Publié par : Memento Mouloud | novembre 13, 2015

L’anarchisme sans mythes

L’anarchie avait poussé sur la litière d’un échec, celui de la Révolution française, aussi le catéchisme de Bakounine servit pendant des lustres à la définition du militant révolutionnaire « dur pour lui-même, le révolutionnaire doit l’être aussi pour les autres. Il doit étouffer tout sentiment de sympathie, d’amitié, d’amour, de reconnaissance, toute amitié envers ses parents au profit d’une passion unique, froide : celle du travail révolutionnaire. Pour lui, ne doit exister qu’une joie, qu’une consolation, qu’une récompense, qu’une satisfaction : le succès de la Révolution. Nuit et jour, il ne doit avoir qu’une idée, qu’un but : l’impitoyable destruction.  En poursuivant froidement et constamment ce but, il faut qu’il soit prêt à mourir lui-même et prêt aussi à tuer de ses propres mains tous ceux qui l’empêcheraient d’atteindre ce but ». La conspiration n’est donc pas née à l’extrême-droite mais bien à l’extrême-gauche. La métaphore de la taupe masquait mal l’obscur labyrinthe où le soupçon nourrit le complot et le complot, le simple délire criminel.

L’anarchiste ne différait pas du léniniste car tous deux tenaient la réalité pour un phénomène à dynamiter d’urgence, tous deux récusaient la morale commune, tous deux étaient les élus d’une idée, tous deux prônaient l’égalité mais préparaient l’avènement d’une race psychotique de maîtres dont l’objectif était illimité tant dans le crime que dans sa réalisation. Jamais le socialisme ne pourrait atteindre la perfection, et l’homme, la vertu. Aussi il n’y avait que la mort qui triomphait derrière le masque de la Révolution. Celle-ci avait trouvé sa définition classique au cours de la Terreur où elle se donna libre cours.

Mais qui dit Révolution suppose une mutation sur le terrain d’une dramaturgie singulière, celle de la tragédie classique. Pascal avait défini la tragédie comme le jeu dont Dieu est le seul spectateur. Aussi, en transposant la doctrine du salut sur la scène politique, les jacobins en avaient transformé la dramaturgie et les fins. Désormais, la tragédie, telle qu’ils la concevaient, avait pour seul spectateur une idée désincarnée et placée dans un horizon lointain, l’Humanité civilisée, donc rationnelle. Dès lors, il existait une entité qui jugeait, de son Tribunal et de sa perfection, chaque acte accompli dans le cours de l’Histoire. On finissait par se dédoubler en un protagoniste à la fois mondain et suprasensible qui se regardait accomplir l’eschatologie grandiose d’un homme enfin rédimé.

Tous ceux qui oeuvraient pour l’avènement de la raison pratique, celle définie par Kant, étaient donc sur la voie du salut, les autres, sur la pente de l’oubli, des ténèbres historiques où tous les humains sont obscurs et à proprement parler des singes ou des réactionnaires, selon le néologisme douceâtre forgé par Benjamin Constant dans le brasier très attiédi du Directoire.

Certains récusèrent la Terreur, d’autres en firent le moteur du nouveau monde. Comme il s’agissait de mauvais théâtre, on convoqua les temps héroïques, on s’habilla à l’antique. David se mit donc à peindre des fresques et des Curiaces et des Sabines.  Dans le siècle qui suivit, Fustel de Coulanges avait bien vu que nous n’étions ni des grecs, ni des romains, juste des modernes, ce dont Nietzsche prit acte en considérant que le monde n’était justifié qu’en tant que phénomène esthétique.

Et l’esthétique kantienne, y compris, celle du sublime, n’était pas la sienne.

Le nombre, s’il voulait être une force, devait se considérer tel un chœur dionysiaque capable de se décharger dans un monde apollinien d’images. Cette dialectique de la force et de l’image avait pour but la création d’un nouvel homme capable d’éprouver, à l’instar du dieu antique, les souffrances mêmes de l’individuation.

A l’opposé de toute la farce libéralo-kantienne ou kanto-utilitariste, Nietzsche prédisait que l’individu n’était pas donné. Il devait, avant d’advenir, éprouver le chaos et son démembrement possible, affronter des puissances qui étaient à même de le détruire entièrement. C’est ce trait qui fascina dans la geste des poseurs de bombes anarchistes avant que les futuristes en lèguent toute la portée sous le drapeau noir du fascisme.

La contre-religion scientiste était née du positivisme dont les grands noms s’égrainaient sous le second Empire de Taine à Larousse qui fit l’apologie de Blanqui, l’astrologue de la conspiration. Credo et mythe, le scientisme n’épousait qu’une seule passion : la haine de l’Eglise.

Marinetti, fondateur du futurisme, fut un bibliocaste, un catholique renié. A Paris, il fréquenta le poète occultiste Jules Bois et participait aux séances spirites du medium Melina. C’est au contact des thèses d’Arturo Labriola, syndicaliste révolutionnaire italien qu’il rompit avec la fonction sacerdotale du poète selon Sâr Peladan. Néanmoins, il ne rejetait pas l’occultisme. Chez lui, énergie électrique et énergie médiumnique étaient un même véhicule quasi-amniotique, une mer de régénération où plonger le corps/esprit du bourgeois putréfié.

Aussi Marinetti reprit à son compte la tradition républicaine du Risorgimento. A la pensée-action de la Jeune Italie, il substitua, l’art-action du mouvement futuriste qui allumerait les incendies propageant l’appel à un pays nouveau. « Nous glorifions la guerre, seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes ». En octobre 1910, il avait traversé son compagnonnage avec les anarcho-syndicalistes, tel un météore fulminant. Aussi, il fondait l’Associazione Nazionale d’Avanguardia, avec des intellectuels anticléricaux, des anarchistes, des révolutionnaires et des nationalistes. La boucle était bouclée.

Un quarteron de jeunes nihilistes voulait dégoupiller les grenades contre un monde compassé mais le mouvement anarchiste avait allumé la mèche, comme l’indique cette brève chronologie.

1877 Dans le sillage de la prédication de Bakounine, le vocable « anarchiste » fait son apparition. En avril de la même année, Malatesta, Carlo Cafiero, rejeton de la bourgeoisie de la péninsule et Stepniak, lancent un soulèvement à Bénévent, ressuscitant le souvenir de Manfred, le fils de Frédéric II que Charles d’Anjou appelait l’émir, mais aussi celui de Pyrrhus, vaincu par les légions romaines. Le roi Humbert Ier les gracie ainsi que son assassin maladroit du 17 novembre 1878, un certain Giovanni Passavanti, qui avait écrit sur la lame de son couteau, « longue vie à la république internationale », avant de la planter dans la cuisse du président du conseil Cairoli. Partout la diaspora italienne accueille sa cellule combattante anarchiste.

En 1878, Alexandre II, qui se sait menacé, crée l’Okhrana ou « Protection ». La même année, Max Hödel et Karl Nobiling tentent de liquider le Kaiser suivis par un certain Emile Heinrich Maximilian. Cinq cents militants présumés sont appréhendés. Puis une bombe explose dans le commissariat de Francfort. A Pise, ce sont les badauds qui sont pris pour cible. Le 1er mars 1881, Alexandre II est assassiné.

En 1879, Le journal le Révolté est lancé à Genève, son titre est un hommage à Jules Vallès donc à la Commune. Sous les instances d’Elisée Reclus, Jean Grave en prend la direction en 1883. Ce fils d’un garde national de la Commune est lié au prince Kropotkine. Cordonnier de métier, il est immergé dans un milieu socialiste. Il adhère au Groupe d’études sociales des V et XIIIèmes arrondissements qui sont gagnés par les idées anarchistes. En juillet 1880, quelque peu échauffé, il annoncera qu’il préfère la dynamite au bulletin de vote, dix années plus tard, il conviendra que les rodomontades et les postures subversives ne servent à rien. Son journal est publié à deux mille exemplaires. En butte aux autorités suisses, il transfère le périodique à Paris, en 1885. Sous la menace d’amendes diverses, il en change le titre qui devient, en 1887la Révolte. Le préfet de police et vrai père de Louis Aragon, Louis Andrieux, décide de le financer pour mieux infiltrer le milieu. Il n’a toujours pas compris que Jean Grave n’a qu’un rapport très lointain avec les dynamiteurs et autres repreneurs à la petite semaine. En 1890, le supplément littéraire du journal attire Octave Mirbeau, Darien, Zo d’Axa, Lucien Descaves, Paul Signac ou Pissarro. On appelle alors Jean Grave le pape de la rue Mouffetard. Ce qui n’empêche pas le pape en question d’être embastillé à Sainte-Pélagie. En 1894, son tirage atteint les sept mille exemplaires et son audience est internationale, à l’instar du Père Peinard, d’Emile Pouget.

1880 Le doux Kropotkine définit, en ses termes, l’anarchie : « la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite. Tout est bon pour nous qui n’est pas la légalité ».

En 1881, La première Internationale adopte, en juillet, une charte de « propagande par le fait » qui inclut l’usage des explosifs. Il faut attendre 1889, pour que la Deuxième Internationale, sous la coupe du parti socialiste allemand, composé de bureaucrates et d’intellectuels marxistes, mettent au ban du mouvement, les anarchistes.

22 mai 1881, une scission anarchiste s’opère au sein du parti des travailleurs socialistes de France

1882 La Panthère des Batignolles réunit dans le XVIIème arrondissement de Paris, une dizaine de militants  autour de la « confection des bombes à main ». Quatre années plus tard, suite à un cambriolage qui s’achève par l’incendie d’un hôtel particulier, Clément Duval est arrêté. Il dira « je ne suis pas un voleur. La nature, en créant l’homme, lui donne le droit à l’existence et, ce droit, l’homme a le devoir de l’exercer dans sa plénitude. Si donc la société ne lui fournit pas de quoi subsister, l’être humain peut légitimement prendre son nécessaire là où il y a du superflu ». C’était reprendre la casuistique jésuitique déjà pourfendue par Pascal dans les Provinciales. Sa principale contribution au mouvement furent ses mémoires rédigées en italien dans lesquelles il narrait la vie au bagne d’où il tenta de s’évader 18 fois avant de prendre le large, définitivement.

Août 1882, la chapelle d’une école religieuse de Montceau-les-Mines explose. L’attentat est revendiqué par la Bande noire.

22 octobre 1882, un engin explose dans un cabaret du sous-sol du théâtre Bellecour, à Lyon ; un ouvrier meurt sur le coup.

1883, un manifeste des nihilistes français, publié par le drapeau noir, appelle à empoisonner tous les membres de la bourgeoisie. En Espagne, un complot dit de la Mano Negra est démantelé dans les campagnes andalouses.

1883-1885 : la police londonienne déjoue une série d’attentats visant la tour de Londres, Victoria Station et la chambre des Communes.

1884 La supérieure d’un couvent de Marseille est assassinée par Louis Chaves au cri de « ni Dieu, ni Maître ».

En 1885, le Droit social donne ses meilleures recettes afin de semer la panique « dans chaque ville où se trouvent des entrepôts, un bon moyen d’en faire un feu de joie, c’est de se munir de quatre ou cinq rats, de les tremper dans du pétrole ou de l’essence minérale, d’y mettre le feu et de les lancer dans le bâtiment à détruire »

15 mars 1885, un embryon d’organisation anarchiste se met en place en Italie où coexistent les courants « communiste » et « socialiste », ce dernier sous la « direction » d’Amilcare Cirpiani, ancien combattant de la Commune.

1886 : Un certain Charles Gallo s’en prend à la Bourse sans bien voir que les meilleurs terroristes, dans le domaine financier, restent encore les spéculateurs et les gestionnaires de banques. Ceux-là mêmes qui menèrent à bien le krach de l’Union Générale, d’obédience catholique, en 1882. Plus tard, Pessoa rédige le banquier anarchiste. Il a bien compris que l’ennemi de la société n’a pas besoin d’acide cyanhydrique, juste d’un certain crédit. Après la grève du 1er mai 1886 qui paralyse douze mille entreprises à travers les Etats-Unis, se tient, le 3 mai, un meeting devant les usines Mac Cormick. Des affrontements ont lieu avec les jaunes et la police ouvre le feu sur les militants socialistes. Le 4, tout Chicago est en grève et un rassemblement est prévu à Haymarket. Lorsque la foule commence à se disperser, sans qu’aucun incident n’ait été signalé, la police charge. Une bombe est lancée, une fusillade s’en suit. On compte douze morts dont sept policiers. La loi martiale est proclamée et huit anarchistes arrêtés dont deux présents sur les lieux, les autres servant de gibier de potence. Le 21 juin 1886, cinq des huit hommes arrêtés sont condamnés à mort puis pendus, le 11 novembre 1887, à l’exception de Louis Lingg qui s’était suicidé à la dynamite dans sa cellule. Parmi les quatre pendus d’Haymarket, August Spies était un libraire d’origine allemande, Albert Richard Parsons, un ancien combattant sudiste converti à l’abolitionnisme et dès lors poursuivi par la hargne des partisans de la suprématie blanche qui le chassèrent de Waco (Texas). Typographe à Chicago, il adhéra à l’ordre des chevaliers du travail et parcourut le pays, intervenant dans plus de mille rassemblements. Délégué de l’Internationale, il paya pour sa vie de militant. Moins connus, Adolphe Fischer était aussi un typographe d’origine allemande, et Georges Engel, de même origine et orphelin, était ouvrier dans une usine de Chicago.

1887 : L’indicateur anarchiste est publié en langue française. C’est le manuel du parfait dynamiteur, un véritable guide pour géo trouve tout du terrorisme. On y apprend le coût de production d’une dynamite : moins de 10 francs.

A partir de 1888, des attentats à la bombe se multiplient contre des usines à Barcelone, Madrid, Valence et Cadix où la main des anarchistes et celle des agents provocateurs n’est pas facile à démêler.

En 1889, Jean Grave, dans la Société mourante et l’Anarchie, précise la nature prescriptive de la propagande anarchiste « la propagande ouverte doit servir à la propagande par les actes, secrète celle-là. Elle doit lui fournir les moyens d’action, qui sont les hommes, l’argent et les relations […] Il y a très peu d’hommes qui soient disposés à faire le sacrifice de leur vie. C’est notre propagande qui doit les révéler ; c’est à la masse que nous devons nous adresser ».

1889 Le Père Peinard d’Emile Pouget publie les adresses de tous les membres de la famille Rothschild

1892 : On enregistre, cette année-là, aux Etats-Unis comme en Europe, plus de mille cinq cents attentats à l’explosif. A Jerez, une cinquantaine de militants prennent d’assaut la prison centrale. En mars, le dénommé Ravachol, avec l’appui logistique de quatre autres sympathisants de la cause anarchiste, dépose une marmite piégée au 136 boulevard saint Germain, à Paris. Celle-ci était destinée au président Benoît qui avait dirigé les débats lors du procès des anarchistes de Clichy, en 1891. Les dégâts se montent à quarante mille francs-or.

Les policiers, rencardés par une indicatrice, découvrent la fausse identité de Ravachol, Léon Léger, et défoncent la porte de son appartement, 2 quai de la Marine à l’Île Saint-Denis. Ils découvrent des cornues, creusets, tubes, éprouvettes, écumoires, pipettes et siphons ainsi que de l’acide nitrique, de l’huile de ricin, des cartouches et des mèches. A cet attirail, s’ajoutent deux pistolets, de la fausse monnaie, des pinces monseigneur et de multiples déguisements et autres postiches. Quelques jours, plus tard, il récidive, visant le substitut Bulot qui avait mené l’accusation dans l’affaire de la manifestation de Clichy où deux anarchistes sur trois déférés furent condamnés à 3 et 5 ans de prison. Tout l’immeuble est soufflé par l’explosion. Quatre personnes sont gravement blessées dont une rentière, une dame de compagnie, une bonne et un domestique.

Le 30 mars 1892, Ravachol est arrêté après avoir été dénoncé par le serveur du restaurant Véry, Jules Lhérot qui reçoit une prime de mille francs. Le même jour, trente neuf mandats d’expulsion visent des anarchistes étrangers dont vingt trois italiens.

Ravachol, de son vrai nom Francis Claudius Koenigstein, était né à saint Chamond, la ville d’Antoine Pinay. Un temps, ouvrier tréfileur, il devint le chef du groupe anarchiste de Saint-Etienne, écrivant qu’il voulait faire le bonheur de sa maîtresse, une femme mariée. En mars 1886, il joue de l’accordéon et anime des bals, se lance dans la contrebande d’alcool et la fausse monnaie, mais sans grand succès. Le 30 mars, il commet son premier meurtre sur la personne de M. Rivoller, 86 ans et de sa domestique, 68 ans. On pense au Robinson du voyage au bout de la nuit. La maigre épargne du vieillard dérobée, Ravachol tua de nouveau entre mai et juillet 1891, toujours pour les mêmes motifs crapuleux.

Dans la nuit du 14-15 mai, il profane la tombe de la baronne de Rochetaillée afin de lui voler ses bijoux. Le 19 juin, il tue un vieillard de 92 ans, Jacques Brunel, qui vivait en ermite, près du sanctuaire de Notre-Dame de Grâce.  Le 27 juin, il échappe aux gendarmes et se cache parmi ses amis anarchistes. Le 28 juillet, il tue, à coups de marteau, la fille et la femme d’un quincailler, à Saint-Etienne. Le butin est de 48 sous.

Dans sa cellule, Ravachol prétendra avoir abandonné Dieu lors de la lecture du  juif errant d’Eugène Sue. Le 26 avril 1892, Ravachol et Simon dit Biscuit, son complice, sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Leurs complices sont acquittés. Deux mois plus tard, Ravachol est transféré à Montbrison et doit répondre de ses crimes commis, entre 1886 et 1891. Il est alors condamné à mort. On lui composa une chanson, la Ravachole sur l’air du ça ira. Paul Adam, du cénacle de Mallarmé, lui décerna un éloge, Elisée Reclus, le gentil géographe libertaire y vit un héros à la grandeur d’esprit rare, quant à la Révolte, elle imprima un faire-part de vengeance « il sera vengé non sur la personne de tel ou tel de ses bourreaux. Il faut des victimes d’un autre calibre pour équilibrer la balance, et à défaut de la qualité, la quantité ».

Le tyran qu’on éliminait à la romaine, est désormais collectif. L’anarchisme est bien une promesse, celle de rivières de sang. C’est là son eucharistie. Ravachol meurt en chantant « Si tu veux être heureux / Nom de Dieu / Pends ton propriétaire / Coup’ les curés en deux / Nom de Dieu ». Le commissaire Dresch qui l’avait arrêté sera remercié par sa propriétaire et aura un mal de chien à trouver un nouveau logement tant la population vit dans la peur des représailles anarchistes. En marge de l’épopée Ravachol, un certain Marpeaux, voleur de bicyclette, abat d’un coup de revolver l’agent venu l’arrêter, toujours au nom de l’Idée. Dans la foulée, un cordonnier de Manosque, Léon Léauthier, aiguise son trachet et assassine un ministre de Serbie parce qu’il voulait se payer un bourgeois. D’autres placent une bombe dans le restaurant Véry, boulevard Magenta, où un serveur avait reconnu le héros à la rare largeur d’esprit. Le patron et un client furent tués sur le coup.

Septembre 1893, une bombe vise le capitaine général de Catalogne et tue six personnes. Paulino Pallas la Torre, l’auteur de l’attentat, fusillé un mois plus tard, était un lithographe qui avait vadrouillé en Argentine et au Brésil avant de découvrir l’anarchie dans une imprimerie de Santa Fé. Il avait bien tenté de faire sauter le théâtre Alcantara de Rio, mais sans succès. Il était gorgé des lectures de Kropotkine ou de vagues libelles libertaires et collectionnait, comme des icônes, une lithographie des quatre pendus d’Haymarket. Le 7 novembre, lors d’une représentation du Guillaume Tell de Rossini, un attentat massacre a lieu, au théâtre du Liceu à Barcelone. On compte vingt morts et plusieurs blessés. L’état de siège est proclamé. Des centaines d’anarchistes sont arrêtés et torturés au fort de Montjuich. Trois hommes seront condamnés à mort pour le même attentat.  Le dernier, Santiago Salvador, ancien carliste passé à l’anarchie via la délinquance de droit commun, prétendait venger Paulino Pallas.

Le 9 décembre 1893 Alors que les parlementaires pataugent dans le scandale de Panama et reçoivent le patronyme collectif de chéquards, Auguste Vaillant, ouvrier dans une maroquinerie de Choisy-le-Roi lance, dans l’enceinte du Palais-Bourbon, une bombe chargée de poudre chloratée, de clous et de morceaux de fer. Comme il le dira pour sa défense, aucune balle n’est présente dans la machine infernale. Soixante personnes seront atteintes par la mitraille dont une quarantaine de spectateurs et l’auteur de l’attentat soigné à l’Hôtel-Dieu. L’abbé Lemire est, parmi les vingt députés atteints, le plus touché, puisque son cou a été percé par les clous. Cela ne l’empêchera pas de réclamer la grâce du terroriste. Auguste Vaillant est un orphelin et un autodidacte puisqu’il était secrétaire de la bibliothèque philosophique pour l’étude des sciences naturelles de Choisy-le-Roi. Abandonné par son père, à l’instar de Ravachol, petit délinquant et mendiant au sortir de l’adolescence, c’est un homme qui a tout essayé, le courtage en alcool, l’élevage de chevaux et de bœufs dans la pampa argentine, l’achat d’un petit chalet en Algérie, l’envie de rédiger un ouvrage intitulé, « de la molécule à l’astre ». Il prépare son attentat en rédigeant un journal qu’il tient du 20 novembre au 9 décembre. Une sorte de protocole d’expérimentation. Il écrivait « j’envisage la mort avec tranquillité ; n’est-elle pas le refuge des désillusionnés ? ». Comme Sadi Carnot avait refusé de le gracier et qu’il avait vraiment la guigne, il fut guillotiné le 5 février 1894, en rupture avec toute la tradition des verdicts qui voulait que la peine de mort ne s’appliquât qu’à ceux qui avaient tué. Dans le Journal, Maurice Barrès écrit, « on peut guillotiner Vaillant, c’est une brutalité de plus à ajouter à la liste des infamies humaines ». Il refusa que sa fille, Sidonie soit élevée par la duchesse d’Uzès si bien que Sébastien Faure fut son père par défaut.

En représailles, le 24 juin 1894, Sadi Carnot est poignardé sur le chemin qui le conduit vers le Grand Théâtre de Lyon par Sante Geronimo Caserio, un jeune italien de 20 ans, commis-boulanger à Sète. La foule manque de le lyncher, puis des boutiques italiennes sont pillées et des ressortissants transalpins molestés. Aucun avocat n’acceptera de défendre Caserio devant la cour d’assises de la Seine où son procès dura douze heures et le délibéré 5 minutes. Il est exécuté le 16 août.

Comme le président mourut dans les bras d’un certain Formentin, Léon Daudet écrivit « je sais bien que je préférerais le couteau de l’anthropophage à la suprême vision, pendant mon agonie de Charles Formentin ».

Caserio était devenu anarchiste après le procès de Rome (1891) où 200 militants furent jugés pour avoir défilé un 1er mai. Il avait fui l’Italie en mars 1893 pour ne pas être incorporé. Le préfet de l’Hérault ne le considérait pas comme un homme dangereux. Et de fait, il assassina le plus bête des députés selon le jugement de Clémenceau, mais un député qui avait un nom. Il avait eu la délicatesse d’expédier à Mme Carnot un cliché de Ravachol où il était écrit « Il est bien vengé ». A sa mère il prétendit avoir agi parce qu’il était « las » de voir un monde aussi infâme mais il fallait comprendre qu’il était las tout court, pointant l’inconvénient d’être né.

Précédemment, le 12 février 1894, une bombe explose au café Terminus de la gare Saint Lazare faisant un mort et vingt blessés. C’est l’œuvre d’Emile Henry qui y avait bu deux bières et fumé un cigare. Maurice Barrès dira de lui qu’il l’avait vu en toute fraternité comme un malheureux de sa race. C’est le descendant d’un communard, il a 21 ans. Ce jeune homme est un ancien admissible à Polytechnique. Il fut impliqué dans un attentat précédent, celui du 11 avenue de l’Opéra qui visait le siège de la société des Mines de Carmaux.

Lorsque la bombe est transportée au commissariat de la rue des Bons-Enfants, le 8 novembre 1892, elle explose, faisant cinq morts parmi les forces de police. On trouva, parmi les gravats, des lambeaux dispersés de chair, de poumons et de cervelle, un tas de viscères s’accrochant à un bec de gaz, deux oreilles, un pied. Dans l’affaire du Terminus, il prétendait venger Vaillant au cri de « une tête, une bombe ». Sa véritable libido homicide, il la formula plus simplement, « je voulais tuer ».

Ce saint Just de la bombinette que Clémenceau qualifia de sauvage, dira à ses juges « il n’y a pas d’innocents ». Il aurait pu en tirer la conclusion de saint Augustin, le genre humain est pêcheur par essence mais il préfère se dire qu’il mérite d’être travaillé à la dynamite. Adepte de la religion du cœur lyrique il psalmodie, dans la société « tout est bas, tout est louche, tout est laid, tout est une entrave à l’épanchement des passions humaines, aux tendances généreuses du cœur, au libre essor de la pensée ». On compte alors mille anarchistes actifs et près de cinq mille sympathisants.

Léon Daudet a décrit le climat de panique de cette même bourgeoisie dont Tocqueville disait qu’elle avait pris les armes pour défendre le droit de propriété en juin 1848. « Les concierges grelotant de froid dans leurs loges, n’osaient plus tirer le cordon de peur qu’il n’aboutît à une mèche dissimulée. Les habitants des somptueux immeubles du centre de Paris et de la plaine Monceau partirent quatre mois plus tôt pour leurs fastidieuses villégiatures, préférant la crevaison d’ennui au fond d’un château à la crevaison par explosion. Les petits bourgeois, menacés par des lettres anonymes de fournisseurs et de débiteurs, écrivaient à leurs journaux, afin d’imposer aux pouvoirs publics des terribles mesures de répression, l’échafaud en permanence, le massacre de tous les galvaudeux.

A tour de bras les parlementaires édictaient des lois d’exception, les directeurs des feuilles bienpensantes demandaient à leurs collaborateurs de ne pas injurier les redoutables et mystérieux bandits, que l’on supposait avides de venger la guillotinade de leurs copains. Je ne sais plus quel président d’assises, soulevant sa toque rouge, dit avec déférence à un émule de Ravachol « Monsieur, veuillez vous lever ».

Il poursuit en expliquant que des gros malins venaient rançonner des personnalités parisiennes en leur expliquant qu’ils étaient en contact avec des chefs de la secte et un tel de tomber en syncope, un autre de se vider une semaine durant, assis sur les gogues.

Dans cette même année 1894, Bernard Lazare publie, l’antisémitisme, son histoire et ses causes où il critique le refus juif de s’assimiler, ce qui plaît profondément aux antisémites français dont il a déterminé la maxime « nous voulons supprimer les Juifs ». Il est alors anarchiste. En juillet, il prend le chemin de Bruxelles afin d’éviter le même sort que celui dévolu à Jean Grave en faveur duquel il a témoigné. Opposé à la ligne social-démocrate de l’Internationale, il milite pour l’art social.

En avril 1894, c’est Félix Fénéon, rédacteur au ministère de la Guerre, critique d’art et familier du tout Paris littéraire, qui pose une bombe sur la fenêtre de Foyot, restaurant en face du Sénat, afin de venger Henry, « le plus anarchiste de tous », car il l’avait fréquenté dans la rédaction de l’En-Dehors de Zo d’Axa. C’est le dernier acte d’une longue série, commencée par une explosion au faubourg Saint-Jacques, le 20 février, et suivie par la mort du terroriste Pauwels, déchiqueté par son propre engin, le 15 mars. Malgré les détonateurs découverts par la police, dans son bureau, et son passé d’anarchiste, les témoignages en sa faveur, dont celui de Clémenceau, valent, à Félix Fénéon, un acquittement pur et simple. Néanmoins, il est renvoyé du ministère de la Guerre qui voulait bien inventer un juif coupable mais refusait d’abriter, plus longtemps, un terroriste intermittent. Lors de l’attentat du restaurant Foyot attribués aux anarchistes car ceux-ci avaient le dos large, Laurent Tailhade qui avait déclaré, par bravade et quelque peu éméché, « qu’importe les victimes si le geste est beau ? Qu’importe la mort de vagues humanités si par elle s’affirme l’individu » est énucléé lors de l’explosion.

Les trois lois républicaines, votées en 1893-1894, qui répriment les menées anarchistes ont pour conséquences de restreindre la liberté de la presse et de transformer l’opinion anarchiste, en délit. Une autre loi déclare illicite toute possession de composants propres à fabriquer des « matières explosives » et frappe d’une peine de travaux forcés « l’entente en vue de commettre des attentats contre les personnes et les propriétés ».

Aussi, il ne s’agit pas de réprimer le crime de complot contre la sûreté de l’Etat, inscrit dans le code pénal depuis 1810. Cette nouvelle notion d’entente a pour objet la répression, à l’intersection du complot et de l’association de malfaiteurs, de « la préparation d’un ensemble de crimes ». Deux mille mandats d’arrêt sont lancés pour la rendre opératoire. Polydore Fabreguettes en tirera un adage « le révolutionnaire n’hésiterait pas devant la guerre civile, le massacre dans la rue. L’anarchiste, plus impatient, vous bombarde tout de suite. On dira qu’ils ne sont séparés que par une nuance ».

Précédemment, était paru le manuel révolutionnaire avec croquis explicatifs pour apprenti-terroriste. On y trouve les conseils suivants : « la bombe sera ainsi construite. Une boîte en métal quelconque carrée ou cylindrique fera l’affaire. Si tu veux atteindre une troupe, une foule, etc. sers-toi de la poudre verte, si au contraire tu veux détruire un édifice, l’emploi de la dynamite est préférable ». « Lorsque tu tiens à ce que l’explosion se produise d’elle-même, tu renverseras ton engin en le posant, tu ne cours aucun danger puisque le contact détonant de l’acide et du chlorate met quelques instants à se produire ». « Si tu veux que l’explosion ait lieu pendant que les agents ayant découvert la bombe, l’examinent, laisse-la droite. En la manipulant, ils la renverseront fatalement, ainsi que cela s’est produit lors de l’explosion au commissariat de police de la rue des Bons-Enfants, à Paris le 8 novembre 1892. »

L’hystérie se répand. Le 5 février 1894, le compagnon Rousset, un anarchiste qui organisait des soupers-conférences auprès des miséreux de Paris, est condamné à six ans de prison pour abus de confiance. Le 26 février, Jean Grave, après deux mois de prison préventive, comparaît devant un jury d’assises pour provocation au pillage, au meurtre, au vol et à l’incendie. Il est condamné à deux ans de prison, ses ouvrages sont saisis et les exemplaires en vente détruits.

Le procès dit des Trente qui vise des militants anarchistes a lieu en août 1894. La cour d’Assises sera clémente. Elle sanctionne les auteurs d’attentats, à l’exception de Fénéon, blanchi faute de preuves directes, mais acquitte des propagandistes, tels que Jean Grave ou Sébastien Faure. En Octobre, une insurrection éclate dans le bagne des Iles du Salut. Après le meurtre de quatre surveillants, destiné à venger celui du forçat anarchiste, François Briens, onze prisonniers de droit commun sont massacrés dont cinq anarchistes identifiés.

Jean Rivero écrit à propos de la IIIème République « à l’âge d’or, pourvu qu’on ne fût ni congréganiste, ni anarchiste, ni nationaliste, ni ouvrier en grève, ni prince de sang, chacun jouissait d’une liberté totale, protégée par des juges entièrement dociles au pouvoir ».

Après 1894, Fernand Pelloutier, secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail, devant l’échec de la propagande par le fait, lance le mythe de la grève générale. C’est sur ce mythe que s’édifie la CGT en 1895 mais aussi que s’entreprend la révision du marxisme autour de Georges Sorel. Au confluent de ses réflexions sur la violence, l’ingénieur quinquagénaire à la retraite, rejoindra sur des positions antisémites le Cercle Proudhon, où confluent syndicalistes révolutionnaires et nationalistes dans le giron de l’Action Française.

Plus tard, les syndicats libertaires italiens iront faire le coup de poing avec d’Annunzio à Fiume. Chaque période troublée verra resurgir ce tandem surprenant et Hubert Lagardelle qui se regardait, un temps, comme en dehors de la patrie, finira sa carrière politique en ministre du maréchal Pétain. En 1896, une procession religieuse catalane s’achève dans le sang. On dénombre six morts parmi la myriade de blessés.

A la fin de son mémoire en défense du capitaine Dreyfus, Bernard Lazare écrit une phrase étrange pour un anarchiste converti à l’art social « qu’il ne soit pas dit que, ayant devant soi un Juif, on a oublié la justice ». C’est un adieu à l’humanitarisme falot du mouvement socialiste qui hésite encore sur la conduite à suivre devant la condamnation d’un bourgeois par un régime bourgeois.  Il peut alors conclure « la masse n’a pas été dreyfusarde, elle a été picquardiste, elle a marché quand elle a eu un prude héros en culotte rouge. On a eu la basse adoration de l’homme, quant à l’idée et à ses conséquences elle importait peu » car on « ne remue pas un peuple avec des idées abstraites ». Dans le même temps, Emile Pouget pourfend le « youpin Dreyfus ».

En 1897, l’Espagne compte vingt six mille militants anarchistes et plus de cinquante mille sympathisants. La Revue Blanche financée par les frères Natanson, et dont le rédacteur en chef est Félix Fénéon, lance une campagne de presse contre l’Espagne de Canovas del Castillo en publiant un article du cubain Fernando Tarrida « un mois dans les prisons d’Espagne ».

Ingénieur et professeur de mathématiques, le dénommé Tarrida fut extrait des geôles de Montjuïc avec l’aide d’un sénateur conservateur, le marquis de Mont-Roig, son propre cousin. Quoiqu’il en soit, l’opinion internationale met en accusation l’Espagne des « Inquisiteurs », ce qui ouvre la voie à l’assassinat de Canovas del Castillo. Parallèlement, la liquidation des confettis de l’Empire espagnol s’effectue sous le tir nourri des canonnières de l’Oncle Sam.

Quant à Thadée Natanson, il ne perdit que quelques millions dans des investissements douteux en Europe orientale et sa femme, la belle Misia Godebska, par la même occasion. Néanmoins, Tarrida fut un précurseur du syndicalisme révolutionnaire quand Jean Grave en était encore à défendre une sorte de romantisme de l’explosif.

En 1898, l’Italie libérale réclame la fin du droit d’asile pour les anarchistes, mais l’Angleterre s’y oppose. Néanmoins la série continue, Sissi est poignardée à Genève par un certain Luigi Luccheni, Humbert Ier est revolvérisé en 1900, le président Mac Kinley de même, mais cette fois-ci par un américain d’origine polonaise, Léon Frank Czolgosz. Ce dernier meurt sur la chaise électrique, le 29 octobre et son corps est dissous à l’acide. Théodore Roosevelt défend, dès lors, une loi qui interdit, de fait, la présence sur le territoire américain, de tout anarchiste.

Le 20 octobre 1898, Zo d’Axa écrit dans la Feuille, « Messieurs les Juifs, les hauts barons, riches banquiers, usuriers de luxe viennent de donner (dernier versement) la mesure de ce qu’on peut attendre d’eux. Pour sauver leur capitaine, ils avaient sans aucun doute fait preuve d’un esprit de libéralisme. On devait supposer que ces bons juifs, traités, somme toute, en parias riches, n’attendaient que le moment propice de prouver qu’ils s’intéressaient au sort d’autres maltraités, d’autres parias, les parias pauvres »

En 1904, Otto Stoll, ethnologue suisse, interprète l’action anarchique comme la conséquence d’une forme hallucinatoire aiguë. L’homme quelconque et plutôt jeune qui en est le porteur est une sorte de suppôt de la politique des masses dont Le Bon ou Tarde tentent d’identifier les mécanismes. La crise anarchiste est donc le passage de l’état chronique et urbain de fébrilité à celui de l’extase morbide.

En 1909, Otto Rank évoque dans son étude sur le mythe de la naissance du héros, la figure de l’anarchiste. Ce dernier entretient une certaine affinité avec la figure du héros des fables. « Sa caractéristique psychologique » serait constituée « par le déplacement de la haine du père sur la personne du roi » si bien qu’il tue une « toute autre personne que celle qu’il pensait tuer ». Seul problème, les anarchistes ne tuent pas des pères absents mais des anonymes et ils tuent en masse parce que le tyran n’est plus un Roi, ni un Père. Comme l’avait écrit Tarde, les « foules ne sont pas seulement crédules, elles sont folles ». Il aurait pu ajouter, comme l’individu est une foule en miniature, il y a de fortes probabilités qu’il soit aussi crédule et fou si bien qu’un individu devenu acéphale semble n’avoir pas de conducteur, la vérité est qu’il n’en a plus, comme la pâte levée n’a plus de levain. L’individu est donc la proie des spectres et des mages.

L’aventure de la bande à Bonnot est une résurgence du mythe anarchiste. Elle démarre avec le meurtre d’un garçon de recettes de la Société Générale, le 21 décembre 1911 et s’achève dans le dynamitage, par les artificiers de la police, d’un garage à Choisy le Roi, après un remake de Fort Chabrol.

A l’opposé des vols d’Alexandre Marius Jacob, modèle d’Arsène Lupin, toute l’aventure de cette bande de délinquants, plus ou moins libertaires, est minable. On tue un vieillard et sa servante à Thiais, un compagnon, un dénommé Joseph Sorrentino dit Platano (donc banane en castillan) à Lyon, un chauffeur d’automobile à Montgeron, un passant à Paris, deux employés de banque à Chantilly, un commissaire désarmé à Ivry.

On y trouve quelques balances dont un certain Lorulot qui dirige le journal l’Anarchie, des complices, comme ce Jean Dubois de Choisy le Roi qui hébergea Jules Bonnot dans son garage, un mode moderne d’opération crapuleuse à travers l’usage de la bagnole par les malfaiteurs, et la mise en scène à grand spectacle du préfet Lépine avec ses sept cent cinquante policiers ceinturant le lotissement où s’était réfugié Bonnot.

Il a fallu tout une fantasmagorie pour faire de ces quelques criminels en col bleu, des sortes d’irréguliers de la Révolution, pour les sanctifier dans le Panthéon des précurseurs du bolchévisme.

Parallèlement, les socialistes révisionnistes, à la Georges Sorel, défendaient la lutte de classes afin de détruire l’Etat démocratique et substituer à une bourgeoisie décadente, des groupements de producteurs, bourgeois et prolétaires mêlés.

Comme ils n’avaient rien contre le catholicisme et la propriété privée, ils finirent par rejoindre l’Action Française au moment de sa première jeunesse. En Italie, Antonio Labriola ou Enrico Leone vont plus loin, ils intègrent à la théorie socialiste révisée le minimax, propre à l’école marginaliste. Ils en font un invariant de la nature humaine. Partout, et en tout lieu, l’homme chercherait le maximum de profit pour un minimum d’effort. C’est aussi le postulat de Walras.

Agir seul ou collectivement relève donc de l’opportunité et cette opportunité est entravée par le parasitisme d’Etat ou la démagogie démocratique. Dans tous les cas, le problème ne vient pas du marché mais des monopoles de fait qui dépouillent tout producteur des fruits de son travail. Il faut donc bloquer l’accumulation de plus-value par les capitalistes en restaurant les mécanismes naturels du marché. Très hostiles à l’intervention de l’Etat dans l’activité économique, ces hommes se disent, non pas libéraux, mais libéristes.

Les syndicalistes révolutionnaires italiens sont donc les premiers à constater l’inanité de la grève générale comme mythe mobilisateur. Aussi, saper l’Etat libéral-démocratique demande de repenser la question nationale à nouveaux frais.

Comme Leibniz avait placé les dogmes chrétiens dans un au-delà de la raison, Labriola en vient à classer la patrie et le patriotisme dans un hors-lieu de la lutte syndicale. La patrie ne vient plus après les syndicats, elle en est la condition de possibilité et le cadre culturel. Ce programme, la charte du Carnero, tenta de l’expliciter. Lorsque Giolitti, le président du conseil de centre-gauche, prit la décision de reprendre Fiume aux légionnaires de d’Annunzio, le 20 décembre 1920, il fit basculer le fascisme naissant dans une position qu’il pensait maîtriser : celle d’une milice au service des intérêts constitués. Selon les élites libérales italiennes, la Révolution n’avait plus qu’un drapeau, celui des bolchéviques. Ils n’allaient pas tarder à déchanter.

Le 3 avril 1919, à Augsbourg, la République des conseils de Bavière est proclamée. Gustav Landauer, anarchiste et lecteur de la Boétie, en devient le ministre de la culture. Martin Buber y voit un geste suicidaire, un acoquinement avec tout ce le pays comptait de ratés et d’exaltés à demi-fous. Silvius Gesell, marchand rhénan émigré en Argentine et citoyen suisse en devint le ministre des Finances. En bon proudhonien convaincu, il était persuadé que le capitalisme ne relevait pas de l’économie de marché mais d’un pur et simple parasitisme. Comme Gesell visait la gratuité du crédit, il radicalisa l’intuition de Proudhon (asseoir l’émission de monnaie sur celle des lettres de change) et inventa l’idée d’une monnaie dont la valeur fondrait à mesure de sa thésaurisation. Seulement Gesell n’avait pas compris que la monnaie est toujours la marque d’une confiance et la garantie temporelle que les biens de la communauté des usagers seront préservés et les richesses futures, donc les investissements, garantis. La monnaie est un recours. Elle peut aussi être une passion. Mais c’est le lot de tous les fétiches. Et les timbres violets de Gesell apposés sur les billets pour indiquer leur limite de validité valaient tous les pointillismes de la bureaucratie administrative de l’UE. Le 13 avril 1919, un coup d’Etat communiste abattait la république des conseils. Le 2 mai 1919, Landauer était fusillé par un peloton d’exécution des Freikorps.

Toutes les églises de Barcelone ont été incendiées, à l’exception de la cathédrale, dont la Généralité a pu sauver les inestimables trésors artistiques. Les murs des églises sont toujours debout, mais les intérieurs sont complètement détruits. A peine la victoire acquise, une chasse à l’homme s’institua dans Barcelone et dans l’arrière pays. Chasse aux prêtres, aux moines, aux religieuses, aux aristocrates, aux bourgeois. Les églises et les couvents furent incendiés et les immeubles et villas des riches saccagés. En Catalogne, 700 prêtres, religieux, religieuses furent mis à mort, torturés et cruellement massacrés. On estime, dans la seule Catalogne, le nombre de tués à 25 mille et celui des prisonniers à 10 mille. Les industriels, tout particulièrement ceux du secteur textile de Barcelone, avaient été abattus quand ils ne s’étaient pas enfuis à temps. Les directeurs des grandes entreprises furent exécutés par les commandos spéciaux des syndicats de leurs sociétés. Dans la vieille ville délabrée de Carvera, il y avait autrefois une institution religieuse où l’on formait des prêtres. Je demandai à un des gardes du lieu, un garçon de moins de 16 ans, ce qu’il était advenu de ces hommes et il m’a répondu « Oh ! On leur a réglé leur compte à ceux-là ». Toutes les églises, sans exception sont brûlées, il n’en reste plus que les murs noircis. Dans toute la région, c’est à peine s’il y a eu de véritables combats entre les partisans de Franco et ceux de la Généralité de Catalogne. Ils me montrent leurs balles dum-dum qu’ils ont fabriquées eux-mêmes avec leurs cartouches réglementaires. L’un d’eux me confie « pour les prisonniers ».

Une histoire. Deux anarchistes me racontèrent comment avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres. On tua l’un sur place, d’un coup de revolver puis on dit à l’autre qu’il pouvait s’en aller. Quand il fut à 20 pas, on fit feu. Celui qui me racontait l’histoire était étonné de ne pas me voir rire. Il se demandait si j’étais malade ou souffrante. Une telle atmosphère efface le but de toute lutte puisque les hommes n’ont plus de valeur. Cette guerre qui se fixait pour but le partage des Terres, cette guerre transformait les paysans en simple objets de curiosité. Un abîme séparait les hommes armés des autres. Un abîme semblable à celui qui sépare riches et pauvres. D’un côté, l’humilité, la soumission, la crainte. De l’autre, l’aisance, la désinvolture, la condescendance.

Parti de Prat, où se trouve l’aéroport de Barcelone, je franchis les 10 kilomètres qui me séparent de la ville. A la sortie de l’aéroport, une banderole qui enjambe la route « I Viva Sandino ». Des barricades de sacs de coton, de pavés, de sable, drapeaux noirs et rouges, hommes armés, de larges chapeaux de paille surgissent, des bérets basques, des mouchoirs. Ils sont vêtus de mille manières, certains à demi-nus. On me demande les papiers, on me salue, on brandit son fusil. Des femmes au milieu des assiettes dispersées, des enfants sortant des meurtrières qui jouent avec cartouches et baïonnettes. Dès les faubourgs, une lave ardente, le bouillonnement d’une métropole sur le tempo de la Révolution. C’est la New-York espagnole, avec ses boulevards de palmiers, ses avenues gigantesques, ses promenades de bords de mer. Fantastiques villas, palais byzantins et turcs du Bosphore, un Orient se déchire et palpite. Chantiers de construction navale, fonderies, pulsions des générateurs et toutes les fabriques, les gares, les rails crissant, les locos à l’agonie, des banques à même les gratte-ciels, des boîtes de nuit scintillantes, des parcs d’attraction putassiers, des masures misérables qui fondent sur pied, le Barrio Chino tout zébré de vérole, les étroites ruelles du barrio gothico plus sales et dangereuses que les cloaques portuaires de Marseille ou d’Istanbul. L’excitation parcourt la foule qui se presse, dense et comme affamée. Mon cœur bat, j’avance parmi la myriade des fusils pointés, de femmes fleurs dans les cheveux et croupes en furie, seins s’entrechoquant sur les cuirasses de cuir et de métal, des portraits, toujours des portraits, dominent les avenues, Lénine, Jaurès, Bakounine, Luna Park du nouveau monde. Devant un cinéma, on se bat, des coups de feu éclatent, des meetings se tiennent, des églises sont noircies, des affiches s’éventent. Sous la lumière des néons, de la lune, des phares, je me cogne aux clients des terrasses de café qui assiègent les ramblas de leurs jambes et ronds de fumée.

Après le 19 juillet, tout fut exproprié. Pourtant Garcia Oliver avait prévenu. La révolution briserait toutes les digues de la morale et transformera le peuple en brute dangereuse qui sans opposition, sans une force contraignante, pillerait, incendierait et tuerait sans vergogne. Le pays se mit à vivre au jour le jour, sans esprit de suite. Nous étions trop faibles pour nous opposer à la catastrophe. Il y avait ces cuisines populaires autogérées dans tous les quartiers de la ville. Vers elles, convergeaient toutes les ressources de la métropole et des campagnes alentour. Les magasins, les boutiques étaient rançonnés. Les miliciens du front qui combattaient du côté de Saragosse n’avaient rien. On voyait que la révolution devenait le nom d’un partage du butin. Les entrepôts étaient dévalisés, le travail remis à plus tard, bientôt il n’y aurait plus que les communistes pour la remise au pas.

Dès le 8 septembre 1936, la CNT anarchiste se rallie au gouvernement de Madrid. Le 1er octobre, le comité central de la Milice est dissous, puis le 9, l’ensemble des conseils et comités locaux. « Durruti revint vers la voiture. La pluie de balles se faisait plus dense. De la gigantesque masse rouge de l’hôpital-clinique, les Maures et la Guardia Civil tiraient avec acharnement. En arrivant à la portière du véhicule Durruti s’écroula, la poitrine traversée. Mort causée par une hémorragie pleurale »

Le 15 décembre, le conseil supérieur de Sécurité centralise la police politique aux mains des communistes. Le 3 mai 1937, les communistes, appuyés par le gouvernement central, déclenchent une opération visant à anéantir l’emprise de la CNT-FAI sur Barcelone. En moins d’une semaine de combats, on compte 500 morts. A partir de juin 1937, la direction du POUM est capturée, Andres Nin fusillé ; en août, la critique de l’URSS devient un délit. Le Servicio de Investigacion édifie prisons et camps de concentration où s’entassent trotskystes supposés et anarchistes.

En 1938, l’ensemble des institutions révolutionnaires (biens expropriés, contrôle des travailleurs sur leurs entreprises, collectivisation, quasi-égalité de traitement dans l’armée comme dans les usines) sont liquidées par décret. De nouveau, des dividendes sont versés aux actionnaires étrangers des sociétés espagnoles. Negrin, dirigeant socialiste « bourgeois » et pendant de Blum, n’est plus que la marionnette de Staline et de l’antifascisme présentable. En mars 1939, lors de la prise de Barcelone par les troupes nationalistes, Franco donne carte blanche à ses soldats et mercenaires marocains. De nouveau, la capitale catalane est pillée.


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