’avis inverse. »

On le voit l’émeute, si elle est un problème mineur d’ordre public qui met en jeu et en question une certaine technique désuète ou inadaptée du maintien de cet ordre, devient problème majeur de crédibilité pour un gouvernement qui ne sait que faire et dont l’impéritie le contraint à élargir le champ des possibles. Alors que les dégâts se montent à 21 millions d’euros, que la poussée de fièvre atteint son maximum lors des nuits des 5-6 et 6-7 novembre avec 2700 véhicules incendiés en deux jours dans 300 quartiers de l’hexagone, rien de moins qu’un état d’urgence suranné est proclamé solennellement par le premier des ministres le lundi 7 novembre au soir dans un silence tel qu’il témoigne pour le collapse d’une opinion qui prétend la guerre civile aux portes.

L’état d’urgence s’est glissé dans la pratique gouvernementale comme un état de nécessité qui ne méritait pas discussion. Il est désormais possible dans l’état d’érosion où tintent les quelques libertés constitutionnelles défigurées de les négliger, de les mépriser voire de les détruire au nom d’une quelconque situation qu’un ministre, dont on ne retiendra même pas le nom, aura jugée délétère ou intenable. Il est bien entendu possible de maintenir le vocable de démocratie pour un tel agencement, cela n’engage que ceux pour qui les mots ont des vertus magiques, toutefois des conclusions s’imposent qui peuvent s’énoncer clairement : chaque citoyen est bien pourvu de quelques droits, mais révisables et qui ne sont effectifs qu’à raison d’une activité rémunérée et reconnue par des entreprises ou des Etats qui y consacrent quelques ressources, pour le reste il n’y a d’alternative que la soumission ou la guerre car toute contestation est un crime absolu qui place celui qui le commet parmi les ennemis du genre humain car il est bien connu que ces régimes sont les plus humains, les plus sages, les plus efficaces et les plus civilisés de l’histoire. Aussi la démocratie aboutit à ce singulier paradoxe d’ériger l’impuissance et la peur en vertu suprême du citoyen.

Les tactiques émeutières : l’affrontement

Les tactiques émeutières se ramènent à peu de choses : l’affrontement groupé face aux forces de police qui se révèle rare et n’atteignit un certain degré de violence qu’à Grigny (Essonne) dans la nuit du 6-7 novembre où 31 membres des CRS sont blessés dont deux gravement. Cet accrochage est anormal à plus d’un titre. Essentiellement par la masse des jeunes engagés au sein de cette bataille de rue dans le quartier de la Grande Borne qui sent son carrefour de chasse, deux à trois cents prêts à en découdre et qui ne se dispersent qu’à l’ouïe, en l’occurrence un tir de fusil en direction d’un barrage de CRS, tir qui met fin à ce qui ressemble à un soulèvement qui n’ose transgresser le sordide et le sérieux des morts jonchant le sol. On veut bien une insurrection mais pour rire puis tout s’éteint dans la fumée et l’éclairage au néon.

« Une longue muraille s’étend à perte de vue : la Grande-Borne. Ce grand ensemble de Grigny, à 30 kilomètres au sud de Paris, est coincé entre l’autoroute A6 et la nationale 445. Vu du ciel, il prend des allures de labyrinthe presque poétique. Un harmonieux dédale de petits immeubles, de placettes, d’espaces verts et de sculptures géantes. Dans l’esprit d’Emile Aillaud, son concepteur, cette utopie architecturale des années 1960 se voulait entièrement construite autour de l’enfance. ». C’est ainsi que Rabah A-H présentait ce quartier. Il ajoutait « 90 hectares, 3 600 logements, 15 000 habitants, 52 nationalités recensées… Mais aussi des statistiques explosives : plus d’une personne sur quatre est au chômage, une sur deux a moins de 25 ans, une sur quatre est d’origine étrangère et plusieurs centaines de locataires sont menacés d’expulsion. ».  Progressant dans une sorte de dérive, venait le rejet des enfants perdus dont les faces angéliques se déchirent et dont on perçoit les traits d’acier d’une sauvagerie qui a pourtant tous les stigmates, tous les signes épars de la civilisation. « Sans cautionner le tout-répressif, les “grands frères” eux-mêmes- les trentenaires – expriment leur inquiétude face à la génération adolescente montante, privée de repères, incapable de respect, fascinée par l’argent et la force : “L’insécurité, même si elle s’est calmée depuis que les flics provoquent moins, il y en a marre, tempête l’un d’eux. Ma voiture, je n’aimerais pas qu’on me la vole ou qu’on me la brûle. Mais la droite au pouvoir, ça fait peur aussi. Les flashballs, ça risque de faire des bavures” Un commissariat ouvrira cet été, à deux pas d’ici. » Et le rappel brutal qu’il ne sera pas possible de se faire oublier, qu’on ne se fondra pas facilement, qu’il y a tout de même une peau si bronzée et des cheveux presque crépus ou tout à fait, un balancement des corps dans le vide des dalles et la sereine vivacité des rires qui se taisent et s’ébruitent, cahotante cohorte des rumeurs qui viennent indiquer le problème d’une place dont on se demande où elle se trouve. « Dans ce contexte, le traumatisme collectif du 21 avril a fait oeuvre de catharsis. Robert, animateur au service des sports, se souvient de l’inquiétude de certains jeunes beurs : “C’était l’épée de Damoclès de l’expulsion, ils étaient complètement paniqués” Un véritable réveil citoyen, selon Jibril, 21 ans, d’origine sénégalaise : “Personne ne pensait que Le Pen pouvait passer, et pourtant tous mes copains se sont réveillés pour aller voter Chirac” Mansour, commercial de 24 ans, d’origine algérienne, n’est pas prêt d’oublier ces élections : “Au matin du 5 mai, c’est ma mère qui m’a réveillé pour que j’aille voter, alors qu’on n’avait jamais parlé politique auparavant” ».

Alors on s’invente un masculin d’opéra qui rêve d’en découdre, un djihad de pacotille, des entrailles justicières, on s’invente de drôles d’ennemis tellement défigurés qu’ils ressemblent à tous les voisins qu’on ne connaît qu’en passant parce qu’ici on ne se connaît qu’entre sois, c’est-à-dire un petit cercle de mots, de postures et d’accroches, rien que des paroles de rien dont on se repaît, on n’est pas si con n’est ce pas, pas si nuls, nous aussi, on la connaît la morale et la morale poursuit ses dégâts, « ces derniers mois, le conflit israélo-palestinien avait déjà cristallisé ce nouvel élan. Vecteur de politisation, la seconde Intifada, comme la défense du peuple irakien, représente un combat respectable pour les Français d’origine maghrébine qui se sentent intimement concernés : c’est, à leurs yeux, une “bonne cause” qui vient compenser l’image négative dont ils pâtissent. “Ce sont mes frères musulmans”, résume fièrement Ali, un fervent musulman de 27 ans, qui confie avoir voté pour M. Olivier Besancenot, comme beaucoup de ses coreligionnaires, car, selon lui, depuis Bir-Zeit, “Jospin est un sioniste” […] Sur fond d’islam identitaire, très implanté ici, une mobilisation d’ampleur a vu le jour parallèlement aux événements du Proche-Orient. Si, parmi les plus jeunes, certains marginaux, confondant Israéliens et juifs, professent des sentiments judéophobes… », le journaliste trouve alors de quoi récuser la prolifération imbécile d’un antisémitisme de guerre parmi ses jeunes hommes sans combats et sans rêves, perdus dans le quotidien âpre qui est le nôtre et dans lequel sous des mots de justice qui sonnent toujours comme des balles de peloton d’exécution, on avance la tête baissée, résignés à de sombres desseins. Alors vient le temps des clientèles pour lesquels les héritiers panachés du gaullisme ont comme un sixième sens. « Chercheur en sociologie à l’université de Saint-Etienne, Abdelkader B souligne : “Le vote massif de l’électorat de gauche pour Chirac a levé le tabou du vote à droite aux yeux de beaucoup de Français d’origine immigrée. D’autant qu’ils reprochent au Parti socialiste d’avoir défendu des positions jugées favorables à Israël, mais aussi d’avoir laissé pourrir les problèmes des banlieues, tout en brandissant l’épouvantail de l’insécurité. Enfin, la gauche est accusée de ne pas avoir permis à des jeunes issus de l’immigration de s’intégrer dans le champ politique. Chirac a bien compris cela en nommant Tokia S au gouvernement” ».

Un jeu de réactions, de rancoeurs, de calculs qui fonde la tambouille électorale dont ces gens ne semblent connaître que la version distillée dans les cours d’éducation civique. « Fief communiste depuis la Libération et objet des rivalités entre PC et PS, Grigny n’échappe pas aux critiques, même si son conseil municipal comprend cinq Maghrébins. Dont Mme Basma B S, 27 ans, sans emploi, élue conseillère municipale en 1995 et qui fustige l’électoralisme du maire : “C’est la mairie qui est venue me chercher pour attirer les votes arabes de la ville, uniquement parce que je suis connue dans les quartiers. Lors des dernières municipales, ils m’ont promis un poste d’adjointe pour me retenir dans l’équipe. Mais, une fois l’élection passée, ils m’ont écartée à cause de mes origines qui, selon eux, auraient rebuté les Grignois. Pis : les conseillers maghrébins sont relégués à l’arrière de la salle et n’ont aucun poids réel. Du coup, j’ai tendance à virer à droite” ».

Au jeu subtil de l’éligibilité, il est clair que les français d’origine maghrébine ou africaine arrivent bons derniers parce qu’ils n’ont pas su, pas pu, pas voulu jusqu’ici trouver des alliés, élargir un combat et proposer des modes communs de lutte et d’avancée. On ne crée rien sur l’invocation d’un statut infernal de victime qui se retourne sans cesse en émissaire, on ne crée rien sur l’antisémitisme, on ne crée rien sur l’affirmation absurde que la plupart des morts de Verdun étaient sénégalais ou algériens, on ne crée rien en épluchant le nom des connus qui comme chacun sait ne sonnent pas vraiment comme qui dirait Ahmed ou Boubakar, on ne crée que dans la dimension de l’arrachement à soi et à la France, à toutes ces conjugaisons qui tiennent les peuples assujettis à des leurres, à des bouffonneries, à des élections.

C’est toute une mondanité qui s’exprime par émission de signes et tous ces signes annoncent que les territoires où tourner sont étroits, biaisés, qu’ils ne cessent de se tordre, de se perdre, de s’enfouir, qu’ils se comptent en quelques uns qu’on a toujours connu ou presque et Grigny ne vaut que pour lui-même, c’est dire s’il peut s’écrire ou se slamer en dents de scie et en clameurs sur le tempo aberrant d’une grosse caisse qui viendrait se vomir sur les dalles avec ses symbales et ses accoudoirs, on dirait tiens, ils ont arrêté de brûler, il paraît qu’ils dansent, tiens les voilà poètes ces bandes de branleurs, parce qu’un branleur c’est bien connu ça ne bosse jamais, ça s’éreinte à tenir jusqu’aux fondations des murs qui n’en ont pas besoin, béton en continu mon gars, chaud, bien chaud qu’il se coulait le béton au temps de l’abondance, et pourquoi, des plantes vénéneuses, des fleurs du mal qui chuintent des pavés, et ce mal il faudrait le prendre, il faudrait indiquer le point où se fissure et saigne l’estafilade qui ne cesse de se creuser.

Celui qu’on abreuve d’un manque, constant et changeant, d’un manque, interstitiel et général, du manque dont on ose dire, tiens il est à peine humain cet homme là, donc ce lieu serait le siège d’un déchirement d’amour que le langage ne peut qu’effleurer et blesser de ses lexiques lourds et faibles, de sa morphologie dévorée. C’était à Grigny et rien ne lui ressembla.

La dissolution de l’émeute

Du feu, cette émeute n’a illustré que la soudaineté, la surprise de découvrir sous la morsure du jour les restes d’une carcasse calcinée après que l’odeur s’en est allée. La propagation, dès lors ne fut pas contigüe, embrasant l’asphalte et les dalles, se répercutant d’explosions en soubresauts sous les vivats et la transe. La propagation fut ponctuelle, un jour ici, un jour ailleurs, une ubiquité de démon lubrique. L’émeute fut boutonneuse, adolescente et rageuse, il faut la découvrir telle quelle dans les cibles qui dessinent les contours d’une gent émeutière. Qu’y voit-on, les écoles en premier lieu, les bus, les bureaux de poste, quelques commissariats, quelques mairies ou annexes, parfois des maisons de quartier, une ou deux bibliothèques, et puis les magasins qu’on pille peu, à peine, les signes même d’un jeu  muet mais qui figure dans sa géométrie complexe des points de fuite qui ont tous pour origine le territoire qu’on se charge d’arpenter faute de pouvoir le tenir.

La modestie des destructions, à l’exception de l’incendie des autobus du dépôt de Trappes, est à ce point évidente que le terme d’émeute qui pouvait s’appliquer aux soulèvements de Clichy, de Grigny voire de la Reynerie, n’est tout simplement pas adéquat. On ne peut qualifier d’émeute ces quelques courses poursuites, ces incendies de véhicules au white spirit quand l’essence manque, tout ce jeu dont les règles sont connues lorsque sonnent les échéances du 14 juillet et du 31 décembre et que flambent les moteurs. C’est donc l’accumulation et la concentration des informations et leur désignation sous un terme martelé et distillé jusqu’à plus soif qui organise la confusion et permet le débordement de la fête juvénile en une déclaration d’indépendance qui n’ose pas dire son nom.

S’affranchir des éducateurs, c’est bien la basse continue de ces mouvements brefs et surgis d’un poing qui tremble, s’affranchir d’un dressage tout troussé de foutaises. Qu’est ce qu’une République qui n’a plus de pères et ne sait même pas à quoi peuvent bien ressembler ces zones où les frères et les sœurs s’associent sans liens de famille. Dîtes moi ces zones là, ça n’a pas de modèles alors il faudrait qu’on en fabrique, qu’on soit chaleureux et heureux, sympathiques et ouverts, cools et efficients, qu’on soit réceptifs à produire ce qui n’est à proprement parler rien puisque cela nous ressemble.

Pour celui qui n’a plus de père et de mère, la mimesis n’est pas utile et les scènes pédagogiques où alternent les parents, les grands frères, les enseignants, les psychologues, les juges, les assistantes sociales, les policiers, s’assemblent en une immense dérive ordurière où le langage, tissé de lieux communs tirés d’un bazar où alternent bribes psychanalytiques, cliniques et racistes diverses, déchoit dans la conversation la plus éculée. Que des jeunes réclament de la vie, des expérimentations, des branchements inédits qui les ouvrent et les plongent dans un fatras de perceptions inconnues, voilà qui scandalise un pays non pas de vieux cons mais de décadents qui se pare des gloires passées pour mieux gaver son inconscient des pilules indolores de la rationalisation.

Un motif de haine : Carpentras

Carpentras avait résonné quelques années parce que le cimetière de cette ville fut le lieu d’une profanation mise en scène et orchestrée d’un corps juif et humilié et ce dans une ville qui du temps qui prévalait avant 1789 avait accueilli une judaïcité protégée et mineure, fruit de l’augustinisme des papes.

Que l’antisémitisme soit une pratique des corps détruits ou profanés, il y a longtemps que cela se savait, longtemps, aussi, que les années apportaient leurs lots de moissons analphabètes sur les murs des sépultures, longtemps que la République se savait condamnée si elle acquiesçait à une telle infamie. Il est certain que le Front National, avec son électorat massif, la faconde vulgaire de ses dirigeants, la virilité de chambrée de ses militants, l’excroissance de ses activités et ses liens avec des nébuleuses réduites, n’a cessé de drainer un flot d’humiliation et de haine qui traîne parmi ce peuple dont les gouvernements successifs ne cessent de dresser un tel portrait qu’il se sait condamner à mourir doucement.

Philippe S avait évoqué, pour mieux s’en extraire, une France moisie et c’est bien une telle odeur qui se propage depuis 1995 d’un corps qui hoquète, crache et vomit mais n’arrive en aucune manière à articuler des puissances qui le dégageraient de l’impasse dans laquelle il fut conduit. Une torpeur de marais flotte sur le pays et le recouvre d’un voile qui lui donne la mine que l’on sait. Paris, comme la France, ne sont plus gais, ils sont le passé, ils sont une destination touristique, une halte des peuples ébouriffés et nous les regardons passer, parce que nous sommes des ombres, de sinistres teintes bistres qui se faufilent et disparaissent laissant flotter derrière elles une odeur de billet.

Tout ce cirque est revenu à Carpentras et la date n’était pas choisie au hasard. Ce fut donc le 11 novembre qu’un inconnu s’en prit à une mosquée enclenchant une série d’attaques dans laquelle furent prises, aussi, quelques églises. Carpentras, de nouveau, était l’épicentre d’une inflammation dont les surrections étaient laissées à l’initiative des militants du cru qui n’ont pas tous la carte d’un parti et le crâne rasé. Or cette série témoigne d’une volonté d’en découdre, d’une soif de meurtres qu’on croyait éteinte depuis juillet 1962, il suffit d’en juger sur les pièces d’un site dont le nom même claque comme une bannière : Occident.

Que dit le pauvre homme ? « Les émeutiers sont bel et bien des rebuts de la société. », « Qui peut sérieusement croire que la France a une politique migratoire restrictive, et ce depuis VINGT ANS ?! », « Et moi, je me demande combien d’émeutes, de guérillas et de guerres civiles il va falloir pour qu’on admette enfin que certaines cultures NE SONT PAS faites pour cohabiter massivement sur un même territoire. ».

On le voit rebus, immigration, impossible cohabitation ou tout autre terme qui fleure bon le voisinage imposé viennent directement du répertoire imagé du Front National.  Puis le désir sournois de passer tout ceci au lance-flamme se donne libre cours, à propos des « … récents évènements des quartiers sensibles de notre République territoires occupés de notre pays. », « Evidemment, les négationnistes de gauche continuent de réciter leurs discours incantatoires », « La cause de toutes ces violences est la conséquence inéluctable d’avoir fait venir en France, depuis les années 70, des millions de gens originaires de civilisations fondamentalement différentes de la nôtre. », « Ce que nous vivons aujourd’hui sont les prémisses d’une guerre ethnique en gestation depuis plusieurs décennies. ».

D’un coup et d’un seul les haines entrecroisées affleurent, juifs, arabes, intellectuels pédales et gauchos, ce type attend de les avoir à portée de viseur tout en gémissant sur sa pauvre vie de grisâtre effiloché qui prétend incarner dans sa tanière, sa petite zone solitaire, une culture française qui pourrait se résumer à ce syntagme. Le problème est qu’une telle haine n’est plus logée dans quelque repli masturbatoire et paranoïaque de la toile mais s’étend aux pratiques, aux discours, aux conversations, aux usages, qu’elle portraiture la France en vieille pute blafarde, un couteau à la main.

Les choses de la vie, les mots du pouvoir

Il faut reconnaître à l’homme de Beauvau une sémiopraxie infaillible lors de ces jours d’émeutes qui pour la plupart n’en étaient pas. En effet, du côté des contenus il s’agissait de maintenir la séparation des corps entre émeutiers présumés et population restante, l’indicateur d’une telle séparation fut le décompte journalier des véhicules incendiés, sa condition, le déploiement des policiers et CRS qui  maintint intacte la visibilité d’un Etat au service de ses citoyens, sa conséquence, la promptitude obéissante d’une justice chargée de réduire à l’impuissance ce dont on déterminerait la nature en son temps.

Du coté de l’expression, il était nécessaire et suffisant d’assigner à la menace une place et une identité en fonction d’une politique d’Etat dont le ministre de l’intérieur n’obtint la maîtrise que le jeudi 3 novembre. L’autre paramètre était bien entendu le suivi d’une opinion qui ne réagissait qu’au décompte des voitures brûlées, indicateur fourni par l’Etat, si bien que le ministre pouvait se présenter, tel Janus, comme l’homme qui distillait et éteignait d’un même mouvement une peur qu’il savait profitable à la restauration centralisée de son autorité.

Le 3 novembre, le ministre réunit la cellule s’occupant des violences urbaines tandis qu’il chapitre les directeurs de l’information des deux principales chaînes de télévision, indiquant par là même qu’il se charge de la direction des opérations en toute liberté. Or le samedi 5 novembre, au matin, le bilan établi laisse supposer une certaine impuissance des forces de l’ordre. En effet, depuis la nuit des 1-2 novembre près de 1663 véhicules ont été incendiés en Ile de France, tandis que la province entre dans la danse lors de la nuit du 3-4 novembre avec un total de 318 voitures calcinées. Toutefois le nombre d’interpellations pratiquées par la police en deux jours, les 3-4 et 4-5 novembre 328 personnes sont arrêtées, indique clairement qu’une stratégie d’assèchement du réservoir d’insurgés est en œuvre.

Aussi la dramatisation des évènements permet de mettre un terme à la crise en deux temps. Dans un premier temps, le ministre se rallie au faisceau croisé des déclarations pour lesquelles un complot est en œuvre et la paix publique menacée, dans un second temps, il se présente en vainqueur d’une menace sociale qu’il aura contribué à désarmer. Entre temps, le travail sourd de stigmatisation des populations isolées aura constitué un pôle éminemment répulsif dont on pourra se servir aisément afin qu’une France apeurée se défoule sur une partie d’elle-même, laissant errer un ressentiment dont il est patent qu’il prépare l’avènement d’un pouvoir pastoral et clérical dont la culpabilité est le garant puisque désormais la possibilité de vivre n’est pas séparée du devoir d’accomplir un travail pour une collectivité qui ne cesse de varier en fonction des exigences de la simple moralité (de la famille, de l’entreprise, du pays, de l’humanité).

Dès le 3 novembre, un membre du syndicat des officiers de police, Synergie, prétend que des « islamistes radicaux, connus des renseignements généraux (RG) » auraient « entraîné et manipulé des jeunes ». Le 4 novembre, le porte parole du parti socialiste croit judicieux d’évoquer une « véritable guérilla urbaine dans toute l’Ile-de-France », tandis que Philippe de V qualifie les quelques incendies de « guerre civile ethnique » comme si les rues étaient jonchées de cadavres et les mortiers à la fenêtre.

Le 5 novembre le procureur général de Paris entérine cette explication en évoquant des « violences organisées » qui répondraient à une « stratégie (…) qui inclut une véritable tactique mobile » puis sombre dans le ridicule en peignant un hypothétique complot du scooter fantôme dont on devine qu’il viendrait à heure fixe balancer son cocktail et désigner des cibles via les blogs dès ce jour soumis à l’autorisation de la police. Car la véritable cible à n’en pas douter ce sont les « institutions de la République ».

Il n’en reste pas moins que cette tactique est la bonne et permet d’infléchir à point nommé l’opinion alors qu’une certaine ébullition gagne la province. L’acmé incendiaire est atteinte en Ile de France la nuit des 5-6 novembre  puis connaît dans les jours suivants une décrue régulière et continue passant à 140 véhicules incendiés la nuit des 8-9 novembre. Le même infléchissement, décalé, s’observe en province où la nuit des 6-7 novembre se présente comme la plus illuminée. Au total les nuits du 4, 5 et 6 novembre concentrent 3600 véhicules incendiés soit près de la moitié des voitures détruites entre le 29 octobre et le 20 novembre 2005, tandis que plus de 700 interpellations ont lieu durant les nuits du 5-6 et 6-7. En attendant la découverte improbable d’un Kaiser Sauzé, dealer impénitent et islamiste, l’état d’urgence se charge d’apaiser les peurs conjuguées des français et des touristes alors que les prisons s’emplissent à la date du 14 novembre de 592 écroués dont 107 mineurs.

Mais le ministre de l’intérieur a bien saisi les ressources de démagogie que lui offre la visibilité sans fard des grands, moyens et petits frères de banlieue puisque la province a beau brûler comme elle le peut dans le nord, à Evreux, à Toulouse ou à Grenoble, c’est à Paris qu’on pense, vers Paris que les regards se dirigent et les rédactions se figent.

Radicalisant les envolées de son premier collègue, celui de Neuilly fustige « l’ordre des bandes », la « violence inouïe », le lâche assassinat de Stains, lance le 9 novembre le mot d’ordre d’expulsion des étrangers émeutiers et de destruction de l’économie dite souterraine avant de reprendre les termes de voyous et de racailles afin de désigner les victimes émissaires dont il a pris soin d’agencer l’amalgame.

L’émeutier, le voyou, l’étranger, l’islamiste, le mafieux, la bande, le rap, le dealer, le drogué tout finit par se fondre sur la figure arabo-africaine à laquelle on n’offre aucune alternative, qu’on étouffe sciemment, négligemment, qu’on étrangle sémantiquement par un double bind qui offre d’une main la fin des discriminations et de l’autre admoneste ceux qui ne veulent, qui ne peuvent, qui ne savent reconnaître le bien qui émane du corps de pierre et jacassant qui s’agite encore, comme en rêve.


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