Publié par : Memento Mouloud | novembre 29, 2015

Pourquoi le FN ?

Je ne vais pas passer en revue toutes les théories qui se sont succédé afin d’expliquer l’ascension du FN dans le paysage électoral français. Elles ne disent rien de la persistance du succès électoral d’un parti d’extrême-droite dans notre pays. Plus de 30 ans, cela n’a aucun équivalent, ni dans le passé hexagonal, ni dans le présent électoral de nos voisins.

La première hypothèse qu’on puisse avancer, c’est celle du nom. Le succès frontiste n’est pas celui d’un parti mais celui d’un patronyme. C’est la famille Le Pen qui est plébiscitée, du grand-père à la petite-fille. Il s’agit donc d’un avatar du légitimisme. Or si les Le Pen sont légitimes c’est bien que la République ne l’est plus forcément parmi nombre de français.

On prétend que la République ne divise pas, c’est vrai, elle ne divise plus, elle révulse. Pourtant cette révulsion ne doit rien à un facteur religieux. Les français ont recours à la famille Le Pen parce qu’ils identifient les élites républicaines à une double trahison : l’une porte le nom d’Europe, l’autre celle des musulmans.

L’Europe et l’euro sont dans le discours des frontistes les dispositifs par lesquels les élites républicaines auraient sacrifié la souveraineté et le peuple qui en était le porteur. Qu’il s’agisse d’un mythe est une évidence. Ce qui l’est moins, c’est la précarité imposée aux classes populaires et la prolétarisation qui traverse toute la petite-bourgeoisie intellectuelle. Les élites n’ont pas trahi, elles ont mis en place un nouveau mode de gouvernement dans lequel, le consentement des gouvernés est inutile et leur parole, un simple agrégat sans valeur performative.

Quant aux jeunes musulmans d’aujourd’hui, ils sont le spectre de la guerre d’Algérie d’hier. Les élites républicaines avaient démontré qu’elles pouvaient abandonner une partie du territoire et du peuple pour des calculs douteux confondus avec la raison d’Etat. La gauche avait entériné la défaite sous les motifs glorieux de la décolonisation en marche, promesse d’un monde réconcilié dans la justice et la fraternité. Je ne crois pas que les algériens aient jamais pensé quoi que ce soit de tel. Ils avaient gagné par le terrorisme et la rhétorique des nations prolétaires sur la scène mondiale. Les palestiniens avaient repris le modèle mais les israéliens l’avaient mis en échec. L’universalité dans le discours de la gauche française avait fini par se confondre dans une figure : une main tendue au musulman souffrant. Le frontiste puise donc à ces deux sources, il est persuadé qu’un complot entre la gauche et les élites républicaines est en cours dont l’objectif est de favoriser l’islam et les musulmans de France au détriment des français de France, sorte de pieds-noirs métonymiques.

Par conséquent, les Le Pen, leur nom sont l’incarnation d’une chaîne d’équivalences dans laquelle les élites et la gauche participent d’un même complot qui a pour but de substituer l’Europe à la souveraineté du peuple français et les musulmans à la substance même de ce même peuple. Ce discours n’est pas seulement fantasmatique mais s’appuie sur un noyau rationnel c’est le refus par les élites et la gauche de traiter et de reconnaître cette part réelle du fantasme qui entretient le cycle frontiste dans lequel les Mégret, Chauprade et Philippot sont de simples intermittents.


Responses

  1. Je suis désolé. Que la lignée Le Pen et consorts délirent parfois, ok mais j’observe que la gauche favorise bien l’islam et les musulmans de France ( rue Myrha, mosquée payée avec l’argent du citoyen parce qu’ils sont diskriminés ou parce qu’ils y voient les nouveaux pauvres. Et qu’être Français de souche ou d’ascendance européenne, c’est être riche même si vous êtes pauvre ou prolétaire, riche de votre origine.

    Quand les Arabes/musulmans seront des Saoudiens ou des Qataris ou trop intenables politiquement comme l’ont été les ouvriers dans les années 70 (grèves violentes, prise de patrons en otage) alors la gauche les abandonnera.

    Pour la droite, c’est très simple : tu paies ou pas ?
    Tu paies t’es Qatari, tu paies pas t’es Kadhafi.

    Les élites, le pays, elles s’en balancent, elles ne le trahissent même plus.

    • Suite élite islam : https://twitter.com/KhagnibAlex/status/670651969682472960

    • Daredevil pour moi le mal est plus profond, c’est l’administration gaulliste qui a conduit l’immigration massive d’ouvriers marocains et surtout algériens après huit années de guerre en Algérie et le rapatriement d’un million de pieds-noirs en catastrophe, un tel aveuglement n’a aucun précédent, ni parallèle

      • « un tel aveuglement n’a aucun précédent, ni parallèle »

        Oui et non, du moins pas avec une telle ampleur.

        Les britanniques, malgré leur gestion beaucoup plus « soft » de la décolonisation et leur « pré-schengen » du Commonwealth se retrouvent également « le bec dans l’eau », les bantoustans musulmans ( non arabes d’ailleurs) pullulant en Grande bretagne….
        avec profit indirect pour la City, qui voit une masse de capitaux « cosmopolites » s’y investir

      • D’après l’analyse de Cameron (du moins de ses conseillers), c’est moins le rêve éveillé et impérial de l’Islam sunnite qui pose problème (comme vous l’avez remarqué ce genre d’assertion pourrait toucher la blanchisseuse mondiale qu’est la City) que la fragilité de l’identité « culturelle » britannique qui conduirait (puisque la nature a horreur du vide) de jeunes musulmans vers la radicalisation et le terrorisme. Donc en conclusion de ce raisonnement fumeux, on trouve dans les propos de Cameron une sorte d’appel à une fabrique identitaire britannique qui renoncerait à l’indifférence complète en matière de moeurs

  2. Sur les élites et l’islam : https://twitter.com/KhagnibAlex/status/670651969682472960

    • L’UDI est « centriste », c’est à dire à la fois le « marais » et le « cul-bénisme » politique; ceci explique, à mon avis, la mosquée de Drancy comme version contemporaine de la « cité de Dieu »…
      Etant donné le nombre de cul-bénits présents dans les « élites », y compris au PS ( demandez aux vieux militants laïcards ce qu’ils en pensent)….ceci explique peut être une partie de celà.

      Ajoutez y une pincée des descendants des propagandistes universalistes physiocrates du XVIII siècle ( type FM mais pas seulement), en perpétuelle surenchère-concurrence vis-à vis des précédents……….

      • Vous avez raison Hippocrate chez cette sorte de catholique néo-jésuitique, un croyant vaut toujours mieux qu’un athée et comme les croyants vont par meutes et les athées en solitaires, on n’est jamais sûr que les seconds votent. Quant aux socialistes, tout l’appareil du parti dans le sud est moins laïcard que protestant et la conception protestante de la laïcité c’est le spiritualisme avant tout, avec tour de table si nécessaire, disons qu’ils partent toujours à l’aube quand blanchit la campagne…

  3. Pour illustrer élites + islam : https://twitter.com/KhagnibAlex/status/670651969682472960

  4. un fantasme à dix millions, quinze disent certains musulmans quand ils se lâchent . Autant dire que c’est une réalité bien concrète ce fantasme.

    • Quatre à cinq millions Paul-Emic, pas plus et encore puiqu’on y mélange français de culture musulmane et pratiquants. L’islam de France est urbain, il s’anémie à mesure que la taille des villes diminue

      • Pas du tout d’accord il me semble que même les chiffres officiels sont supérieurs aux vôtres. Le CFCM en revendique 7 millions, chiffre publié par Le Monde, c’est dire. Azouz Begag parle lui de 15 à 20 millions, comme JMLP. Jean Paul Gourévitch les estime entre 6 et 9 millions.
        En règle générael à gauche on sous estime gravement 2,5 millions pour Fourest et à droite on surestime (peut-être) jusqu’à 20 millions.
        On touche du doigt l’inanité d’une loi qui interdit de procéder à des statistiques et des relevés sur les origines et la religion des résidents français et donc qui interdit de disposer des éléments d’estimation et d’évaluation des problèmes qui pourraient être posés par certaines communautés, dont par ailleurs la quasi totalité du spectre politique convient qu’elles existent quand certains ne les poussent pas à renforcer leurs caractères a-français
        .

      • Je vous renvoie à cet article du Monde, Paul-Emic, http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/21/que-pese-l-islam-en-france_4559859_4355770.html. Mais créer des statistiques ethniques ou ethno-religieuses c’est détruire de fait la citoyenneté française

  5. je serai salaud , je vous dirait « pourquoi pas ? »
    et en effet , pourquoi pas ?

    • Simple la dernière expérience du genre date de l’édit de Nantes et ça a fini en dragonnades, en exils, en revanche; à moins qu’on choisisse le versant espingouin inquisitorial. Tentative foireuse de conversion pendant un siècle puis expulsion complète des morisques.

      Dans les deux cas on a emprunté des impasses

      • Des lendemains sombres nous attendent.

        Le plus fou dans tout ça est l’absence de volonté politique et la lâcheté. J’écoutais une itw de Malika Sorel qui disait que Harry Potter Baroin expliquait en tant que président de l’association des maires de France comment contourner la loi de 1905 pour financer des mosquées. De plus il demandait à retirer les crèches de Noêl de la place publique par égalité avec les musulmans. Parce que les « pauvres », ils ne comprenaient pas qu’on leur parle d’égalité et de laïcité alors qu’on leur refusait des lieux de culte et qu’on mettait en avant l’arrivée du petit Jésus. La France avait une histoire avant que les musulmans arrivent, je crois que c’est une phrase au-dessus des forces de Potter.

        Sinon Pierre Manent, d’après la recension qu’en fait Aristide sur son blog ( http://aristidebis.blogspot.fr/2015/11/situation-de-la-france.html ) , demande une sorte de communautarisation des musulmans et des Français non mahométans. Une reconnaissance mutuelle, une sorte de modèle anglo-saxon en somme, du fait de l’importance de l’islam en France (4,7 millions selon Tribalat) et du rapport de forces instauré. C’est moche ! ça va vers le conflit parce qu’une fois que l’on commence les concessions, le camp en face en demande toujours plus, c’est la règle des accommodements déraisonnables.

        Déjà il va falloir réaffirmer que la France a une histoire, qu’elle est en partie fondée et très marquée par le christianisme, version catholique. Diminuer l’immigration aussi, peut-être privilégier les migrations européennes.

        Tiens vu le nom du poste, trouvé aussi une itw d’un ancien FNJ qui veut la communautarisation des de souche et Européens. http://www.fdesouche.com/591589-julien-rochedy-je-suis-force-croire-en-lassimilation#

        On sent parmi ces exemples une envie de saborder la citoyenneté française. Ils diront qu’ils partent d’un constat et qu’ils en tirent les conséquences. mouais.

      • Cher Daredevil, Pierre Manent est un libéral et un conservateur catholique d’obédience straussienne très intelligent (tout le contraire de Baroin vous en conviendrez) et il me semble assez proche de certaines de vos positions. Quand il réclame une clarification de la place de l’Islam dans notre pays, il ne la réclame pas à n’importe quelle condition mais il indique que le dispositif laïc établi en 1905 ne vaut qu’en tant que notre pays est de tradition catholique. Il est donc inopérant avec l’Islam.

        Là où je me sépare de lui c’est sur quatre points : l’Europe n’est pas seulement configuré par les droits de l’homme (et encore lesquels ceux de 1789, le Bill of Rights de 1791 ou ceux, actuels liés au règne des minorités donc des collectifs) mais essentiellement par le marché, véritable opérateur universel ; l’héritage catholique ne se réduit pas à deux pôles, l’apologie selon Pascal et le déisme selon Voltaire, la laïcité n’est pas une simple reconfiguration mais un droit implicite à l’expérimentation individuelle et collective des manières de vivre, c’est une matrice de conduites et de morales divergentes, enfin nous sommes en guerre avec une entité impériale islamique en formation puisque de Boko Haram aux touaregs du Mali en passant par les combattants de Libye, du Yémen, de Tchétchénie ou de Syrie, tous se réclament du Califat

        Je vous donne ci-dessous l’ensemble de son entretien paru dans Causeur, en octobre 2015

        Causeur. Beaucoup de Français s’inquiètent de la montée d’un certain islamparce qu’ils tiennent à quelque chose qui s’appelle la France, ou l’Occident, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à accueillir des musulmans, mais à condition qu’ils s’adaptent à ce mode de vie et à ce qu’on appelle communément « les valeurs ». Qu’est-ce qui ne va pas dans cette proposition ?

        Pierre Manent. J’essaie de partir de ce que j’observe : l’installation de nombreux musulmans est allée de pair avec l’établissement des mœurs musulmanes dans notre pays. Quand on dit« ils doivent s’adapter à nous », il faudrait définir clairement ce que veut dire « s’adapter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de côté la troisième incertitude – que désigne ce « ils » ? Notre première tâche devrait donc être de nous demander un peu concrètement ce que nous sommes. Soit l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective : c’est la tendance dominante portée par les institutions européennes. Soit on croit au contraire que l’Europe n’est pas une plaine immense et vide, mais un paysage compliqué et accidenté fait de composantes diverses : les nations.

        Que voulez-vous dire ? Que l’Europe, c’est une histoire commune et seulement cela ? Pardonnez-nous, ce n’est pas très nouveau… ni très progressiste.

        Le mot « histoire » nous rejette entièrement dans le passé. Il s’agit du présent. Nous avons des mœurs, des formes de vie qui sont peut-être contestables mais qui sont consistantes. Ce que j’ai essayé de faire, de manière nécessairement sommaire, c’est de décrire le paysage humain européen. Une géographie dans laquelle les vieilles nations et la vieille religion de l’Europe prennent une importance considérable alors que la doctrine politique et morale à laquelle nous sommes assujettis nous interdit aujourd’hui de prendre en considération aussi bien les nations que les religions.

        Sans nier l’importance de la religion dans l’idiosyncrasie des nouveaux arrivants que sont les musulmans, pourquoi ne pas les encourager à s’assimiler à l’habitus français majoritaire ?

        Encore faudrait-il savoir ce qu’est cet habitus ! À quoi leur demande-t-on de s’adapter, à l’Europe sans frontières ou à la France si bien dessinée ? Il faut choisir. La question première est donc la suivante : la France est-elle un ensemble humain destiné à continuer ? Ensuite, mesurons l’ampleur de l’effort que nous demandons aux musulmans en leur demandant de« s’adapter à nous ». Car, enfin, ils ont une empreinte collective extrêmement forte, qui relève pour eux de l’évidence, qui a une autorité collective qu’ils n’ont pas l’habitude de voir contester, qu’ils ne souhaitent pas voir contester et que, d’une certaine façon, nous leur donnons le droit de ne pas voir contester, puisque nous ne cessons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être musulmans, la République vous garantit l’égalité des droits. »

        Leur disons-nous vraiment cela ? Dans le modèle français, « tous les droits », cela signifie « tous les droits comme individus », certainement pas « tous les droits comme nation », pour reprendre les termes de Clermont-Tonnerre. N’y a-t-il pas un petit malentendu à ce sujet ?

        L’égalité des droits individuels est une composante essentielle de notre régime, simplement, elle ne suffit pas à définir la vie commune que nous menons effectivement. Si nous ne savons parler que le langage des droits individuels, nous nous rendons incapables de seulement voir ce qui se passe dans la vie sociale.

        Le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ne s’y est pas trompé. C’est dans le langage des droits de l’homme, comme le premier lobbyiste venu, qu’il a appelé à transformer les églises en mosquées…

        J’ai été très surpris de sa déclaration, provocatrice au dernier degré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaffectée, pourquoi ne pas nous y installer ? Il est curieux que le recteur de la Grande Mosquée soit si peu sensible à la charge symbolique des lieux de culte. Que les édifices religieux d’une religion soient appropriés par une autre religion, c’est un des gestes les plus agressifs qui puissent se commettre entre les hommes.

        Résumons : il faut d’abord définir le « nous ». Ensuite, il faut savoir en quoi ils doivent « s’adapter », ce qui revient à poser la question des modalités de l’intégration des musulmans. Tantôt vous employez le mot « amitié », tantôt celui d’« association ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pourquoi ce processus est-il en panne ?

        Nous ne savons pas ce que veulent les musulmans de notre pays. Ils prennent si peu la parole, sinon de manière si codée, si prévisible, en s’enfermant le plus souvent dans la revendication plaintive ! Précisément parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas apparaître la diversité d’opinions et de sentiments qui existe certainement parmi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opacité qu’il faut sortir. Je propose d’aller vers un compromis, mais un compromis ambitieux. Ne soyons pas excessivement soupçonneux et vétilleux. Si la loi interdit à juste titre certaines conduites comme contraires aux principes de la vie européenne, pour le reste, acceptons que les musulmans suivent leurs mœurs. Je crois que la participation à la même aventure nationale est en mesure de rassembler les hommes dans la diversité de leurs mœurs.

        Concrètement, pourquoi accepter certaines revendications communautaires et en refuser d’autres ? Comment tracer la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ?

        C’est en effet difficile. Il me semble que la polygamie et le port de la burqa ne sauraient être acceptés. Pour le port du voile intégral, on voit bien les limites du langage des droits individuels. La femme voilée peut toujours dire : c’est mon droit, liberté de religion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans aucun de mes droits ! Ce que blesse cependant le voile intégral en cachant le visage, c’est la première condition de la vie sociale européenne, une certaine confiance. Nous nous parlons « à visage découvert ». C’est à prendre ou à laisser. Nous devons être attentifs aux droits de chacun, mais nous avons le devoir de préserver notre forme de vie. Cela étant dit, je ne vois pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard islamique qui laisse voir le visage.

        En somme, en dehors de la burqa, on ne leur demande rien au sujet du statut des femmes, de leur enfermement, de leur contrôle par les frères ou les maris ? Ajoutons que le port du voile, par exemple, a des conséquences sur toute la collectivité, puisqu’il fait des femmes musulmanes un groupe quasiment « interdit » aux hommes non musulmans. Et la séparation des sexes telle qu’elle sévit dans les sociétés musulmanes n’est-elle pas contraire aux mœurs françaises ?

        Oui, nous le savons depuis toujours, mais où puiserons-nous le droit et le pouvoir de transformer leurs mœurs à notre convenance ? Je connais bien une grande ville du Midi, dont les quartiers musulmans ne donnent à voir que les mœurs musulmanes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les cafés. Dans les écoles publiques, le ramadan devient une réalité de plus en plus consistante. Les enfants ne viennent pas parce que c’est ramadan, et le jour de l’Aïd, disons seulement que les jeunes gens sont plutôt « glorieux ».

        Glorieux ? Parce qu’ils demandent des repas sinon halal du moins sans porc, alors qu’ils pourraient se contenter de manger la garniture sans se faire remarquer, pour montrer leur volonté de se couler dans le moule ?

        Pourquoi voulez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre société leur dit :« Be yourself ! » Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut justifier de rendre les repas avec porc obligatoires dans les cantines. Nous avons mieux à faire que ces petites vexations. Le problème le plus grave, c’est la dépendance des musulmans français à l’égard du monde arabo-musulman, y compris de certains de ses courants les plus incompatibles avec la vie européenne. L’urgence, c’est que l’islam de France soit gouverné en France par des musulmans français.

        Dans Situation de la France , vous expliquez que les attaques terroristes de janvier exigent une sorte de mobilisation générale. S’il y a urgence, selon vous, à penser ce qui nous arrive, vous parlez explicitement de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le terrorisme, l’islamisme, l’islam ?

        Ce n’est pas une question à laquelle on répond par un seul mot. Pourquoi parler de guerre ? Nous voyons que l’armée française est aujourd’hui engagée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’Ouest et en France même, où les militaires protègent des bâtiments scolaires et religieux, les gares, etc. Le Premier ministre a évoqué à plusieurs reprises « l’ennemi intérieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se développe sur la ligne de rencontre entre le monde arabo-musulman et l’Europe ou l’Occident. Dans cette « rencontre », je distingue trois phénomènes : le terrorisme islamique, l’immigration musulmane et les pouvoirs nouveaux des monarchies du Golfe.

        N’est-ce pas une distinction un peu spécieuse, dès lors que certaines pétromonarchies financent des mouvements féministes en même temps qu’elles encouragent l’islamisation de l’Europe…

        Si une mosquée salafiste financée par l’argent du Golfe encourage des terroristes, on a en effet une conjonction des trois composantes. Mais celles-ci sont par ailleurs essentiellement distinctes. Pas d’amalgame donc, nous en sommes d’accord. Les injonctions à rejeter tout amalgame seraient plus audibles cependant, si elles ne servaient trop souvent à entretenir le déni. Quelques semaines après les attentats de janvier, le ministre de l’Intérieur a rassemblé les responsables musulmans pour un vaste tour d’horizon sans que la question de la radicalisation des jeunes dans certaines mosquées soit seulement à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas une « demande » des personnes sollicitées. On se doute qu’en revanche, l’islamophobie était à l’ordre du jour. Interviewé dans Le Figaro, le nouveau président du CFCM assurait qu’il n’y avait aucune radicalisation dans les mosquées, que de toute façon ce n’était pas l’affaire des organisations représentatives musulmanes mais celle de la police.

        Causeur. Qu’est-ce qui est le plus dramatique : le déni des autorités musulmanes, ou la complaisance de nos gouvernants ?

        Pierre Manent. Il est fort troublant en effet que le ministre de l’Intérieur, après les attentats de janvier, ait été incapable de dire aux représentants de l’islam de France : « Écoutez, nous allons parler de tous les problèmes, y compris donc des problèmes de radicalisation ! » Que, si peu de temps après les crimes de janvier, le ministre de l’Intérieur n’ait pas eu l’autorité d’imposer seulement l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus inquiétants de la situation politique de notre pays.

        Cependant, il y a un paradoxe dans votre livre. Votre diagnostic est sans concession, mais vos conclusions pratiques excessivement modérées. Vous défendez en effet des accommodements qui peuvent sembler parfaitement déraisonnables. Au fond, quelle est la différence entre ce « multiculturalisme réaliste » et la soumission que décrit Houellebecq ?

        Je ne prône pas le multiculturalisme. Ce modèle tend à faire de l’institution politique une agence de cohabitation entre les différentes communautés. Ce n’est pas du tout ma perspective. Si je plaide pour la reconnaissance de l’islam comme un fait social, la perspective est de l’entraîner à participer à un rassemblement civique dans le cadre national.

        Vous admettrez que la différence est ténue…

        Elle est considérable. Proposer délibérément un compromis exigeant et généreux est au contraire la meilleure manière d’échapper à la tendance que Houellebecq a si bien décrite. Sans cela, on ira très clairement vers la soumission.

        Consentir à certaines concessions en espérant limiter le changement de civilisation, n’est-ce pas déjà une façon d’abdiquer ?

        Ah non ! Je crois encore que les décisions politiques restent l’élément le plus déterminant dans l’histoire des hommes. Notre situation actuelle a été déterminée par une succession d’absences de décision depuis trente ou quarante ans. Nous devons nous décider à décider. Je souhaite que nous fassions une place aux musulmans en tant que tels, mais comme partie de la nation française, une nation qui poursuivra son aventure dans l’espace européen ou occidental sans se laisser encalminer dans le monde arabo-musulman. Garder notre indépendance politique et spirituelle en faisant vraiment entrer nos concitoyens musulmans dans la chose commune, c’est une perspective qui ne me paraît pas défaitiste.

        Qu’est-ce que l’indépendance « spirituelle » d’un pays laïque comme le nôtre ? Vous soutenez l’idée que la France reste une nation chrétienne. Or, l’ambition, peut-être naïve, du « catéchisme républicain » est justement de définir un bien commun en dehors de toute transcendance.

        Notre régime a ôté à l’association religieuse tout pouvoir politique tout en garantissant sa liberté propre. La laïcité a ouvert à chacun la possibilité de suivre un parcours complet d’éducation entièrement indépendant de toute institution religieuse. Cependant, cette reconfiguration politique est advenue dans un cadre national qui n’en a pas été essentiellement modifié. Une société et une nation de marque chrétienne et catholique ont simplement réorganisé leur dispositif politique.

        En somme, la France ne serait pas « sortie de la religion » en adoptant la laïcité ?

        La laïcité qui prend forme à la fin du xixe siècle et au début du xxe n’est pas une neutralisation religieuse de la société. C’est une réforme politique qui intervient, je le répète, dans une nation de « marque chrétienne ». Dans la République laïque, la composante religieuse chrétienne était présente à l’esprit des élèves, en particulier par la littérature, qui leur apprenait à s’intéresser à la religion avec Pascal et à s’en méfier avec Voltaire. Et inversement. Le problème que nous rencontrons avec l’islam a peu à voir avec celui que nous avons résolu avec la loi sur la laïcité.

        Il est vrai que l’islam s’installe dans une France très largement irréligieuse.

        Je crois que nous nous connaissons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons autant sortis de la religion que nous le pensons. Notre insistance à le dire finit par être suspecte. Peut-être fuyons-nous le fantôme, mais il nous poursuit ! On parle beaucoup de religion dans notre société définitivement irréligieuse… Certes, depuis Vatican II, l’Église a renoncé à être ce pôle autoritaire qui nous pressait : « Pensez à votre salut ! » Et depuis, nous avons repoussé la question à la périphérie de la conscience collective. Aujourd’hui, l’irruption de l’islam et la recomposition du judaïsme nous obligent à nous demander sérieusement où nous en sommes avec le christianisme. Voulons-nous vraiment en finir avec la forme de vie commune qui se cherchait entre Pascal et Voltaire ?

        Et si cette vie commune venait à disparaître, ce ne serait plus la France ?

        Effectivement. Si nous tournons le dos à ces repères qui nous ont accompagnés depuis toujours en somme, nous vivrons ailleurs que dans cet ensemble humain si profondément éduqué, nourri, irrigué par la religion chrétienne qu’est la France. Mais ce sera peut-être très bien, et même certainement formidable !

        Vous avez l’air d’y croire ! (rires)

        On peut estimer que notre vie commune n’est pas pensable ni vivable sans ces éléments d’orientation que donnait la matrice chrétienne, certes très largement abandonnée comme commandement, mais dont nous avons tous besoin comme cadre d’orientation. Comme disait Péguy, le catholique, c’est celui qui a besoin de panneaux de signalisation. Il ne les regarde pas, mais il a besoin de panneaux ! L’Église catholique fournissait la signalisation de la vie commune européenne. Je ne réclame pas de retour à une forme autoritaire de présence religieuse, mais simplement la préservation de ces éléments d’orientation. Prenons l’exemple des fêtes religieuses. Il est clair que l’abandon des fêtes religieuses chrétiennes comme fêtes communes de la France serait extraordinairement destructeur.

        On a le sentiment que les chrétiens sont de plus en plus écartelés entre leur aspiration à incarner l’identité française et la tentation de devenir un groupe de pression comme les autres. Or, vous ne pouvez pas être à la fois la culture majoritaire et une religion minoritaire !

        Vous avez parfaitement raison. Ce qui définit l’Église, c’est un double enveloppement : elle est enveloppée par le corps politique et, d’une autre façon, elle l’enveloppe. C’est une situation extrêmement difficile à maîtriser pour les catholiques de ce pays. Je crois que les catholiques, tout en faisant respecter normalement leurs droits, sans agressivité ni zèle concurrentiel, devraient s’adresser à la France non pas comme une partie qui réclame quelque chose de ce pays, mais comme une composante de la France qui se sent responsable du tout. Le défi, pour les catholiques, c’est d’abord de prendre la mesure de cette responsabilité, ensuite de l’exercer de façon judicieuse.

        Certains cathos « communautaires » donnent plutôt l’impression de vouloir devenir des musulmans comme les autres. Quand les uns voudraient rétablir le délit de blasphème, eux hurlent à la « cathophobie »…

        Il y a en effet une « réaction » catholique : on réagit au changement de situation déterminé par l’irruption de l’islam. L’Église se défend aussi contre ce qu’elle ressent comme un regain de la militance laïque. Encore une fois, il faut savoir se défendre, mais cela ne devrait pas être l’axe principal de la démarche de l’Église et des chrétiens.

        En tout cas, l’aspiration à retrouver ou à conserver quelque chose de la nation s’exprime bien au-delà des catholiques.

        Heureusement ! Un des abandons les plus ruineux pour notre pays, c’est celui de notre langue. La classe dirigeante mesure notre progrès à la pénétration de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Une institution comme Sciences Po puise désormais sa fierté dans sa contribution en effet éminente au désastre. Il y a aujourd’hui une divergence politique majeure entre les exigences de la constitution d’une chose commune, dont la langue française est une composante essentielle, et les passions et préjugés de la classe dirigeante. Cette dernière est quasi unanime dans le projet de retrancher de la substance française tout ce qui laisserait à notre pays une physionomie distincte dans l’humanité mondialisée. Aucun redressement de l’éducation dans ce pays ne sera possible si nous ne retrouvons pas un certain amour de la langue française, et donc de l’aventure nationale.

  6. « …..fabrique identitaire britannique qui renoncerait à l’indifférence complète en matière de moeurs »

    Là est le problème: En 2015, Freud pourrait t’il encore rêver d’habiter Londres?
    ( un rêve de sa vie s’il faut en croire Lydia Flem)

    Sur Pierre Manent….très intelligent, certes, mais désespérément nominaliste ( il n’est pas le seul d’ailleurs), et assimilant l’Europe à la christianisation..et non aux civilisations très différenciées qui précédèrent et léguèrent……pas très honnête de la part d’un brillant philosophe.

    « Coincé » dans une sorte d’annulation rétroactive, mécanisme du révisioniste « on efface tout et on recommence », invoquant, comme « forces supranaturelles » et non métaphores commodes, des entités telles que « laïcité », « Islam », « identité »…
    Holisme et finalisme dérangeants pour un présocratique; trop platonicien ou plutôt aristotélicien dans ses classifications.

    « ….exigences de la constitution d’une chose commune »?
    Justement, une chose commune ne se constitue pas selon une doctrine de génération spontanée plus ou moins dirigée ( plutôt plus que moins), ou alors sur la personne d’un meneur charismatique ( je m’en passe très bien personnellement) doté d’une intuition profonde de son « collectif »

    .

    • Mauvaise foi, je ne pense pas. Sa majeure est la suivante : la France participe d’une essence, le christianisme. Plus elle en est proche, plus le simulacre-France s’approche de son modèle éthéré. Mineure : or des phénomènes dégradent la qualité de ce simulacre-France-participant du christianisme : droits de l’homme, européisme, etc. Conclusion, la France est en passe de disparaître dans un simulacre-monde dépourvu de toute forme. Il s’en suit que l’Islam, dans la pensée de derrière de Manent est le meilleur antidote réactif à ce glissement vers l’indifférencié.

      Pour ma part, je ne partage ni la majeure, ni la mineure, ni la conclusion


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