Publié par : Memento Mouloud | février 11, 2016

Fabius au Conseil constitutionnel ou la présidence punk de François Hollande

Fabius quitte le Quai d’Orsay sur la même absence de résultats qu’il a connue dans tous les ministères qu’il a occupés. Ou plutôt la même absence de résultats pour la position de la France dans le monde ou l’ensemble des français. Dans le premier cas, Fabius a toujours choisi la voie moyenne de feu le giscardisme. La France applique une politique qui oscille entre le pseudo-réalisme et l’histrionisme de l’idéal. Dans le second, il y a longtemps que Fabius a choisi l’oligarchie, offrant Boussac à Bernard Arnault pour le franc symbolique ou des dérogations fiscales à ceux qu’il aimait bien. Pour les autres, on connaît la chanson, elle est la même depuis Pompidou : renforcer le patrimoine, édifier la rente sous sa forme immobilière en voie sacrée à défendre et soutenir la finance coûte que coûte car c’est la modernité. Rosanvallon avait appelé cet instant, le moment Guizot, nous y végétons depuis.

Parmi ses intimes, Louis Schweitzer, PDG de Renault, Serge Weinberg, président du directoire de Pinault-Printemps-La Redoute, Charles-Henri Filippi, directeur général du CCF, et Patrick Careil, président de la Banque Hervet ou Patrick Ponsolle, ex-président d’Eurotunnel, Marc-Antoine Jamet, LVMH, Jean-Pascal Beaufret, directeur financier adjoint d’Alcatel, Lionel Zinsou, associé gérant chez Rothschild et cie, Philippe Calavia, directeur général délégué d’Air France, Jean-Dominique Comolli, PDG de la Seita. On le voit une brochette de subversifs.

Mais le cursus de Laurent Fabius sera essentiellement marqué par: l’affaire du sang contaminé qu’on peut résumer ainsi : à la fin de l’année 1984, quand des recherches montrent qu’il est possible d’inactiver le virus en chauffant des extraits du plasma, la France refuse d’importer du sang de l’étranger et des produits non chauffés sont distribués aux hémophiles porteurs du LAV, la première appellation du HIV. Or l’échange de produits sanguins entre hémophiles est une pratique courante, et des personnes atteintes du virus partagent leurs traitements avec des personnes non contaminées qui contractent le virus de cette manière.

Néanmoins, la perception du VIH doit être mise en perspective. Depuis Louis Pasteur, la médecine considère que la présence d’anticorps est la preuve que l’organisme a développé un système de défense contre la maladie : leur présence signifie donc protection. Beaucoup espéraient encore, début 1985, que les séropositifs étaient protégés de la maladie ou au moins n’étaient pas contagieux. Dans les années suivantes, il fallut se rendre à l’évidence : les séropositifs sont porteurs chroniques du virus et le transmettent.

Le professeur Montagnier lui- même s’interroge dans Le Nouvel Observateur, le 8 septembre 1985 : « Quelle est la signification exacte de cette « positivité » ? Le virus est-il encore présent malgré les anticorps ? A quoi servent ces prétendus anticorps – destinés en principe à protéger – si la maladie n’apparaît justement que quand ils sont là ? Le sujet positif est-il contagieux, transmetteur du virus ? ».

N’empêche, Dès 1984 le Centre de contrôle des maladies d’Atlanta reconnait l’efficacité du chauffage des produits sanguins contre la propagation du virus. En octobre, le professeur Montagnier recommande la mesure. Il faut attendre janvier 1985 pour que le centre de la transfusion sanguine de Lille commence à chauffer les produits sanguins.

Aux Etats-Unis, le National Institute of Health organisait un appel d’offres pour la mise au point d’un test avec à la clé un engagement de pré-licence rapide du produit : ainsi, cinq sociétés américaines seulement eurent le droit de vendre des tests aux Etats- Unis. Parmi elles, Abbott, géant de l’industrie des tests de diagnostic, qui devenait le « poulain » officiel du gouvernement américain dans la course mondiale au test. Désormais, tous les coups seront permis pour l’aider à s’approprier l’essentiel du marché national et international. La tentative de Pasteur de pénétrer aux Etats-Unis en s’alliant à une des cinq sociétés retenues, Genetic Systems, sera un échec.

Une course de vitesse s’engage dès le mois de février 1985, date à laquelle deux industriels, Abbott et Diagnostics Pasteur – société industrielle de développement des découvertes de Pasteur -, déposent, à quelques jours d’intervalle, une demande d’homologation de leur test de dépistage du virus VIH auprès du Laboratoire national de la santé, qui effectue les tests préalables à la mise sur le marché de médicaments (il a été remplacé depuis par l’Agence du médicament). Deux questions se posaient pour le test Abbott. Etait-il fiable ? Existait-il en quantité suffisante pour fournir le marché français dans le cadre de la politique de dépistage systématique décidée par le gouvernement le 19 juin 1985 ?

Or la firme américaine a constamment présenté de manière fallacieuse les caractéristiques réelles de son test : elle cherchait avant tout à obtenir le contrôle total du marché. Ainsi, pour obtenir le feu vert de la Food and Drug Administration (FDA) et signer un accord d’exclusivité avec la Croix-Rouge américaine, qui lui assurait l’hégémonie commerciale sur le marché américain, Abbott a présenté en janvier 1985 des résultats « parfaits », qui sont tronqués et bien peu reproductibles. Personne ne s’inquiète du fait que seuls 93,4 % des malades sidéens avérés, et donc probablement porteurs de grandes quantités d’anticorps, sont détectés par le test, alors que la sensibilité annoncée dans la notice d’utilisation était de 97,5 % à 100 %.

De nombreux documents et articles scientifiques démontrent  que le test Abbott était de mauvaise qualité. Ses faiblesses portent non seulement sur sa mauvaise spécificité (nombre élevé de faux positifs), qui était connue en France dès février 1985, mais aussi sur sa faible sensibilité, c’est-à-dire son incapacité à détecter tous les porteurs de VIH (faux négatifs). Plusieurs personnes ont d’ailleurs été contaminées aux Etats-Unis par des échantillons sanguins pourtant testés négativement par le test Abbott. De plus, la reproductibilité des performances du test Abbott d’un lot à l’autre est faible.

Le 9 mai 1985, une réunion interministérielle présidée par François Gros (ex-président de Pasteur), conseiller de L. Fabius retarde l’enregistrement du test Abott. L. Fabius dira qu’il n’a pas été informé de la gravité et de l’urgence de la situation. Louis Schweitzer était alors son directeur de cabinet. On peut se demander si la séquence est réellement celle-ci.

En effet, le test Diagnostics-Pasteur est de bien meilleure qualité, comme le confirment les tests pratiqués aux Etats-Unis fin 1985 et en 1986, notamment par la Croix-Rouge américaine. Sa sensibilité est ainsi bien meilleure puisque le test Pasteur détecte plus de sujets porteurs du virus que celui d’Abbott. Pasteur utilise une technique moderne automatisable. La Croix-Rouge américaine confirmera le 7 octobre 1986 que, même après les modifications demandées, les performances du test Abbott restent mauvaises par rapport à celles de son concurrent.

Le test de Diagnostics-Pasteur avait de plus l’avantage, fin février 1985, d’avoir été déjà évalué avec succès en France. Il pouvait donc être enregistré immédiatement. Mais le lobbying agressif de la firme américaine entraînera la mise en place d’un essai comparatif à grande échelle de l’ensemble des tests industriels. Or Diagnostics- Pasteur pouvait commencer à livrer des tests en grande quantité dès le 15 avril 1985. Le directeur de Diagnostics-Pasteur, M. Jean Weber, préconisa alors vainement un scénario à l’américaine : autorisation immédiate de son seul test avant même que sa société soit capable de fournir 50 % du marché français. Le dépistage serait recommandé (comme en Allemagne et aux Etats-Unis) mais non rendu obligatoire : la précocité de la mesure avait pour corollaire une montée en puissance progressive.

C’est un tel scénario qu’aurait choisi le gouvernement français s’il avait eu pour objectif principal de favoriser les intérêts de la société Diagnostics-Pasteur. Mais, à partir de la réunion interministérielle du 14 mai 1985, la décision est prise de s’orienter vers un dépistage systématique de tous les dons de sang, et donc de ne pas autoriser les réactifs avant début juillet, pour que tous les produits sanguins puissent être testés simultanément.

Le test Diagnostics-Pasteur sera certes agréé fin juin 1985, soit un mois avant le test Abbott, mais tous les tests industriels concurrents seront sur le marché et également remboursés le 31 juillet 1985, date du début du dépistage obligatoire. Et Abbott prendra environ 50 % du marché français.

Laurent Fabius considère cette affaire comme sa « plus grande épreuve ». « C’est un malheur épouvantable pour les personnes touchées et même si ma mise en accusation était totalement injuste, la justice l’a reconnue, il était hors de question compte tenu de la douleur que je me prévale de quoi que ce soit », a-t-il lancé. « La justice a dit que monsieur Fabius était innocent et qu’il avait pris les bonnes décisions (…) Pendant dix années, cela a été très pesant et j’en parle encore avec beaucoup de réserve », a-t-il ajouté.

Dans les faits, il ne s’agissait pas d’un malheur mais d’ une accumulation d’irresponsabilités professionnelles et politiques car sous le prétexte de choisir le plus efficient des diagnostics voire de soutenir l’industrie française du vaccin, on a laissé s’écouler des lots non-chauffés en pensant, sans doute, que les dégâts seraient minimes. C’est la théorie du dommage collatéral appliquée à l’ingénierie d’Etat.

Mais cette accumulation d’irresponsabilités est aussi un aveuglement devant la technoscience, aveuglement que poursuit Laurent Fabius en se plaçant à la tête de la COP 21 pour un monde meilleur, car n’en doutons pas, Fabius suppose que le monde sera meilleur et, corollaire, affirme qu’il en connaît le chemin. Evidemment, il en néglige les détails comme pour l’affaire du sang contaminé. Le monde meilleur ne connaît pas les ornières et les travers, il n’agit qu’à la grosse truelle des maçonneries à prise rapide comme une coulée de béton en continu. Pour un père incapable de raisonner son fils, un peu plus d’humilité serait de rigueur mais Fabius fut le plus jeune premier ministre de France et l’impossible revenant. Il était la promesse du mythe errant, il en est le déchet.

Aveuglement devant la technoscience et accointance permanente avec les entrepreneurs. Selon Marie-Ange Poyet, Mérieux, continua tranquillement à destocker tous ses lots de produits sanguins sans les chauffer. Le firme ne pouvait pas ne pas savoir, et a envoyé malgré tout des milliers de lots dans des pays lointains ou proches, en tout cas des pays périphériques, Tunisie, Grèce, Irak. Elle en a identifié 11. Elle dit que des enfants sont morts, pas grave Fabius répondra aux questions prioritaires de constitutionnalité, c’est désormais un sage.

RTL / RTS / Philippe Froguel/ Le Monde/ BAM


Responses

  1. Souvenir extrêmement pénible pour moi qui y ai perdu le frère d’un ami puis cet ami ( une hépatite l’a emporté sur le VIH), ayant bénéficié tous deux des soldes du bon Dr Garetta.
    Bien que « long surviver », il m’avait dit ( c’était un avocat): » de toute façon, on ne condamne pas les princes qui nous gouvernent; au final ce sera un non lieu »

    • Il m’a fallu aussi quelques années pour comprendre que les transfusions massives de sang que recevait mon grand-père avaient sans doute accéléré sa fin (il est mort de manière assez foudroyante en décembre 1985), en résumé ce que Franco n’avait pas réussi, le bon docteur Garetta l’a fait (ironie de l’histoire un de mes aïeux porte ce nom). Corollaire : je ne crois pas que toutes les victimes de cette politique progressiste (sur ce plan je conseille la lecture de l’archéologie d’un échec de Milner) aient été prises en compte


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